Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris
Chapter 13
Et voilà que maintenant Bavette et sa mère lui apprenaient qu'une tentative allait être faite contre elle et qu'une nouvelle bataille allait s'engager entre Tony et ses persécuteurs!
Si cette fois Tony allait succomber!...
Telle était la situation perplexe de la marquise, quand tout à coup des pas précipités retentirent dans le couloir que masquait le tableau.
La marquise frémit.
--Avant de trembler, s'écria courageusement Réjane, sachons ce qu'il en est.
Et la jeune fille, au grand étonnement de la marquise, ouvrit d'elle-même ce tableau que nous lui avons vu refermer derrière Maurevailles.
La marquise aperçut la bonne figure de La Rose, poussa un cri de joie et s'élança vers le brave soldat comme vers un libérateur...
Mais à dix pas derrière le Gascon, dans la nuit du couloir, marchait un second personnage, et l'insuffisante lumière que le soldat tenait à la main ne laissait voir de ce personnage qu'une chose, le manteau rouge qu'il portait sur ses épaules, l'odieux signe de ralliement qu'elle avait appris à tant redouter.
Elle crut comprendre la terrible vérité. Tony et ses amis avaient été tués. Les Hommes Rouges venaient recueillir le prix de leur victoire.
Elle s'élança vers la porte et l'ouvrit violemment.
--Au secours! cria-t-elle, à moi, comte, à moi! Maurevailles veut...
Elle n'acheva pas. Comme un ouragan, les muets, l'arme au poing, avaient déjà fait irruption dans la pièce. Le magnat renversa La Rose qui barrait le passage du couloir et s'élança, suivi de ses sbires, à la poursuite de l'inconnu au manteau rouge, qui ne pouvait lutter seul contre une telle avalanche.
--Ah! s'écria La Rose en se relevant tout meurtri, qu'avez-vous fait, madame?... Vous venez de condamner à mort mon capitaine... votre mari... le marquis de Vilers!...
La marquise poussa un cri déchirant et tomba évanouie.
Dans le passage secret, la poursuite continuait!
XVII
LE MORT VIVANT
C'était bien, en effet, le marquis de Vilers et nos lecteurs l'ont déjà reconnu.
On se rappelle que Tony, en pénétrant dans le caveau des morts au Châtelet, avait dit au gardien que l'homme qui était là, sur la dalle, était un marquis.
Ce mot avait frappé le gardien, et surtout, sa femme.
Un marquis, un homme probablement très riche, sur les dalles de pierre du caveau, cela ne se voyait pas tous les jours.
La pâture habituelle des curieux qui allaient voir les cadavres ne se composait guère que de pauvres diables morts de misère, tués accidentellement dans leur travail ou recueillis dans la Seine...
Le peuple seul allait à la Morgue; c'était une bonne fortune inouïe que d'y loger un marquis.
La gardienne n'y put tenir, elle voulut voir de près son locataire, et, décrochant sa lampe, elle s'approcha de la dalle.
Le marquis était là, inerte, les yeux fermés, semblant dormir.
--Pauvre garçon, dit la gardienne. Il n'avait pas l'air méchant, au contraire. Quel dommage!...
Ce mort ne lui faisait pas l'effet des cadavres ordinaires, affreux, hideux, repoussants. Elle prenait plaisir à le regarder.
--C'est certainement pour quelque affaire de femme qu'il aura été tué, se disait-elle. Ce joli garçon-là devait avoir plus d'une bonne fortune avec les belles dames de la cour... Quel air distingué! Quelles petites mains pour sa taille...
Sans y penser, la gardienne s'était penchée et avait pris dans la sienne la main du marquis.
Chose étrange! cette main n'était pas glaciale comme celle des autres morts; elle conservait encore quelque reste de chaleur.
Tout à coup la gardienne laissa tomber sa lampe et poussa un cri terrible.
--Seigneur Dieu! dit-elle, il a remué!...
A ce cri, son mari accourut effaré, la croyant folle.
Mais elle avait toute sa raison; le marquis avait remué, en effet.
Il était maintenant sur son séant, jetant un regard vague autour de lui, comme un homme qui cherche à deviner un mystère...
Il se demandait où il était. Il allait revivre...
Le coup d'épée de Lavenay avait occasionné une hémorragie très forte, à la suite de laquelle le reste d'émotion profonde causée au marquis par l'apparition de l'Homme Rouge avait produit une syncope.
