Le signe sur les mains

Part 2

Chapter 23,714 wordsPublic domain

--Les prêtres portent donc un signe sur les mains?

--Je le croirais, dit Jérôme, et même je me demande si, dans certains cas, le signe ne devient point un héritage de famille.

Mme Élise se prit à rire, le chanoine hocha la tête, et le Père fronça les sourcils comme en face d’un paradoxe inquiétant. Jérôme poursuivit:

--Je vous étonne; mais je pense à mon ami Montcalm. Un soir, nous étions tous les deux, seuls dans notre cagna; il se mit à genoux, pria longuement; ensuite il me confia que, s’il rentrait vivant au pays, il serait prêtre; et il me révéla le motif, un des motifs de sa vocation. Montcalm ne s’appelait pas Montcalm; son vrai nom était Brindeau; allié par sa mère aux Sainte-Flaive, une ancienne famille du Bocage qui possédait quelques terres près de chez nous. Son grand-père, me dit-il, avait changé de nom pour cacher une honte. Pendant la Terreur, le baron de Sainte-Flaive émigra; sa femme et sa fille, n’ayant pu le suivre, furent jetées en prison, à Nantes. Elles plurent au geôlier; il leur offrit de s’enfuir avec elles, de s’embarquer pour l’Espagne. Il ne posa qu’une condition: la jeune fille l’épouserait. Mme de Sainte-Flaive consentit; ce geôlier était un bel homme; il sut abuser la demoiselle, après avoir ébloui la mère. Le ménage eut trois fils; plus tard, on sut que l’ex-geôlier, c’était _un ci-devant prêtre_. Eh bien! Montcalm pensait qu’il devait réparer le sacrilège de l’aïeul. Et il concluait: «J’ai dans les veines du sang d’un prêtre; quelque chose de plus fort que moi me porte au sacerdoce.» Il a réparé avec son propre sang...

Jérôme s’étonna d’avoir ainsi parlé; en dévoilant, à cette heure, le secret de Montcalm, il semblait se mettre sur le chemin d’avouer la suprême injonction du mort, celle dont il demeurait chargé. De celle-là, il croyait bien que jamais l’aveu n’échapperait à ses lèvres.

Un silence succéda où il put écouter l’écho de son récit prolongé jusqu’au fond des cœurs, comme la chute d’une pierre rebondissant le long des parois d’un puits. Mais le chanoine, théologien scrupuleux, éprouva le besoin de commenter:

--La vocation, chez votre ami, et l’onction des mains reçue par le ci-devant prêtre, ces deux faits n’ont entre eux aucun lien formel.

--Qu’en savez-vous? contredit le Père, enclin à scruter les choses qui se perdent dans l’insondable.

La brusque révélation de Jérôme sur Montcalm avait choqué Mme Élise. Pourquoi son fils ne lui avait-il rien dit, à elle d’abord, de cette bizarre confidence?

Elle poussa l’entretien vers un sujet où le Père et le chanoine n’auraient pas, croyait-elle, occasion de se heurter. L’abbé Langevin, quelques mois auparavant, avait fait un séjour à Rome; elle se disait curieuse de le suivre aux catacombes. Il raconta que, dans celles de Saint-Calixte, le Trappiste qui le guidait l’avait arrêté devant un petit bas-relief en marbre figurant des Amours ailés montés, comme des coureurs, sur des chevaux lancés à toute bride: «Quoi de chrétien dans ce motif?» avait-il interrogé. Et le Trappiste avait répondu:

«Païen, mais beau.»

--En France, continua l’abbé, on n’imagine guère un Trappiste ni même personne d’entre nous osant pareille phrase. Au fond de nos mœurs et de nos préjugés survit un jansénisme incurable.

--Le jansénisme avait du bon, protesta le Père avec une moue agressive. C’était un bastion contre la veulerie des mœurs. J’aime mieux ça que nos dévotions de camelote, l’illusion du salut au rabais, du salut qui ne coûte rien.

Le chanoine, d’un ton poli, se rebiffa:

--Alors, comment expliquez-vous, mon Père, que partout où s’implantèrent des évêques et un clergé jansénistes, la foi ait décliné plus promptement qu’ailleurs?

