Chapter 6
ANDREE, BELVAL
ANDREE
Vous êtes gentil de rester un peu à me tenir compagnie... Ils partent tous de bonne heure, aujourd'hui: sans vous, j'aurais fini ma journée toute seule.
BELVAL
Vous vous ennuyez quand vous êtes seule?
ANDREE
Oui... quelquefois... Je n'aime guère la solitude.
BELVAL
La femme n'est pas faite pour vivre isolée.
ANDREE
C'est vrai...
BELVAL
Alors, je suis le bienvenu ce soir?
ANDREE
Mais vous l'êtes toujours.
BELVAL
Je voudrais aujourd'hui l'être plus que jamais.
ANDREE
Pourquoi ça?
BELVAL
Parce que j'ai une requête... une prière à vous adresser.
ANDREE
Comme vous me dites ça!... Je vous suis acquise d'avance... qu'est-ce que c'est?
BELVAL
Permettez-moi, d'abord, de m'asseoir là, tout à côté de vous.
ANDREE, précipitamment
C'est ça... je vais demander la lampe.
(Elle fait le geste de sonner)
BELVAL, arrêtant la main, en souriant
Non, je vous en prie... pas de lumière (gravement) C'est mieux... comme ça... sans lumière...
ANDREE
Mais on n'y voit presque plus!
BELVAL
Justement... la demi-obscurité nous rapproche davantage... Je vous sens là tout près de moi... nos paroles ont plus de forces murmurées que dites... Nos yeux se rencontrent mieux, bien que nous les devinions à peine...
ANDREE
Mais...
BELVAL
Non, ne m'interrompez pas... Depuis plusieurs jours, je voulais vous parler ainsi; mais les choses les plus simples son quelquefois les plus difficiles à dire... les mots se pressent en foule sur les lèvres et on n'ose les murmurer... J'avais peur aussi... ce que j'ai à vous demander va vous paraître si inattendu, si étrange... je craignais... je retardais.
ANDREE, souriant
J'ai donc l'air bien terrible?
BELVAL
Non... pas trop! surtout quand vous souriez comme ça. Mais ce n'était pas la femme elle-même qui me faisait peur en vous, c'était sa raison.
ANDREE
Sa raison?
BELVAL
Oui l'exécrable hérédité de principes moraux infuse en vous-même qui va protester à mes paroles... repousser peut-être ma prière...
ANDREE
Vous m'effrayez... Qu'avez-vous donc à me dire?
BELVAL
Ceci tout simplement: depuis l'instant où pour la première fois je vous ai vue vous avez fait naître en moi un sentiment que j'ignorais, un sentiment délicieux par sa force et sa profondeur... un sentiment que je crois partagé... je vous aime follement, ardemment. Andrée, voulez- vous être librement ma compagne?
ANDREE, sans comprendre, lentement
Librement votre compagne.
BELVAL
Oui... librement.
ANDREE
Librement? (elle le regarde, soudain comprend) Ah! (elle se lève brusquement) Vous aviez raison, je ne m'attendais pas à cette démarche.
BELVAL
Elle vous étonne?
ANDREE
Oui... je l'avoue!... cette déclaration...
BELVAL
Vous offusque?
ANDREE
Un peu.
BELVAL
Ecoutez-moi, Andrée... Comprenez que ce sentiment qui m'attire vers vous et dont je vous fais l'aveu, est vraiment sincère... cette prière ne peut pas être une offense... Nulle femme plus que vous n'est digne d'être aimée, adorée...
ANDREE
Alors?
BELVAL, brusquement
Vous savez quelles sont mes idées sur le mariage...
ANDREE
Vous les avez développées tout à l'heure; mais je croyais à une plaisanterie... à un emballement de romancier soutenant les thèses les plus invraisemblables... quitte à les démolir, le lendemain.
BELVAL
Non. Ce n'était pas l'écrivain qui parlait, c'était l'homme... ces idées ont toujours été les miennes. Elles le seront toujours...
ANDREE
Et vous en êtes imprégné au point de venir m'offrir, à moi, m'offrir... comment dire... le collage, c'est le mot.
BELVAL
Non... L'union libre!
ANDREE
Mais c'est la même chose!
BELVAL
Nullement!... Entre le concubinage et le mariage officiel, il y a le mariage libre où la volonté et l'amour suffisent à retenir les époux l'un près de l'autre...
