Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris
Chapter 16
--Non! s'écria Vilers, c'est une réhabilitation que je suis venu chercher... c'est ma réhabilitation que j'exige... Assez longtemps je vous ai laissé le droit de me donner le nom de traître, assez longtemps j'ai dû courber la tête sous mon parjure... Je veux porter le front haut, Messieurs, dussé-je payer de ma vie ce retour à la loyauté!... Écris les billets, Lavenay!... Je le veux; écris-les tout de suite. Il faut que le hasard, aujourd'hui comme autrefois, décide de mon sort. J'étais venu ici pour revoir Haydée. Si le destin m'est défavorable, je partirai sans l'avoir vue. Pour elle je suis mort... Mort je resterai. Lavenay, écris vite!
Maurevailles déchira quelques pages de ses tablettes, et passa le papier et le crayon à Lavenay.
Celui-ci se mit à faire les quatre billets et les plia minutieusement.
Mais, au moment de les jeter dans le chapeau, qui devait, comme à Fraülen, servir d'urne, Lavenay se ravisa:
--Un instant, dit-il, mes amis. Moi aussi, j'ai des scrupules...
Lorsque nous avons échangé notre fatal serment, nous avons bien légèrement disposé de la femme que tous quatre nous aimions. Il fallait que le bonheur de l'un causât le malheur des trois autres: donc, rien de plus juste que de laisser en cela le choix au hasard... Mais, avions-nous le droit de condamner du même coup celle dont nous avions fait l'enjeu de notre loterie?
--Certes, tu as raison, observa Maurevailles, il eût été plus rationnel de chercher chacun isolément à plaire à la comtesse Haydée, puis de nous unir en bons et loyaux amis pour aider celui qui aurait eu le bonheur d'être aimé d'elle. Malheureusement il n'en a pas été ainsi. A quoi bon revenir sur ce sujet? Ce qui est fait est fait...
--Soit, répliqua Lavenay, mais ce serment prêté par nous quatre, si nous ne le brisons, nous pouvons au moins le modifier. Si Vilers a été coupable, je confesse, moi, pour ma part, que je le suis aussi. J'ai manqué d'indulgence envers l'_amour partagé_, j'ai mis mon égoïsme à la place du _devoir_. Quand j'ai tiré l'épée pour tuer Vilers, faut-il le dire? c'était presque plutôt pour mon propre compte que pour celui de tous.
Et ce que j'ai fait, avouez-le, Messieurs, vous l'auriez fait aussi...
--Où veux-tu en venir? interrompit Maurevailles.
--A ceci, que si Vilers renonce à un bonheur que nous seuls avons le droit de ne pas appeler légitime, nous ne devons pas être en reste de sacrifice avec lui, Je voudrais donc qu'avec le bulletin portant son nom, chacun de nous mît un bulletin blanc... Si ce bulletin blanc sort, le _statu quo_ subsiste... Vilers, lavé de sa faute, reprend sa femme. Nous, sans avoir le droit de l'accuser, comme autrefois, nous continuons la lutte, et loyalement, sans fraude ni tromperie, nous essayons de reconquérir la marquise, nous aidant mutuellement et gardant entre nous trois les conditions passées. Que dites-vous de mon compromis?
--C'est peut-être subtil, dit Marc de Lacy en souriant; mais qu'importe! Pour ma part, j'accepte.
--J'accepte aussi, dit Maurevailles.
--Et toi, Vilers?
--Je suis à votre disposition. Ce que vous déciderez sera loi pour moi.
--Va donc pour les huit billets! s'écria Lavenay. Et à la justice de Dieu!
Il arracha de nouvelles pages des tablettes de Maurevailles, les plia méticuleusement et mit quatre bulletins blancs dans le chapeau où se trouvaient déjà les quatre noms.
--Mais qui va tirer, cette fois? demanda Marc de Lacy.
--C'est vrai, nous ne pouvons pas aller demander à la marquise, que le magnat a sans doute placée sous bonne garde...
--Hé! il ne faudrait pas nous en défier. Sa garde et lui ne nous empêcheraient pas, si nous le voulions bien, d'arriver jusqu'à la prisonnière.
--Messieurs, dit le marquis de Vilers, vous avez oublié que _je ne dois_ pas revoir la marquise avant que le sort ait décidé...
--C'est vrai, mais, encore une fois, comment faire?
--Attendez, dit Maurevailles.
Il alla ouvrir la porte et parcourut du regard les couloirs.
