Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris

Chapter 28

Chapter 283,882 wordsPublic domain

En diverses circonstances dont nos lecteurs doivent se souvenir, il avait pu remarquer que son ami était fort épris de la soeur de la marquise.

--L'ami Marc, se disait-il, serait médiocrement flatté de connaître le portrait que j'ai fait de lui à l'objet de son culte...

Certes, Lacy aurait mal pris la chose. Depuis qu'il avait revu Réjane à Vincennes, il nageait positivement dans l'enthousiasme.

Aussi, ne sachant ce qui se tramait, excitait-il son ami à renoncer à ses projets.

--Vilers n'a pas reparu, disait-il; tout fait présumer qu'il a été tué. Lavenay a payé de sa vie son obéissance à notre pacte. Des quatre Hommes Rouges, nous ne sommes plus que deux. Tu ne dois donc compte qu'à moi de ton serment...

--Et à moi aussi, murmura Maurevailles.

--Eh bien, je t'en délie de grand coeur. Laissons les choses telles qu'elles sont et ne luttons plus contre la destinée qui veut s'accomplir... Évidemment la marquise restera fidèle à la mémoire de son mari. Fais donc la paix avec elle; aide-la même, si elle espère encore, à rechercher son mari...

--Allons donc! et ma vengeance!... Non, non, laisse-moi faire. Nous touchons au but, te dis-je.

--Mais comment? J'ai alors le droit de le savoir.

--Tu le sauras quand le moment sera venu.

Et Maurevailles ne faisait point d'autre réponse, au grand désespoir de son ami.

Celui-ci résolut de percer à jour le mystère.

Le soir même où le nain partait pour Saint-Germain, Marc de Lacy avait remarqué que Maurevailles était de plus en plus préoccupé. Il fit une dernière tentative.

--Patience, dit le chevalier. Peut-être demain soir pourrai-je te dire tout.

--Peut-être! se dit Marc; eh bien, oui, je saurai tout, mais par moi-même. Puisque Maurevailles se cache de moi, je n'ai pas de ménagements à garder... Demain soir, je le suivrai et bon gré mal gré, je sonderai le mystère...

Pendant ce temps, notre ami Goliath arrivait à Saint-Germain, poudreux, boueux, harassé de fatigue, mais enchanté. Il alla frapper à coups redoublés à la porte de l'hôtel du baron de Chartille.

Ce n'était pas chose facile que de pénétrer à pareille heure auprès du baron, et Goliath dut longuement parlementer. Mais nous savons qu'il était tenace!

À force de paroles, il réussit à se faire introduire auprès du vieillard.

Celui-ci le reçut couché et lui demanda, tout ému, ce qui pouvait nécessiter une visite si pressée.

Goliath le mit promptement au courant de la situation.

--Je viens à vous tout d'abord, dit-il en terminant, parce que c'est vous qui m'emplissez la poche et que vous êtes le premier à qui je doive compte de mes actions. Mais n'êtes-vous pas d'avis que je devrais aussi aller tout dire à mon brave ami, mon lieutenant, M. Tony? Y consentez-vous?

--Si j'y consens, morbleu! s'écria le baron en sautant à bas de son lit, mais c'est-à-dire que je le veux absolument. Nous allons même y aller ensemble... Comtois, Lapierre! qu'on m'habille au plus vite et qu'on fasse atteler!

Les valets s'empressèrent d'obéir. Le baron se vêtit à la hâte.

--Tony ne sera de trop dans aucune expédition, dit-il en ceignant son épée et en se préparant à partir. Allons, petit, y es-tu? Va voir si ces fainéants ont attelé.

Le carrosse était dans la cour. Goliath essaya de se hisser à côté du cocher. Le baron le retint par le bras.

--Non pas, non pas, mon brave, dit-il, monte avec moi. Je n'ai peut-être pas bien saisi tout ce que tu m'as raconté tout à l'heure, j'étais à demi endormi encore. Reprends de nouveau ton récit et n'épargne pas les détails.

Le nain, tout confus, se blottit dans un coin du carrosse, n'osant bouger.

Cependant, au bout de quelques minutes, il se remit de son émotion en se disant que l'honneur qui lui était fait, était, au bout du compte, bien dû à son intelligence. Puis, profitant de l'autorisation qui lui était octroyée de donner des détails, il raconta minutieusement l'affaire, sans en oublier un seul incident.

