Chapter 9
Actuellement les socialistes révolutionnaires ne sont pas tout à fait impuissants; ils peuvent aboutir aussi bien à la dictature qu'à la liberté. Ils doivent donc tâcher qu'après la lutte la masse ne soit renvoyée avec des remerciements pour services rendus, qu'elle ne soit pas désarmée; car celui qui possède la force prime le droit. Ils doivent empêcher que d'autres apparaissent et s'organisent comme comité central ou comme gouvernement, sous quelque forme que ce soit, et ne pas se montrer eux-mêmes comme tels. Le peuple doit s'occuper lui-même de ses affaires et défendre ses intérêts, s'il ne veut de nouveau être dupé. Le peuple doit éviter que des déclarations ronflantes, des droits de l'homme se fassent _sur le papier_, que la socialisation des moyens de production soit décrétée et que ne surgissent en réalité au pouvoir de nouveaux gouvernants, élus sous l'influence néfaste des tripotages électoraux--qui ne sont pas exclus sous le régime du suffrage universel--et sous l'apparence d'une fausse démocratie. Nous en avons assez des réformes sur le papier: il est temps que l'ère arrive des véritables réformes. Et cela ne se fera que lorsque le peuple possédera réellement le pouvoir. Qu'on ne joue pas, non plus, sur les mots «évolution» et «révolution» comme si c'étaient des antithèses. Tous deux ont la même signification; leur unique différence consiste dans la date de leur apparition. Deville, que personne ne soupçonnera d'anarchisme, mais qui est connu et reconnu comme social-démocrate et possède une certaine influence, Deville le déclare avec nous. À preuve son article: «Socialisme, Révolution, Internationalisme» (livraison de décembre de la revue _L'Ère nouvelle_), dans lequel il écrit: «Évolution et révolution ne se contredisent pas, au contraire: elles se succèdent en se complétant, la seconde est la conclusion de la première, la révolution n'est que la crise caractéristique qui termine effectivement une période évolutive.» Après il cite un exemple que j'ai moi-même rappelé déjà souvent: «Voyez ce qui se passe pour le poussin. Après avoir régulièrement évolué à l'intérieur de la coquille, la petite bête ignore que l'évolution a été décrétée exclusive de toute violence: au lieu d'employer ses loisirs à user tout doucement sa coquille, elle ne fait ni une ni deux et la brise sans façon. Eh bien! le socialisme, le cas échéant, imitera le poussin: si les événements le lui commandent, il brisera la légalité dans laquelle il se développe et dans laquelle il n'a, pour l'instant, qu'à poursuivre son développement régulier. Ce qui constitue essentiellement une révolution, c'est la rupture de la légalité en vigueur: c'est là la seule condition nécessaire pour la constituer, tout le reste n'est qu'éventuel.»
En effet, la révolution n'est autre chose que la phase finale inévitable de toute évolution, mais il n'y a pas d'antithèse entre ces deux termes, comme on le proclame souvent. Qu'on ne l'oublie pas, pour éviter toute confusion. Une révolution est une transition vive, facilement perceptible, d'un état à un autre; une évolution, une transition beaucoup plus lente et partant moins perceptible.
