Chapter 29
ANDREE, BELVAL
BELVAL
Vous êtes installée, maintenant.
ANDREE
Oui, complètement, depuis huit jours.
BELVAL
Vous avez dû avoir du mal... seule...
ANDREE
Non, pas trop, ça m'amusait... Marthe est venue pour m'aider, du reste.
BELVAL
Ah... Elle a dû être surprise... quand elle a su... notre rupture...
ANDREE
Oh oui, beaucoup! Elle était navrée, j'ai dû la consoler.
(Elle rit)
BELVAL
Ah! c'était vous...
ANDREE
Oui... Loret aussi est venu...pour aider le tapissier.
BELVAL
Enfin, à présent vous êtes tranquille, vous avez entièrement repris votre vie d'autrefois?
ANDREE
Non, pas encore... cette soirée bouleverse tout, ici, mais c'est l'affaire de quelques jours... Et vous, vous êtes resté longtemps en Bretagne?
BELVAL
Je l'ai quittée deux jours après vous...
ANDREE
Vous êtes rentré à Paris?
BELVAL
Non, je suis allée en Touraine chez Cellier, puis dans les Vosges, chez Mouzac... et avant de rentrer à Paris j'ai piqué une pointe vers Biarritz...
Il n'y a que trois jours que je suis ici.
ANDREE
Ah, bah! vous avez beaucoup voyagé; il me semble que vous détestiez les voyages, autrefois?
BELVAL
On change...
ANDREE
Bardichon ne m'avait pas dit...
BELVAL
Vous lui avez demandé?
ANDREE
Non, c'est vrai!... Et maintenant?
BELVAL
Maintenant, je vais rester à Paris... reprendre mes travaux...
ANDREE
Votre roman est fini?
BELVAL
Non; mon drame non plus, mais je vais bâcler tout ça, très vite.
ANDREE, vivement
Il ne faut pas, si ça allait être moins bien!
BELVAL
Tant pis. Je n'ai pas la tête aux travail en ce moment. Si ce n'étaient les engagements pris ultérieurement je partirais... j'ai l'humeur vagabonde depuis quelque temps.
ANDREE
Vous voudriez partir?
BELVAL
Oui, loin, très loin... Vous allez rire, il me semble que je vais m'ennuyer cet hiver (il rit) Vous allez me manquer... l'habitude de ne plus être seul.
ANDREE
Quelle idée... On s'y fait très vite vous verrez. Dans huit jours vous n'y penserez plus.
BELVAL
Au fait, c'est possible, si j'en juge par vous-même.
ANDREE
Oh, moi!
BELVAL
Eh bien?
ANDREE
Vous aviez raison: j'ai repris très vite ma vie d'autrefois... Après ces trois ans mon indépendance d'aujourd'hui m'amuse... ça me semble nouveau... j'ai goûté un certain charme à revenir maîtresse de mes actions.
BELVAL
Oh, je n'ai pas été bien tyrannique! Je n'ai jamais pesé sur votre volonté. Vous étiez libre...
ANDREE
Certes!... mais vous savez combien je suis capricieuse, fantasque... une drôle de petite nature, au fond.
BELVAL
Non. Tu étais... Vous étiez, très douce, très aimante.
ANDREE
Oh!
BELVAL
Si. Nous avons été très heureux ensemble... avouez-le... trois années de vrai bonheur.
ANDREE
Peut-être (on sonne). On a sonné. Ce sont eux (elle écoute).
BELVAL
Déjà!
ANDREE
Non, c'est un fournisseur.
BELVAL
Je respire... j'ai eu un trac...
ANDREE
Pourquoi?
BELVAL
Parce qu'on est très bien comme ça... tous les deux... Il me semble presque être encore à l'année dernière... il n'y a que l'appartement qui me fait froid... (il se lève et regarde autour de lui) Je ne le connais pas... C'est nouveau, il m'impressionne. On dirait que je suis un étranger ici... Il faut que je fasse connaissance avec lui.
ANDREE
Vous voulez le visiter?
BELVAL
Ce n'est pas la peine. Indiquez-moi seulement. Qu'est-ce qu'il y a là?
ANDREE
La salle à manger
BELVAL
Bon... et ici?
ANDREE
Le fumoir.
BELVAL
Comment, le fumoir? Il n'y a pas d'homme avec vous?
ANDREE, souriant
Pour ce soir, seulement... les autres jours, ce sera la lingerie.
BELVAL
C'est mieux... Et là?
ANDREE
C'est ma chambre.
BELVAL
Ah! c'est là... (il hésite puis se dirige vers la chambre) Vous permettez?