Au loin apparaissait un groupe qui semblait se diriger vers la pièce où se trouvaient réunis les quatre Hommes Bouges. Au centre de ce groupe était Réjane...
Réjane qui venait de se lever, ignorante de tous les événements de cette nuit si terrible et si remplie, et qui, à peine levée, se rendait entourée de muets et de muettes dans les appartements de sa soeur. Maurevailles s'avança jusqu'à elle.
En le voyant, elle tressaillit, mais avec une exquise politesse, il la supplia de vouloir bien se déranger un instant de sa route pour leur rendre un service.
--Lequel? demanda la jeune fille en souriant.
--Celui de plonger votre petite main dans le chapeau que tient mon ami M. de Lavenay, et d'en retirer un des billets qui s'y trouvent.
--Une loterie, alors? dit Réjane.
--Justement. C'est bien facile, vous le voyez.
Aux muets qui l'accompagnaient, Réjane fit signe de rester dans le couloir et, par la porte grande ouverte, pénétra dans la pièce.
En la voyant entrer, M. de Vilers s'était voilé le visage d'un pan de son manteau. Elle ne le reconnut pas.
Gaston de Lavenay lui présenta le chapeau qui contenait les billets. Elle en prit un qu'elle allait lui tendre quand, se ravisant:
--Et l'enjeu, quel est l'enjeu? demanda-t-elle.
L'impatience des quatre Hommes Rouges était indescriptible. Quel était ce billet que Réjane tenait entre ses doigts effilés? Portait-il un nom et lequel?
Ils durent se contenir pour ne pas l'arracher des mains de la jeune fille.
Et elle, jouant avec leur impatience, ne se pressait pas, insistant pour savoir ce qu'aurait le gagnant...
--Mademoiselle, dit Lavenay, prenant un parti, de ce billet dépendra peut-être la vie ou la mort de l'un de nous...
--Ah! mon Dieu! s'écria Réjane épouvantée Elle déplia le billet et lut tout haut: MAUREVAILLES!
XXVI
L'AVEU
Maurevailles jeta un cri de joie, auquel Vilers répondit par un gémissement sourd.
--Merci, Mademoiselle, dit Lavenay à Réjane, nous ne voulions vous demander que ce léger service. Nous n'oserions vous retenir plus longtemps.
Réjane comprit et sortit. Lavenay laissa retomber la tenture qui fermait la porte et s'approcha de Vilers qui semblait atterré.
--Du courage, ami! dit-il.
--Du courage, j'en ai. Mais tu admettras bien que mon coeur se brise... répondit le marquis en étouffant un sanglot. Cependant, sois tranquille, je tiendrai mon serment cette fois!...
J'ai promis de ne pas revoir Haydée. Elle me croit mort... Son erreur est devenue une vérité. Dès aujourd'hui, je suis mort pour elle.
Le maréchal de Saxe arrive demain. Le régiment se remettra bientôt en marche. Je partirai avec l'avant-garde... A la première escarmouche, il faudra bien qu'une balle impériale me délivre en même temps de mes tourments et de la vie... Allons, Messieurs, encore une fois, vos mains! La tienne aussi, la tienne surtout, Maurevailles!...
Maurevailles hésitait. Enfin il mit sa main dans celle du marquis.
Lavenay prit alors la parole.
--Moi, qui ai frappé Vilers de mon épée, dit-il, je crois avoir le droit de vous faire, avant qu'il nous quitte, une nouvelle proposition.
--Parle.
--Vilers se sacrifie et part, sans revoir Haydée qui, après tout, est sa femme...
--Eh bien!
--Ne serait-il pas juste que Maurevailles agît de même? Ne serait-il pas odieux à lui d'aller dire à la marquise: «Votre mari vient de mourir, en vous laissant à moi!»
--Partons tous sans la revoir, s'écria Maurevailles. Je m'engage à ne pas lui révéler avant un an la décision du sort?... Dans un an, ajouta-t-il en baissant la voix, pour ne pas attirer l'attention de Vilers qui, malgré lui, s'absorbait dans sa douleur, dans un an, madame de Vilers sera veuve depuis assez de temps pour que l'offre d'un mariage n'ait rien de repoussant ni même d'étrange, tandis que, avant ce délai, il serait indigne d'un gentilhomme de renouveler ses douleurs.
--Bien, Maurevailles, firent Lavenay et Lacy.
--Merci, ami, ajouta Vilers en lui serrant de nouveau la main.
Et les quatre hommes se séparèrent.
Maurevailles sortit le dernier.