Par-dessus la tête de Mme Élise une controverse, entre les deux ecclésiastiques, s’aiguisa, un croisement de fer que la modération du chanoine maintint courtois. Antoinette, silencieuse, effacée, observait le choc de leurs arguments; Agnès et Jérôme s’isolaient dans une causerie à mi-voix:

--_Païen, mais beau!_ reprenait Jérôme. J’aime cette largeur de vues. Après tout, la nature est l’œuvre de Dieu, et la chair n’est point maudite, ni l’amour de la beauté, un crime.

--Je pense comme vous, dit Agnès; ou plutôt je pense très peu. Pour moi, les êtres existent, les idées, à peine. Tout à l’heure, questionnez encore le chanoine sur l’Italie. Je voudrais tant connaître Rome, et, je ne sais pourquoi, la Sicile. Je rêve de Malte, de l’Afrique. Je me figure, dans les pays du Sud, la vie plus divine et simple. _Vivre_, oh! vivre!...

--Je crois vous comprendre, dit Jérôme, ému de sa confiance, surpris de ces velléités nostalgiques. Mais enfin, vivre, qu’est-ce donc pour vous?

Les paupières aux cils bruns d’Agnès eurent un léger battement; une rougeur vague anima ses joues, et sa tête se détourna comme dans une fuite charmante. Après une pause brève elle répondit pourtant:

--Je n’en sais rien au juste; je désire parce que j’ignore...

Elle faillit lui retourner sa question: «Et vous, sous le mot _vivre_, que mettez-vous?» Elle n’osa, pas plus qu’il n’osa la presser davantage.

Mais, en ces minutes d’intimité, pour la première fois il reçut le contact réel de sa présence. Apercevoir qu’elle avait un teint diaphane, des yeux pers que la courbure des cils rendait caressants, des lèvres minces un peu renflées aux commissures, un profil dont le nez pointu relevait les contours alanguis, une main svelte, une voix hésitante et veloutée qui semblait sortir d’un rêve nonchalant, ce n’était pas la connaître. Mais elle venait d’entr’ouvrir son âme; Jérôme fut avide soudain de la pénétrer.

Il ne se croyait point amoureux d’Agnès; il ne pensait trouver en elle qu’une agréable amie. Cependant saurait-il s’arrêter à une sympathie éphémère? S’il n’avait rien démêlé, chez la sœur d’Antoinette, de plus profond, il se fût tenu en garde contre de vains élans. La noblesse et le péril, pour lui, d’une telle amitié, c’en était l’ingénuité catholique. Un cœur formé à l’absolu de l’amour le transporte dans les sentiments profanes. Il ne pouvait aimer à demi, ne livrer qu’une parcelle de lui-même. Agnès lui témoignait une sorte de furtif abandon; son premier mouvement fut un trouble voluptueux. Mme Élise la définissait «une dormeuse qui attend l’heure de s’éveiller.» Jérôme pouvait se croire la cause ou l’occasion de l’éveil. Et l’appel d’Agnès répondait, en lui, au frémissement d’une jeunesse jusqu’alors contenue par de chastes disciplines. Car il avait traversé les hasards de la guerre et les promiscuités de l’arrière-front sans être une seule fois victime des occasions charnelles. Montcalm, là encore, l’avait protégé, Montcalm qui, à la veille d’une offensive, lui déclarait: «Si je meurs, tu sais, je meurs vierge.»

Dans la naïve sentimentalité d’Agnès il trouvait néanmoins une part de factice, de suranné. Il refusait d’en être dupe. Volontiers, il l’aurait avertie: «Vivre, ce n’est pas exiger le bonheur pour soi; vivre, c’est _se donner_...» Mais il avait horreur de paraître pédant, de faire le moraliste. Et de quel droit la prêcher? N’inclinait-il pas, autant qu’elle, à ménager entre Dieu et le monde un compromis où la part cédée à Dieu restait infime?

Ces idées graves n’effleurèrent qu’un instant son attention, comme se mêle à l’air d’une rue l’odeur d’encens d’une église, quand on ouvre les portes et qu’on les referme aussitôt. Sa conscience se dissipa dans les menus faits du dehors.

Le déjeuner fini, comme le chanoine disposait encore d’un moment, Mme Élise lui proposa de visiter le jardin; elle aurait plaisir à lui en faire les honneurs. Elle gardait la passion de planter, d’aménager; le seul luxe où elle se divertissait était celui des fleurs, des arbres, de la basse-cour.

