Chapter 11
Bakounine[37] écrit dans le même sens: «Il faut bien le dire, la petite bourgeoisie, le petit commerce et la petite industrie commencent à souffrir aujourd'hui presque autant que les classes ouvrières et si les choses marchent du même pas, cette majorité bourgeoise respectable pourrait bien, par sa position économique, se confondre bientôt avec le prolétariat.» Il en est ainsi dans tous les pays et cela constitue un danger pour le socialisme. Mais il est vrai aussi que «l'initiative du nouveau développement n'appartiendra pas à elle (la petite bourgeoisie), mais au peuple: en l'occident--aux ouvriers des fabriques et des villes; chez nous, en Russie, en Pologne, et dans la majorité des pays slaves,--aux paysans. La petite bourgeoisie est devenue trop peureuse, trop timide, trop sceptique pour prendre d'elle-même une initiative quelconque; elle se laissera bien entraîner, mais elle n'entraînera personne; car en même temps qu'elle est pauvre d'idées, la foi et la passion lui manquent. Cette passion qui brise les obstacles et qui crée des mondes nouveaux se trouve exclusivement dans le peuple.» Tout ceci est exact en ce qui concerne le principe révolutionnaire, mais en temps ordinaire, la petite bourgeoisie fait tout son possible pour entraîner les prolétaires sur la voie des soi-disant réformes pratiques.
C'est dans l'élément petit-bourgeois principalement que se recrutent les agitateurs ambulants, les chefs de mouvement dans les différentes localités et les rédacteurs des journaux du parti. Calwer juge sévèrement ce genre de personnages. Il dit: «Nos écrivains se recrutent dans les milieux les plus hétérogènes. Leur origine est toujours douteuse. Moi-même, par exemple, je suis un théologien qui n'ai pas passé d'examen. Tel autre est étudiant en droit, un tel maître d'école ou aspirant. Un quatrième n'a même pas pu arriver aux études supérieures. D'autres encore n'ont pas fait d'études du tout. Parce qu'il y a un Bebel dans notre parti, beaucoup: écrivains, artisans, typographes, journalistes, etc., s'imaginent que c'est chose très facile de devenir, par ses propres efforts, un écrivain socialiste. Heureusement nous n'avons pas institué de commission d'examens, mais des poumons solides et une langue venimeuse secondent puissamment l'écrivain socialiste. Et c'est ainsi grâce à la concurrence que se font réciproquement ces personnages de si différentes situations sociales, que des ignorants, n'ayant absolument rien compris au socialisme, s'introduisent dans notre mouvement en qualité de rédacteurs et d'écrivains. Parfois aussi on aime à faire parade d'un de ces transfuges des «classes civilisées» et quelque temps après on assiste au spectacle de voir le monsieur abjurer solennellement tout ce que dans sa juvénile présomption il a écrit ou raconté aux ouvriers. Et alors on fait des reproches à cet honnête homme! Si seulement nombre de ces écrivains qui n'ont jamais rien compris au socialisme voulaient suivre cet exemple! Quel bien n'en résulterait-il pas pour notre agitation! Oui, le «parvenir à l'entière compréhension» n'est pas chose aussi aisée qu'on le croit généralement. Cela exige en premier lieu de l'étude et de l'observation qui, à leur tour, demandent le loisir et les connaissances nécessaires. Les exceptions confirment la règle. S'imaginer que les connaissances qui précèdent les études académiques et ces études elles-mêmes puissent être remplacées par quelque lecture et par la seule bonne volonté de devenir écrivain, c'est donner une preuve de la plus absolue incompréhension du métier d'écrivain. Lorsque des personnages capables tout au plus de remplir les fonctions de second rédacteur sont à la tête d'un journal, et qu'ils traitent du haut de leur grandeur des sous-rédacteurs plus intelligents et qui ont plus de routine qu'eux-mêmes, alors ils donnent bien la preuve qu'ils possèdent toute la présomption adhérente à leur position mais nullement qu'ils disposent du _savoir_ qu'on a le droit d'exiger chez nos rédacteurs en chef. Or, ce savoir n'est pas uniquement basé sur des aptitudes naturelles mais encore sur des études méthodiques, continuées jusqu'à la fin des cours académiques. Ce qui ne veut pas dire que les études universitaires suffisent pour former l'écrivain socialiste. Nous avons, au contraire, des personnages ayant fait leurs études et qui cependant ne comprennent rien au socialisme. Mais, munis de toute leur présomption universitaire en même temps que de leur titre doctoral ils se croient appelés à jouer un rôle dans le mouvement.