ANDREE
Vous voulez la voir?
BELVAL
De loin... pour comparer (il ouvre la porte) Ah! vous n'avez plus les mêmes rideaux (se tournant vers Andrée) Pourquoi avez-vous changé les tentures? Les autres étaient très belles.
ANDREE
J'ai voulu ne rien garder... Tout est nouveau dans cette chambre. Examinez bien.
BELVAL, regardant
C'est vrai, tout est nouveau. Pourquoi?
ANDREE
Une idée à moi.
BELVAL
Alors... les autres meubles?... vendus... dispersés?...
ANDREE
Non, relégués... dans la chambre d'à côté.
BELVAL
Relégués... comme le passé... comme tout (il referme la porte).
ANDREE
Dame! Je me suis fait une vie nouvelle... entièrement.
BELVAL
Je vois ça... (un temps, brusquement) Et Frontin est-ce qu'il vient souvent ici?
ANDREE
Non, jamais! je le verrai ce soir pour la première fois depuis mon retour. Mais pourquoi cette question?... quel rapport?
BELVAL
Il n'y a pas de rapport, n'en cherchez pas! (il s'assied).
ANDREE
Qu'est-ce que vous avez? Vous êtes tout drôle.
BELVAL
Ne faites pas attention, ce n'est rien... Je suis patraque depuis quelque temps.
ANDREE
Comment! vous êtes souffrant? Vous ne m'avez pas dit...
BELVAL
Je ne pensais pas que cela pût vous intéresser.
ANDREE
Oh!
BELVAL
Ne sommes-nous pas devenus deux étrangers l'un pour l'autre?
ANDREE
Si, certainement!... Néanmoins je serai toujours heureuse d'avoir de vos nouvelles.
BELVAL
Vrai?
ANDREE
Sans doute! Etrangers nous le sommes entièrement dans le présent, dans l'avenir... mais le passé...
BELVAL
Oui, le passé est là... on ne peut pas le rayer de son existence... ni le changer, en faire un nouveau.
ANDREE
Malheureusement non, on ne peut pas (elle soupire).
BELVAL
Alors, Andrée... Si je te demandais de revenir?
ANDREE, se levant vivement
Oh, non! Ca, jamais! C'est fini! C'est fini!... Trop tard...
BELVAL
Tu ne veux pas?
ANDREE
Non, non! bien sûr!... Quoi qu'on en dise les raccommodements ne valent jamais rien.
BELVAL
Si... on prétend que, souvent, c'est plus solide après qu'avant.
ANDREE
Je n'en crois rien.
BELVAL
On pourrait essayer.
ANDREE
C'est inutile, je n'ai plus la foi... c'est fini! entièrement fini!
BELVAL
Permets-moi seulement de venir ici, quelquefois?
ANDREE
Pour quoi faire?
BELVAL
Pour te voir, pour te raconter ma vie, pour connaître la tienne?
ANDREE
A quoi bon! Nos existences vont être totalement différentes à présent... Nous avons bifurqué, nos chemins ne sont plus les mêmes.
BELVAL
Parce que tu le veux bien. Nous pourrions rester amis... Quand même, malgré tout... C'était déjà beaucoup qu'il y ait entre nous une rupture avec des regrets, des tristesses... pourquoi y mettre de l'amertume, de la haine peut-être?
ANDREE
Non, ce que vous demandez n'est pas possible. Plus tard, vous le regretteriez vous-même... ce serait flétrir nos souvenirs que de les effeuiller ensemble. Quand on s'est aimé comme nous nous sommes aimés, on ne peut pas faire pousser l'amitié sur les ruines de l'amour.
BELVAL
Vous avez peut-être raison... les choses mortes ne reviennent jamais, mais je ne voulais pas croire que ce fût vraiment mort... j'espérais... j'étais fou! Ah! maintenant je vois clair. Je raisonne, je n'hésite plus (il se lève).
ANDREE, inquiète
Qu'est-ce que vous allez faire?
BELVAL
Ecrire.
ANDREE
Vous voulez écrire?
BELVAL
Oui. Vous avez ce qu'il faut?
ANDREE
Là... l'encre et le papier sur la table.
BELVAL
Merci... (il va à la table, s'asseoit et écrit).
ANDREE, à part
Il me fait peur! (haut) Quelle est cette lettre?
BELVAL
Un engagement... j'accepte les offres des directeurs du Grand Journal... Ils m'ont demandé de partir aux Indes... pour des recherches très importantes. C'est une proposition très avantageuse... sous tous les rapports. J'étais insensé de vouloir refuser!