Résumons-nous et arrivons à établir cette conclusion que LE SOCIALISME EST EN DANGER par suite de la tendance de la grande majorité. Et ce danger est l'influence du capitalisme sur le parti social-démocrate. En effet, le caractère moins révolutionnaire du parti dans plusieurs pays provient de la circonstance qu'un nombre beaucoup plus grand d'adhérents du parti ont quelque chose à perdre si un changement violent de la société venait à se produire. Voilà pourquoi la social-démocratie se montre de plus en plus modérée, sage, pratique, diplomatique (d'après elle plus rusée), jusqu'à ce qu'elle s'anémie à force de ruse et devienne tellement pâle qu'elle ne se reconnaîtra plus. La social-démocratie obtiendra encore beaucoup de voix, quoique l'augmentation ne se fasse pas aussi vite que le rêvent Engels et Bebel,--comparez à ce sujet les dernières et les avant-dernières élections en Allemagne,--il y aura plus de députés, de conseillers communaux et autres dignitaires socialistes; plus de journaux, de librairies et d'imprimeries; dans les pays comme la Belgique et le Danemark il y aura plus de boulangeries, pharmacies, etc., coopératives; l'Allemagne comptera plus de marchands de cigares, de patrons de brasserie, etc.; en un mot, un grand nombre de personnes seront économiquement dépendantes du futur «développement paisible et calme» du mouvement, c'est-à-dire qu'il ne se produira aucune secousse révolutionnaire qui ne soit un danger pour eux. Et justement ils sont les meneurs du parti et, par suite de la discipline, presque tout-puissants. Ici également ce sont les conditions économiques qui dirigent leur politique. Quand on voit le parti allemand approuvé chez nous par la presse bourgeoise, qui l'oppose aux vulgaires socialistes révolutionnaires, cela donne déjà à réfléchir. Un de nos principaux journaux écrivait à ce sujet les lignes suivantes, dans lesquelles il y a quelque chose à apprendre pour l'observateur attentif: «Nos socialistes, dans les dernières années, ont pris tant de belles manières, se sont frisés et pommadés si parlementairement, que l'on peut se dire en présence de la lente transformation d'un parti conçu révolutionnairement en un parti non précisément radical, mais qui considère le cadre de la société existante comme assez élastique et suffisant pour enclaver même ce parti, fût-ce avec quelque résistance. Le développement actuel du socialisme allemand est un sujet très important, dont nous n'avons pas à nous occuper pour le moment. Même si le nombre des députés socialistes au Reichstag s'élève à 60-70, il n'y a pas encore de danger politique dont doive s'alarmer l'empire allemand. D'abord, le socialisme prouve sa faiblesse en devenant un parti parlementairement fort, car ses adhérents en attendent alors des résultats plus positifs, que cette fraction parlementaire ne pourra leur donner qu'en devenant encore plus apprivoisée, plus condescendante. En second lieu on peut supposer que les partis non socialistes aplaniront mainte opposition existant actuellement entre eux, et ce à mesure que le socialisme les combattra plus vivement comme un parti ayant de l'influence sur la législature.»
Singer, au nom du parti social-démocratique, a reconnu qu'au Parlement on tâche de formuler ses revendications de telle manière qu'elles puissent être acceptées par les classes dominantes. Ce qui veut dire, en d'autres termes, que l'on devient un parti de réformes. L'idée révolutionnaire est supprimée par la confiance dans le parlementarisme. On demande l'aumône à la classe dominante, mais celle-ci agit d'après les besoins de ses propres intérêts. Lorsqu'elle prend en considération les revendications socialistes, elle ne le fait pas pour les social-démocrates, mais pour elle-même. L'on aboutit ainsi au marécage possibiliste petit-bourgeois et involontairement la lutte des classes est mise à l'arrière-plan.
Cela sonne bien lorsqu'on veut nous faire accroire que la classe travailleuse doit s'emparer du pouvoir politique pour arriver à son affranchissement économique, mais, pratiquement, est-ce bien possible? Jules Guesde compare l'État à un canon qui est aux mains de l'ennemi et dont on doit s'emparer pour le diriger contre lui. Mais il oublie qu'un canon est inutile sans les munitions nécessaires et l'adversaire détient celles-ci en réglant en sa faveur les conditions économiques. Comment l'ouvrier, dépendant sous le rapport économique, pourra-t-il jamais s'emparer du pouvoir politique? Nous verrions plutôt le baron de Münchhausen passer au-dessus d'une rivière en tenant en main la queue de sa perruque que la classe ouvrière devenir maîtresse de la politique aussi longtemps qu'économiquement elle est complètement dépendante.
Mais le danger qui nous menace n'est pas si grand; c'est visiblement une phase de l'évolution; nous n'avons pas à constituer un mouvement selon nos désirs, mais nous avons à analyser la situation; malgré tous les efforts des meneurs pour endiguer le mouvement, le développement économique poursuit sa marche et les hommes seront forcés de se conformer à ce développement, car lui ne se conforme pas aux hommes.
