Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris

Chapter 2

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Le dimanche suivant, un magnat hongrois, fabuleusement riche, nous donna une fête splendide dans sa maison de campagne, située au delà du Danube et par conséquent sous la protection du canon des forts.

C'est à cette fête qu'a commencé pour moi la série d'événements étranges et terribles qui pourraient bien, au premier jour, avoir ma mort pour conclusion.

Je l'ai dit, nous étions quatre amis, quatre frères d'armes, servant dans le même régiment, nous tutoyant, n'ayant pas de secrets les uns pour les autres et faisant bourse commune.

On nous appelait les quatre _Hommes rouges_; et voici pourquoi:

Nous gardions un jour, avec une vingtaine d'hommes, une redoute.

Pendant deux heures, barricadés dans le bastion, nous supportâmes un feu meurtrier, et nos vingt hommes tombèrent un à un.

Quoique blessé lui-même, Marc de Lacy résolut avec nous de continuer la lutte. On décida qu'il chargerait les mousquets, tandis que nous ferions feu. Pendant une heure encore, à nous quatre, nous soutînmes ainsi le siège, et une compagnie tout entière d'Impériaux joncha de ses morts les alentours du bastion.

--Messieurs, nous cria Marc tout à coup, nous n'avons plus que vingt-cinq cartouches; je vous engage à les ménager.

--Vive le roi! répondîmes-nous, bien déterminés à ne tomber que morts au pouvoir des Impériaux.

Heureusement pour nous, un de ces épais brouillards qui sont fréquents sur les bords du Danube, s'éleva tout à coup en même temps que la nuit arrivait, et nous déroba à la fois la vue de la ville et celle du camp.

Alors le feu cessa.

--Il était temps, messieurs, nous dit Marc; vous avez brûlé vos vingt-cinq cartouches.

Nous passâmes une partie de la nuit couchés à plat ventre derrière un rempart de cadavres et dans l'impossibilité de sortir du bastion, car l'ennemi avait établi un cordon de Soldats autour de nous.

De temps à autre, une balle sifflait au-dessus de nos têtes; à un certain moment, un obus vint éclater au milieu du bastion.

--Allons, mes amis, dit Maurevailles, au point du jour nous serons morts. Dès que le brouillard sera dissipé, on nous livrera un dernier assaut, et comme nous n'avons plus de cartouches!...

--Nous serons morts ou sauvés, répondis-je.

--Ah! par exemple, répondit Marc en riant, tu es bien bon de conserver de l'espoir.

--Qui sait?

--A moins que tu ne veuilles te rendre?

--Vous êtes fous!

--Alors, fais tes préparatifs de voyage pour l'autre monde.

--Messieurs, répondis-je froidement, cet obus, qui vient d'éclater et qui a failli me tuer, a illuminé le bastion l'espace d'une seconde.

--Eh bien?

--A sa clarté, je vous ai vus pêle-mêle avec nos cadavres et couverts de leur sang.

--Où veux-tu en venir?

--Attendez! Les uhlans hongrois ont des tuniques et des manteaux rouges?

--Oui.

--Parfaitement, nous sommes sauvés.

La nuit était sombre et le brouillard épais; mais j'avais sur moi une mèche soufrée, comme on en porte dans les tranchées ou dans les mines; je battis le briquet et j'allumai la mèche.

--Malheureux! me cria Maurevailles, ta mèche est un point de mire, la place va nous envoyer un boulet.

--Ah! dame, je ne dis pas le contraire. Il y a des cas où il faut y voir.

La clarté de la mèche soufrée pénétrait bien un peu le brouillard, mais Maurevailles s'était trompé; elle ne pouvait arriver jusqu'à la place. Seulement les Impériaux, qui entouraient le bastion, l'aperçurent et en cinq minutes nous entendîmes cinquante balles pleuvoir autour de nous.

Mais nous avions mis à profit ces cinq minutes.

Dans le sang de nos soldats qui couvrait le sol de la redoute, chacun de nous avait roulé son manteau, puis s'était drapé dans ce manteau rougi.

Après quoi nous nous étions recouchés à plat ventre.

--Tenons conseil, dis-je alors.

--Voyons, me répondit-on.

--Il y a, autour du bastion, à cinquante pas de distance, un cordon d'Impériaux; mais il laisse passer les patrouilles des uhlans hongrois. Or vos manteaux sont maintenant aussi rouges que les leurs et comme on ne voit pas à cinquante pas de distance par le brouillard qu'il fait, on ne saura d'où nous venons. Partons.