--C'est inouï, disait le baron. Pourquoi Vilers se cacherait-il ainsi de sa femme?... Et ces paroles à Réjane?... Il faut éclaircir tout cela!...

On arriva chez Tony, qu'il fallut aussi éveiller. Il ne fut pas moins stupéfait que le baron.

--Si c'est le marquis, se disait-il lui aussi, pourquoi se cache-t-il? Ah! nous le forcerons bien à se montrer... Est-ce sa faute si jamais la mort n'a voulu de lui? Personne ne l'a plus bravement affrontée, personne ne s'est mieux battu...

Mais peut-être cet homme n'est-il point Vilers?... Si c'était Maurevailles ou Lacy que Goliath aurait pris pour le marquis!... Morbleu! mon épée déjà s'ennuie!...

Ils discutèrent longuement sur le parti à prendre, il fut convenu qu'on attendrait la tombée de la nuit pour éclaircir le mystère.

En attendant, comme le baron ne voulait pas se montrer dans Paris, Goliath alla commander un déjeuner qu'il servit dans la chambre même de Tony.

La journée se passa en hypothèses et en projets. Le soir venu, on allait partir, quand le baron demanda tout à coup:

--Dites donc, Tony, et ces braves gens qui, au camp, vous croyant mort, étaient venus me demander de faire prier pour vous?

--La Rose, le Normand et Pivoine? dit en souriant l'ancien commis à mame Toinon.

--Justement. Que sont-ils devenus? Sont-ils à Paris?

--Oui. Nous pourrions les trouver à leur caserne, à deux pas d'ici.

--Si nous les prenions en passant. On ne sait pas ce qui peut advenir. Si l'homme qu'a vu Goliath avait avec lui des amis ou des spadassins!... Nous avons besoin d'être en force, ne fût-ce que pour placer des sentinelles à toutes les issues, afin qu'il ne nous échappe pas.

--Je ne demande pas mieux, dit Tony. Attendez-moi un instant, je vais les prévenir.

Quelques minutes après, les trois gardes-françaises arrivaient.

--En route! dit le baron.

--Pardon, fit observer le nain. Je ne vais pas avec vous, moi.

--Comment cela, tu nous abandonnes?

--Non, mais je vais opérer de mon côté... J'ai aussi mes hommes à diriger, moi.

Il disait cela avec orgueil. On sentait l'importance qu'il avait dans l'affaire.

--Soit, dit le baron. À tout à l'heure.

--À tout à l'heure, sur le quai, derrière les jardins!...

La nuit était tout à fait venue.

Le baron, Tony et les trois gardes-françaises, tous armés, étaient échelonnés dans l'ombre, le long du mur des jardins de Vilers.

Sur la berge, se dissimulant de leur mieux, les exempts de La Rivière attendaient pour marcher le signal de Goliath, qui, lui, veillait près de la petite porte.

Enfin, Maurevailles enveloppé dans son manteau s'avançait avec précaution, tandis qu'à vingt pas derrière lui, Marc de Lacy, l'épiant, réglait sa marche sur la sienne.

On allait se trouver en présence.

La nuit était venue; une nuit d'hiver, froide et noire.

Maurevailles, impatient d'en finir, avait devancé l'heure accoutumée. Il attendit dans le vieux kiosque la visite de Réjane.

Comme il l'avait dit à Marc de Lacy, il touchait au but, et, cette fois, il espérait bien qu'aucun obstacle ne viendrait se dresser devant lui pour l'arrêter.

Aussi était-il dans un état d'agitation fébrile.

--Si elle n'allait pas venir... se disait-il; si nos rendez-vous avaient été surpris!... si on la surveillait!...

Un bruit de pas légers se fit entendre, la jeune fille apparut.

--Enfin! ne put s'empêcher de s'écrier le chevalier.

--Ah! mon ami, ne me grondez pas, dit Réjane avec émotion. Ce n'est qu'avec beaucoup de peine que j'ai pu parvenir à m'échapper. Ma soeur souffre horriblement et les médecins sont là autour d'elle. Ils disent que l'enfant peut venir au monde d'un instant à l'autre... Toute la maison est sur pied; je ne pouvais m'éloigner sans risquer d'être aperçue...

La figure de Maurevailles se rasséréna.

--Qui songe à vous accuser, mon doux ange? dit-il en mettant dans sa voix toute la séduction possible. Ne sais-je pas combien est difficile notre situation à tous deux? Et cela par ma faute, par suite de ma folie passée!... Ah! si quelqu'un mérite un blâme, ce n'est pas vous, Réjane, c'est moi!...