Il n'est pas étonnant que des pays arriérés comme l'Allemagne et l'Autriche soient partisans de cette tendance autoritaire; car lorsque les pays occidentaux comme la France, l'Angleterre, les Pays-Bas et la Belgique avaient déjà bu depuis longtemps à la coupe de la liberté, l'Allemagne ne savait pas encore épeler le mot liberté. Voilà pourquoi le développement politique y est presque nul et tandis qu'elle a rattrapé les autres pays sur le chemin du développement économique, elle reste en arrière pour le développement politique. Celui qui connaît plus ou moins l'État policier allemand,--et ceci concerne encore plus l'Autriche,--sait combien l'on y est encore arriéré. Et quoique Belfort-Bax considère les socialistes allemands comme «les meneurs naturels du mouvement socialiste international», nous pensons que la direction d'un tel mouvement--il paraît qu'on rêve toujours de direction--ne peut être confiée à un des peuples orientaux. La germanisation du mouvement international, le _Deutschland, Deutschland über alles_[29] qu'on aime tant à appliquer là-bas, serait un recul, que doivent redouter les peuples occidentaux plus avancés.
Nous envisageons l'avenir avec calme parce que nous avons la conviction que ce ne sont pas nos théories qui provoquent la marche suivie et que l'avenir appartient à ceux qui se seront le mieux rendu compte des événements, qui auront analysé le plus exactement les signes des temps.
Pour nous la vérité est dans la parole suivante: Aujourd'hui le vol est Dieu, le parlementarisme est son prophète et l'État son bourreau; c'est pourquoi nous restons dans les rangs des socialistes libertaires, qui ne chassent pas le diable par Belzébub, le chef des diables, mais qui vont droit au but, sans compromis et sans faire des offrandes sur l'autel de notre société capitaliste corrompue.
NOTES:
[4] _Norglerei_, chicane; _Norgler_, chicaneur.
[5] _Der Parlementarismus, die Volksgesetzgegebung und die Sozial-demokratie_, pp. 138 et 139.
[6] _Protokoll über die Verhandlungen des Parteitages der sozial-demokratischen Partei Deutschlands_, p. 205.
[7] _Idem_, p. 204.
[8] _Protokoll Halle_, p. 102.
[9] _Protokoll Erfurt_, p. 174.
[10] _Protokoll Halle_, pp. 56-57.
[11] _Protokoll Erfurt_, pp. 40-41.
[12] _Der Klassenkampf in der deutschen Sozialdemokratie_, p. 38.
[13] _Protokoll Erfurt_, p. 258.
[14] _Idem_, p. 199.
[15] «La Politique de la social-démocratie», conférence par A. Steck. (_Social-demokrat_ suisse.)
[16] _Ueber die politische Stellung_, pp. 11 et 12.
[17] Préfecture.
[18] Voir «Les divers courants de la démocratie socialiste allemande».
[19] Ancienne prison pour délinquants politiques.
[20] La place où se trouve la Chambre des députés.
[21] Citation d'un ex-membre, de la Chambre, plein de talent, Dr A. Kuyper.
[22] _Protokoll Berlin_, p. 179.
[23] _Eminent staatsbildend_: développant l'État éminemment; _staatsstürzende Kraft_: force pour renverser l'État.
[24] Celui qui pactise avec ses ennemis, parlemente; celui qui parlemente, pactise.
[25] _De l'origine de la Famille, de la Propriété privée et de l'État._
[26] _La Révolte_, 5° année, n° 5, du 14 au 23 octobre 1891.
[27] _Instead of a book by a man too busy to write one_.
[28] Voir les procédés dans les coopératives de Gand, où la tyrannie la plus raffinée est exercée.
[29] L'Allemagne, l'Allemagne au-dessus de tout.