ANDREE
Distinction si subtile que vous ne pouvez l'invoquer... personne ne l'accepterait... ou on est marié, ou on ne n'est pas... Et quand on ne l'est pas, ça s'appelle le collage.
BELVAL
Ou l'union libre. Je ne vous supplie pas de devenir ma maîtresse mais ma femme, c'est-à-dire une femme ayant tous les droits et tous les devoirs d'une épouse légitime.
ANDREE
Comme l'union elle-même, ces droits et ces devoirs seront fictifs...
BELVAL
... Mais d'autant plus puissant que ces droits seront volontairement reconnus et ces devoirs librement consentis... Aucune contrainte ne vous forcera, vous à me rester fidèle, moi à vous protéger, tous deux à nous aimer... Nous serons unis parce que tel sera notre bon plaisir et quand nous nous donnerons mutuellement une preuve d'attachement, elle sera d'autant meilleure et aura d'autant plus de valeur qu'elle ne sera pas forcée...
ANDREE
Oui... je connais tous ces arguments contre le mariage au profit de l'union libre... L'union libre!... Oh! ce mot me choque!... Vous avez entendu ce qu'ils disaient tout à l'heure à ce sujet?
BELVAL
Des fous!... Frontin seul avait raison: l'idée du contrat d'union est sublime. On a tort de le railler...
ANDREE
Sublime! quelle plaisanterie! Vous n'allez pas me le proposer au moins? (Elle rit).
BELVAL
Si!... c'est justement ce contrat d'union qui marquerait pour nous une différence entre l'union libre et la concubinage.
ANDREE
Le collage légalisé par l'enregistrement... Non, c'est trop drôle!... Tenez, je ris; c'est plus fort que moi... Vous êtes amusant ce soir.
BELVAL
Et vous si jolie!... Encore plus jolie comme cela, quand vous riez. Mais il s'agit de notre bonheur à tous les deux: il ne faut pas plaisanter sur un si grave sujet.
ANDREE
L'idée du contrat d'union est assez plaisante.
BELVAL
A la surface. Et pourtant... (il se rasseoit auprès d'elle). En vous demandant de devenir librement ma compagne il faut bien que j'envisage entièrement la question... je dois prévoir l'avenir.
ANDREE, riant
Par un contrat d'union!
BELVAL, souriant
Par un contrat d'union... si petit, si minuscule que vous pouvez ne pas le remarquer s'il vous déplaît.
ANDREE
Alors?... Quelle nécessité?
BELVAL
Scrupule d'honnête homme devant les évènements qu'il ne peut pas toujours diriger... Ainsi votre carrière fatalement brisée...
ANDREE
Comment cela?
BELVAL
Mais oui... je serai très encombrant: il faudra que vous vous occupiez beaucoup de moi... j'aime qu'on s'occupe de moi.
ANDREE
Quel grand égoïste!
BELVAL
Tous les hommes le sont... et puis c'est si doux de tenir toute la place dans la vie d'une femme que l'on aime... (un temps) Je vous parlais de votre carrière artistique brisée par cette union.
ANDREE
Oh! le côté matériel...
BELVAL
Si... je dois quand même... sait-on jamais, lorsqu'on s'embarque, le lieu où l'on échouera... Ne vaut-il pas mieux prendre toutes les précautions?
ANDREE
C'est-à-dire... prévoir les ennuis... la lassitude... la fin de notre amour.
BELVAL
La rupture? Je n'ai pas envisagé la rupture, moi! Il ne m'a pas semblé qu'un jour je pourrais cesser de vous aimer... qu'une heure viendrait où je ne serais plus pour vous qu'un étranger... Je prévoyais les enfants, la maladie, la mort; je ne pensais pas à la séparation... (un temps) Ah! tenez! Il est pénible de débattre ces choses-là quand on s'aime!... Bardichon s'occupera de cette question... Dites-moi que vous voulez bien, que vous consentez à m'appartenir.
ANDREE
Librement?
BELVAL
Mais, oui! Librement!... sans que ce soit obligatoire!... Est-ce donc si pénible de nous aimer simplement parce que nos deux coeurs se désirent? et de nous appartenir tout bonnement parce que nous sommes heureux d'être l'un à l'autre? Pas de contrainte, pas d'entrave, notre volonté étant le seul lien.
ANDREE
Pas de frein, non plus.