Comme il venait de franchir le seuil, une ombre se glissa derrière lui.
Il se retourna. C'était Réjane...
La jeune fille, qui n'avait d'abord vu qu'un jeu dans la demande que lui avaient faite les quatre officiers, de tirer un billet dans un chapeau, avait été intriguée de la façon grave avec laquelle s'accomplissait ce prétendu jeu.
Puis la réponse de Lavenay: «De ce billet dépendra peut-être la vie ou la mort de l'un de nous...» l'avait épouvantée.
--De quoi s'agit-il donc? s'était-elle demandé.
Enfin le hasard avait voulu que le nom qui sortît du chapeau fût justement celui du seul des trois Hommes Rouges auquel elle s'intéressât.--Car nous avons déjà dit qu'elle n'avait pas reconnu son beau-frère, le marquis de Vilers, qui, le visage caché par son manteau, s'était tenu à l'écart, dans l'ombre.
Maurevailles! c'était Maurevailles que le sort désignait.
Maurevailles, celui que son amour naissant avait pris pour objet... A quelle oeuvre était donc réservé Maurevailles?
Quelle était la destinée de celui dont le nom était sorti? Était-ce pour le sauver ou pour le perdre, pour le justifier ou pour le condamner qu'on avait chargé le sort de choisir un des quatre gentilshommes? Palpitante, Réjane voulut savoir. Elle congédia sa suite, revint se blottir derrière la tenture qui fermait la pièce et écouta... Là, elle apprit le mystère. Vilers, le mari d'Haydée, vivait, mais renonçait à elle et parlait de mourir... et c'était Maurevailles qui, les délais accomplis, comptait lui succéder!... Oh! cela était horrible, impossible! cela ne pouvait pas s'accomplir!... Et voilà pourquoi, saisissant la main de Maurevailles, Réjane entraîna dans une autre salle le jeune officier ébahi:
--Vous n'obéirez pas à ce pacte infâme, lui dit-elle d'un ton suppliant.
--Mais, qui vous a dit?...
--Je sais tout. J'ai écouté!
--Vous!!!
--Il ne s'agit pas de moi. Il s'agit d'un gentilhomme, d'un officier, qui veut se faire assassin, car ce serait un assassinat véritable que de forcer le marquis à mourir!
--Mais, si vous avez tout entendu, vous devez savoir qu'un serment implacable nous lie...
--Il faut le rompre...
--Le puis-je? Vous voyez bien que Vilers lui-même, repentant de l'avoir violé, est venu nous demander pardon et nous faire renouveler ce serment.
--Vous ne le tiendrez pas, vous dis-je!...
--Vous espérez que, lorsqu'enfin...
--C'est impossible...
--Il le faut!...
--Voudriez-vous être la cause du malheur éternel de ma soeur?
--Je m'efforcerai au contraire de tout faire pour la rendre heureuse...
--Mais, elle ne vous aime pas!...
--Elle m'aimera.
--Elle vous hait...
Maurevailles s'interrompit en remarquant tout à coup l'effet que ses paroles produisaient sur la jeune fille. Pâle, le sein agité par une respiration précipitée, elle se tordait les bras à chaque mot qu'il disait.
--Mais qu'avez-vous? s'écria-t-il, inquiet.
--Ah! dit avec un cri de l'âme l'infortunée enfant... Vous voulez donc que je meure, moi?
--Vous?...
Les larmes, à grand'peine comprimées, s'échappaient enfin des yeux de la jeune fille, qui s'abaissèrent sous le regard du chevalier. Elle chancela. Maurevailles n'eut que le temps de s'élancer pour la soutenir.
Mais au contact de l'officier, sur l'épaule de qui sa tête était appuyée, Réjane frissonna comme si elle eût touché un fer rouge.
Par un effort nerveux, elle s'échappa de ses bras et vint tomber pantelante sur un fauteuil.
--Qu'avez-vous, Réjane, au nom du ciel, qu'avez-vous?
--Ah! murmura la pauvre enfant, vous n'avez donc pas compris..., vous n'avez donc pas deviné... que c'est moi... qui vous aime!
XXVII
LA CAGE
Toute rougissante de l'aveu qui venait de lui échapper, Réjane se retira à l'autre extrémité de la pièce, n'osant plus regarder Maurevailles dont un mot allait être son arrêt.
Celui-ci, cloué sur place par la stupéfaction, hésitait à répondre.
Il n'avait jamais pensé à aimer cette enfant. La seule raison qu'elle était la soeur d'Haydée eût suffi pour l'en empêcher...