Si aventureux que fût mon plan, il réussit.

Nous nous glissâmes hors du pavillon et nous nous mîmes à marcher résolument deux par deux.

--Qui vive! cria une sentinelle.

--Patrouille! répondis-je en hongrois, et nous fîmes trente pas en avant. Un pontonnier, qui travaillait dans une tranchée, souleva sa lanterne, et sa clarté se projeta un instant sur nos vêtements rouges. Les rangs des Impériaux s'ouvrirent... et nous passâmes. On nous avait pris pour des uhlans hongrois.

Dix minutes après, nous arrivâmes au camp français où on n'espérait plus nous revoir, et depuis lors, le surnom d'_Hommes rouges_ nous est resté.

Or, ce fut à la fête, dont je parlais plus haut et que le riche magnat hongrois nous donna dans sa maison de campagne, que commença pour moi cette série d'événements que je vais retracer.

Une jeune fille attira tout d'abord notre attention à tous les quatre, tant elle était belle dans son riche et pittoresque costume de hongroise des montagnes.

--Palsembleu! m'écriai-je, je serais capable de lui conquérir un royaume si elle voulait m'aimer.

--Et moi aussi, dit Maurevailles.

--Et moi donc? exclama Gaston de Lavenay.

--Bon! fit Marc de Lacy, vous m'oubliez, messieurs. J'en suis, morbleu! moi aussi...

Nous avions échangé ces quatre exclamations dans un petit pavillon isolé, où nous étions demeurés seuls un moment, après avoir vu passer la belle Hongroise au bras de son père, qui était un autre magnat excessivement riche.

Nous nous regardâmes tous quatre et, pour la première fois, nous éprouvâmes un singulier malaise, et nos regards se croisèrent comme des lames d'épée.

--Ah ça! messieurs, dit Gaston de Lavenay, je crois, Dieu me pardonne! que nous allons devenir rivaux?

--C'est bien possible, murmurai-je.

--Tu l'aimerais?

--J'en suis déjà fou.

--Et toi, Maurevailles?

--Moi, je l'adore.

--Et toi, Lacy?

--Je te la disputerais l'épée à la main.

--Vous êtes insensés! répondit Lavenay. Et je vous propose, moi, de la tirer au sort.

--Au fait! dit Maurevailles, c'est une idée.

--Et je l'approuve, dit Marc de Lacy à son tour.

Comme eux, et sans réfléchir, j'inclinai la tête.

--Ah! messieurs, reprit Lavenay, j'ai une autre proposition à vous soumettre avant d'interroger le sort.

--Parle vite.

--Nous allons faire un serment, continua d'une voix grave notre ami, un serment solennel et terrible,--tel que des gens comme nous peuvent en prêter un,--un serment d'amitié, d'amour, mais de mort aussi.

--Lequel? demanda Maurevailles.

--Eh bien, reprit Lavenay, jurons d'aider de tout notre pouvoir, de servir par tous les moyens possibles l'heureux d'entre nous à qui le sort aura donné celle que nous aimons tous les quatre.

--Soit, répondîmes-nous.

--Et il est bien convenu que celui qui manquerait à ce serment et qui ne se résignerait pas à la volonté exprimée par le destin...

--Celui-là, dit Maurevailles, sera tenu de se battre avec les trois autres!»

IV

OU LE MARQUIS DE VILERS SE TROUVE ÊTRE UNE ANCIENNE CONNAISSANCE DE LA BELLE HAYDÉE.

Tony, de plus en plus intrigué, continua à lire:

«Nous fîmes le serment convenu et nous jetâmes nos quatre noms dans un chapeau.

Le sort allait décider...

Mais une difficulté se présenta.

Qui donc allait plonger la main dans cette urne improvisée? Quel était celui d'entre nous qui en retirerait le nom de l'élu du destin?

--Messieurs, dis-je à mon tour, il y a un moyen de nous mettre tous d'accord. Nous allons prier la belle Hongroise de plonger sa jolie main dans le tricorne.

--Ah! quelle drôle d'idée! Mais comment obtenir?...

--Soyez tranquille, je m'en charge.

--Bon! et après?

--Après? Je suis d'avis que nous brûlions les trois noms demeurés au fond du chapeau sans les lire.

--Et le quatrième?

--Si vous le voulez bien, le quatrième papier ne sera point déroulé tout de suite, et son contenu demeurera un mystère pour tous.

--Jusqu'à quand?

