Le Sentier

Chapter 4

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LES MEMES, moins le Modèle, BELVAL, FRONTIN

BELVAL

Bonjour, mes amis! (à Andrée) Madame...

ANDREE, lui tendant la main

Bonjour. (à Frontin) Monsieur Frontin, c'est gentil d'être venu avec Belval.

(Elle lui tend la main)

FRONTIN, lui baisant la main

Le désir de prendre une tasse de thé chez la plus charmante des femmes.

ANDREE, indulgente

Flatteur!

(Elle sonne pour le thé. -- Belval a serré la main de tous les personnages).

FRONTIN, allant à Bardichon

Enchanté de vous voir, Bardichon... (s'inclinant devant les dames). Mesdames...

BELVAL, à Andrée

Je suis en retard... Vous ne m'attendiez plus?

ANDREE, même jeu

Si!... J'étais certaine que vous viendriez...

BELVAL, même jeu

Je voulais vous l'entendre dire.

ANDREE, montrant les fleurs sur la table

J'ai reçu vos fleurs; elles sont jolies!

BELVAL

Elles vous ont fait un peu plaisir?

ANDREE

Beaucoup! (elle désigne la fleur de son corsage). Tenez!

BELVAL, souriant

Je vois... vous portez mes couleurs.

LORET, criant à Andrée

Et maintenant que Monsieur Pierre est là, on va enfin pouvoir boire quelque chose?

(Hortense entre, apportant un plateau)

ANDREE, riant

Quel gourmand!... (désignant Hortense) On l'apporte... (à la bonne) Mettez le plateau là.

BELVAL, à Paul

Rien de neuf, mon poëte?

PAUL

Pardon! La chute du ministère à mettre en vers.

BELVAL

Mais, il n'est pas tombé.

PAUL

Comment? On disait à deux heures que la Chambre était houleuse comme jamais!...

FRONTIN

Je crois bien. On conspuait le Garde des Sceaux!

BELVAL

Oui, les esprits étaient très montés.

(il s'asseoit)

BARDICHON et LORET

Eh bien?

BELVAL

A la fin de la séance, tout était raccommodé.

FRONTIN, en riant

Au vote de confiance, le Gouvernement a eu une majorité écrasante.

PAUL

Ah! par exemple!

LORET

C'est de l'escamotage.

ANDREE, à Belval, offrant une tasse

Et c'est ce qui vous a retardé, Monsieur Pierre?

BELVAL

Non, Madame... Je ne suis pas allé au Palais-Bourbon aujourd'hui... La Commission d'enquête sur les réformes du mariage s'est réunie cet après-midi, et j'ai été y rejoindre Frontin qui était de corvée.

ANDREE, à Frontin

C'était intéressant?

FRONTIN

Oui, très intéressant.

PAUL

De quoi s'est-on occupé?

FRONTIN

Des formalités avant et après le mariage.

LORET

Pour les augmenter?...

BELVAL

Non! pour les réduire.

TOUS

Ah! bah!

BARDICHON

Ce n'est pas possible!

PAUL

A quelles formalités a-t-on touché?

FRONTIN

A toutes, même à celles du divorce.

LORET

L'a-t-on rendu obligatoire, l'indispensable divorce?

TOUS

Oh!

BELVAL, haussant les épaules

L'indispensable divorce!... Une institution légale démolissant une autre institution non moins légale.

BARDICHON

C'eût été plus sage de les démolir toutes les deux... pas de mariage: plus de divorce!

PAUL

Plus de constance à perpétuité, donc plus de maris trompés ni d'épouses incomprises.

LORET

Le rêve, quoi!... L'égalité et la liberté d'amour pour tous.

BELVAL

L'union libre en un mot?

LES HOMMES

Oui, l'union libre!

ANDREE

Mais, qu'est-ce qu'ils ont donc tous contre le mariage, aujourd'hui?... (désignant Loret) Il me prêchait le concubinage, tout à l'heure.

BELVAL

Il avait raison.

MARTHE

Comment! vous aussi?...

BELVAL

Moi aussi, madame. Le mariage est contraire à tous mes principes... Des intérêts de famille m'obligent d'ailleurs à rester célibataire pour le moment. Mais, ceci mis à part, je me suis juré à moi-même de rester garçon.

BARDICHON

Un serment que la première femme aimée vous fera oublier.

BELVAL

Pardon, mon cher. Ce sont les seuls serments que je respecte, ceux que je me fais à moi-même. Je n'y ai jamais manqué.

LORET

Voilà une profession de foi assez singulière, Belval. Je ne m'attendais pas à la trouver sur vos lèvres. Qu'en pense notre charmante amie.

ANDREE

Mais rien... ou plutôt si... Je reste interdite. Monsieur Pierre ne m'avait pas paru un si fougueux adversaire de nos moeurs et de nos idées.