Et maintenant que le sort venait de le désigner pour être l'époux de la marquise, maintenant plus que jamais, il n'était pas libre de disposer de son coeur.
Certes, de nos jours, plus d'un homme eût avec bonheur renoncé aux bénéfices des clauses du serment pour avoir le droit de partager l'amour de cet ange qui s'offrait si ingénument, si loyalement. Mais à cette époque de raffinements d'honneur, le même sentiment exagéré qui avait causé la démarche de Vilers, auprès de ses anciens amis, retenait Maurevailles.
--Je ne puis pas, se disait-il avec regret, me dégager de mon serment... Je dois être l'époux d'Haydée... Vilers meurt pour sa parole... Je ne puis aimer une autre femme sans déloyauté...
Tout à coup un bruit étrange se fit entendre autour d'eux. On eût dit le froissement du fer contre le fer... Réjane tourna la tête et poussa un cri.
Du plafond descendaient, le long des murailles, quatre énormes plaques de fer soudées aux angles...
--Qu'est cela? s'écria Maurevailles en courant à la porte...
Mais elle résista, fermée qu'elle était en dehors.
Les plaques continuaient à descendre lentement avec le même bruit sinistre...
Maurevailles essaya d'enfoncer la porte, mais elle était solide. Il eût fallu plus d'une heure pour en avoir raison.
Et la muraille de fer descendait...
Déjà avec son mouvement lent, mais implacable, elle dépassait le haut de la porte... Dans quelques minutes, celle-ci allait disparaître sous la cuirasse qui enserrait Réjane et son compagnon.
La jeune fille avait suivi Maurevailles dans ses infructueuses tentatives. Haletante, éperdue, elle essaya d'ouvrir la fenêtre... Le mur de fer, appliqué contre le haut des montants, l'en empêcha... Elle brisa un carreau, ensanglantant sa main aux fragments du verre... Il y avait de l'autre côté d'épais barreaux scellés dans le mur.
Ces barreaux, il est vrai, étaient vieux et rouillés; quelques efforts vigoureux eussent suffi pour tes desceller ou les mettre en morceaux.
Mais le temps?...
L'horrible muraille descendait, descendait toujours avec son grincement horrible; elle couvrait maintenant les deux tiers de la fenêtre... Quelques minutes encore et le carreau que Réjane avait cassé aurait disparu!...
Il n'y aurait plus de fenêtre.
Dans ce dernier effort, Maurevailles avait réussi à arracher une planche de la porte... mais l'inexorable mur, continuant son oeuvre, avait presque bouché le vide laissé par cette planche.
Ils étaient perdus, bien perdus!...
--Au moins, s'écria Réjane, nous mourrons ensemble... Ah! si je pouvais mourir en me sachant aimée!... O mon Dieu, faites que je l'entende dire qu'il m'aime!
Un ricanement lui répondit, affreux comme le grognement d'une bête fauve...
Elle leva les yeux vers le plafond, d'où venait ce bruit.
Par une trappe ouverte, elle vit la tête hideuse du magnat, contractée par un rictus satanique.
Épouvantée, la pauvre enfant jeta un dernier cri et s'affaissa sur le parquet.
Les quatre murs de fer touchaient maintenant le sol.
--Ah! ah! ah!... ricanait le vieillard, croyez-vous donc que l'on m'échappe? Croyez-vous donc que toujours l'on me joue? Non, non!... Ici, rien ne se fait, ne se dit, que je ne le sache. A peine étiez-vous entrés dans cette salle, qu'une de mes sonnettes m'en avertissait... Depuis une heure, j'assiste à votre duo d'amour!... Ah! ah! M. de Maurevailles, vous avez gagné à la loterie mon Haydée?... Vous ne profiterez pas de votre bonne fortune... Ah! ah! ah!
--Vous, ma belle tourterelle, reprit le vieillard en s'adressant à Réjane, vous serez heureuse, puisque vous resterez avec celui que vous aimez. Adieu, ma fille. Adieu, Maurevailles. Moi, je retourne auprès d'Haydée. Ce n'est pas vous maintenant qui me gênerez...
Maurevailles se tordait les mains de désespoir. Avec une rage folle, il s'élança contre le mur de fer qu'il essaya d'ébranler.