BELVAL
Si: la crainte que chacun aura de déplaire à l'autre... frein beaucoup plus puissant que le frein officiel. L'amour a-t-il besoin d'être légalisé pour être sincère et durable? Quelle est donc la valeur d'un sentiment qui n'a qu'un cachet d'état-civil comme garantie? Voyez, tous les jours... le mariage n'est plus qu'un manteau déguisant la polygamie... que d'immoralités commises sous ce manteau-là! Les meilleurs ménages sont ceux qui ne sont pas mariés...
ANDREE
Mais comment sont-ils jugés par le monde?
BELVAL
Le monde? convention! C'est donc beaucoup plus moral de faire mauvais ménage dans le mariage officiel que d'être très unis dans l'union libre?
ANDREE
Ah! non certes! J'ai bien vu ça avec Pierson: Vous ne l'ignorez pas... Tout le monde savait, chacun était au courant de notre existence lamentable!...
BELVAL
Vous en avez souffert!
ANDREE
Enormément.
BEVAL
Et c'est pourquoi aujourd'hui vous doutez de tout... parce qu'un homme vous a beaucoup meurtrie vous ne croyez pas à la sincérité d'un autre homme.
ANDREE
Mais si... je n'élève pas un doute contre vos sentiments.
BELVAL
Pourtant, vous exigez des garanties, des garantis légales!
ANDREE
Je ne les exige pas.
BELVAL
Puisque vous repoussez mes idées!
ANDREE
Je les discute parce que j'ai peur qu'elles ne nous fassent atteindre un but que nous ne cherchons certainement pas. Nous serons des parias dans notre monde... j'entends dans celui qui aura été le nôtre jusqu'à ce jour, car il nous faudra nous créer de nouvelles relations... Je serai humiliée devant les autres femmes mariées légalement, elles, qui affecteront vis-à-vis de moi des airs de supériorité... De votre côté, vous souffrirez de sous-entendus, de silences, d'attitudes, de gestes qui éveilleront votre susceptibilité... Nous serons les premières victimes de notre indépendance parce que dans une société normalement constituée d'usages et de lois, on ne peut vivre sans se plier à ces usages et sans obéir à ces lois.
BELVAL
Avant vous, j'ai envisagé toutes ces choses que vous me dépeignez si justement: mais elles m'ont paru bien infimes, comparées aux grands avantages de l'union libre que je vous exposais tout à l'heure...Ah! parbleu! ce n'est pas à n'importe quelle femme que je proposerais une telle union... il y a des cerveaux qui ne savent se soumettre qu'aux devoirs qu'on leur impose et qui ne sauraient s'en créer volontairement. Mais à une femme ayant comme vous une intellectualité très délicate, très supérieure, très loyale, je croyais pouvoir demander un tel sacrifice... J'ai trop présumé de la force de mon amour que je croyais partagé.
ANDREE
Monsieur Pierre!
BELVAL
... Quand on aime braiment, on ne raisonne pas, on ne calcule pas, on ne découvre pas avant la lutte la carcasse de son rêve... vous prévoyez tout, vous envisagez tout... si froidement... la calme raison à côté de la folie!... De nous deux je suis le seul à aimer!...
ANDREE, très vite
Non! non!... (confuse) Ah! tenez, vous me faites dire... Je ne puis pourtant pas vous laisser croire que je suis insensible...
BELVAL
Je ne demande qu'à être convaincu, du contraire... (se rapprochant d'elle) Ainsi, c'est vrai?
ANDREE
Mais, oui, c'est vrai!... Si je résistais c'était à cause de nos amis, du monde.
BELVAL, pressant
A leur opinion vous ne sacrifierez pas notre bonheur? Est-ce qu'il peut exister des conventions assez puissantes pour nous séparer?... Vous êtes seule maîtresse de vos actes... tous deux, nous ne sommes que des passagers de la vie, libres d'être simplement et entièrement ce que la nature nous a faits... Ayez donc le courage de dire qu'il faudra renoncer maintenant à l'infinie douceur de nous aimer, de nous le dire... de vivre ensemble... bientôt... toujours.
ANDREE
Je le devrais... j'ai tort... je ne peux pas.
BELVAL, il la prend dans ses bras
Ma chérie!... comme je t'aime!
ANDREE, faiblement
Oh! mon ami.
BELVAL
Je t'adore.
(Il l'embrasse)
RIDEAU
ACTE II
Le jardin d'une maison de campagne au bord de la mer en Bretagne. A gauche la maison avec le perron. Au fond terrasse donnant sur la mer. A droite une grille. Table et fauteuils au premier plan.