Le scarabée d'or

Part 4

Chapter 42,417 wordsPublic domain

Donc 8 représentera _e_. Maintenant, de tous les mots de la langue, _the_ est le plus usité; conséquemment, il nous faut voir si nous ne trouverons pas répétée plusieurs fois la même combinaison de trois caractères, ce 8 étant le dernier des trois. Si nous trouvons des répétitions de ce genre, elles représenteront très probablement le mot _the_. Vérification faite, nous n'en trouvons pas moins de sept; et les caractères sont «;48». Nous pouvons donc supposer que «;» représente _t_, que «4» représente _h_, et que «8» représente _e_,--la valeur du dernier se trouvant ainsi confirmée de nouveau. Il y a maintenant un grand pas de fait.

Nous n'avons déterminé qu'un mot, mais ce seul mot nous permet d'établir un point beaucoup plus important, c'est-à-dire les commencements et les terminaisons d'autres mots. Voyons, par exemple, l'avant-dernier cas où se présente la combinaison «;48», presque à la fin du chiffre. Nous savons que le «;» qui vient immédiatement après est le commencement d'un mot, et, des six caractères qui suivent ce _the_, nous n'en connaissons pas moins de cinq. Remplaçons donc ces caractères par les lettres qu'ils représentent, en laissant un espace pour l'inconnu:

_t_ _eeth_.

Nous devons tout d'abord écarter le _th_ comme ne pouvant pas faire partie du mot qui commence par le premier _t_, puisque nous voyons, en essayant successivement toutes les lettres de l'alphabet pour combler la lacune, qu'il est impossible de former un mot dont ce _th_ puisse faire partie. Réduisons donc nos caractères à

_t_ _ee_,

et reprenant de nouveau tout l'alphabet, s'il le faut, nous concluons au mot _tree_ (arbre), comme à la seule version possible. Nous gagnons ainsi une nouvelle lettre, _r_, représentée par «(», plus deux mots juxtaposés, _the tree_ (l'arbre).

Un peu plus loin, nous retrouvons la combinaison «;48», et nous nous en servons comme de terminaison à ce qui précède immédiatement. Cela nous donne l'arrangement suivant:

_the_ _tree_;4(‡?34 _the_,

ou, en substituant les lettres naturelles aux caractères que nous connaissons,

_the_ _tree_ _thr_‡?3h _the_.

Maintenant, si aux caractères inconnus nous substituons des blancs ou des points, nous aurons:

_the tree thr...h the_,

et le mot _through_ (par, à travers) se dégage pour ainsi dire de lui-même. Mais cette découverte nous donne trois lettres de plus, _o_, _u_ et _g_, représentées par «‡? et 3».

Maintenant, cherchons attentivement dans le cryptogramme des combinaisons de caractères connus, et nous trouverons, non loin du commencement, l'arrangement suivant:

«83(88», ou _egree_,

qui est évidemment la terminaison du mot _degree_ (degré), et qui nous livre encore une lettre _d_, représentée par «+».

Quatre lettres plus loin que ce mot _degree_, nous trouvons la combinaison

«;46(;88»,

dont nous traduisons les caractères connus et représentons l'inconnu par un point; cela nous donne:

_th. rtee_,

arrangement qui nous suggère immédiatement le mot _thirteen_ (treize), et nous fournit deux lettres nouvelles, _i_ et _n_, représentées par «6 et *».

Reportons-nous maintenant au commencement du cryptogramme, nous trouverons la combinaison

«53‡‡+».

Traduisant comme nous avons déjà fait, nous obtenons

. _good_,

ce qui nous montre que la première lettre est un _a_, et que les deux premiers mots sont _a good_ (un bon, une bonne).