--Ah! ah! ricana de nouveau le comte, ah! monsieur le chevalier, n'usez donc pas vos forces; vous en aurez besoin pour l'épreuve qui vous reste à subir... Le blindage est solide; ce sont des ouvriers allemands qui l'ont fait, ils ont consciencieusement accompli leur besogne, vous arracheriez tous vos ongles sur ce fer poli. Inutile aussi de crier, je vous en avertis, votre voix ne parviendrait pas jusqu'aux oreilles de vos amis!... Voyons, ma pauvre petite Réjane, toi que j'aurais voulu épargner,--mais comment?--fais donc comprendre à ton amoureux qu'il ne réussira pas...
Réjane était assise à terre, immobile et ne semblant plus avoir conscience de ce qui se passait autour d'elle.
--Oh! le misérable! rugit Maurevailles.
--Ah! vous vous fâchez!... Pourquoi? N'avez-vous pas agi de ruse avec moi quand vous vous êtes introduit dans mon château pour m'enlever celle que j'aime... Vous avez voulu lutter contre moi, croyant que je ne pourrais soutenir la lutte... Le vieillard débile, comme vous disiez--car j'ai tout entendu, tout!--l'emporte sur l'homme fort... Il me reste encore de longs jours à vivre. Quant à vous, vos minutes sont comptées...
--Infâme, infâme! répéta le chevalier.
--Je vous frappe avec votre arme, la ruse, continua le magnat qui savourait sa vengeance, vous avez voulu pénétrer les mystères de ce château; vous les connaîtrez pour votre malheur, mais le secret en mourra avec vous.
--Oh! mes amis tireront de vous une terrible vengeance, fit Maurevailles menaçant.
--Vos amis? ils croiront que, tout entier à l'amour d'Haydée, vous renoncez à eux... à l'armée, à l'honneur... Ils ne penseront à vous que pour vous mépriser, vos amis. D'ailleurs, voilà enfin le moment où ces gardes-françaises maudits vont abandonner le pays. Demain matin, de votre cachot, vous pourrez entendre le tambour battre, les trompettes sonner le départ. Les chants joyeux des soldats en marche arriveront jusqu'à vous... jusqu'à vous, prisonnier, jusqu'à vous qui implorerez en vain et dont, à cette heure même, commencera l'agonie. Chevalier de Maurevailles, dites, n'est-ce pas que je sais me venger?
--Mais, elle, elle!... s'écria Maurevailles en désignant Réjane, qui, toujours assise sur le parquet, semblait assister, indifférente, à cette scène. Elle!... Que vous a-t-elle fait? Faites-moi mourir, mais sauvez-la!...
--Allons donc! tu profiterais de l'occasion pour t'enfuir avec elle!...
--Non, sur mon salut éternel, je vous le jure!...
--Ah! le joli serment! Non, non, je ne te crois pas. Adieu, Maurevailles, je te souhaite une heureuse nuit de noces...
A ce mot, la jeune fille sortit de sa torpeur.
--Une nuit de noces... répéta-t-elle, qui donc parle de noces ici?... Ah! oui... c'est moi qui me marie....Oh, quel bonheur!...
Et elle se leva, l'oeil enflammé.
--Mon Dieu! murmura Maurevailles, que dit-elle?
Réjane tendait les mains vers un objet invisible:
--Oh! la belle chapelle!... dit-elle avec extase, tout est prêt... les cierges brillent, éclairant la nef... Le prêtre est tout habillé... il va monter à l'autel... L'encens fume... la musique se fait entendre... Viens vite, mon bien-aimé, il ne faut pas être en retard... cela porte malheur.
--Ah! s'écria Maurevailles, terrifié, la malheureuse enfant est folle!...
Le Magnat eut un atroce ricanement.
--Eh! eh, dit-il, tu vois, elle ne souffrira pas de sa réclusion, elle... Cela sera un poids de moins sur ma conscience... Mais toi, chevalier, quelle jolie compagne tu vas avoir là?
--Ma soeur, disait encore Réjane, ma bonne soeur, que je te remercie... Malgré tes chagrins, tu es heureuse de mon bonheur...
--Tu vois, chevalier, elle est contente, elle... ricana le hideux vieillard.
--Oh! taisez-vous, misérable, n'insultez pas votre victime!...
--Pourquoi ne chantez-vous pas? demanda douloureusement l'enfant à celui qu'elle aimait. C'est pourtant jour de fête aujourd'hui. Vous voulez que je commence? Ah! bien volontiers!
Et elle fredonna sur un rythme bizarre:
Maman m'avait donné Un gentil petit coeur, Mais, moi, je l'ai donné Vite à mon beau vainqueur!...
--Réjane, chère Réjane!.. s'écria Maurevailles.
