Chapter 20
LES MEMES, ANDREE
ANDREE, qui a entendu les dernières paroles
Touchée!
BARDICHON
Hein?
ANDREE
Je dis que votre réflexion tombe à pic... Je me place à un point de vue personnel. Ne cherchez pas.
BELVAL
Pourvu que le dîner n'en soit pas compromis.
ANDREE
Le dîner! il s'agit bien de ça.
BELVAL
Dis donc, j'ai une faim de loup, moi!
ANDREE
Je viens de donner des ordres en conséquence.
BELVAL, ironique
Déjà!
ANDREE
Oui, déjà! Je ne pouvais pas plus tôt, la marquise de Rumodu et sa petite sortent d'ici.
BELVAL
Ah, bon! Toujours aimable, la marquise.
ANDREE
Aimable! (rire nerveux) Plus aimable que jamais! ah! ah!
BELVAL
Tu ne l'es guère en ce moment, toi, dans tous les cas... Qu'est-ce que tu as?
ANDREE
Je suis énervée, voilà.
BELVAL
Tu n'as pas besoin de me le dire... et le motif de cet énervement?
(Discrètement, Bardichon remonte la scène et va s'accouder sur la terrasse).
ANDREE
Toujours la même chose, parbleu! Parce que nous ne sommes pas mariés. On me jette sans cesse cela à la figure... A toi, on ne dit rien. Un homme! Tout est permis à un homme! Mais moi, c'est différent! Chacun se trouve choqué dans ce sale pays!... Je fais scandale ici!...
BELVAL
Oh! une bonne... des cancans de valetaille, des potins d'office!
ANDREE
A midi, c'est une bonne; plus tard ce sont les Kermareck qui m'oublient dans leurs invitations, qui disent ne pas me connaître quand on leur parle de moi; ce soir, c'est une femme, une femme du monde qui, apprenant ma situation, déguise à peine son dégoût.
BELVAL
La marquise?
ANDREE
Oui la marquise!... Elle est venue ici doutant, voulant savoir... Quelle fuite, quand je lui ai eu dit la vérité!
BELVAL
Il ne fallait pas la dire.
ANDREE
La cacher, peut-être! Comme une coupable...
BELVAL
Mais non... la taire, tout simplement faire une concession à ses principes... Autrement, parbleu! Je vois ça!... (il rit) Avec ses préjugés, elle a dû en être renversée! ô mes aïeux!... quelle tête! J'aurais voulu la voir... (nouveaux rires)
ANDREE
Oh! ne ris pas, va! Je suis assez énervée comme ça.
BELVAL, redevenu sérieux
Je ne vais pourtant pas pleurer!... Je t'ai déjà dit que l'opinion des autres me laissait froid... (s'échauffant). D'ailleurs, qu'est-ce que tu veux que j'y fasse! Je ne peux rien changer aux choses. Ce n'est pas depuis hier que notre situation est établie; voici trois ans que nous sommes ensemble! Tu as eu le temps de te faire à cette idée et je ne m'explique pas pourquoi tu t'en froisses à présent...
ANDREE
Parce qu'on m'insulte, qu'on me met à l'index.
BELVAL
Eh bien, est-ce de ma faute! Pourquoi t'en prendre à moi et me faire cette figure? Je ne t'ai pas trompée, ni prise de force. Tout a été prévu, envisagé par nous. En acceptant la vie commune tu savais ce que tu faisais et tu étais librement consentante.
ANDREE
Aussi, je n'en suis que moins excusable...
BELVAL
Andrée!
ANDREE
Oui, une fière bêtise que j'ai faite, alors.
BELVAL
Tu as des mots! un ton...
ANDREE
Ah! si c'était à recommencer.
BELVAL
Eh bien?... Dis donc, si tu regrettes?
ANDREE
Il est certain que j'en ai assez depuis ce matin.
BELVAL, éclatant
Et moi de trop! ça a assez duré ce potin-là!
BARDICHON, du fond, se tournant vers eux
Voyons! mes enfants! voyons...
BELVAL
Non, mais Bardichon, croyez-vous que c'est amusant. Je viens ici pour me reposer, pour préparer de nouveaux travaux et il me faut supporter des plaintes continuelles, des scènes ridicules comme celle-ci... Et ce n'est pas la première fois... Déjà, il y a quinze jours... et toujours pour le même motif.
ANDREE
Je t'ai demandé de quitter le pays.
BELVAL
Mais pourquoi? Je m'y plais beaucoup, en Bretagne; je m'y trouve très bien.
ANDREE
Pas moi... (pleurant) Je suis très malheureuse, ici!
BELVAL
Malheureuse! Vraiment!... Alors tu es malheureuse, tu en as assez, tu ne te plais pas là où je suis... dis-le!... Le remède est facile, tu sais.
ANDREE
Le remède!
BELVAL
Mon Dieu, oui, le remède!... Nous ne sommes pas mariés, rien de plus facile que de nous quitter.
BARDICHON
Sapristi, mes enfants! vous mettez tout de suite les choses au pire. Du calme voyons!
ANDREE
Il l'est calme... Si le mot de séparation lui vient si vite sur les lèvres, c'est qu'il y pense depuis longtemps.
BELVAL
Parfait! Cette scène que tu as toi-même fait naître, je la désirais, je l'avais préméditée.
ANDREE
Tu l'avais prévue tout au moins.
BELVAL
Je pourrais te répondre, alors, que toi aussi tu as envisagé la rupture et que tu cherches le premier prétexte pour me pousser à bout. Afin de me quitter, de retourner à Paris. Loret et Frontin, tes flirts habituels, te manquent sans doute!
ANDREE
Oh! l'injure!... Tu aurais pu m'épargner ce odieux soupçon. Quoi que tu en dises, je n'y ai jamais donné prise: tu n'as rien à me reprocher.
BELVAL
Bah! Est-ce que je sais! Il y a commence ment à tout! Avec les femmes...
ANDREE
Ah, c'est ainsi! Eh bien, j'y donnerai une suite... Cette idée de séparation que tu as mise le premier en avant, je m'en empare... Oui je partirai...
BARDICHON
Andrée!
ANDREE
Non, non, laissez, Bardichon!... Je vais partir... Je ne veux pas rester avec Belval malgré lui.
BELVAL
Logique de femme! C'est moi qui la chasse, maintenant!
ANDREE
Calcul d'homme qui voyant arriver ce qu'il appelle en riant "l'échéance de son bail" prend ses précautions pour ne pas le renouveler.
BELVAL
Oh! c'est infâme ce que tu dis là, Andrée... Retourner contre moi ce contrat par lequel je mettais ton existence à l'abri de tous les risques, me reprocher le délai de trois ans que Bardichon fixa lui- même, à l'enregistrement, sans me consulter, c'est indigne!
ANDREE
A mon tour de te répondre: est-ce que je sais! Avec les hommes...!
BELVAL
C'en est trop! (il remonte vers la terrasse) J'en ai assez. Ah! certes, oui, séparons-nous... Bonsoir. (Il allume une cigarette nerveusement).