--Si je n'étais pas là, qu'adviendrait-il de la social-démocratie? Voilà ce qu'ils disent par leur attitude. À peine sont-ils entrés dans le mouvement qu'ils croient tout savoir et tout connaître et qu'ils se posent en pédagogues en face des travailleurs: Voilà ce que vous avez à faire, car moi, le docteur un tel, je crois cela juste. J'ai à peine besoin de faire ressortir ici que ces transfuges, dans la plupart des cas, eussent été totalement incapables de remplir les fonctions bourgeoises quelconques qui leur seraient échues. Il faut donc attribuer la médiocrité de la littérature de nos écrivains à leur éducation défectueuse et a leur présomption. Mais s'il leur a été possible de prendre une pareille attitude dans le parti, la faute en incombe moins à eux-mêmes qu'au petit-bourgeoisisme que nous avons déjà décrit.»
Les grandes vérités contenues dans ces lignes me feront pardonner la longue citation. Moi-même j'avais écrit dans ce sens[38] et ma satisfaction est grande de retrouver les mêmes conclusions chez Calwer.
Le Dr Müller traita la même question, ne fût-ce qu'en passant et voilà que nous voyons Bebel et autres arriver aux mêmes résultats. Quand j'écrivis que le parti avait gagné en quantité ce qu'il avait perdu en qualité, je fus traité de calomniateur du parti allemand. Il ne me déplaît pas d'entendre formuler maintenant les mêmes critiques par ceux qui, à l'époque, m'accusaient de calomnie. Bebel notamment écrit dans le _Vorwaerts_, quatrième article de sa série: «Le parti, en ce qui concerne son développement intellectuel, a plutôt augmenté en largeur qu'en profondeur; au point de vue numérique nous avons gagné considérablement, mais quant à la qualité, le parti ne s'est pas amélioré. Cela, je le maintiens! Car si cela n'était pas, la crainte de l'embourbement et de la débilitation (_Versumpfung, Verwasserung_) du parti ne serait pas aussi grande qu'elle l'est aujourd'hui.» Il écrit encore que «bon nombre de nos agitateurs devraient s'efforcer de beaucoup mieux se mettre au courant qu'ils ne le sont actuellement. Ce serait le devoir du parti d'aider en leurs efforts ces hommes qui, pour la plupart, sont surchargés de travail et qui vivent dans des conditions matérielles prolétariennes.» Et plus loin: «L'augmentation des forces éminentes et capables est restée de beaucoup en arrière comparée à la croissance du parti. Ce que nous avons gagné sous ce rapport dans les cinq dernières années peut aisément se compter.» Il rappelle comment, il y a de cela dix ans, et alors qu'il n'y avait pas encore autant à craindre de l'embourbement, ce fut précisément Vollmar qui, lorsque le renouvellement des lois d'exception contre les socialistes était à l'ordre du jour, écrivait dans le _Sozialdemocrat_ de Zurich que le renouvellement de ces lois serait profitable au développement du parti. À cette époque, il se rendait donc très bien compte du péril, et à présent que le parti est beaucoup plus en danger de perdre son caractère prolétarien et révolutionnaire, ce n'est plus, hélas! Vollmar qui lève la voix pour dénoncer le danger, mais, au contraire, il est devenu l'espoir de tous les éléments petit-bourgeois du parti. N'est-ce pas triste chose de voir ainsi sombrer, sous l'influence d'un changement de milieu, de si grandes facultés? Et s'il est du devoir du parti de repousser toute tendance aboutissant à la débilitation et l'embourbement du parti, comme le dit Bebel, alors on a agi d'une façon inexcusable par l'exclusion des «jeunes», qui, de fait, ont exercé la même critique que Bebel exerce maintenant. Pourquoi ne pas reconnaître l'erreur et la faute commises par cette exclusion, et pourquoi ne pas essayer de les séparer si possible?