III
SOCIALISME LIBERTAIRE ET SOCIALISME AUTORITAIRE[30]
Les idées marchent--et plus vite qu'on ne le croit. Une année, au temps présent, équivaut, quant au développement des idées, à vingt-cinq années des temps passés, ce qui fait que d'aucuns ne peuvent suivre le mouvement.
L'antique lutte entre l'autorité et la liberté qui, à travers les siècles, a absorbé l'esprit humain, est loin d'être terminée. Dans tous les partis elle se manifeste d'une façon différente et partout on la rencontre, sur le terrain religieux aussi bien que sur le terrain moral et politique.
L'autorité, c'est la domination de l'homme par l'homme, quelle que soit la forme qu'elle revêt.
La liberté, c'est la faculté laissée à chacun d'exprimer librement son opinion et de vivre conformément à cette opinion.
L'homme est avant tout une individualité distincte de toutes les autres, et bien mal inspiré serait celui qui voudrait détruire cette individualité--cette part la meilleure et la plus noble de l'être humain--et qui désirerait que l'individu disparût complètement dans la collectivité. Ce serait étouffer la caractéristique et l'essence même de l'homme.
Mais l'homme est encore un être social, et comme tel il doit nécessairement _tenir compte_ des droits et des besoins des autres hommes, vivant avec lui dans la communauté. Celui qui estime les avantages de la vie commune plus considérables que ceux que pourrait lui assurer une existence purement individuelle, sacrifiera volontiers à la communauté une partie de son individualisme. Cependant que l'individualiste pur préférera se priver de beaucoup de choses pourvu qu'il n'ait pas à subir le contact et la pression de la collectivité.
La grande difficulté est de tracer la limite exacte entre ces deux principes. Cela est même presque impossible. Il faut en effet tenir compte, chez les personnalités comme chez les collectivités, du tempérament, de la nationalité, du milieu et de tant d'autres choses exerçant des influences variées.
* * * * *
On rencontre ces deux courants, comme dans tous les autres groupements politiques, aussi dans le parti socialiste. On y trouve le socialisme _libertaire_ et le socialisme _autoritaire_.
Le socialisme autoritaire est né en Allemagne et là aussi il est le plus fortement représenté. Mais il a fait école dans tous les pays. On pourrait l'intituler: le socialisme allemand.
Le socialisme libertaire, plus conforme aux aspirations et à l'esprit du peuple français, nous vient de France pour se ramifier dans les pays où l'esprit libertaire est plus développé. On a essayé de greffer le socialisme allemand sur le tronc du socialisme français, et il en existe même une section en France, laquelle section, comme la copie exagère toujours l'original, est encore plus allemande que les Allemands eux-mêmes. Ce sont les marxistes ou guesdistes. Mais ce socialisme-là ne se propagera jamais dans des proportions considérables parmi le peuple français, qui, pour s'assimiler le socialisme allemand, devrait d'abord se débarrasser de son esprit libertaire. Or, cela est impossible, et de ce côté il n'y a donc nul danger à craindre. Les pays où la liberté n'est pas tout à fait chose inconnue--comme c'est le cas en Allemagne, pays à peine, et encore incomplètement, sorti du féodalisme--penchent plutôt vers le socialisme français. Tels l'Angleterre, les Pays-Bas, l'Italie et l'Espagne, tandis que l'Autriche, la Suisse, le Danemark et la Belgique copient plutôt le modèle allemand.
Il ne faudrait pas prendre cette distinction d'une façon trop absolue. Car il existe, en effet, un courant libertaire dans les pays autoritaires et inversement. Néanmoins, dans les grandes lignes, notre définition est exacte.
En continuation d'autres articles parus ici-même, à savoir: «Les divers courants de la démocratie socialiste allemande[31]» et «Le socialisme en danger[32]», nous voulons suivre le développement du socialisme comme il s'est manifesté depuis.