Inanimé, exsangue, d'une raideur tétanique, M. de Vilers offrait tous les symptômes de la mort. On n'avait donc élevé aucun doute sur son état, et on l'avait fait porter au Châtelet.
L'accès de catalepsie était passé. Vilers revenait à lui...
Le devoir du gardien était tout dicté. Il n'y avait qu'à aller sur-le-champ avertir le greffier du Châtelet. Il allait sortir quand sa femme le retint.
--Tu es fou, lui dit-elle en l'entraînant dans un coin.
--Comment cela?
--Aimes-tu donc tant ton métier que, pour tout au monde, tu ne veuilles pas le quitter?
--Eh! tu sais bien le contraire.
--Ne serais-tu pas heureux d'aller vivre dans quelque coin aux environs de Paris, loin de ces vilains _Macchabées_ qui me donnent le cauchemar?
--Parbleu, oui; mais où la chèvre est attachée...
--Eh! nigaud que tu es, elle se détache! Mais il faut savoir profiter de l'occasion. Voilà un homme, un seigneur, qui a certainement une grande fortune et qui te tombe entre les mains...
--Eh bien?
--Eh bien! on te l'amène mort; il ressuscite... vas-tu le laisser mourir de nouveau?
--Non pas, puisque je vais prévenir le greffier...
--Belle idée!... Mais tu ne comprends donc pas que si le marquis n'a pas été porté chez lui, que si on n'est pas venu le reconnaître, que si ce joli petit jeune homme qui pleurait près de lui hier soir, n'a pas osé le réclamer, c'est qu'il y a dans tout cela un mystère.
--Tiens, c'est vrai, pourtant, dit le bonhomme intrigué et émerveillé de la sagacité de sa femme.
--Eh bien, si tu le laisses entre les mains du greffier, ça fera du bruit, on saura qu'il est vivant, ça ennuiera celui-ci ou celle-là et peut-être bien le marquis lui-même. Et qu'est-ce que nous y gagnerons?
--Mais que faire?
--Ne rien dire, le cacher et le soigner. Ses ennemis le croiront mort, ils ne se méfieront pas de lui et il déjouera leurs canailleries. Naturellement il ne sera pas ingrat... Comprends-tu?
Il n'y avait rien à répondre à une si belle logique. Le gardien se rangea à l'avis de sa femme.
M. de Vilers, sorti du caveau, fut porté dans leur logement.
Grâce à leurs soins, il reprit rapidement des forces, et au bout de quelques heures, il put parler.
Ce qu'il leur dit confirma de point en point les hypothèses de la gardienne. Dans l'état de faiblesse où il était, le marquis avait le plus grand intérêt à ce qu'on ignorât qu'il vivait encore. Un malade ne se défend pas.
Mais, comme il ne voulait point être à charge aux braves gens qui l'avaient sauvé, il se mit en mesure de leur fournir les moyens de quitter le Châtelet.
Il demanda une plume et du papier et écrivit quelques lignes.
--Prenez ceci, dit-il au gardien, et portez-le à l'hôtel de Vilers, rue Saint-Louis-en-l'Isle. Vous demanderez Joseph.
Le gardien envoya un de ses amis, auquel il raconta une histoire de fantaisie.
Une demi-heure après, l'ami revenait avec les dix mille livres que l'on sait.
Le soir même, le gardien remplissait de terre le cercueil destiné au marquis, prétextait une maladie quelconque et donnait immédiatement sa démission.
Dans la nuit il transportait, avec l'aide de sa femme, le blessé à Palaiseau, où le grand air lui rendit promptement assez de forces pour qu'il pût essayer de reparaître.
Pendant ce temps-là, le bon Joseph gardait l'hôtel de Vilers où il continuait, non plus à pleurer, mais à être l'homme le plus stupéfait de France.
On se rappelle qu'il était descendu avec maman Nicolo et Bavette au caveau de la famille de son maître.
Depuis, il avait fait toutes les démarches possibles. Il avait remué ciel et terre et pour découvrir ce qu'était devenu le marquis et pour trouver l'endroit où pouvait être la marquise.
Il n'était parvenu à aucun résultat.
Le sixième jour pourtant, il eut un commencement de joie.
Un homme, vêtu comme un courrier, botté et éperonné, paraissant avoir fait une longue course, se présenta à l'hôtel et le demanda.