Il serait temps maintenant, pour éviter toute confusion, de disposer toutes nos découvertes sous forme de table. Cela nous fera un commencement de clef:

5 représente _a_

+ » _d_

8 » _e_

3 » _g_

4 » _h_

6 » _i_

* » _n_

‡ » _o_

( » _r_

; » _t_

Ainsi, nous n'avons pas moins de dix des lettres les plus importantes, et il est inutile que nous poursuivions la solution à travers tous ses détails. Je vous en ai dit assez pour vous convaincre que des chiffres de cette nature sont faciles à résoudre, et pour vous donner un aperçu de l'analyse raisonnée qui sert à les débrouiller. Mais tenez pour certain que le spécimen que nous avons sous les yeux appartient à la catégorie la plus simple de la cryptographie. Il ne me reste plus qu'à vous donner la traduction complète du document, comme si nous avions déchiffré successivement tous les caractères. La voici:

A good glass in the bishop's hostel in the devil's seat forty-one degrees and thirteen minutes northeast and by north main branch seventh limb east side shoot from the left eye of the death's-head a bee-line from the tree through the shot fifty feet out.

(Un bon verre dans l'hostel de l'évêque dans la chaise du diable quarante et un degrés et treize minutes nord-est quart de nord principale tige septième branche côté est lâchez de l'œil gauche de la tête de mort une ligne d'abeille de l'arbre à travers la balle cinquante pieds au large.)

--Mais, dis-je, l'énigme me paraît d'une qualité tout aussi désagréable qu'auparavant. Comment peut-on tirer un sens quelconque de tout ce jargon de _chaise du diable_, de _tête de mort_ et d'_hostel de l'évêque_?

--Je conviens, répliqua Legrand, que l'affaire a l'air encore passablement sérieux, quand on y jette un simple coup d'œil. Mon premier soin fut d'essayer de retrouver dans la phrase les divisions naturelles qui étaient dans l'esprit de celui qui l'écrivit.

--De la ponctuer, voulez-vous dire?

--Quelque chose comme cela.

--Mais comment diable avez-vous fait?

--Je réfléchis que l'écrivain s'était fait une loi d'assembler ses mots sans aucune division, espérant rendre ainsi la solution plus difficile. Or, un homme qui n'est pas excessivement fin sera presque toujours enclin, dans une pareille tentative, à dépasser la mesure. Quand, dans le cours de sa composition, il arrive à une interruption de sens qui demanderait naturellement une pause ou un point, il est fatalement porté à serrer les caractères plus que d'habitude. Examinez ce manuscrit, et vous découvrirez facilement cinq endroits de ce genre où il y a pour ainsi dire encombrement de caractères. En me dirigeant d'après cet indice j'établis la division suivante:

A good glass in the bishop's hostel in the devil's seat--forty-one degrees and thirteen minutes--northeast and by north--main branch seventh limb east side--shoot from the left eye of the death's-head--a bee-line from the tree through the shot fifty feet out.

(Un bon verre dans l'hostel de l'évêque dans la chaise du diable--quarante et un degrés et treize minutes--nord-est quart de nord--principale tige septième branche côté est--lâchez de l'œil gauche de la tête de mort--une ligne d'abeille de l'arbre à travers la balle cinquante pieds au large.)

--Malgré votre division, dis-je, je reste toujours dans les ténèbres.

--J'y restai moi-même pendant quelques jours, répliqua Legrand. Pendant ce temps, je fis force recherches dans le voisinage de l'île Sullivan sur un bâtiment qui devait s'appeler l'_Hôtel de l'Évêque_, car je ne m'inquiétai pas de la vieille orthographe du mot _hostel_. N'ayant trouvé aucun renseignement à ce sujet, j'étais sur le point d'étendre la sphère de mes recherches et de procéder d'une manière plus systématique, quand, un matin, je m'avisai tout à coup que ce _Bishop's hostel_ pouvait bien avoir rapport à une vieille famille du nom de Bessop, qui, de temps immémorial, était en possession d'un ancien manoir à quatre milles environ au nord de l'île. J'allai donc à la plantation, et je recommençai mes questions parmi les plus vieux nègres de l'endroit. Enfin, une des femmes les plus âgées me dit quelle avait entendu parler d'un endroit comme _Bessop's castle_ (château de Bessop), et qu'elle croyait bien pouvoir m'y conduire, mais que ce n'était ni un château, ni une auberge, mais un grand rocher.