Dans ma première étude je me suis efforcé de démontrer, preuves en main,--car les argumentations dont je me suis servi ont été empruntées aux porte-parole du parti eux-mêmes,--comment, dans le cours des années, la démocratie socialiste avait perdu son caractère révolutionnaire et comment elle était devenue, purement et simplement, un parti de réformes, nullement intransigeant à l'égard de la bourgeoisie. À la gauche du parti on vit les «Jeunes» ou «indépendants» lever la tête audacieusement, mais au congrès d'Erfurt ils furent exclus comme hérétiques. Pour la droite, guidée par Vollmar, on eut, par contre, plus de considération, on n'osa pas l'excommunier, et pour cause: le morceau était trop gros et les partisans de Vollmar trop nombreux. Entre ces deux fractions extrêmes se trouve pris le comité directeur sous la trinité Liebknecht-Bebel-Singer, et assez caractéristiquement dénommé par les social-démocrates allemands: «le gouvernement». Ce sont des hommes du juste-milieu, aux vues gouvernementales.
À ces messieurs, Vollmar a donné pas mal de peine. Ce fut son attitude politique, telle qu'il l'avait expliquée dans quelques discours prononcés à Munich, qui, avec l'exécution des «Jeunes», fournit le morceau de résistance au congrès d'Erfurt. Au congrès de Berlin on traita la question du socialisme d'État, et à cette occasion Liebknecht et Vollmar accomplirent un véritable tour de prestidigitation en confectionnant un ordre du jour au goût de tout le monde. Au congrès de Francfort il s'agit des députés socialistes au Landtag bavarois et de leur vote approbatif du budget. Et chaque fois Vollmar sortit victorieux de ces joutes oratoires. Les chefs socialistes de l'Allemagne du Nord ne réussirent pas à battre en brèche son influence ni à lui faire la loi. Bien au contraire: leur parti penche de plus en plus à droite.
À l'accusation d'avoir voulu prescrire une nouvelle ligne de conduite au parti, Vollmar répond fort justement que l'action qu'il a recommandée «a déjà été appliquée depuis la suppression de la loi d'exception, dans beaucoup de cas, tant dans le Reichstag qu'au dehors».
Ensuite: «Je ne l'ai donc pas inventée, mais je me suis identifié avec elle; du reste, elle a été suivie depuis le congrès de Halle. À présent on peut moins que jamais s'éloigner de cette manière de voir. Ceci prouve clairement que j'ai en vue la tactique existante, celle qui doit être suivie d'après le règlement du parti.»
Un autre délégué, de Magdebourg, dit: «Moi aussi je désapprouve la politique de Vollmar, mais celui-ci n'a pourtant rien dit d'autre à mon avis, que ce qui a été fait par toute la fraction.» Auerbach, de Berlin, y ajoute avec beaucoup de logique: «La façon d'agir des membres du Reichstag conduit nécessairement à la tactique de Vollmar.»
Et quoique Bebel, Liebknecht, Auer et d'autres encore insistassent auprès du congrès pour faire adopter un ordre du jour sans équivoque; quoique Liebknecht se prononçât très catégoriquement et exigeât même que l'ordre du jour de Bebel, amendé par Oertel,--ordre du jour désapprouvant les discours de Vollmar et sa nouvelle tactique,--fût adopté, et qu'il allât même jusqu'à dire que «si la motion d'Oertel n'est pas adoptée, l'opposition aurait raison et dans ce cas j'irais moi-même à l'opposition»,--quoique Bebel insistât sur la nécessité de se prononcer carrément, on n'osa pas aller jusqu'au bout, surtout après la mise en demeure de Vollmar: «Si la motion d'Oertel est adoptée, il ne me reste qu'à vous dire que dans ce cas je vous ai adressé la parole pour la dernière fois.» Liebknecht n'alla pas à l'opposition et Bebel ni ses amis ne quittèrent le parti.
En ce qui concerne la question du socialisme d'État, Vollmar et Liebknecht défendaient des points de vue absolument contraires. Qui ne se rappelle la polémique dans les journaux du parti et les aménités que ces messieurs se prodiguaient? Mais on finit par conjurer l'orage et les deux frères ennemis, Liebknecht et Vollmar, parurent au congrès où ils communièrent dans un ordre du jour de réconciliation, confectionné de commun accord. On voit d'ici ce morceau de littérature. Soigneusement arrondi, édulcoré, à la portée des intelligences les plus timides, cet ordre du jour n'est qu'un amalgame de phrases creuses, contentant tout le monde.