Il apportait à Joseph une lettre de la marquise.
Une lettre! Il allait donc revoir son écriture, avoir de ses nouvelles, apprendre où elle était.
Non. La lettre se taisait sur ce dernier point.
Le marquise lui écrivait simplement qu'elle se portait bien, qu'elle n'était point matériellement malheureuse et lui donnait l'ordre de confier Réjane au messager, chargé de la lui amener.
Évidemment cette lettre avait été écrite sous les yeux du magnat.
Où était la marquise? La missive le taisait et le messager refusait de le dire. Mais quoi d'étrange à cela? Le magnat, qui croyait le marquis vivant, ne pouvait logiquement pas lui indiquer le refuge de sa femme.
--Enfin, pensa Joseph, ma pauvre maîtresse aura au moins la consolation d'embrasser sa soeur.
Et il supplia Réjane de ne point dire à la marquise que Vilers était mort. Il avait jugé prudent de ne point révéler, même à la jeune fille, l'histoire du cercueil plein de terre.
--Un dernier mot, dit le messager en mettant Réjane en voiture. J'ai l'ordre de suivre le carrosse à cheval et de ramener mademoiselle à l'hôtel, si je m'aperçois que je suis suivi.
Et la voiture s'éloigna... Dans la solitude, la jeune fille au moins put préparer à l'aise les saints mensonges avec lesquels elle consolerait sa soeur...
A Blérancourt, hélas! le magnat allait avoir sur Réjane le même pouvoir que sur la marquise.
La jeune fille n'aurait le droit d'écrire que devant lui. Elle ne connaîtrait même pas, d'ailleurs, le nom de l'endroit où était situé le château.
Mais le magnat comptait sans Tony, dont le principal soin, après sa première entrevue avec la marquise, avait été d'expédier à Joseph le récit de tout ce qu'il avait vu, en prévision du cas où Vilers reparaîtrait.
Or Joseph venait de recevoir ce volume quand un paysan frappa à la grande porte de l'hôtel.
Ce paysan, dont la figure disparaissait à moitié sous un large bandeau noir, insista tellement qu'on appela Joseph. En le voyant, l'homme écarta son bandeau.
--Miséricorde!... s'écria le vieux serviteur, monsieur le...
--Chut! dit le marquis, car c'était lui, mène-moi dans ta chambre, j'ai à te parler.
--Ah! je le savais bien, que vous n'étiez pas...
--Chut! te dis-je. Je t'expliquerai tout. Mais au nom du ciel, il ne faut pas qu'on me voie tout de suite. Ma femme serait trop bouleversée. Viens dans ta chambre.
Joseph guida son maître dans l'escalier de service. Arrivé chez Joseph, le marquis, le rassurant, lui conta tout ce qui s'était passé et par quelle miraculeuse fortune il était encore de ce monde.
--Mais ma femme, ma femme, demanda-t-il à Joseph. Il faudrait doucement l'avertir.
Le pauvre vieux demeurait muet.
--Eh bien, qu'attends-tu? demanda le marquis étonné.
Joseph se décida alors à lui faire connaître à son tour ce qui s'était passé et termina en lui montrant les deux lettres de la marquise et celle de Tony.
--Blérancourt, s'écria le marquis, dès qu'il eut jeté les yeux sur ces lettres. Elle est à Blérancourt! Vite, mon épée, un cheval! Il faut trois jours pour aller à Blérancourt. J'y serai demain!!!
Et il y fut.
XVIII
SANG ET EAU
Ainsi c'était son mari, son mari sauvé miraculeusement, que la marquise venait de livrer au magnat.
Elle le perdait au moment où il accourait pour la sauver!
Cependant les muets étaient acharnés à la poursuite de Vilers.
Surmontant son émotion, Haydée se jeta aux pieds du magnat pour implorer sa pitié.
Mais il la repoussa avec un ricanement satanique.
--Ah! dit-il, madame, vous m'avez fait la part trop belle pour que j'y renonce!
Alors la marquise, folle de douleur, s'élança à son tour dans les corridors secrets, résolue à mourir avec son mari.
Dans ce couloir, la chasse continuait effrénée, fantastique.
Les serviteurs du comte avaient allumé des torches dont les lueurs rougeâtres flamboyaient, projetant sur les murs couverts de moisissures des ombres gigantesques qui semblaient autant de démons faisant leur partie dans cette poursuite infernale.