Je lui offris de la bien payer pour sa peine, et, après quelque hésitation, elle consentit à m'accompagner jusqu'à l'endroit précis. Nous le découvrîmes sans trop de difficulté, je la congédiai, et commençai à examiner la localité. Le château consistait en un assemblage irrégulier de pics et de rochers, dont l'un était aussi remarquable par sa hauteur que par son isolement et sa configuration quasi artificielle. Je grimpai au sommet, et, là, je me sentis fort embarrassé de ce que j'avais désormais à faire.

Pendant que j'y rêvais, mes yeux tombèrent sur une étroite saillie dans la face orientale du rocher, à un yard environ au-dessous de la pointe où j'étais placé. Cette saillie se projetait de dix-huit pouces à peu près, et n'avait guère plus d'un pied de large; une niche creusée dans le pic juste au-dessus lui donnait une grossière ressemblance avec les chaises à dos concave dont se servaient nos ancêtres. Je ne doutai pas que ce ne fût la _chaise du Diable_ dont il était fait mention dans le manuscrit, et il me sembla que je tenais tout le secret de l'énigme.

Le _bon verre_, je le savais, ne pouvait pas signifier autre chose qu'une longue-vue; car nos marins emploient rarement le mot _glass_ dans un autre sens. Je compris tout de suite qu'il fallait se servir ici d'une longue-vue, en se plaçant à un point de vue défini et _n'admettant aucune variation_. Or, les phrases: _quarante et un degrés et treize minutes_, et _nord-est quart de nord_,--je n'hésitai pas un instant à le croire,--devaient donner la direction pour pointer la longue-vue. Fortement remué par toutes ces découvertes, je me précipitai chez moi, je me procurai une longue-vue, et je retournai au rocher.

Je me laissai glisser sur la corniche, et je m'aperçus qu'on ne pouvait s'y tenir assis que dans une certaine position. Ce fait confirma ma conjecture. Je pensai alors à me servir de la longue-vue. Naturellement, les _quarante et un degrés et treize minutes_ ne pouvaient avoir trait qu'à l'élévation au-dessus de l'horizon sensible, puisque la direction horizontale était clairement indiquée par les mots _nord-est quart de nord_.

[Figure 12]

J'établis cette direction au moyen d'une boussole de poche; puis, pointant, aussi juste que possible par approximation, ma longue-vue à un angle de quarante et un degrés d'élévation, je la fis mouvoir avec précaution de haut en bas et de bas en haut, jusqu'à ce que mon attention fût arrêtée par une espèce de trou circulaire ou de lucarne dans le feuillage d'un grand arbre qui dominait tous ses voisins dans l'étendue visible. Au centre de ce trou, j'aperçus un point blanc, mais je ne pus pas tout d'abord distinguer ce que c'était. Après avoir ajusté le foyer de ma longue-vue, je regardai de nouveau, et je m'assurai enfin que c'était un crâne humain.

Après cette découverte qui me combla de confiance, je considérai l'énigme comme résolue; car la phrase: _principale tige, septième branche, côté est_, ne pouvait avoir trait qu'à la position du crâne sur l'arbre, et celle-ci: _lâchez de l'œil gauche de la tête de mort_, n'admettait aussi qu'une interprétation, puisqu'il s'agissait de la recherche d'un trésor enfoui. Je compris qu'il fallait laisser tomber une balle de l'œil gauche du crâne, et qu'une ligne d'abeille, ou, en d'autres termes, une ligne droite, partant du point le plus rapproché du tronc, et s'étendant, _à travers la balle_, c'est-à-dire à travers le point où tomberait la balle, indiquerait l'endroit précis,--et sous cet endroit je jugeai qu'il était pour le moins possible qu'un dépôt précieux fût encore enfoui.

--Tout cela, dis-je, est excessivement clair, et tout à la fois ingénieux, simple et explicite. Et, quand vous eûtes quitté l'_Hôtel de l'Évêque_, que fîtes-vous?

--Mais, ayant soigneusement noté mon arbre, sa forme et sa position, je retournai chez moi. À peine eus-je quitté _la chaise du Diable_, que le trou circulaire disparut, et, de quelque côté que je me tournasse, il me fut désormais impossible de l'apercevoir. Ce qui me paraît le chef-d'œuvre de l'ingéniosité dans toute cette affaire, c'est ce fait (car j'ai répété l'expérience et me suis convaincu que c'est un fait), que l'ouverture circulaire en question n'est visible que d'un seul point, et cet unique point de vue, c'est l'étroite corniche sur le flanc du rocher.