--Jusqu'à ce que nous ayons réalisé le plan que je médite.

--Voyons! firent-ils tous trois.

Je posai sur une table le tricorne de Maurevailles qui contenait les quatre papiers, puis je jetai un regard autour de nous pour m'assurer que nous étions toujours seuls.

--Messieurs, repris-je alors, laissez-moi vous dire que nous ne savons absolument rien de notre belle inconnue, si ce n'est qu'elle est la fille de ce vieux magnat qui lui donne le bras.

--Qu'importe? fit Lavenay.

--J'aimerais assez, puisque nous allons la tirer au sort, que chacun de nous concourût à sa conquête avant que le sort se fût prononcé.

--Mais, dit le baron, tu oublies que nous avons fait le serment d'aider le vainqueur.

--Je le sais...

--Voyons, explique-toi...

--Eh bien, je suis persuadé que nous déploierions bien plus de zèle isolément, si chacun de nous avait l'espoir que son nom fût contenu dans le quatrième bulletin.

--Au fait, dit Marc de Lacy, c'est une bonne idée.

--Ah! vous trouvez?

--C'est également mon avis, ajouta Maurevailles.

--Eh bien, arrêtons un plan.

--Soit!

--Je vais prendre quelques renseignements à travers le bal, faites-en autant.

--Et puis?

--Quand nous saurons où demeure la belle Hongroise, nous aviserons aux moyens, soit de nous introduire chez elle, soit de l'enlever.

--Je penche pour ce dernier parti, dit Gaston de Lavenay.

--Et moi aussi, répliquèrent Maurevailles et Marc de Lacy.

Nous laissâmes le tricorne de Maurevailles sur la table où je l'avais placé, et nous rentrâmes dans le bal, où chacun de nous prit une direction différente.

Moi, j'allai passer mon bras sous celui d'un jeune et charmant officier autrichien, aide de camp du major Bergheim, le commandant de Fraülen.

Le lieutenant Hinch, tel était son nom, s'était pris pour moi, dès le premier jour de trêve, d'une grande sympathie, que je lui rendais, du reste.

--Mon cher lieutenant, lui dis-je en lui montrant la belle Hongroise qui valsait en ce moment au milieu d'un groupe d'admirateurs enthousiastes, quelle est cette jeune fille?

Il me regarda en souriant.

--Ah! je vous y prends, vous aussi! me dit-il.

--Que voulez-vous dire?

--Que vous êtes amoureux.

--Passionnément.

--Vous avez cela de commun avec les cinquante ou soixante officiers de l'armée impériale qui sont ici ce soir.

--Oh! mais vous aussi, sans doute?

--Oh! non, dit le lieutenant, et cela tient à ce que j'ai laissé à Vienne une blonde fiancée que j'aime...

--Eh bien, tant mieux!

--Pourquoi?

--Je craignais que nous ne fussions rivaux.

--Oh! mon cher, répondit le lieutenant, je crois que ni vous ni personne ne réussirez jamais auprès d'elle.

--Bah! fis-je avec la fatuité d'un officier de vingt-six ans. Comment se nomme-t-elle, votre Hongroise?

--Haydée, comtesse Mingréli.

--Le nom est joli.

--C'est la fille de ce vieux comte Mingréli qui est appuyé là-bas, à cette colonne, et regarde danser.

--Je l'ai déjà vu. Ainsi vous dites que Haydée...

--Passe pour avoir un amour mystérieux.

--Diable!

--On ne sait pas quel est celui qu'elle aime, mais on sait bien qu'elle a refusé la main des plus riches et des plus nobles seigneurs de l'empire.

--Est-ce qu'elle habite Fraülen?

--Non; elle vient même assez rarement ici et ne quitte guère le manoir de son père, situé sur les bords du Danube. Ah! continua le lieutenant en riant, si vous voulez en faire le siège et tenter d'enlever la comtesse, vous ne serez pas le premier qui en aura eu l'idée.

--Vraiment!

--Un magnat des environs, après avoir demandé sa main et avoir été refusé, a fait un siège en règle du château.

--Et il a été repoussé?

--Le vieux comte Mingréli lui a envoyé, à cent pas de distance, du haut d'une tour, une balle dans le front! Si le coeur vous en dit...

--Mais, mon cher, m'écriai-je, tout ce que vous me dites là, loin de me décourager, irrite ma passion naissante.

--C'est assez l'ordinaire.

--Est-ce que vous ne pourriez pas me présenter?...

--Au comte?

--Non, à sa fille.