Vilers et La Rose fuyaient devant les muets qui les serraient de près.
Le marquis voulait arriver jusqu'à l'issue par laquelle il était entré.
Là, le couloir s'étranglait et devenait un boyau où l'on ne pouvait passer qu'à deux.
Si La Rose et lui parvenaient à gagner ce passage, ils étaient sauvés. Ils y tiendraient tête au magnat et à toute sa bande, si nombreuse qu'elle fût.
Mais, pour y arriver, il ne fallait pas se laisser entourer.
Et les muets gagnaient du terrain.
A un détour du couloir, l'un d'eux faillit saisir le manteau du marquis qui flottait derrière lui, soulevé par la rapidité de la course.
--Nous n'arriverons pas... dit tout bas le marquis à la Rose sans cesser de courir.
--Sacredioux, répondit le Gascon, si nous en décousions un ou deux, cela ralentirait peut-être les autres. Faisons-nous tête?
--Allons!
Les deux hommes se retournèrent brusquement, les épées flamboyèrent à la lueur des torches; deux des muets tombèrent, la poitrine trouée...
Un troisième étendit vers le marquis sa main armée d'un pistolet... Mais La Rose le prévint et d'un coup de revers lui fendit le crâne.
--Merci, dit simplement le comte. Maintenant au galop.
Ils firent volte-face et repartirent.
À ce moment des pas rapides retentirent devant eux. Le Normand, entendant le bruit de la lutte, répercuté par les échos, accourait secourir le marquis ou mourir avec lui.
--Ah! s'écria Vilers, voici de l'aide, à nous encore, mon brave La Rose!
Pour la seconde fois, La Rose et lui se ruèrent sur les muets et tuèrent les deux premiers qui se trouvèrent devant eux. Le Normand étendit également son homme.
Il y avait de nouveau une barrière de trois cadavres entre eux et leurs ennemis.
Ils se postèrent, prêts à se défendre.
Mais tout à coup, derrière le Normand, résonnèrent de nouveaux pas.
--Qui vient là? demanda La Rose inquiet.
--Tony, certainement.
--Il amènerait donc quelqu'un avec lui?... On dirait les pas de plusieurs personnes.
--Tant mieux! Du renfort ne sera pas de trop, pour en finir avec cette canaille... fit le marquis, en plantant son épée dans la gorge d'un des muets qui tomba.
--A nous! à nous! cria La Rose... en se retournant vers ceux qu'il supposait être Tony et ses amis.
Mais il poussa un rugissement de fureur.
Ce n'était pas Tony qui arrivait défendre.
C'étaient les Hommes Rouges qui venaient d'entrer par le passage et qui accouraient attaquer.
Le marquis, la Rose et le Normand se trouvaient pris entre les muets et les Hommes Rouges.
--Il faut, dit Vilers, en prendre son parti. Mourons, mais au moins vendons cher notre vie.
Et le marquis fit face aux Hommes Rouges et les deux gardes-francaises tinrent tête aux muets.
Ces derniers s'élancèrent avec de rauques gloussements de joie.
La Rose enfonça son épée dans le ventre d'un des assaillants, le Normand broya deux têtes avec le pommeau de son sabre, mais il n'y avait pas moyen d'arrêter le flot qui débordait.
Ils furent enveloppés.
Dans la bagarre, les torches s'étaient éteintes.
Malgré l'obscurité, la lutte continua plus acharnée, plus horrible encore.
On ne pouvait plus jouer de l'épée, on se trouvait trop les uns sur les autres.
Mais on se cherchait dans les ténèbres, on s'étreignait, on s'étranglait, on s'étouffait...
Tout à coup, un mouvement se fit parmi les assaillants... On entendit un bruit de chairs trouées, des soupirs et la chute de plusieurs corps...
--En voilà toujours un de moins, deux, trois, quatre... au hasard! dit une voix fraîche que les gardes-françaises reconnurent bien.
--Tony! s'écria La Rose.
C'était en effet l'ancien commis à mame Toinon qui, du poste où on l'avait laissé seul, avait vu entrer les Hommes Rouges.
Étonné que ni le Normand, ni La Rose ne les eussent arrêtés, il s'était précipité dans les couloirs.
Mais connaissant moins bien que Maurevailles les passages secrets, il avait fait un détour et débouchait derrière la bande du magnat.