La maison qu’elle avait achetée, pendant la guerre, voulant suivre Jérôme jusqu’au terme de ses études, se dressait au bord d’un promontoire, à l’endroit que jadis occupa le château des princes de Beauveau-Craon, bombardé, ruiné, en 1871, par les obus allemands.

Le jardin, au-dessous, dévalait sur la pente, et s’appuyait à la lisière des bois qui, jusqu’à la crête de Buzenval, couvrent la courbe aimable du coteau. Quelques têtes d’arbres se hérissaient encore nues; mais le vert sortait partout, frais, le long des branches noires, comme une pluie lustrale. Les cerisiers, les poiriers d’un blanc cotonneux, les lilas, les pêchers tremblants sous leur floraison frileuse avaient l’air de reposoirs fragiles disposés pour une grande fête.

--L’enchantement _du Samedi Saint_, dit Antoinette à Jérôme.

Il fermait la marche; le chanoine précédait, accompagné d’Antoinette et d’Agnès. Mme Élise allait en avant, légère et pimpante avec son chapeau de paille aux rubans mauves. Quant au Père, il s’était retiré dans sa chambre, mécontent du chanoine, parce qu’il n’avait su, au terme de leur discussion, le contraindre à rendre les armes; il conservait, d’ailleurs, des pays chauds, l’habitude d’une sieste après midi où il réparait, assez mal, des nuits sans sommeil.

Mme Élise s’égayait à célébrer au bon abbé Langevin les promesses de ses poiriers:

--Voici mes William, mes Doyenné du Comice, mes Tour Eiffel...

--Des _Tour Eiffel_! s’exclama le jovial chanoine. Il faudra, pour les avaler, le secret du trou de l’aiguille par où passe un chameau.

--Eh bien! dit-elle, à l’automne, je vous en ferai goûter. Vous verrez, Monsieur le Chanoine, qu’elles passeront très bien.

Elle l’emmena vers le jardin français dessiné d’après ses plans. Les ronds des pelouses, les rectangles, les lignes triangulaires se combinaient en rythmes séduisants. Sur les longues bandes de gazon, des ifs coniques, sans paraître s’ennuyer trop, se faisaient vis-à-vis. Une vasque d’un galbe pur régnait au centre d’un parterre qu’entouraient des rosiers. Les plus précoces des roses étaient à peine en boutons. Avec discernement le chanoine salua certaines étiquettes:

--Oh! La rose soleil! Le bouquet de la mariée!

Il suivit Mme Élise à droite, parmi les choux du potager, auprès de la basse-cour. Les poules étaient logées par espèces, entre de clairs treillages; un sable fin garnissait leur parc. Dans une cabane proche on entendit la voix amicale d’une chèvre; deux chevreaux s’élancèrent en galopant comme des fous. Ils se poursuivaient l’un l’autre, sautaient sur un banc de bois, en redescendaient. Leur mère les rejoignit, une chèvre syrienne, grise, au poil soyeux, qui vint contre la grille coller son museau gourmand. Tandis que Mme Élise et Antoinette lui présentaient des bouts de pain, les petits grimpaient sur son dos, s’insinuaient entre ses jambes, la queue frétillante, pour tirer ses pis énormes; puis ils repartaient, cabriolant, et, tout d’un coup, s’arrêtaient, ahuris, mutins, capricieux, ivres de bon lait, ivres d’être au monde.

Mme Élise s’amusait, Antoinette et le chanoine aussi, de leurs gambades ingénues. Les âmes simples retrouvent auprès des animaux innocents quelque chose qui remémore la joie du premier Paradis.

Mais Jérôme et Agnès les avaient devancés auprès du «chenil». Mme Élise dénommait ainsi, en badinant, l’enclos où vivaient séparés, d’un côté, un ménage de petits dogues, de l’autre, un jeune chien-loup, à poil fauve moucheté de noir, nerveux de membrure, avec les oreilles en cornet, des yeux cerclés de jaune, la mine agressive et fougueuse. Celui-ci allait et venait, derrière les grillages, le cou tendu, à pas allongés, comme un léopard dans sa cage.

--Mob! appela Jérôme.

Le chien s’étira, bâilla, vint flairer les mains de son maître. Mais, voyant approcher la soutane du chanoine qu’il ne connaissait pas, il se ramassa brusquement, prêt à bondir, et poussa des aboiements furieux. Les dogues, à plein gosier, firent chorus.

--Ce molosse, plaisanta le bon abbé, promet d’être anticlérical.