--Oh! très volontiers. Vous serez bien accueilli, car elle me sait un gré infini de ne point mourir d'amour pour elle, comme tout le monde. Tenez, justement la valse finit, venez...

Le lieutenant m'entraîna vers le milieu du grand salon.

La belle Hongroise remerciait alors son danseur, qui n'était autre que le magnat, maître de la maison, et elle s'apprêtait à rejoindre son père, lorsque nous l'abordâmes.

En Hongrie, une fille unique hérite des titres de son père et les porte même du vivant de ce dernier.

C'est ainsi que la fille du comte Mingréli était comtesse.

Elle accueillit le lieutenant Hinch avec un charmant sourire.

--Comtesse, lui dit-il, permettez-moi de vous présenter M. le marquis de Vilers, un ennemi que j'aime de tout mon coeur.

Elle reporta sur moi ce regard et ce sourire dont elle avait salué le jeune lieutenant.

--J'ai ouï parler de vous, monsieur, me dit-elle.

--En vérité, comtesse?

--D'abord, me dit-elle, vous êtes un des _Gentilshommes rouges_, comme on vous nomme depuis votre belle défense de la redoute?

--Oui, comtesse.

--Ensuite, je vous ai connu à Paris.

--A Paris? fis-je avec étonnement.

Le lieutenant Hinch, en galant homme qu'il était, s'était déjà mis à l'écart pour nous laisser causer.

--Chut! me dit tout bas Haydée; je vous conterai cela plus tard... à moins que vous ne vouliez me faire danser.

--Je vous le demande à genoux, répondis-je ébloui de sa beauté et prêtant l'oreille à sa voix qui était mélodieuse comme un chant slave.

--Parlez-vous le hongrois? me demanda-t-elle, car elle m'avait adressé la parole en français, et, comme tous les Slaves, elle parlait cette langue aussi purement qu'une Parisienne élevée à Versailles.

--Un peu, répondis-je.

--Vous devez être une exception dans votre armée?

--A peu près.

--C'est comme ici les Autrichiens; il y en a fort peu qui parlent le hongrois.

--Ah!

--Et si nous nous servons de cette langue, nous courons le risque de n'être entendus de personne.

Les préludes d'une danse nationale, que, à Paris et à Versailles, nous avons nommée la hongroise, se firent entendre alors.

Haydée plaça dans ma main sa main gantée et je l'entraînai dans le tourbillon.

--Comtesse, lui dis-je alors, vous êtes donc allée à Paris?

--L'hiver dernier.

--Pourtant nous étions déjà en guerre?

--Oui, mais mon père avait un sauf-conduit du maréchal de Belle-Isle, votre général.

--Ah! c'est différent; cependant...

--Je sais ce que vous allez me dire, interrompit-elle en souriant.

--Peut-être...

--Vous allez me dire: Moi aussi, j'étais à Paris et à Versailles l'hiver dernier, et il est impossible que des gens comme nous ne se soient point rencontrés.

--En effet..., vous êtes si belle, que, après vous avoir vue une seule fois, on ne saurait plus vous oublier.

--Flatteur!

Elle prononça ce mot sans irritation, d'une voix plutôt émue que railleuse, et je me demandai si c'était bien là cette femme qui, disait-on, était insensible à tous les hommages.

--Oui, reprit-elle, j'étais à Paris, et je vous ai vu.

--Oh! c'est impossible!...

--Regardez bien mes cheveux blonds. Je tressaillis.

--C'est tout ce que vous avez vu de moi...

--Ah! m'écriai-je, je me souviens... c'était vous?

Pour vous expliquer ces paroles que nous avions si rapidement échangées, il est nécessaire que je raconte une aventure qui m'était advenue l'hiver précédent.

Un soir de décembre, je me rendais au premier bal de l'Opéra, et mes porteurs longeaient la rue Saint-Denis. Arrivé à la hauteur de la rue aux Ours, j'entendis tout à coup des cris, des supplications et tout le tapage, en un mot, d'une rixe nocturne.

Plusieurs voleurs avaient entouré une chaise à porteurs dans laquelle une jeune femme se débattait et appelait au secours.

Les voleurs lui disaient:

--Donnez votre argent, vos pierreries, vos bijoux, madame, et il ne vous sera fait aucun mal.

La jeune femme était masquée, ce qui était une preuve qu'elle se rendait au bal de l'Opéra.

A la première attaque, les porteurs de la dame s'étaient enfuis.