--Tony! s'écria La Rose, c'est toi?
--Le Gascon! dit joyeusement Tony. Allons, je n'arrive pas trop tard! Mais où donc êtes-vous?
--Ici, au milieu, avec le marquis de Vilers!
--Le marquis de Vilers! s'écria Tony stupéfait comme les autres. Le marquis de Vilers!...
Mais ce n'était pas le moment de s'étonner; il avait bien autre chose à faire!
Surpris d'abord par la brusque attaque de Tony, les muets n'avaient pas eu le temps de se défendre contre cet ennemi inattendu.
Mais ils se ravisaient et se retournaient contre lui.
Et Tony n'osait plus frapper au hasard, dans le tas, comme tout à l'heure. Il craignait de blesser ses amis.
Cependant, cette diversion avait permis à Vilers de reprendre un peu haleine. Repoussant du poing Lavenay qui s'était avancé jusqu'à le toucher, il alla s'adosser à la paroi du couloir...
Cette paroi céda sous la pression...
Vilers la sentit tourner doucement: il y avait là une voie nouvelle, inconnue certainement aux Hommes Rouges.
--La Rose, Normand, dit-il, à demi-voix et en se penchant, venez...
Et il les entraîna dans le passage qu'il venait de découvrir.
Mais à ce moment le magnat arrivait avec de nouveaux hommes portant des torches...
Les torches firent voir le marquis et les deux gardes-françaises qui s'échappaient.
Les Hommes Rouges, les muets, le magnat et Tony lui-même,--mais ce dernier dans un but différent,--s'élancèrent après eux.
Ah! cette fois, les fugitifs avaient de l'avance, et personne ne pouvait leur barrer le chemin...
--Tue! tue! hurlait le vieux comte en donnant l'exemple lui-même et en lâchant deux coups de feu sur ses ennemis.
Mais le couloir faisait de nombreux détours; les balles s'aplatirent sur les parois...
Les fugitifs continuèrent leur route.
Tout à coup Vilers, qui marchait le premier, poussa un grand cri et disparut....
--Qu'avez-vous, capitaine? Où êtes-vous? demanda La Rose en avançant vers l'endroit où il croyait que le marquis se trouvait.
Mais lui-même sentit le sol se dérober sous ses pas.
Il disparut à son tour.
La galerie qu'ils avaient prise s'étendait au-dessus de l'immense réservoir dont l'eau pouvait au besoin combler les fossés du château.
Dans quel but ce réservoir avait-il été creusé? Peut-être pour servir d'oubliettes et permettre aux seigneurs du château de se débarrasser ainsi sans danger d'un hôte incommode ou d'un témoin dangereux.
Certes, les malheureux qu'une justice ou une vengeance confiait à ce gouffre ne devaient jamais revoir la lumière.
Pour les muets eux-mêmes, la disparition du marquis et de La Rose avait eu quelque chose de si inattendu qu'elle interrompit la poursuite.
Tout le monde, Tony comme les autres, se rangea au bord du puits, sondant les profondeurs de ce gouffre.
Mais une femme, fendant la foule, vint se placer au premier rang.
Cette femme, c'était la marquise.
La marquise, qui, au comble de l'anxiété, avait suivi les péripéties de la poursuite et de la lutte et qui, n'entendant plus rien que des exclamations de surprise, avait voulu voir ce qui se passait.
--Mon mari! s'écria-t-elle éperdue. Qu'avez-vous fait de mon mari?
Le magnat ouvrait la bouche pour lui répondre, mais Maurevailles le prévint.
--Votre mari, madame, dit-il avec un affreux sourire, nous a épargné cette fois la peine de le punir. Et désignant du doigt le gouffre, il ajouta:
--Il est là!...
--Ah! s'écria Haydée désespérée, eh bien, je mourrai avec lui! Et elle s'élança.
Maurevailles la saisit par le bras. Mais avec une force que le désespoir décuplait, elle allait l'entraîner avec elle dans l'abîme quand Tony, bondissant à son tour devant eux, s'écria:
--Attendez, je vais le sauver ou mourir!
Et tandis que Lavenay et Lacy aidaient Maurevailles à contenir la marquise, il se précipita dans le gouffre béant.
Instinctivement chacun se tut.
En dépit de toute inimitié, le magnat et les Hommes Rouges sentirent une profonde émotion s'emparer d'eux.