--Ne parlez pas ainsi, Albert. Ne vous ai-je pas accordé sans restriction votre pardon?

--Mon pardon dont j'étais indigne, mais que je tiens à mériter en vous rendant à vous et à votre soeur un important service... Car il ne faut pas oublier, Réjane, que nous avons un devoir à remplir...

--Je ne l'oublie pas, mon ami. La nourrice est là, prête à recevoir l'enfant. Mais elle nous est acquise. Aussitôt qu'elle aura l'enfant, elle m'avertira; elle sait qu'elle doit m'accompagner jusqu'ici pour le remettre entre les mains d'un cavalier...

--Êtes-vous sûre de la discrétion de cette femme? s'écria Maurevailles effrayé.

--Absolument sûre. Je l'ai achetée par des présents, et elle a la promesse d'une bonne récompense, si nous réussissons.

--Fort bien. Que Dieu nous protège dans cette entreprise. Le bonheur de tous en dépend...

--Mais vous, Albert, vous me répondez en retour que toutes vos précautions sont prises pour que l'enfant ne coure aucun danger?

--Y pensez-vous, Réjane?... Compromettrais-je par une imprudence tout un avenir d'amour et de bonheur?...

Pendant que Maurevailles causait avec Réjane, les exempts, postés aux alentours du jardin, se demandaient quelles pouvaient bien être les ombres qu'ils voyaient rôder aux environs.

Cependant, comme aucune de ces ombres ne paraissait avoir l'intention d'entrer et que leur mission à eux consistait surtout à surveiller la porte, ils se dirent que, la marquise étant sur le point d'accoucher, ils avaient peut-être affaire à des curieux ou à des amis attendant l'événement.

Goliath, qui savait à quoi s'en tenir et qui avait reçu de La Rivière la haute main sur cette expédition, les rassura sur ce sujet et les confirma dans cette idée.

Les ombres, du reste, ne tardèrent pas à diminuer et à s'éclipser tout à fait.

Le baron de Chartille et ses amis s'étaient en effet concertés. Ils avaient eu d'abord l'idée d'agir ensemble. Mais ils avaient promptement reconnu que c'était là une chose impraticable.

Ne sachant en aucune façon ce qui se passait et à qui ils avaient affaire, songeant que l'imprévu peut à tout instant modifier le plan le mieux conçu, ils décidèrent d'agir isolément.

Pivoine, le Normand et La Rose furent renvoyés aux _Armes de Bretagne_, avec consigne d'avoir l'oreille au guet et de se tenir prêts au premier signal.

Le baron qui pouvait officiellement pénétrer dans l'hôtel, se chargea de veiller dans une des pièces voisines de la chambre de la marquise.

Le nain retourna avec les exempts, afin de pouvoir, au besoin, les mettre au service du baron et de ses amis, et les empêcher, au contraire, d'intervenir au cas où on aurait intérêt à ce que la police ne se mêlât pas de ce qui se passerait.

Quant à Tony, il demanda à être partout à la fois, et pour commencer, entrant avec le baron par la grande porte, il se rendit dans le jardin afin de faire une ronde intérieure, tandis que les exempts, restés seuls sur le quai avec Goliath, faisaient la surveillance à l'extérieur.

Se rappelant ce que lui avait dit le nain, au sujet du vieux kiosque, ce fut là qu'il porta d'abord ses pas.

Maurevailles et Réjane qui causaient à demi-voix l'entendirent:

--On vient, s'écria jeune fille, je suis perdue!

Maurevailles tira son épée.

--Pour arriver jusqu'à vous, il faudra passer sur mon corps! dit-il résolument.

--Chut!... attendez... on s'arrête...

Tony s'arrêtait, en effet, à la porte du kiosque. Il la poussa doucement et sentit qu'elle résistait. Ignorant si elle était fermée d'habitude, il s'approcha et prêta l'oreille.

Il n'entendit rien.

--Allons! se dit-il, il n'y a encore personne là. Peut-être ne sera-ce que pour plus tard.

Réjane et Maurevailles l'entendirent s'éloigner.

--On me cherche! murmura Réjane avec désespoir. Mon Dieu, on se sera aperçu de mon absence!

--Non, dit le chevalier, rassurez-vous, c'est quelque jardinier qui fait sa ronde. Profitons de son départ pour nous séparer avant qu'il revienne.