ANDREE
C'est loin, les Indes... Et ce serait pour longtemps?
BELVAL
Cinq ou six ans, je pense... Il faut remonter aux origines de ce pays et de ses habitants, étudier les races, les religions, en refaire l'histoire... C'est un travail immense!
ANDREE
Oui, ce sera long! Et vous acceptez?
BELVAL
Par cette lettre, oui (cachetant sa lettre) Là, ça y est!... (il se lève) (il donne la lettre à Andrée) Voulez-vous avoir la bonté de la faire porter.
ANDREE
Tout de suite?
BELVAL
Si c'est possible.
(Il descend la scène et s'asseoit sur le canapé. Andrée regarde Belval puis la lettre. Elle hésite).
ANDREE, rejetant la lettre et allant à Pierre
Tu pleures?... Pourquoi pleures-tu? Il ne faut pas pleurer, Pierre.
BELVAL
Non, il ne faut pas; mais c'est malgré moi... C'est en vain qu'on se raisonne... les plus forts ne sont pas maîtres... (il met la tête dans ses mains).
ANDREE, très émue
Voyons, essuie tes yeux, je ne veux pas que tu pleures.
BELVAL
J'avais tant espéré...
ANDREE, s'asseyant près de lui
Eh bien n'y pensons plus... C'est fini!
BELVAL
Qu'est-ce qui est fini? La lettre est partie?
ANDREE
Non... elle est là... je n'ai pas pu.
BELVAL, prenant Andrée dans ses bras
Oh!... c'est bien vrai? Tu ne veux pas que je parte?
ANDREE, les larmes aux yeux
Non, c'est trop loin. Je ne veux pas que tu me quittes... je t'aime toujours, moi!
BELVAL, joyeux
Oh ma Dédée! C'est vrai! bien vrai!... Tu ne m'en veux plus! Nous n'allons plus nous quitter jamais, jamais!
ANDREE, pleurant sur son épaule
Non, jamais.
BELVAL, souriant
Ma chérie! (il l'embrasse) Tu ne voulais pas tout à l'heure. Tu me repoussais...
ANDREE
C'était l'orgueil. J'aurais voulu me jeter dans tes bras et je ne pouvais pas... Je me raidissais pour ne pas céder.
BELVAL, l'embrassant encore
Tu m'as fait souffrir, petite méchante.
ANDREE
Toi, aussi... là-bas... le matin quand je suis partie. Tu n'as pas cherché à me retenir... tu es allé te promener pour ne pas me voir...
BELVAL
J'étais encore sous le coup de la discussion de la veille... Et tu as eu de la peine?... beaucoup?
ANDREE
Si j'en ai eu! Dans la voiture qui m'emportait loin de toi, je sanglotais... je criais de désespoir... Ah! comme je désirais que tu coures après moi, que tu m'empêches de prendre le train, que tu me ramènes... Ce que je m'en fichais, alors, des potins des Rumodu et des Kermareck!
BELVAL
Et il m'aurait été égal alors à moi de quitter la Bretagne, comme tu me l'avais demandé... Quel sale pays!
ANDREE
Alors, quand tu ne m'as pas retrouvée à ton retour?
BELVAL
Je ne croyais pas... je ne pouvais pas croire que tu fusses vraiment partie... il y a avait en réalité si peu de motifs que je me disais: c'est pour me faire peur... et je t'attendais... Quand j'ai compris... Ah!... j'avais envie de me jeter du haut de la falaise... Bardichon ne me quittait pas... il voyait bien... Au bout de trois jours, je suis parti... Ca valait mieux... Si j'étais rentré à Paris et que tu m'aies repoussé, j'aurais fait un mauvais coup, la jalousie m'aveuglait!
ANDREE
Oh!
BELVAL
Si... Tu ne sais pas combien je t'aime... je ne savais pas moi-même. Il faut avoir souffert pour comprendre.
ANDREE
Oui, ça ouvre les yeux... cruellement.
BELVAL
Mais c'est fini maintenant... Nous allons être heureux.
ANDREE
Ne plus nous quitter jamais... la leçon a suffi.
BELVAL
Oui... je te veux complètement à moi... avec toutes garanties, cette fois, (en riant) même légales.
ANDREE
Tu veux, toi?
BELVAL
Oui, j'ai compris... Je vois bien maintenant que l'union libre n'est pas possible dans un monde comme le nôtre. Le contrat d'union n'est encore qu'une utopie.
ANDREE
Alors?
BELVAL
Nous allons nous marier tout simplement
ANDREE
Mon Pierre...
BELVAL
Ma Dédée.
(Ils s'embrassent)