Ils eussent voulu, en ce moment, sauver ceux qu'ils cherchaient à massacrer tout à l'heure!
Se penchant sur le bord du puits, ils essayèrent de projeter jusqu'au fond la lumière des torches...
Au-dessous d'eux, l'eau coulait noire et profonde...
Et au milieu des plissements causés par sa chute, Tony nageait, fort et confiant...
XIX
LES CRIS DU COEUR
Cependant, la fête terminée, le marquis de Langevin avait pris congé du comte de Mingréli et s'était retiré avec tous les officiers.
Les uns, que leur service appelait au camp, avaient quitté le château. Ceux qui étaient libres étaient rentrés dans les appartements que le magnat avait mis à leur disposition.
Le marquis de Langevin venait de regagner sa chambre et commençait déjà à se dévêtir, lorsqu'un bruit sourd et continu attira son attention.
Il prêta l'oreille. Peu à peu, pour lui, vieux soldat, blanchi sous le harnais, ce bruit prit une signification.
C'était celui d'une lutte. Il y avait, à quelques pas de lui, des gens qui se battaient avec acharnement.
Deux ou trois coups de feu qui, bien que fort assourdis, arrivèrent jusqu'à lui, ne lui laissèrent bientôt aucun doute.
--Qu'y a-t-il? demanda avec inquiétude le colonel. Cette fête aurait-elle caché une trahison et massacrerait-on ici mes officiers?
Il se rhabilla à la hâte et appela l'homme qui était de garde dans le corridor.
Celui-ci, comme le colonel, entendait bien le bruit de la bataille et cherchait depuis un instant à deviner d'où venait ce bruit; mais il n'avait pu y parvenir.
Le marquis l'envoya à la découverte. Au bout d'un instant, le soldat rentra tout déconcerté. Il n'avait absolument rien vu.
--Je ne rêve pourtant pas, dit le marquis.
--Mon colonel, je vais vous sembler fou; mais on dirait que c'est dans le mur...
M. de Langevin prêta l'oreille. En effet, le bruit semblait provenir de la muraille...
Le marquis, de plus en plus intrigué, boucla son ceinturon et se rendit chez le magnat pour lui demander l'explication de cet événement étrange.
Le comte hongrois était dans la pièce où nous l'avons vu naguère commencer avec la marquise ce repas qui s'était terminé par l'enlèvement d'Haydée.
Malgré l'opposition des muets qui gardaient la porte, M. de Langevin arriva jusqu'à lui.
Il ne lui fallut qu'un regard pour voir combien son arrivée embarrassait le comte.
C'est qu'en effet la visite du marquis contrariait singulièrement les projets du vieux Hongrois.
Le magnat avait espéré que le bruit de la lutte n'arriverait pas jusqu'au colonel, et son attente avait été trompée.
En reconnaissant la voix du marquis, il avait, à la hâte, refermé le tableau qui masquait l'entrée des couloirs, et il se demandait quelle réponse il allait faire.
Cependant son parti fut vite pris, il se décida à déclarer nettement la situation.
--Colonel, dit-il, il m'est pénible d'avoir à vous le dire; il y a parmi vos officiers des traîtres!...
--Des traîtres, s'écria M. de Langevin stupéfait de ce début.
--Des traîtres, répéta le magnat, qui, abusant de l'hospitalité que je leur ai généreusement donnée, ont voulu en profiter pour me ravir ma fille...
Le colonel tressaillit.
--Ils ont appris, je ne sais comment ni par qui, les secrets de cette demeure. Ils ont su que des couloirs, creusés dans les murs, donnaient accès dans cette pièce, et ils y ont pénétré nuitamment, comme des voleurs, comme des bandits, pour enlever l'aînée de mes filles...
--Ils ont enlevé la marquise! s'écria M. de Langevin, qui, involontairement, songea aux Hommes Rouges et aux craintes de Tony.
--Heureusement je veillais, continua le magnat. Mes gens étaient sur leurs gardes, et c'est dans le chemin même par où ils ont voulu me ravir mon bien le plus précieux que mes serviteurs poursuivent ces félons et leur font expier leur audace. C'est un acte de justice auquel, j'en ai l'espoir, votre loyauté bien connue vous empêchera de vous opposer!...
Le marquis à son tour se trouva plongé dans un grave embarras.