--N’y voyez pas d’intention personnelle, répliqua Mme Élise. Mais, comme disait Désirée, il n’est pas commode, _le bestiau_.

--Je me demande, réfléchit tout haut Jérôme, pourquoi la brutalité de ce chien m’attire. J’aime jusqu’à ses fureurs et à son envie de mordre. Au fond, je ne crois qu’à la force.

Le chanoine, qui exigeait des idées nettes, rectifia d’une voix paisible:

--Vous le dites, mon cher ami; le pensez-vous? La force n’est point la brutalité. Les Livres Saints ont raison: «La sagesse vaut mieux que la force.»

Antoinette, en riant, vint à la rescousse, appuya:

--Et vous m’oubliez! _La charité_? qu’en faites-vous?

--La charité! s’écria Jérôme, mais c’est la suprême force. J’adore le Christ parce qu’il a vaincu la mort, parce qu’il reviendra en triomphateur à la fin des temps...

Il jeta sa réplique avec une pointe de jactance juvénile. Agnès le regarda; elle crut voir autour de son visage cette clarté glorieuse qui ceint le front des héros; et vivement elle abaissa ses paupières, de peur qu’on ne s’aperçût qu’elle l’admirait.

Le chanoine s’excusa de prendre congé si vite. Tous le raccompagnèrent jusqu’au bas du jardin. Il s’extasia encore sur l’ampleur et l’aménité du site; rien de plus doux que ces bois de Buzenval et leurs feuillées vaporeuses sous le fin soleil du printemps. Si, vers la droite, les coteaux de Saint-Cloud, les collines plus hautes de Meudon fermaient d’une ligne sévère l’étendue, à l’est elle semblait illimitée comme la mer; par delà le rebord de la vallée, Paris, au loin, s’étalait, vague autant qu’une nécropole en ruines: des tas de pierre compacts, coupés de taches noires, de masses boisées. Une flaque d’eau qui était la Seine, les tours d’une église, un dôme se dégageaient du plan indistinct; l’immensité se fondait en brume, sans ligne d’horizon.

Le bruit des routes d’en bas grondait à peine sourdement. Des cris d’oiseaux égayaient l’espace. Des avions invisibles peuplaient l’éther d’un ronflement profond, tel qu’un murmure d’orgue ou la rumeur d’une ville dans le ciel.

--Le calme des hauteurs! exprima encore le chanoine avant de quitter Mme Élise. Vous vivez _un rêve_ désirable.

--N’est-ce qu’un rêve? s’étonna-telle en lui disant adieu.

Tandis qu’elle remontait, elle s’arrêta près d’un parterre pour lier à son tuteur une tige de rosier qui s’affaissait. Antoinette était partie en avant; Mme Élise suivit d’un coup d’œil Jérôme et Agnès marchant côte à côte, tous deux souples, élancés, gracieux, elle moins grande que lui, indolente d’allure; et ils s’entretenaient d’un air fraternel.

--Ces deux enfants feraient un beau couple; mais sont-ils nés l’un pour l’autre?

III

En retenant sous son toit les sœurs orphelines, Mme Élise n’avait songé d’abord qu’à un bon office d’amitié. Ensuite elle s’était dit: «Si Agnès et Jérôme s’aimaient, j’aurais une bru exquise.»

Elle ne ressemblait pas à ces mères qui exposent aux pires désordres la jeunesse de leur fils, abritées contre tout reproche par le vieux sophisme: «Avant de penser au mariage, il faut être assuré _d’une situation_.» Elle visait à fixer Jérôme dans un sage attachement, prélude des noces bénies. Mais elle observait les deux jeunes gens, en silence, sans les induire à se déclarer. De subtils indices lui dévoilèrent, chez Agnès, une inclination que la jeune fille, de son mieux, dissimulait. Jérôme, au contraire, ne paraissait éprouver qu’un sentiment tranquille, proche de la simple camaraderie. Mme Élise différait de l’interroger: «Te plaît-elle?» Une réponse négative l’aurait trop déçue. Elle voyait Agnès selon son penchant à colorer d’illusions généreuses tout ce qui l’approchait. Dans le palais enchanté qu’elle préparait à son fils elle intronisait une Agnès ornée de multiples dons, de ceux qu’une belle-mère peut concéder à sa belle-fille; elle n’admettait pas qu’un simple mot vînt abattre ses espérances.