--Oui, car je suis inquiète de ma soeur!...

--C'est juste, courez vite... mais n'oubliez pas nos conventions...

--Non, certes; où vous trouverai-je?... ici?

--Non... à la petite porte. Je la tiendrai entrebâillée. Aussitôt que vous m'aurez remis l'enfant, je courrai le porter en lieu sûr.

--C'est convenu... au revoir.

Réjane s'élança à travers le jardin, mais pas assez vite pour que Tony, du bout de l'allée, ne l'aperçût.

Il courut après elle et la rejoignit.

--Vous, Réjane, ici? s'écria-t-il en la reconnaissant.

--Silence, je vous en supplie!... murmura la jeune fille en tombant à genoux.

--Malheureuse enfant, d'où venez-vous? ou plutôt avec qui étiez-vous dans ce kiosque? car c'est de là que je viens de vous voir sortir, de ce kiosque où chaque soir un homme se rend pour vous trouver!...

--Grâce, au nom du ciel, ne me trahissez pas, ne me perdez pas, dit Réjane.

--Vous trahir, vous perdre, Réjane! Je viens au contraire pour vous sauver... de vous-même peut-être, pauvre enfant.

--Alors, laissez-moi rejoindre au plus vite ma soeur qui souffre et qui m'appelle.

--Votre soeur? C'est sur elle que je venais veiller: mais, Réjane, vous ne m'avez pas dit avec qui vous étiez dans ce kiosque tout à l'heure...

--Dans ce kiosque, j'étais... seule...

--Ne cherchez pas à me tromper... ce serait inutile... Votre voix dément ce que dit votre bouche... Je le sais, un homme vient ici chaque soir... un homme avec qui vous étiez enfermée... Réjane, quel est cet homme?

--Je ne puis le dire...

--Vous ne pouvez me le dire, à moi, dont vous connaissez le dévouement à votre famille, à moi qui donnerais mon sang pour vous et pour votre soeur... Réjane, ce secret est donc bien coupable, puisque vous ne pouvez le faire connaître?

La jeune fille baissa la tête sans répondre.

--Écoutez, reprit Tony, sur mon salut éternel, je ne révélerai pas ce nom que vous allez me confier; mais il faut absolument, il faut que je le connaisse.

Nouveau silence.

--Si vous ne voulez pas, si vous ne pouvez pas me le dire, venez le faire connaître au moins à un homme à qui vous devez n'avoir rien à cacher. Le baron de Chartille est là; je vais vous conduire auprès de lui...

--Ah! à lui moins qu'à tout autre, s'écria Réjane défaillante. Monsieur, je vous en supplie, ne lui dites rien, au nom de Dieu!...

--Eh bien, le nom de cet homme?

--Je ne puis le dire...

--Je vais donc aller le lui demander à lui, s'écria Tony; car il est resté là à vous attendre sans doute. Il aura, comme tout à l'heure, fermé la porte; mais je saurai bien la lui faire ouvrir!...

Et sans écouter les supplications de Réjane, demi folle de douleur et de frayeur, Tony s'élança vers le kiosque et en repoussa violemment la porte.

Le kiosque était vide.

Presque en même temps que Réjane, Maurevailles était sorti et, pendant que Tony courait après la jeune fille, le chevalier avait gagné la petite porte du jardin. Il l'ouvrit rapidement, la referma sur lui... et se trouva en face de... Marc de Lacy.

--Ah! tu ne m'attendais pas, lui dit Marc en jouissant de son effarement.

--Que viens-tu faire ici? demanda Maurevailles.

--Savoir quelles menées tu me caches avec tant de soin depuis quelque temps, et que je vais enfin connaître.

--De quel droit? Notre pacte ne te lie-t-il pas à moi et n'ai-je pas de par le sort toute liberté d'employer pour arriver à la marquise les moyens qui me semblent bons?

--C'est vrai, mais ces moyens, moi, je veux les connaître.

--Et moi, je me refuse à te les apprendre. J'ai le droit de requérir ton aide, j'ai celui de m'en passer.

--Tu médites quelque infamie...

--Que t'importe?

--Il m'importe si bien, que je veux t'en empêcher.

--Ah! tu veux, toi aussi, te parjurer?...

--Je ne veux pas m'associer à une lâcheté!...

--C'est un mot qui, sans notre amitié et notre serment, t'aurait déjà coûté cher, dit Maurevailles avec ironie.