* * * * *
Mais revenons au congrès. Bebel a incontestablement raison dans sa crainte de la débilitation du parti, puisque des socialistes vont jusqu'à voter le budget de l'État, en Bavière. Mais pendant les discussions sur ce sujet, il fut prouvé que le même phénomène s'était déjà présenté à Bade et à Hesse, sans que l'on ait pensé à incriminer les députés socialistes coupables. Il y avait donc eu des antécédents.
En ce qui concerne la question agraire, on fit preuve de la même indécision. Nous avons déjà montré, dans notre étude: _Le Socialisme en danger_[39], comment Kautsky, dans sa brochure sur le programme d'Erfurt, professe les mêmes idées que Vollmar au sujet de la question agraire. Messieurs les chefs du parti ne paraissent pas s'en être aperçus. Étaient-ils d'accord avec Kautsky ou bien s'intéressent-ils si peu à ce qui s'écrit, même de la part de leurs conseillers spirituels, que le fait leur ait échappé?
Au cours des discussions sur la question agraire, Bebel disait: «Dans l'exposé de Vollmar nous constatons le même reniement du principe de la lutte des classes, la même idée non socialiste de conquérir, par l'agitation, des contrées qu'il est impossible de conquérir et qui, même si cela était possible, ne sauraient être gagnées à notre cause que par la dissimulation ou le reniement de nos principes social-démocratiques. Excellent dans un certain sens et irréprochable en ce qui concerne la détermination de certains modes d'agitation suivis jusqu'ici--la dernière partie quelque peu exagérée cependant--ce discours, dans sa partie positive, a été d'autant plus dangereux. Et ces passages dangereux ont été applaudis par un grand nombre de délégués, ce qui corrobore ma conviction que, sur ce terrain aussi, il existe un manque de clarté auquel on ne s'attendrait pas chez des social-démocrates.»
Bebel fit remarquer que Vollmar n'avait rien dit des éléments qui devraient être l'objet principal de notre propagande: les valets de ferme, les ouvriers agricoles et les petits paysans. Par contre, il avait beaucoup parlé des agriculteurs proprement dits, envers qui notre propagande est de très minime importance.
«Pas la moindre mention n'a été faite, dans la question agraire, du but final du parti. C'est comme si la chose n'existait pas. En 1870, lors d'un congrès tenu dans la capitale du pays par le parti ouvrier social-démocrate, l'État le plus «petit-paysan» de l'Allemagne, le Wurtemberg, se prononça ouvertement et sans ambages en faveur de la culture communautaire du sol. Le _Allgemeine Deutsche Arbeiterverein_ fit de même. En l'an de grâce mil huit cent quatre-vingt-quatorze, on a tourné autour de cette question, comme le fait un chat autour d'une assiette de lait chaud. Voilà le progrès que nous avons réalisé.»
Ledebour, se mêlant à la discussion, arrive à la même conclusion que nous, à savoir que Kautsky partageait les vues de Vollmar. Bebel prétendit ne pas avoir connaissance de ce fait, mais qu'il s'en informerait, et, que si la chose était vraie, il combattrait Kautsky aussi bien que Vollmar. Depuis, Bebel a déclaré que Kautsky, dans sa brochure, n'avait professé aucune hérésie contre le Principe.