BELVAL

Ne me condamnez pas sans m'entendre, Madame... Par nature, involontairement, je suis l'ennemi des contraintes. Il suffit qu'une chose me soit interdite pour qu'immédiatement je veuille la faire... Tout ce qui peut amoindrir la liberté individuelle me semble une entrave dont l'homme fort et intelligent est tenu de se débarrasser. Il n'y a que les bêtes qui se laissent dompter; les moutons seuls marchent en bande derrière le pâtre qui les conduit... (un temps) Mais je m'écarte de la question. Nous causions mariage tout à l'heure... Eh bien! le mariage, à l'état actuel, est un non-sens... Contraindre deux êtres, deux caractères distincts, à vivre éternellement pliés sous le joug l'un de l'autre, c'est les réduire à l'esclavage. -- Cette vieille expression: "Se mettre la corde au cou", n'est-elle pas vraiment la caractéristique de l'état réel des gens mariés?... Ce n'est pas seulement la corde au cou qu'ils ont, ce sont des chaînes aux pieds puisqu'ils ne sont plus libres d'aller où ils veulent; ce sont des menottes aux poignets, puisqu'ils n'ont plus le droit de faire ce qui leur plaît, sinon légalement, du moins en fait, car le moindre de leurs actes est soumis au contrôle de l'autre.

LORET

Bravo!

BELVAL

Ah! je sais! les gens simples disent qu'à force de vivre ensemble, on s'habitue l'un à l'autre... mais la plupart du temps, on s'y habitue comme le malade à sa malacie chronique, ou le forçat à son boulet!... Existe-t-elle... peut-elle exister même, cette parité de goûts, d'idées, de facultés, qu'on prêche aux gens liés pour vivre ensemble?... Non, elle n'existe pas, elle est impossible, car il y a toujours un coin de l'âme, un repli de la pensée de l'autre qui vous échappe...

BERTRANDE

Alors, quoi? Si vous supprimez le mariage.

PAUL

Vive l'union libre!

BERTRANDE

Eh bien! et la morale?

BARDICHON

La morale! Voilà donc le grand mot lâché!

MARTHE

Dame!

FRONTIN

Mais la morale actuelle est pétrie de tous les égoïsmes des siècles passés. Personne ne la prend au sérieux.

BARDICHON

On ne la respecte pas plus qu'une promesse électorale.

(On rit)

FRONTIN

Elle n'est faite que de conventions et de préjugés.

BERTRANDE

Oh!

FRONTIN

Mais si... Tenez, un exemple que la morale est souvent immorale elle- même. Vous trouvez ça bien que les enfants viennent au monde bâtards, adultérins, naturels ou légitimes?

BARDICHON

Ils sont pourtant fabriqués tous de la même façon!

(Rires)

TOUS

Oh! oh!

FRONTIN

Oui, je trouve profondément immoral que dès leur naissance et pour toute leur vie les enfants soient classés dans une catégorie rappelant à chacun comment ils ont été faits.

ANDREE

Ca c'est vrai!

FRONTIN

Affaire d'habitude, vous voyez, puisque personne n'y fait attention... Pour l'union libre ce serait la même chose... Les esprits vraiment forts l'accepteraient d'emblée; les autres protesteraient un peu; mais dans quelques années, personne n'y penserait plus.

MARTHE

L'union libre, l'union libre! c'est bientôt dit... Ca n'est pas seulement la morale qu'il faut envisager... Il y a aussi les intérêts des deux partis... les intérêts de la Société!...

LORET

Oh! la Société ne serait pas menacée. Il y aura toujours des naissances.

MARTHE

Justement!... Quel serait donc le sort des enfants?... Quelle garantie la mère aura-t-elle contre l'abandon ou l'indifférence possible du père?... Quelle sécurité contre un lendemain aléatoire qui, sans transition, peut la faire passer de l'aisance d'un foyer conjugal à la misère de la femme délaissée, sans ressource, obligée de travailler pour vivre, et n'ayant pas toujours le travail sous la main... (un temps) Dans l'union libre, je vois très bien les avantages de l'homme; je ne vois pas du tout ceux de la femme.

BERTRANDE

C'est juste!

FRONTIN

Aussi, l'union libre, telle qu'elle se présente aujourd'hui, sous les traits d'amoureux un peu pressés, ou de caractères trop indépendants pour se plier aux lois du mariage, ne me paraît pas suffisamment comprise... Il faudrait la garantir...

LORET

La garantir?... Comment?...

BARDICHON

Par un contrat d'union libre qui ne serait ni le mariage ni le concubinage... Et grâce aux contestations certaines en cas de rupture, il y aurait encore de beaux jours pour les hommes de loi!

(On rit)

FRONTIN

La question a été envisagée tout à l'heure, sans résultat d'ailleurs... Elle vient trop tôt!

LORET

Un contrat d'union libre?... (à Frontin) Et la forme de ce contrat?