Elle savait pourtant la fragilité des bonheurs. Le sien, après son mariage, avait duré deux ans à peine. Elle avait vu son mari, foudroyé par une rupture d’anévrisme, expirer entre ses bras dans un moment où la mort était à mille lieues de leurs pensées communes. Un de ces chocs dont l’ébranlement se prolonge toute une vie; certaines choses sont impossibles à recommencer, parce qu’un souvenir affreux en défend les approches. Jeune et riche d’ardeurs instinctives, de tendresses réprimées, courtisée, assaillie d’hommages, elle repoussa les plus séduisants partis. Elle évita le monde où son charme la vouait à des sollicitations. Une ferme santé, une piété vraie l’aidèrent à soutenir ce détachement. Mais ce fut un détachement joyeux, actif, une expansion inlassable vers les œuvres qui lui promettaient l’oubli d’elle-même. Pendant la guerre, elle avait assumé, à Saint-Cloud, la direction d’un hôpital. Du matin au soir, quand elle avait assisté à la messe du Père--il la disait dans une chambre disposée en oratoire,--entre la surveillance de son ménage, son jardin, les lettres qu’elle écrivait à ses métayers, les courses à Paris, des visites charitables, les travaux d’aiguille où elle excellait, peu d’instants lui restaient pour se préoccuper de sa personne et interroger son cœur. Elle ne lisait que durant les veillées d’hiver ou les jours de pluie. Le Père la blâmait d’habiter trop peu «son arrière-boutique».

--Vous êtes Marthe jamais assise; et nous cherchons Marie.

A quoi elle répondait:

--Je serai Marie, lorsque le Seigneur m’aura emmenée dans son repos... Le plus tard possible, osait-elle ajouter, avec son rire éclatant, demeuré frais et joli comme le son des girandoles de cristal d’un lustre qu’on remue et qui scintille.

L’étrange était qu’optimiste, résolue à créer partout de la joie autour d’elle, elle tolérât le voisinage quotidien d’un malade quinteux, d’un homme obsédé par l’imminence des fléaux, d’un voyant d’Apocalypse, prompt à s’exaspérer si l’on doutait de ses prévisions. Ou plutôt il fallait, pour n’en pas être excédée, l’humeur folâtre de Mme Élise, sa bravoure insouciante et sa bonté calme.

Son beau-frère lui rendait obscurément l’image de son mari. M. Philippe Cormier avait été, comme l’était son frère, un vendéen de forte race, «une tête carrée», quelqu’un de loyal, de batailleur, d’autoritaire, même, pour parler le langage du pays, «d’haricotier»[1]; tendre sous une assez rugueuse écorce, il avait idolâtré sa femme, il était mort de la trop aimer.

[1] Chicaneur.

En son beau-frère Gaston, Mme Élise retrouvait jusqu’aux traits du défunt, et son timbre de voix, son écriture, une certaine façon de hausser les sourcils ou de croiser les bras dans une posture de défense. Convictions intraitables, hauteur chevaleresque, besoin de dominer, ces deux hommes se continuaient au point qu’on les eût pris quelquefois pour le même homme.

Mme Élise écartait les troublantes réminiscences, bien plus qu’elle ne s’y attardait. Celui qu’elle appelait le Père, elle l’aimait d’une affection filiale; elle vénérait ses vertus, non sans critiquer ses points faibles. Au début de son veuvage, ses conseils l’avaient dirigée; il l’avait confirmée dans sa décision de ne se remarier jamais:

«Vous êtes née, lui écrivait-il, pour la sainteté des veuves.»

Il l’exhortait à une vie parfaite, certain de lui transmettre l’appel d’en haut. Peut-être suivait-il un peu l’inconsciente jalousie d’une amitié despotique; il ne voulait pas que la femme de son frère devînt l’épouse d’un autre, qu’Élise fût à personne, sinon à Dieu.

Son lien avec elle datait des années où les lettres de la jeune veuve lui portaient en Chine, tous les deux mois, le parfum du pays natal, la figure de la France et la présence vivace du frère qu’il ne reverrait point. Il l’avait aimée, âme lointaine, la seule qui sût comprendre son isolement. Plus tard, consumé par des fièvres, perclus de douleurs, disputant «son cadavre» à trois ou quatre maladies, il avait retrouvé sa belle-sœur florissante, enchanteresse et sage. Elle l’accueillit, le soigna, le réconforta; elle pansa toutes ses meurtrissures avec l’huile du bon Samaritain; elle sacrifiait à ses manies une part de son indépendance; elle dorlotait jusqu’à son sommeil; car, pendant la sieste du Père, la maison devenait un tombeau, les visiteurs étaient avertis de ne point tirer la grosse cloche du portail.