Ceci donna occasion à Ledebour de se prononcer plus catégoriquement et il maintint au sujet de Kautsky et de Bebel ce qu'il avait dit. Dans sa brochure, Kautsky écrit: «La transition à la production socialiste n'a non seulement pas comme condition l'expropriation des moyens de consommation, mais elle n'exige pas davantage l'expropriation générale des détenteurs des moyens de production.»
«C'est la grande production qui nécessite la société socialiste. La production collective nécessite également la propriété collective des moyens de produire. Mais tout comme la propriété privée de ces moyens est en contradiction avec le travail collectif, la propriété collective ou sociale des moyens est en contradiction avec la petite production. Celle-ci demande la propriété privée des moyens. L'abolition, par rapport à la petite propriété, en serait d'autant plus injustifiable que le socialisme veut mettre les travailleurs en possession des moyens de produire. Pour la petite production, l'expropriation des moyens de produire équivaudrait donc à l'expropriation des possesseurs actuels--qui aussitôt rentreraient en possession de ce qu'on leur aurait enlevé ... Ce serait de la folie pure. _La transition de la société socialiste n'a donc nullement comme condition l'expropriation des petits producteurs et des petits paysans_. Cette transition non seulement ne leur prendra rien, mais elle leur profitera grandement. Car, la société socialiste tendant à remplacer la production des denrées par la production pour l'usage direct, doit aussi tendre à transformer tous les services (rendus) à la communauté: impôts ou intérêts hypothécaires devenus propriété commune,--en tant qu'ils n'auront pas été abolis,--de services pécuniaires qu'ils étaient en services en nature sous forme de froment, vin, bétail, etc. Cela serait un grand soulagement pour les paysans. Mais c'est impossible sous le régime de la production des denrées. Seule la société socialiste pourra effectuer cette transformation et combattre ainsi une des causes principales de la ruine de l'agriculture.»
«Ce sont les capitalistes qui, en réalité, exproprient les paysans et les artisans, comme nous venons de le voir. La société socialiste mettra un terme à cette expropriation[40].»
En dépit de leur style embrouillé, ces passages sont caractéristiques et Ledebour nous paraît avoir absolument raison lorsqu'il dit que les considérations politico-agraires de Kautsky sont en parfait accord avec la tactique de Vollmar. Et lorsque Kautsky s'irrite à cause de ces déductions si logiques, Ledebour a encore raison quand il dit: «Si Kautsky veut que son livre plein de contradictions soit compris différemment, il faut d'abord qu'il s'efforce d'être clair et qu'il refasse complètement ce livre. Un écrivain ne saurait être jugé que d'après ce qu'il a écrit et non d'après ce qu'il a voulu écrire.» Le fait est que Kautsky promet «un grand soulagement» (_Erleichterung_) aux petits paysans et qu'il croit possible la continuation de l'industrie petit-bourgeoise à côté de la production socialiste et collective. On ne veut donc exproprier que la grande industrie. Mais où tracera-t-on la ligne de démarcation? Et lorsque Kautsky ajoute que «d'aucune façon on ne peut dire que la réalisation du programme social-démocrate exige, en toute circonstance, la confiscation des biens dont l'expropriation serait devenue nécessaire», il faudrait être frappé d'aveuglement pour ne pas voir que c'est Kautsky qui, dans sa brochure, tend la main à Vollmar. Il paraît étrange que l'on ne s'en soit jamais aperçu et, pour nous, c'est certainement une satisfaction d'avoir fait remarquer, le premier, les tendances petit-bourgeoises que renferme ce livre. Nous n'oserions pourtant pas affirmer, comme le fait Grillenberger, que Kautsky soit de cent lieues «plus à droite» que Vollmar et Schonlank.
Que Kautsky ait essayé de se laver de ces reproches, cela n'étonnera personne, mais nous doutons fort qu'il y ait réussi[41]. Il attribue l'interprétation erronée de son livre à ce fait «que la conception matérialiste n'a pas encore suffisamment pénétré ces mauvais entendeurs». Il distingue entre une certaine forme de propriété et un certain mode de production et nous devons voir dans son écrit non l'idée d'une continuation de la petite industrie dans la société socialiste, mais la conviction que la grande industrie socialiste y mettra plus vite un terme que, jusqu'ici, la grande industrie capitaliste n'a su le faire.