FRONTIN

Un... simple engagement de l'homme vis-à-vis de la femme... Quelques lignes sur papier libre... Deux noms et une date.

BARDICHON

Autrement dit: Obliger l'homme, par sa signature, à tenir quelques- unes des promesses qu'il roucoule si facilement aux oreilles de la femme avant... la chose!

PAUL

Heu!

BERTRANDE, applaudissant

Bravo! Ce serait un peu notre tour.

LORET

Oui, mais on serait deux, madame! A l'homme de ne pas promettre plus qu'il ne pourrait tenir!

BELVAL

D'ailleurs, tous les êtres ne sont pas fatalement des dupés ou des dupeurs... (regardant Andrée) Il y aussi des sincères.

BARDICHON

Avant, on est toujours sincère. C'est après, qu'on...

(On rit)

BELVAL

Oh!... (il s'approche d'Andrée qui travaille, et par dessus son épaule, lui parle à part) Et vous non plus, Madame, vous ne croyez pas à la sincérité de l'homme?

ANDREE, souriant, même jeu

Si... parfois...

(Ils continuent à causer à part)

LORET

Ce contrat d'union dont vous parlez, ne serait autre qu'un simple contrat commercial appliqué au mariage?

FRONTIN

Ni plus, ni moins.

MARTHE

Passé pour toujours?

TOUS

Oh! non, pas pour toujours?

PAUL

Pour un temps déterminé?

FRONTIN

Parfaitement!

BARDICHON

Comme pour un bail!... L'homme étant le locataire destiné à habiter la maison.

(On rit)

MARTHE et BERTRANDE

Oh!

LORET

Serait-il tenu, à l'expiration de son bail, de remettre à neuf l'appartement?

MARTHE et BERTRANDE

Ah! ah! ah!

PAUL

Dame! les réparations locatives: papiers déchirés, plafonds défoncés, sont généralement exigées.

MARTHE et BERTRANDE

Messieurs!...

BARDICHON

Faudrait des experts pour visiter les lieux en cas de contstations.

LORET

Hein! Bardichon, ça vous irait assez ce rôle-là?

BARDICHON

Pourquoi pas?... Le difficile serait d'évaluer les dégâts!

LORET

Oui! Et à qui payer l'indemnité?... Au propriétaire ou au futur locataire? Lequel serait le plus lésé des deux?

BERTRANDE

Oh! assez...

MARTHE

Vous n'êtes pas sérieux!

PAUL

Peut-on l'être sur un pareil sujet?

FRONTIN, riant

Il est certain que si vous prenez la chose ainsi...

LORET

On ne peut pas la prendre autrement, Monsieur Frontin.

BARDICHON

Frontin a raison!... Le contrat d'union... c'est le rêve!

MARTHE

Le rêve!

BARDICHON

Essayez-en, vous verrez!

MARTHE

Je ne puis pas, je suis mariée!

BARDICHON

Eh bien! divorcez...

MARTHE

Oh!

BARDICHON

Vous ne voulez pas?

MARTHE

Jamais!

BARDICHON

Vous avez tort... Je vous aurais rédigé un chic contrat d'union.

LORET

Vous m'auriez fourré dedans, hein?

BARDICHON

Le plus possible.

PAUL

C'est d'un bon ami.

BARDICHON

A mes amis eux-mêmes, je préfère leurs femmes.

(L'horloge sonne 6 coups)

LORET

Hé! mais il est six heures... Marthe tu es prête?

MARTHE

Quand tu voudras.

ANDREE

Vous partez?

MARTHE

Oui, nous avons Provins et Tisseran à dîner ce soir.

ANDREE

Alors, je n'insiste pas pour vous retenir.

MARTHE

Oh! non, pas aujourd'hui... (à Bertrande) Tu viens avec nous?...

BERTRANDE

Je t'attends. (à Paul) Et vous, Monsieur Roux?...

PAUL

Je suis à vos ordres, Madame. (à Andrée) Ainsi, inutile de vous envoyez de l'outremer?

ANDREE

Non, merci; j'en ferai chercher demain matin.

MARTHE, à Andrée

Bonjour, ma chérie!

ANDREE

Bonjour!

PAUL, à Marthe

Mes hommages, Madame.

MARTHE, à Belval

Au revoir, mauvais sujet.

BELVAL

Et pourquoi ce qualificatif?

MARTHE

Vos théories de tout à l'heure!... Je suis mariée, moi, et je défends le mariage.

BELVAL

Alors, Madame, devant vous, je ne l'attaquerai plus.

MARTHE

Mais si, au contraire; c'est pour la forme que je le défends.

BELVAL, riant

Ah! bon!

LORET, criant à la porte

Dieu que les femmes sont bavardes!

MARTHE

Et les hommes impatients... Au revoir, tous!

ANDREE, la reconduisant

A demain!

MARTHE, sortant

A demain!