Il s’imaginait gouverner sa belle-sœur; elle n’offensait pas souvent de front ses volontés; _elle prenait à revers la position_, l’enlevait avant qu’il s’en aperçût. S’il se mettait à tourner comme un vieux lion dans la cage de ses idées sinistres, au lieu de bousculer la cage, elle le divertissait, jusqu’à ce qu’il oubliât de tourner. Elle savait la puissance de la douceur; un sourire d’elle suffisait, mieux que tous les arguments, à désarmer l’ascète grincheux.

En vain, sans craindre de la froisser, lui redisait-il: «Hors le ciel que j’espère, rien ne compte plus pour moi»; ses attentions, le seul aspect de sa personne le réconciliaient avec l’exil terrestre.

Il avait vu, sans déplaisir, s’installer à Garches les deux jeunes filles. Antoinette lui lisait les Révélations de Sainte Brigitte, l’ouvrage du baron de Novaye, _Demain?_ abrégé des prophéties où se répète, depuis le Moyen-Age, l’annonce de la fin des temps. Elle subissait patiemment, comme il seyait à une future sœur de la Charité, ses diatribes contre «l’ignominie moderne». Agnès le questionnait sur les religions de la Chine. Il lui reprochait de mortifier trop peu son imagination, d’être «romantique». A son idée, elle ne serait guère la femme qui rendrait heureux Jérôme. L’inquiétude de Mme Élise: «Sont-ils nés l’un pour l’autre?» venait en partie des réflexions du Père. Néanmoins il ne restait pas insensible à l’attrait singulier d’Agnès:

«Une intuitive, jugeait-il, une passionnée; si l’amour divin la saisissait, elle pourrait faire des merveilles.»

Il eût préféré pour son neveu un autre mariage; mais il souhaitait que Jérôme se mariât, et tôt; le vendéen soucieux de la permanence d’une race, le prêtre qui veillait sur la droiture du jeune homme s’accordaient à vouloir cet événement familial. La pensée ne lui venait pas que Jérôme fût prédestiné au sacerdoce. Il le sentait attiré «par le siècle», esclave du monde et de ses idoles. Et Jérôme, à lui moins qu’à personne, eût révélé le mot d’ordre de Montcalm: «Prends ma place.»

Dom Estienne avait eu beau lui certifier qu’il n’était point tenu, en conscience, à l’exécution d’une volonté qui, sans mandat, disposait de son avenir; la chose paraissait trop certaine: dès l’instant où le Père connaîtrait la concordance des paroles proférées par Montcalm et de sa mort, il les interpréterait comme un signe céleste; Jérôme devrait obéir; l’oncle le harcèlerait jusqu’à ce qu’il se rendît.

Or, était-il sûr de ne pas se rendre? Sa réponse à Montcalm: «_Si Dieu l’exige_, vieux, c’est promis», impliquait un engagement sous condition. Malgré tout, il ne désirait point que la voix de Dieu se fît entendre; d’avance, il cherchait des raisons contre elle.

Le jour de Pâques était passé. Le matin du lundi, il avait lu dans l’Évangile des disciples d’Emmaüs:

«Est-ce que notre cœur ne brûlait pas en nous, tandis qu’il parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures?»

--Mon cœur à moi, reconnaissait-il, _se défend_ de brûler, du moins pour le Christ. Mais l’amour est un don; la souffrance même de ne pas aimer, un don. Si je reste dans le troupeau des chrétiens quelconques, c’est que Dieu ne m’a pas élu pour un état supérieur. Qu’y puis-je?

Le fragile, l’humiliant et le piteux de cette dialectique étaient si manifestes qu’il ne put s’y arrêter. Il jugea plus loyal de conclure, au moins provisoirement:

--_Je ne veux pas_ entrer dans les Ordres. Voilà le vrai. Plus tard, nous verrons...

Avec un autre caractère, Jérôme eût abouti à la plus dure des perplexités. Mais à l’insouciance de son âge il ajoutait celle qui lui venait de Mme Élise; le préjugé soldatesque: «ne pas s’en faire» avait aussi déteint quelque peu sur lui.