Mais voici qu'une nouvelle surprise vint troubler cet accord harmonieux. Les députés au Landtag bavarois, et parmi eux Vollmar, allaient jusqu'à voter pour le budget. C'était excessif peut-être! Car voter le budget de l'État, c'est accorder sa confiance au gouvernement, et de la part d'un social-démocrate cela semble d'autant plus incohérent que ce gouvernement s'est toujours montré hostile à son parti.
Cette affaire fut mise en question au congrès de Francfort. Deux ordres du jour furent soumis au congrès. L'un provenait des députés de l'Allemagne méridionale et était ainsi conçu:
«Considérant que la lutte principielle contre les institutions existantes de l'État et de la société ressort de l'action d'ensemble du parti;»
«Considérant ensuite que le vote, en leur entier, des lois de finance dans les différents États (de l'empire) est une question uniquement utilitaire: à apprécier seulement suivant les circonstances locales et de temps, et d'après les faits cités au congrès du parti tenu en Bavière;»
«Le Congrès passe outre aux ordres du jour 1, 3 et 4 proposés par Berlin et à ceux proposés par Halle, Weimar, Brunswick et Hanau.»
Tous ces ordres du jour contenaient un blâme à l'adresse des députés socialistes au Landtag bavarois.
À côté de ces motions réprobatrices il y en avait une signée par les hommes les plus influents de la «fraction»: Auer, Bebel, Liebknecht, Singer, etc.
Elle était ainsi conçue:
Le congrès déclare: «Il est du devoir des représentants parlementaires du parti, tant au «Reichstag» qu'aux «Landtage», de vivement critiquer et de combattre tous les abus et toutes les injustices inhérentes au caractère de classes de l'État, qui n'est que la forme politique d'une organisation faite pour la sauvegarde des intérêts des classes gouvernantes; il est en outre du devoir des représentants du parti d'employer tous les moyens possibles pour faire disparaître des abus existants et de faire naître d'autres institutions dans le sens de notre programme. En plus, comme les gouvernements en tant que chefs d'États de classes combattent de la plus énergique façon les tendances social-démocrates et se servent de tous les moyens qui leur paraissent propices pour anéantir, si possible, la social-démocratie, il s'ensuit logiquement que les représentants du parti dans les «Landtage» ne peuvent accorder aux gouvernements leur confiance et que l'approbation du budget impliquant nécessairement un vote de confiance ils doivent voter contre le budget.»
Et quel sort échut à ces deux ordres du jour?
Le premier fut rejeté par 142 voix contre 93.
Le second par 164 contre 94.
On ne se décida donc à rien et la question en resta là. Et cela malgré la pression exercée par la trinité Bebel-Liebknecht-Singer! Bien loin de perdre de son influence, Vollmar en a donc gagné: Et il a pu s'en retourner chez lui avec la douce conviction d'être soutenu par une importante fraction du parti.
Bebel aperçut le danger et, rentré à Berlin, il résolut de commencer la lutte. Dans une réunion, il manifeste son dépit à l'égard du congrès, le plus considérable de tous ceux tenus depuis la création du parti. Le parti, dit-il en substance, a pu s'accroître numériquement, _il a certainement perdu en qualité_. Des petits bourgeois, nullement d'accord avec les principes de la social-démocratie et de l'agitation internationale, se sont insinués dans le parti, pour y former l'élément modéré. L'opportunisme, le particularisme menacent de ruiner le parti. Pour lui, Bebel, un petit parti à principes déterminés est préférable à un parti fort numériquement et sans discipline. L'état actuel des choses lui est fort pénible. Il avait même songé à abandonner sa place au conseil central et ne l'avait conservée que sur les instances des compagnons et amis. Toutefois, il ne promettait rien et tenait à réserver son entière liberté d'action au cas où les affaires continueraient à marcher de même façon.