--Notre amitié, je la brise; quant à notre serment, il ne m'ôte pas le droit de te passer mon épée au travers du corps!... s'écria Lacy furieux.

--Ah! nous en sommes là?

--Oui, parle ou mets-toi en garde. Il faut en finir.

Mais Maurevailles, tout en parlant, était resté appuyé contre la petite porte, et passant la main derrière le dos, il avait mis la clef dans la serrure. Il la tourna tout doucement; la porte s'ouvrit et il s'engouffra tout à coup dans le jardin.

Lacy voulut le suivre; il se buta contre la porte refermée violemment sur lui.

Un instant il eut l'idée d'enfoncer cette porte, mais elle semblait solide, et il réfléchit que le bruit qu'il ferait pourrait attirer les gens de l'hôtel, qui, infailliblement, lui supposeraient de mauvaises intentions.

Furieux néanmoins, et ne voulant pas se laisser jouer par Maurevailles, il chercha, comme autrefois Tony, un point de la muraille qu'on pût facilement escalader.

Le vieil arbre était toujours là, offrant sa branche; Lacy la saisit et sauta dans le jardin. Puis, il s'élança à la poursuite de son ancien ami.

Celui-ci, stupéfait de le voir reparaître, voulut lever l'épée contre lui. Mais Lacy, qui avait détaché son manteau, le jeta comme un filet sur le chevalier et l'en enveloppa.

Maurevailles, abasourdi, essaya vainement de se débattre; les plis du manteau l'enserraient et paralysaient ses mouvements.

Profitant du moment, Lacy l'enleva comme un paquet et, malgré ses efforts, l'emporta jusqu'au vieux kiosque.

Là, il lâcha les deux bouts du manteau. Maurevailles roula à terre tout meurtri.

Refermant alors la porte du kiosque sur le chevalier réduit à l'impuissance, Lacy se dirigea vers la petite porte du jardin, afin de l'entre-bâiller pour se ménager une issue en cas de surprise...

Mais au moment où il y arrivait, deux hommes apparurent sur la crête du mur.

Lacy n'eut que le temps de se jeter de côté pour se cacher derrière un arbre.

Les deux hommes sautèrent dans le jardin, et derrière eux, sur le mur, en surgirent deux autres.

En même temps, du côté de l'hôtel, Lacy vit briller des torches et aperçut un groupe de gens armés, au milieu desquels dominait la haute stature du baron de Chartille...

C'était le nain, toujours le nain, qui, de son poste d'observation, avait vu la querelle de Lacy et de Maurevailles.

Il s'était empressé d'avertir les exempts et l'un d'eux avait couru chercher les gardes francaises aux _Armes de Bretagne_, tandis que l'autre allait prévenir le baron de Chartille à l'hôtel.

Bref, Tony et La Rose venaient de sauter dans le jardin.

Le Normand et Pivoine gardaient la muraille, prêts à leur prêter main-forte au besoin.

A l'extérieur, Goliath et les exempts surveillaient la petite porte et tout le quai.

Enfin, le baron de Chartille arrivait à la tête des gens de l'hôtel pour organiser une battue.

Lacy ne pouvait échapper.

Et à l'instant même où la poursuite allait commencer, la marquise de Vilers mettait au monde un fils...

XXVI

RÉUNIS DANS LA MORT

Réjane, s'enfuyant tout émue, était arrivée à l'hôtel juste au moment où l'enfant de Vilers naissait à la vie.

Effrayée de la poursuite dont elle venait d'être l'objet, terrifiée de la rencontre de Lacy qu'elle croyait son mortel ennemi et dont la présence dans le jardin, à pareille heure, justifiait les accusations de Maurevailles, elle ne songeait qu'à s'emparer de cet enfant pour le mettre en sûreté.

N'attendant pas la nourrice qui devait l'accompagner, elle profita du moment où tout le monde s'empressait autour d'Haydée; elle saisit le nouveau-né et s'enfuit avec lui.

Dans le jardin, le baron de Chartille, Tony et les gardes-françaises marchaient, l'épée nue d'une main, une torche flamboyante de l'autre. Réjane s'occupa surtout de les éviter, et, chargée de son précieux fardeau, elle put, en suivant les murs tout autour du parc, arriver sans encombre à la petite porte.

Ah, le coeur lui battait bien fort. Si Maurevailles n'avait pas eu le temps de se sauver? Si l'enfant au salut duquel elle se dévouait allait tomber entre les mains de son mortel ennemi?