Après tout, il est possible que Kautsky ait _voulu dire_ cela, mais on nous accordera qu'il ne l'a _pas dit_ et Kautsky ne doit donc s'en prendre qu'à lui-même si son incorrecte et défectueuse manière de s'exprimer a donné lieu à une interprétation erronée.
Le congrès de Cologne avait donné mandat à une commission de préparer un programme agraire pour le congrès suivant de Breslau. La commission a fait son devoir et le programme agraire est publié.
Quel est le résultat?
Un pas en avant dans la direction du socialisme d'État. Personne n'en peut être surpris, car c'est une conséquence fatale.
Dans les considérants du programme, on peut lire qu'on veut faire de l'agitation en restant dans le cadre de l'ordre existant de l'État et de la société. Figurez-vous bien qu'on veuille démocratiser les institutions publiques dans l'État et dans les communes en s'enfermant dans le cadre des lois de l'État prussien. Quel non-sens!
Le programme est incompréhensible, car il est écrit dans un jargon allemand, soi-disant philosophique, et s'adresse au paysan allemand comme le latin dans la liturgie catholique. Quand ce paysan l'aura lu, il secouera certainement la tête et il dira qu'il ne comprend rien à ce galimatias scientifique.
Seulement on peut constater que c'est l'État qui remplit dans le programme le rôle de providence terrestre. Le mot État se trouve au moins dix fois dans le programme. En voici les points principaux pour prouver ce que nous avons avoué plus haut:
N° 7. L'établissement d'écoles industrielles et agricoles, de fermes modèles, de cours agricoles, de champs d'expérimentation agricoles.
N° 11. La suppression de tous les privilèges résultant de certains modes de propriété foncière; la suppression de certains modes d'héritage, sans indemnité, et aussi des charges et des devoirs, résultant de ces modes.
N° 12. Le maintien et l'augmentation de la propriété foncière et publique et la transformation des biens de l'église en propriété _sous le contrôle de la représentation_.
Les _communes_ auront un droit de préemption sur tous les biens vendus à la suite de saisies immobilières.
N° 13. _L'État et les communes_ devront louer à des associations agricoles ou à des paysans les biens domaniaux et commerciaux ou, lorsque cette méthode ne sera pas rationnelle, donner à bail à des paysans _sous le contrôle de l'État ou de la commune_.
N° 14. _L'État_ doit accorder des crédits aux syndicats pour améliorer la terre par des travaux d'irrigation ou de drainage.
_L'État_ doit prendre à sa charge l'entretien des voies ferrées, routes et canaux, ainsi que l'entretien des digues.
N° 15 _L'État_ se charge des dettes hypothécaires et foncières et prend une rente égale aux frais.
N° 16. Les assurances contre l'incendie, la grêle, les inondations et les épizooties seront monopolisées, et _l'État_ devra étendre le système d'assurances à toutes les exploitations agricoles et accorder de larges indemnités en cas de catastrophes.
N° 17. Les droits de pacage et d'affouage devront être modifiés de façon à ce que tous les habitants en profitent également.
Le droit de chasse ne sera plus un privilège et de larges indemnités devront être payées pour les dommages causés par le gibier.
La législation protectrice des ouvriers devra être étendue aux ouvriers agricoles.
On trouve aussi que pour la protection de la classe ouvrière, l'État fonde un office impérial de l'agriculture, des conseils d'agriculture dans chaque district et des chambres agricoles.
C'est l'État toujours, partout! Hors l'État, point de salut!
Si ce n'est pas là du socialisme d'État, quel nom faut-il donner à un tel projet? M. Liebknecht, qui dit toujours que la dernière lutte sera entre le socialisme d'État et la social-démocratie, devrait nous expliquer quelle est la différence entre le projet social-démocratique de la commission, dont il fut un des membres, et le socialisme d'État.