Je sortis de ma chaise et je fondis, l'épée haute, sur les bandits en criant:

--Je suis le marquis de Vilers, et j'ai rossé le guet trop souvent pour n'avoir point bon marché de drôles tels que vous.

Je tuai l'un des voleurs; les autres prirent la fuite. Alors j'offris ma chaise à la jeune femme, qui l'accepta, et je marchai à ses côtés jusqu'à l'Opéra.

Là, elle me remercia chaudement, mais elle n'ôta point son masque, et je la perdis de vue dans le bal.

Toute la nuit, je la cherchai. Ses cheveux blonds avaient fait sur moi quelque impression.

Mes recherches furent vaines...

Elle avait disparu,--et je l'oubliai.

--Ainsi, murmurai-je en regardant la comtesse avec extase, c'était vous?

--C'était moi, me répondit-elle. Vous voyez que nous sommes de vieilles connaissances.

Il me sembla alors que sa voix trahissait une légère émotion, et il me passa par l'esprit et par le coeur un ardent espoir.

--Qui sait? me dis-je, si je ne suis pas cet homme qu'elle aime et dont nul ne sait le nom?...

Mais, en ce moment, j'aperçus devant moi la figure railleuse de Gaston de Lavenay qui m'observait attentivement, et je sentis mon sang se glacer...

Je me souvenais du serment odieux que j'avais fait!

V

OU TONY APPREND A QUOI PEUT SERVIR LA VALSE

La jeune Hongroise n'avait remarqué, disait ensuite le manuscrit, ni les regards de mes amis braqués sur nous, ni le trouble que m'avait fait éprouver cette espèce de surveillance.

La danse finissait.

--Voulez-vous que je vous présente à mon père? me demanda la comtesse.

--Je vous en serai reconnaissant, répondis-je.

Elle continua à s'appuyer sur mon bras et me conduisit jusqu'à cette colonne contre laquelle le magnat était demeuré appuyé depuis que sa fille dansait.

--Mon père, lui dit-elle, je vous présente M. le marquis de Vilers.

Le magnat me salua avec la courtoisie d'un homme bien né, mais il n'y eut rien dans son geste, son regard ou sa voix qui pût me laisser croire que mon nom eût été déjà prononcé devant lui.

--Il paraît, pensai-je, que la belle comtesse n'a pas jugé convenable de lui parler du petit service que je lui ai rendu à Paris.

Puis, comme le magnat ne m'adressait que quelques paroles insignifiantes et semblait désirer que sa fille demeurât avec lui, je pris congé:

--Comtesse, dis-je en me retirant, m'accorderez-vous, cette nuit, l'honneur de vous faire valser?

--Avec plaisir, me répondit-elle, en m'enveloppant de ce sourire qui m'avait déjà enivré. Venez me chercher quand on valsera.

Elle prit alors à sa ceinture le petit bouquet que chaque danseuse, en Allemagne, a coutume de confier à son danseur, et elle me le donna en ajoutant:

--Vous me le rapporterez.

Je m'éloignai et voulus me perdre dans la foule, mais Gaston de Laveney me frappa sur l'épaule.

--Hé! hé! me dit-il, tu fais un peu trop tes affaires personnelles, marquis, il me semble...

--Moi? pas du tout.

--Te voilà présenté..., tu nous présenteras, j'imagine.

--Parbleu! dit Maurevailles qui s'approchait avec Marc de Lacy.

Marc ajouta:

--Cela va de soi. Tu dois nous présenter l'un après l'autre.

--Soit, répondis-je.

--Nous avons eu nos renseignements, nous aussi, dit Gaston de Lavenay.

--Ah!

--La belle a un amour au coeur...

Je tressaillis.

--Elle aime, nous a-t-on dit, un petit cousin à elle...

Ces mots me firent éprouver un éblouissement, et le sang fouetta mes tempes avec violence.

--Êtes-vous sûrs de cela?

--On dit tant de choses!

--Mais qu'importe! dit Gaston de Lavenay, il faudra bien qu'elle se résigne à aimer celui de nous qui...

--Moi, interrompit Maurevailles, je vais vous donner un autre renseignement.

--Voyons?

--La belle Hongroise habite un château en aval du Danube, sur la rive gauche, et à la frontière de l'Empire.

--Je sais cela.

--Attendez..., son père est un chasseur passionné, et il lui arrive de s'absenter deux ou trois jours de suite.

--Pour chasser?

--Oui.

--Hé! dit Marc de Lacy, cette indication est précieuse. Le père absent, on enlèvera plus aisément la fille.