Cependant il fallait se presser; les lueurs des torches se rapprochaient. Dans quelques minutes, le baron et ses amis allaient arriver près d'elle.

Elle se hasarda à frapper doucement à la petite porte.

Cette porte s'ouvrit à demi.

--Êtes-vous là? murmura faiblement Réjane.

--J'y suis, répondit une voix.

En même temps, sur le seuil, un homme apparût, enveloppé d'un manteau rouge.

Réjane ne douta pas que ce ne fût Maurevailles; lui seul avait la clef de cette porte.

Elle donna l'enfant et voulut s'enfuir, en rasant les maisons, comme elle était venue.

Mais, à peine la porte fut-elle refermée, qu'un bruit la fit tressaillir.

De l'autre côté de la petite porte, elle entendit le bruit des pas de plusieurs hommes, un cri étouffé, puis un cliquetis d'épées.

Haletante, Réjane se colla contre la porte. Un homme était là, acculé dans l'embrasure, se défendant contre plusieurs autres.

Maurevailles avait donc été attaqué au dehors!

Mais la lutte ne dura pas longtemps. Bientôt elle entendit plusieurs voix s'écrier:

--Nous le tenons.

--Ce n'a pas été sans peine... --Ne lui faites pas de mal, mais ne le laissez pas échapper cette fois! dit une voix grêle.

Il n'y avait pas à en douter. Maurevailles ne pouvant se défendre à son aise, paralysé par l'enfant qu'il tenait dans ses bras et qu'il était obligé de protéger de son corps, avait été arrêté par les gens du dehors, probablement par des sbires de Lacy...

L'enfant était tombé entre les mains d'un traître!

Éperdue à cette pensée, Réjane s'enfuit comme une folle à travers le jardin et courut se réfugier dans sa chambre au second étage de l'hôtel.

Mais, comme elle venait d'y arriver pantelante, folle de désespoir, dans tout l'hôtel de Vilers un cri de désolation retentit:

--L'enfant a disparu, l'enfant a été enlevé!...

--Mort de ma vie! dit le vieux baron, ce bandit a accompli son crime! Il est dans le jardin. Il nous le faut mort où vif!

Et la battue recommença plus ardente encore, sous les yeux de Réjane à demi tuée.

Cependant elle se disait que si la malédiction de Dieu avait voulu que l'enfant fût pris par les hommes de Lacy, au moins Maurevailles était sauf. Elle avait entendu quelqu'un, qui devait être un chef, donner l'ordre de l'épargner, de ne pas lui faire de mal...

--Maurevailles vivant, disait-elle, Maurevailles, connaissant les projets de Lacy, déjouera ses menées et protégera ma soeur...

Mais tout à coup, dans le jardin, des cris de triomphe la terrifièrent.

--Par ici! par ici! criait Tony, nous le tenons.

--Ne le laissez pas échapper cette fois, répondait le baron. Il faut en finir avec le tourmenteur de femmes.

A la lueur des torches flamboyantes, Réjane vit au loin l'homme au manteau rouge serré de près par les gardes-françaises, tandis que Tony et le baron se préparaient à lui couper la retraite.

--Ah! se dit la pauvre Réjane. C'est Maurevailles qui a pu échapper à ses ennemis, et qui accourait nous prévenir de la perte de l'enfant! Il va être victime de son dévouement.

Elle eut un mouvement pour courir se jeter entre lui et ses bourreaux. Elle voulait embrasser les genoux du baron, lui avouer tout, justifier son faux amant, proclamer qu'il était le plus noble des hommes...

Mais l'homme au manteau rouge avait fait un effort désespéré. Passant entre Tony et le baron, non sans laisser à leurs épées des lambeaux de sa chair, il s'enfuit du côté de l'hôtel.

--Ah! Dieu est juste, il s'échappe. Il va se réfugier ici! dit Réjane.

--Mort Dieu! je ne suis plus bon à rien! hurla le vieux baron avec colère. Allons, Tony, vous qui êtes jeune, des jambes, morbleu! des jambes!

La poursuite recommença de plus belle.

Ce n'était pas Maurevailles que le baron et les gardes-françaises traquaient ainsi.

C'était Marc de Lacy.

On se rappelle que Marc, après avoir porté Maurevailles dans le kiosque, avait cherché à se sauver et avait été obligé, par l'arrivée des exempts, à se cacher. Les gardes l'avaient débusqué près du kiosque.