Nous conseillons à chacun de lire dans les petits pamphlets de Bastiat (Oeuvres choisies chez Guillaumin) le chapitre de l'État et d'examiner sa définition, que «l'État est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde».
Kautsky[42] a critiqué le projet de telle manière qu'il est tout à fait disloqué.
Nous allons donner quelques-unes de ses conclusions comme un bouquet de fleurs, et chacun pourra juger combien admirable était le programme proposé.
«Le projet supprime la caractéristique du parti entièrement; il ne donne pas ce qui nous sépare des démocrates et des réformateurs sociaux, mais bien ce que nous avons de commun et ainsi on reçoit l'impression que la social-démocratie n'est qu'une sorte de parti réformateur démocratique.
«La social-démocratie déclare dans la partie principale du programme qu'il est impossible d'améliorer la position sociale de la classe prolétarienne dans la société actuelle. Quelques couches sociales peuvent arriver à un mode de vie qui, absolument, est plus élevé, mais, relativement, c'est-à-dire vis-à-vis de leurs exploiteurs, la position doit empirer. Et dans le second parti nous considérons comme de notre devoir d'améliorer avant tout la position sociale de la classe prolétarienne.»
«Nous n'avons plus un programme agraire démocratique mais un simple programme agraire; non pas un programme, qui transporte la lutte des classes parmi les possédants et les non-possédants de la terre, mais un programme qui a pour but de subordonner la lutte des classes du prolétariat aux intérêts des propriétaires du sol.»
«La commission agraire veut une augmentation considérable de la propriété de l'État dans le cadre de l'ordre actuel de l'État et de la société». Mais qu'est-ce que cela signifie, sinon d'alimenter le Moloch militaire? Les résultats de l'administration fiscale sont-ils si beaux? La position des ouvriers de chemins de fer d'État et des mines d'État est-elle si excellente, si libre, qu'on doive souhaiter une augmentation du nombre d'esclaves étatistes en faveur de la lutte des classes?
La commission elle-même a compris le danger de ses desiderata et c'est pourquoi elle y a ajouté: «sous le contrôle de la représentation du peuple,» mais Kautsky dit très bien: «la croyance dans l'influence miraculeuse clé ce contrôle reste une pure fiction démocratique (Köhlerglaube[43]), dans cette période de Panamisme, de majorités Crispiennes, de pillages des politiciens américains, etc. Le «contrôle de la représentation du peuple» ne donne pas du tout une garantie pour l'intégrité des affaires qui se feront à la campagne, ni pour l'amélioration de la position des ouvriers d'État.
Kautsky dit qu'on voulait que la commission agraire donnât: «Un programme, dans lequel l'harmonie des intérêts des propriétaires du sol et des non-propriétaires fût obtenue, c'est-à-dire la quadrature du cercle». Très bien, mais pourquoi la commission acceptait-elle un mandat aussi insensé? Est-ce que les social-démocrates, vieillis dans le mouvement, n'ont pas prévu cela?
«Les propositions de la commission agraire pour la défense de la classe ouvrière sont muettes sur la défense même des ouvriers agricoles».
Un programme agraire social-démocratique qui ne change rien au mode de reproduction capitaliste est un non sens.
Est-ce que cette critique est suffisante, oui ou non?
* * * * *
Au congrès de Breslau une lutte s'engagea entre les partisans et les ennemis du projet.
Mais quel changement de rôles!
Bebel, qui était encore, l'année d'avant, le défenseur des radicaux, l'ennemi des pitoyables tendances petit-bourgeoises dans le parti, s'était converti et fut l'avocat de la droite marchant avec Vollmar la main dans la main. Le Saul de l'année passée s'était changé miraculeusement en Paul et il fut le principal défenseur d'un programme qui ne mérite pas de place dans le cadre des revendications socialistes.