--Comment! messieurs, fis-je avec aigreur, vous comptez donner suite à votre plaisanterie?

--Plaît-il? fit Gaston.

--Est-ce que tu te moques de nous? exclama Maurevailles.

--Non, mais...

--Ah! messieurs, dit Marc de Lacy, notre ami le marquis est plus roué qu'il n'en a l'air.

--Mais... je te jure...

--Il a avancé ses petites affaires et il voudrait maintenant nous distancer.

--Ma foi! dit Gaston, il me vient une idée.

--Voyons?

--Tu vas la prier de tirer elle-même du chapeau de Maurevailles le nom du vainqueur.

--Mais il faudra donc lui expliquer...

--Absolument rien. Tu lui diras que nous avons fait une gageure, que cette gageure est provisoirement un mystère.

J'étais au supplice.

Cependant je n'osai refuser.

En ce moment le prélude d'une valse se fit entendre.

La comtesse m'avait promis de valser avec moi.

--Messieurs, dis-je en grimaçant un sourire, je vais continuer à avancer mes affaires.

Et je les quittai brusquement.

La comtesse Haydée m'attendait, debout, auprès de son père, qui n'avait point quitté sa place.

J'allai m'incliner devant elle. Elle prit ma main en souriant.

--Allons, me dit-elle.

Je lui fis faire deux tours de valse sans pouvoir murmurer une seule parole, tant j'étais ému; mais elle me dit:

--J'ai tenu à valser avec vous, parce que je veux vous parler, marquis.

Je sentis, à ces mots, tout mon sang affluer au coeur.

Elle continua:

--Au point du jour, la trêve du dimanche finira, et il vous faudra regagner le camp français.

--Hélas! balbutiai-je, et dimanche prochain est bien loin.

--Pourtant, reprit-elle, il faut que je cause avec vous.

Sa voix trahissait une émotion contenue.

--... Que je cause avec vous, poursuivit-elle, longuement, pendant plus d'une heure.

--Je suis à vos ordres, comtesse.

Ma voix tremblait plus que la sienne.

--Et, dit-elle encore, il faut que mous soyons seuls.

Je tressaillis et je songeai à mes trois amis.

--Je vais quitter le bal dans une heure, continua-t-elle.

--Et puis?

--En sortant du faubourg, vous vous dirigerez vers le Danube.

--Bien.

--Vous verrez une petite maison blanche, isolée de toute autre habitation.

--Je la connais.

--Cette maison est inhabitée. Vous irez vous asseoir sur le seuil de la porte et vous attendrez!

A mesure que la comtesse parlait, mon coeur battait avec violence.

--Ah! soupira la jeune fille au moment où la valse finissait, je n'ai, hélas! foi qu'en vous...

Et comme je lui demandais l'explication de ces étranges paroles:

--Ne m'interrogez pas, dit-elle; dans une heure vous saurez tout.

J'allais la reconduire auprès de son père et sortir du bal, mais, en ce moment, je vis Maurevailles, Lacy et Lavenay qui s'avançaient vers nous.

Maurevailles avait à la main son tricorne qui renfermait nos quatre noms.

--Présentez-nous donc! fit-il.

Je devins fort pâle; mais je parvins néanmoins à me dominer, et, souriant à la jeune fille, je lui dis:

--Permettez-moi, comtesse, de vous présenter mes trois amis _les hommes rouges_.

Elle les salua avec une grâce charmante.

--Madame, lui dit alors Maurevailles, nous avons fait un pari, mes amis et moi.

--En vérité, fit-elle souriante.

--Nous avons une expédition à entreprendre. Il faut que l'un de nous se dévoue, me hâtai-je d'ajouter.

--Ah! mon Dieu! dit-elle. Mais vous êtes en pleine trêve, messieurs?

--Il ne s'agit point de guerre, madame.

--C'est différent, en ce cas.

--Et nous avons mis nos quatre noms dans un chapeau.

--Eh bien?

--Nous cherchons une main innocente pour remplir le rôle du destin; il était impossible d'en trouver une plus pure et plus belle, murmurai-je.

Elle eut un frais éclat de rire.

--Ah! comme vous voudrez! dit-elle.

Et elle mit sa main blanche dans le chapeau de Maurevailles.

Une violente émotion s'empara sans doute de mes trois rivaux, car je les vis pâlir.

Gaston de Lavenay, surtout, devint livide.

VI

OU TONY VOIT LE MARQUIS ALLER A UN RENDEZ-VOUS