Dans cette expédition à l'_Hôtel de l'Évêque_, j'avais été suivi par Jupiter, qui observait sans doute depuis quelques semaines mon air préoccupé, et mettait un soin particulier à ne pas me laisser seul. Mais, le jour suivant, je me levai de très grand matin, je réussis à lui échapper, et je courus dans les montagnes à la recherche de mon arbre. J'eus beaucoup de peine à le trouver. Quand je revins chez moi à la nuit, mon domestique se disposait à me donner la bastonnade. Quant au reste de l'aventure, vous êtes, je présume, aussi bien renseigné que moi.

--Je suppose, dis-je, que, lors de nos premières fouilles, vous aviez manqué l'endroit par suite de la bêtise de Jupiter, qui laissa tomber le scarabée par l'œil droit du crâne au lieu de le laisser filer par l'œil gauche.

--Précisément. Cette méprise faisait une différence de deux pouces et demi environ relativement _à la balle_, c'est-à-dire à la position de la cheville près de l'arbre; si le trésor avait été sous l'endroit marqué par _la balle_, cette erreur eût été sans importance, mais _la balle_ et le point le plus rapproché de l'arbre étaient deux points ne servant qu'à établir une ligne de direction; naturellement, l'erreur, fort minime au commencement, augmentait en proportion de la longueur de la ligne, et, quand nous fûmes arrivés à une distance de cinquante pieds, elle nous avait totalement dévoyés. Sans l'idée fixe dont j'étais possédé, qu'il y avait positivement là, quelque part, un trésor enfoui, nous aurions peut-être bien perdu toutes nos peines.

--Mais votre emphase, vos attitudes solennelles, en balançant le scarabée!--quelles bizarreries! Je vous croyais positivement fou. Et pourquoi avez-vous absolument voulu laisser tomber du crâne votre insecte, au lieu d'une balle?

--Ma foi! pour être franc, je vous avouerai que je me sentais quelque peu vexé par vos soupçons relativement à l'état de mon esprit, et je résolus de vous punir tranquillement, à ma manière, par un petit brin de mystification froide. Voilà pourquoi je balançais le scarabée, et voilà pourquoi je voulus le faire tomber du haut de l'arbre. Une observation que vous fîtes sur son poids singulier me suggéra cette dernière idée.

--Oui, je comprends; et maintenant il n'y a plus qu'un point qui m'embarrasse. Que dirons-nous des squelettes trouvés dans le trou?

--Ah! c'est une question à laquelle je ne saurais pas mieux répondre que vous. Je ne vois qu'une manière plausible de l'expliquer,--et mon hypothèse implique une atrocité telle, que cela est horrible à croire. Il est clair que Kidd,--si c'est bien Kidd qui a enfoui le trésor, ce dont je ne doute pas, pour mon compte,--il est clair que Kidd a dû se faire aider dans son travail. Mais, la besogne finie, il a pu juger convenable de faire disparaître tous ceux qui possédaient son secret. Deux bons coups de pioche ont peut-être suffi, pendant que ses aides étaient encore occupés dans la fosse; il en a peut-être fallu une douzaine.--Qui nous le dira?

[Note 1: La prononciation du mot _antennœ_ fait commettre une méprise au nègre, qui croit qu'il est question d'étain: _Dey aint no tin in him_. Calembour intraduisible. Le nègre parlera toujours dans une espèce de patois anglais, que le patois nègre français n'imiterait pas mieux que le bas normand ou le breton ne traduirait l'irlandais. En se rappelant les orthographes figuratives de Balzac, on se fera une idée de ce que ce moyen un peu physique peut ajouter de pittoresque et de comique, mais j'ai dû renoncer à m'en servir, faute d'équivalent.

C. B.]

[Note 2: Calembour. _I nose_ pour _I know_.--_Je le sens_ pour _Je le sais_.--C. B.]

[Figure 13]