--Dansons maintenant, fit la jeune fille en lui prenant la main, j'adore le bal... T'en souvienstu? c'est au bal de l'Opéra que je t'ai vu pour la première fois...
--Oh! cet homme, ce démon, dit Maurevailles en levant le poing vers le magnat. Va-t-en au moins, infâme!
--C'est vrai, on ne regarde pas ainsi les jeunes mariés, fit l'épouvantable vieillard qui ricanait toujours. D'ailleurs, en voilà assez pour aujourd'hui... A demain, chevalier, je viendrai te revoir, sois-en certain, cria-t-il en se redressant.
Mais à ce moment, une ombre se montra derrière lui.
Le magnat poussa un cri terrible et vint s'abattre aux pieds de Maurevailles...
XXVIII
LE VAUTOUR EN CAGE
Le comte, rugissant de rage, essaya vainement de se relever.
Il avait la jambe droite cassée.
Instinctivement, Maurevailles regarda quel pouvait être le vengeur inattendu.
La tête ébouriffée et railleuse du nain ricanait maintenant dans l'embrasement de la trappe.
--Ah! ah! fit le petit homme en s'adressant au magnat, vous ne vous attendiez pas à celle-là, mon doux seigneur? Vous qui aimez tant à faire enfermer les autres, vous voilà pris à votre tour!
--Le nain! s'écria Maurevailles. Ah! nous sommes sauvés! Vite, vite, à nous: une corde!
--Qui est-ce qui est là? dit le nabot en se faisant de la main un abat-jour pour regarder. Ah! diantre! le gentilhomme au manteau rouge qui a de si beaux louis d'or!... Et la jeune demoiselle de Paris!... Tiens, tiens!... C'est donc vous que le vieux voulait garder en cage?
--Une corde, une échelle, un objet quelconque pour sortir d'ici! cria de nouveau Maurevailles, sans écouter le verbiage du petit nain, qui se dédommageait amplement de son mutisme forcé. Vite, et compte sur ma reconnaissance.
--Der Teufel! si j'y compte, je crois bien... Mais laissez-moi arranger l'affaire, vous allez voir... Je suis malin, moi, et si j'ai fait plonger le vieux là-dedans, c'est pour qu'il y soit seul et non pas en compagnie...
Tout en parlant, le nain travaillait en effet; il avait été chercher une corde assez solide pour porter un homme; puis, arrachant une colonne sculptée d'un lit qui s'étendait dans la pièce voisine, il avait placé cette colonne en travers de la trappe.
--C'est ciré, la corde glissera comme sur une poulie, disait-il en plaçant en effet sur le bois poli le milieu de la corde, dont les deux bouts pendaient jusqu'au sol. Allez, mon gentilhomme, vous n'avez qu'à attacher un bout à votre ceinturon, vous vous hisserez aussi facilement que je boirais un verre de vin du Rhin...
Maurevailles avait saisi la corde. Le magnat se souleva de nouveau et s'approcha de lui...
--Prenez garde! cria le nain en voyant le vieux comte se traîner jusqu'au capitaine. Montez, montez vite!
--A Réjane d'abord, dit le chevalier qui, d'un coup de pied, repoussa le magnat.
Réjane, la pauvre enfant!... regardait sans la comprendre toute cette scène... Sa raison égarée lui représentait des tableaux fantastiques. Quand Maurevailles s'approcha d'elle, elle se recula:
--Que fais-tu donc, mon bien-aimé? murmura-t-elle d'un ton de doux reproche. Est-ce ainsi qu'on agit, un jour de mariage?... Nos invités, nos amis nous attendent!...
--Réjane! chère Réjane! il faut fuir d'ici, fuir, entendez-vous?
--Fuir? Pourquoi? Ne sommes-nous pas chez nous, dans notre château?
--Il faut nous sauver, vous dis-je! répéta Maurevailles en essayant d'entourer la taille de la jeune fille avec la corde.
--Je ne veux pas... laissez...
Elle s'enfuit à l'autre extrémité de la pièce; Maurevailles la poursuivit.
--Ah! ah! ah! dit-elle triomphante, vous ne m'attraperez pas!...
Avec la mobilité d'esprit des fous, elle oubliait son idée de l'instant d'avant pour ne plus voir qu'un jeu dans cette poursuite.
--Vous ne m'attraperez pas, répéta-t-elle en échappant avec la légèreté d'un oiseau, chaque fois que Maurevailles croyait l'atteindre, je cours mieux que vous...
Et elle se mit à chanter: