Le scarabée d'or

Part 1

Chapter 13,751 wordsPublic domain

EDGAR POE

LE

SCARABÉE D'OR

Traduction de CHARLES BAUDELAIRE

ILLUSTRATIONS EN COULEURS ET EN NOIR

PAR

GEORGES ROCHEGROSSE

PARIS

LIBRAIRIE DES AMATEURS

A. FERROUD.--F. FERROUD, Successeur

_127, Boulevard Saint-Germain, 127_

1926

Le Frontispice de cet ouvrage a été gravé par Mme Rita Dreyfus. Les autres planches en couleurs par Georges Beltrand. Les planches en noir par R. Blot.

[Figure 01]

[Figure 02]

Oh! oh! qu'est-ce que cela? Ce garçon a une folie dans les jambes! Il a été mordu par la tarentule.

(_Tout de travers._)

Il y a quelques années, je me liai intimement avec un M. William Legrand. Il était d'une ancienne famille protestante, et jadis il avait été riche; mais une série de malheurs l'avait réduit à la misère. Pour éviter l'humiliation de ses désastres, il quitta la Nouvelle-Orléans, la ville de ses aïeux, et établit sa demeure dans l'île de Sullivan, près Charleston, dans la Caroline du Sud.

Cette île est des plus singulières. Elle n'est guère composée que de sable de mer et a environ trois milles de long. En largeur, elle n'a jamais plus d'un quart de mille. Elle est séparée du continent par une crique à peine visible, qui filtre à travers une masse de roseaux et de vase, rendez-vous habituel des poules d'eau. La végétation, comme on peut le supposer, est pauvre, ou, pour ainsi dire, naine. On n'y trouve pas d'arbres d'une certaine dimension. Vers l'extrémité occidentale, à l'endroit où s'élèvent le fort Moultrie et quelques misérables bâtisses de bois habitées pendant l'été par les gens qui fuient les poussières et les fièvres de Charleston, on rencontre, il est vrai, le palmier nain sétigère; mais toute l'île, à l'exception de ce point occidental et d'un espace triste et blanchâtre qui borde la mer, est couverte d'épaisses broussailles de myrte odoriférant, si estimé par les horticulteurs anglais. L'arbuste y monte souvent à une hauteur de quinze ou vingt pieds; il y forme un taillis presque impénétrable et charge l'atmosphère de ses parfums.

Au plus profond de ce taillis, non loin de l'extrémité orientale de l'île, c'est-à-dire de la plus éloignée, Legrand s'était bâti lui-même une petite hutte, qu'il occupait quand, pour la première fois et par hasard, je fis sa connaissance. Cette connaissance mûrit bien vite en amitié,--car il y avait, certes, dans le cher reclus de quoi exciter l'intérêt et l'estime. Je vis qu'il avait reçu une forte éducation, heureusement servie par des facultés spirituelles peu communes, mais qu'il était infecté de misanthropie et sujet à de malheureuses alternatives d'enthousiasme et de mélancolie. Bien qu'il eût chez lui beaucoup de livres, il s'en servait rarement. Ses principaux amusements consistaient à chasser et à pêcher, ou à flâner sur la plage et à travers les myrtes, en quête de coquillages et d'échantillons entomologiques;--sa collection aurait pu faire envie à un Swammerdam. Dans ces excursions, il était ordinairement accompagné par un vieux nègre nommé Jupiter, qui avait été affranchi avant les revers de la famille, mais qu'on n'avait pu décider, ni par menaces ni par promesses, à abandonner son jeune _massa Will_; il considérait comme son droit de le suivre partout. Il n'est pas improbable que les parents de Legrand, jugeant que celui-ci avait la tête un peu dérangée, se soient appliqués à confirmer Jupiter dans son obstination, dans le but de mettre une espèce de gardien et de surveillant auprès du fugitif.

Sous la latitude de l'île de Sullivan, les hivers sont rarement rigoureux, et c'est un événement quand, au déclin de l'année, le feu devient indispensable. Cependant, vers le milieu d'octobre 18.., il y eut une journée d'un froid remarquable. Juste avant le coucher du soleil, je me frayais un chemin à travers les taillis vers la hutte de mon ami, que je n'avais pas vu depuis quelques semaines; je demeurais alors à Charleston, à une distance de neuf milles de l'île, et les facilités pour aller et revenir étaient bien moins grandes qu'aujourd'hui. En arrivant à la hutte, je frappai selon mon habitude, et, ne recevant pas de réponse, je cherchai la clef où je savais qu'elle était cachée, j'ouvris la porte et j'entrai. Un beau feu flambait dans le foyer. C'était une surprise, et, à coup sûr, une des plus agréables. Je me débarrassai de mon paletot, je traînai un fauteuil auprès des bûches pétillantes, et j'attendis patiemment l'arrivée de mes hôtes.

Peu après la tombée de la nuit, ils arrivèrent et me firent un accueil tout à fait cordial. Jupiter, tout en riant d'une oreille à l'autre, se donnait du mouvement et préparait quelques poules d'eau pour le souper. Legrand était dans une de ses _crises_ d'enthousiasme;--car de quel autre nom appeler cela? Il avait trouvé un bivalve inconnu, formant un genre nouveau, et, mieux encore, il avait chassé et attrapé, avec l'assistance de Jupiter, un scarabée qu'il croyait tout à fait nouveau, et sur lequel il désirait avoir mon opinion le lendemain matin.

--Et pourquoi pas ce soir? demandai-je en me frottant les mains devant la flamme, et envoyant mentalement au diable toute la race des scarabées.

--Ah! si j'avais seulement su que vous étiez ici! dit Legrand; mais il y a si longtemps que je ne vous ai vu! Et comment pouvais-je deviner que vous me rendriez visite justement cette nuit? En revenant au logis, j'ai rencontré le lieutenant G..., du fort, et très étourdiment je lui ai prêté le scarabée; de sorte qu'il vous sera impossible de le voir avant demain matin. Restez ici cette nuit, et j'enverrai Jupiter le chercher au lever du soleil. C'est bien la plus ravissante chose de la création!

--Quoi? le lever du soleil?

--Eh non! que diable!--le scarabée. Il est d'une brillante couleur d'or,--gros à peu près comme une grosse noix,--avec deux taches d'un noir de jais à une extrémité du dos, et une troisième, un peu plus allongée, à l'autre. Les antennes sont...

--Il n'y a pas du tout d'étain sur lui[1], massa Will, je vous le parie, interrompit Jupiter; le scarabée est un scarabée d'or, d'or massif, d'un bout à l'autre, dedans et partout, excepté les ailes; je n'ai jamais vu de ma vie un scarabée à moitié aussi lourd.

--C'est bien, mettons que vous ayez raison, Jup, répliqua Legrand un peu plus vivement, à ce qu'il me sembla, que ne le comportait la situation, est-ce une raison pour laisser brûler les poules? La couleur de l'insecte,--et il se tourna vers moi,--suffirait en vérité à rendre plausible l'idée de Jupiter. Vous n'avez jamais vu un éclat métallique plus brillant que celui de ses élytres; mais vous ne pourrez en juger que demain matin. En attendant, j'essaierai de vous donner une idée de sa forme.

Tout en parlant, il s'assit à une petite table sur laquelle il y avait une plume et de l'encre, mais pas de papier. Il chercha dans un tiroir, mais n'en trouva pas.

--N'importe, dit-il à la fin, cela suffira.

Et il tira de la poche de son gilet quelque chose qui me fit l'effet d'un morceau de vieux vélin fort sale, et il fit dessus une espèce de croquis à la plume. Pendant ce temps, j'avais gardé ma place auprès du feu, car j'avais toujours très froid. Quand son dessin fut achevé, il me le passa, sans se lever. Comme je le recevais de sa main, un fort grognement se fit entendre, suivi d'un grattement à la porte. Jupiter ouvrit, et un énorme terre-neuve, appartenant à Legrand, se précipita dans la chambre, sauta sur mes épaules et m'accabla de caresses; car je m'étais fort occupé de lui dans mes visites précédentes. Quand il eut fini ses gambades, je regardai le papier, et, pour dire la vérité, je me trouvai passablement intrigué par le dessin de mon ami.

--Oui! dis-je après l'avoir contemplé quelques minutes, c'est là un étrange scarabée, je le confesse; il est nouveau pour moi; je n'ai jamais rien vu d'approchant, à moins que ce ne soit un crâne ou une tête de mort, à quoi il ressemble plus qu'aucune autre chose qu'il m'ait jamais été donné d'examiner.

[Figure 03]

--Une tête de mort! répéta Legrand. Ah! oui, il y a un peu de cela sur le papier, je comprends. Les deux taches noires supérieures font les yeux, et la plus longue qui est plus bas figure une bouche, n'est-ce pas? D'ailleurs, la forme générale est ovale...

--C'est peut-être cela, dis-je; mais je crains, Legrand, que vous ne soyez pas très artiste. J'attendrai que j'aie vu la bête elle-même, pour me faire une idée quelconque de sa physionomie.

--Fort bien! Je ne sais comment cela se fait, dit-il, un peu piqué, je dessine assez joliment, ou du moins je le devrais,--car j'ai eu de bons maîtres, et je me flatte de n'être pas tout à fait une brute.

--Mais alors, mon cher camarade, dis-je vous plaisantez; ceci est un crâne fort passable, je puis même dire que c'est un crâne parfait, d'après toutes les idées reçues relativement à cette partie de l'ostéologie, et votre scarabée serait le plus étrange de tous les scarabées du monde, s'il ressemblait à ceci. Nous pourrions établir là-dessus quelque petite superstition saisissante. Je présume que vous nommerez votre insecte _scarabœus caput hominis_, ou quelque chose d'approchant; il y a dans les livres d'histoire naturelle beaucoup d'appellations de ce genre.--Mais où sont les antennes dont vous parliez?

--Les antennes! dit Legrand, qui s'échauffait inexplicablement; vous devez voir les antennes; j'en suis sûr. Je les ai faites aussi distinctes qu'elles le sont dans l'original, et je présume que cela est bien suffisant.

--À la bonne heure, dis-je; mettons que vous les ayez faites; toujours est-il vrai que je ne les vois pas.

Et je lui tendis le papier, sans ajouter aucune remarque, ne voulant pas le pousser à bout; mais j'étais fort étonné de la tournure que l'affaire avait prise; sa mauvaise humeur m'intriguait,--et, quant au croquis de l'insecte, il n'y avait positivement pas d'antennes visibles, et l'ensemble ressemblait, à s'y méprendre, à l'image ordinaire d'une tête de mort.

Il reprit son papier d'un air maussade, et il était au moment de le froisser, sans doute pour le jeter dans le feu, quand, son regard étant tombé par hasard sur le dessin, toute son attention y parut enchaînée. En un instant, son visage devint d'un rouge intense, puis excessivement pâle. Pendant quelques minutes, sans bouger de sa place, il continua à examiner minutieusement le dessin. À la longue, il se leva, prit une chandelle sur la table, et alla s'asseoir sur un coffre, à l'autre extrémité de la chambre. Là, il recommença à examiner curieusement le papier, le tournant dans tous les sens. Néanmoins, il ne dit rien, et sa conduite me causait un étonnement extrême; mais je jugeai prudent de n'exaspérer par aucun commentaire sa mauvaise humeur croissante. Enfin, il tira de la poche de son habit un portefeuille, y serra soigneusement le papier, et déposa le tout dans un pupitre qu'il ferma à clef. Il revint dès lors à des allures plus calmes, mais son premier enthousiasme avait totalement disparu. Il avait l'air plutôt concentré que boudeur. À mesure que la soirée s'avançait, il s'absorbait de plus en plus dans sa rêverie, et aucune de mes saillies ne put l'en arracher. Primitivement, j'avais eu l'intention de passer la nuit dans la cabane, comme j'avais déjà fait plus d'une fois; mais, en voyant l'humeur de mon hôte, je jugeai plus convenable de prendre congé. Il ne fit aucun effort pour me retenir; mais, quand je partis, il me serra la main avec une cordialité encore plus vive que de coutume.

Un mois environ après cette aventure,--et durant cet intervalle je n'avais pas entendu parler de Legrand,--je reçus à Charleston une visite de son serviteur Jupiter. Je n'avais jamais vu le bon vieux nègre si complètement abattu, et je fus pris de la crainte qu'il ne fût arrivé à mon ami quelque sérieux malheur.

[Figure 04]

--Eh bien, Jup, dis-je, quoi de neuf? Comment va ton maître?

--Dame! pour dire la vérité, massa, il ne va pas aussi bien qu'il devrait.

--Pas bien! vraiment je suis navré d'apprendre cela. Mais de quoi se plaint-il?

--Ah! voilà la question!--il ne se plaint jamais de rien, mais il est tout de même bien malade.

--Bien malade, Jupiter!--Eh! que ne disais-tu cela tout de suite? Est-il au lit?

--Non, non, il n'est pas au lit! Il n'est bien nulle part;--voilà justement où le soulier me blesse;--j'ai l'esprit très inquiet au sujet du pauvre massa Will.

--Jupiter, je voudrais bien comprendre quelque chose à tout ce que tu me racontes là. Tu dis que ton maître est malade. Ne t'a-t-il pas dit de quoi il souffre?

--Oh! massa, c'est bien inutile de se creuser la tête.--Massa Will dit qu'il n'a absolument rien;--mais, alors, pourquoi donc s'en va-t-il, deçà et delà, tout pensif, les regards sur son chemin, la tête basse, les épaules voûtées, et pâle comme une oie? Et pourquoi donc fait-il toujours et toujours des chiffres?

--Il fait quoi, Jupiter?

--Il fait des chiffres avec des signes sur une ardoise,--les signes les plus bizarres que j'aie jamais vus. Je commence à avoir peur, tout de même. Il faut que j'aie toujours un œil braqué sur lui, rien que sur lui. L'autre jour, il m'a échappé avant le lever du soleil, et il a décampé pour toute la sainte journée. J'avais coupé un bon bâton exprès pour lui administrer une correction de tous les diables quand il reviendrait;--mais je suis si bête, que je n'en ai pas eu le courage;--il a l'air si malheureux!

--Ah! vraiment!--Eh bien, après tout, je crois que tu as mieux fait d'être indulgent pour le pauvre garçon.--Il ne faut pas lui donner le fouet, Jupiter;--il n'est peut-être pas en état de le supporter. Mais ne peux-tu pas te faire une idée de ce qui a occasionné cette maladie, ou plutôt ce changement de conduite? Lui est-il arrivé quelque chose de fâcheux depuis que je vous ai vus?

--Non, massa, il n'est rien arrivé de fâcheux _depuis_ lors,--mais _avant_ cela,--oui,--j'en ai peur,--c'était le jour même que vous étiez là-bas.

--Comment? que veux-tu dire?

--Eh! massa, je veux parler du scarabée, voilà tout.

--Du quoi?

--Du scarabée...--Je suis sûr que massa Will a été mordu quelque part à la tête par ce scarabée d'or.

--Et quelle raison as-tu, Jupiter, pour faire une pareille supposition?

--Il a bien assez de pinces pour cela, massa, et une bouche aussi. Je n'ai jamais vu un scarabée aussi endiablé;--il attrape et il mord tout ce qui l'approche. Massa Will l'avait d'abord attrapé, mais il l'a bien vite lâché, je vous assure;--c'est alors, sans doute, qu'il a été mordu. La mine de ce scarabée et sa bouche ne me plaisaient guère, certes;--aussi je ne voulus pas le prendre avec mes doigts; mais je pris un morceau de papier, et j'empoignai le scarabée dans le papier; je l'enveloppai donc dans le papier, avec un petit morceau de papier dans la bouche;--voilà comment je m'y pris.

--Et tu penses donc que ton maître a été réellement mordu par le scarabée, et que cette morsure l'a rendu malade?

--Je ne pense rien du tout,--je le sais[2]. Pourquoi donc rêve-t-il toujours d'or, si ce n'est parce qu'il a été mordu par le scarabée d'or? J'en ai déjà entendu parler, de ces scarabées d'or.

[Figure 05]

[Figure 06]

--Mais comment sais-tu qu'il rêve d'or?

--Comment je le sais? parce qu'il en parle, même en dormant;--voilà comment je le sais.

--Au fait, Jupiter, tu as peut-être raison; mais à quelle bienheureuse circonstance dois-je l'honneur de ta visite aujourd'hui?

--Que voulez-vous dire, massa?

--M'apportes-tu un message de M. Legrand?

--Non, massa, je vous apporte une lettre que voici.

Et Jupiter me tendit un papier où je lus:

«Mon cher,

«Pourquoi donc ne vous ai-je pas vu depuis si longtemps? J'espère que vous n'avez pas été assez enfant pour vous formaliser d'une petite brusquerie de ma part; mais non,--cela est par trop improbable.

«Depuis que je vous ai vu, j'ai eu un grand sujet d'inquiétude. J'ai quelque chose à vous dire, mais à peine sais-je comment vous le dire. Sais-je même si je vous le dirai?

«Je n'ai pas été tout à fait bien depuis quelques jours, et le pauvre vieux Jupiter m'ennuie insupportablement par toutes ses bonnes intentions et attentions. Le croiriez-vous? Il avait, l'autre jour, préparé un gros bâton à l'effet de me châtier, pour lui avoir échappé et avoir passé la journée, seul, au milieu des collines, sur le continent. Je crois vraiment que ma mauvaise mine m'a seule sauvé de la bastonnade.

«Je n'ai rien ajouté à ma collection depuis que nous nous sommes vus.

«Revenez avec Jupiter si vous le pouvez sans trop d'inconvénients. _Venez, venez_. Je désire vous voir ce soir pour affaire grave. Je vous assure que c'est de _la plus haute importance_.

« Votre tout dévoué,

«WILLIAM LEGRAND.»

Il y avait dans le ton de cette lettre quelque chose qui me causa une forte inquiétude. Ce style différait absolument du style habituel de Legrand. À quoi diable rêvait-il? Quelle nouvelle lubie avait pris possession de sa trop excitable cervelle? Quelle affaire de _si haute importance_ pouvait-il avoir à accomplir? Le rapport de Jupiter ne présageait rien de bon;--je tremblais que la pression continue de l'infortune n'eût, à la longue, singulièrement dérangé la raison de mon ami. Sans hésiter un instant, je me préparai donc à accompagner le nègre.

En arrivant au quai, je remarquai une faux et trois bêches, toutes également neuves, qui gisaient au fond du bateau dans lequel nous allions nous embarquer.

--Qu'est-ce que tout cela signifie, Jupiter? demandai-je.

--Ça, c'est une faux, massa, et des bêches.

--Je le vois bien; mais qu'est-ce que tout cela fait ici?

--Massa Will m'a dit d'acheter pour lui cette faux et ces bêches à la ville, et je les ai payées bien cher; cela nous coûte un argent de tous les diables.

--Mais, au nom de tout ce qu'il y a de mystérieux, qu'est-ce que ton massa Will a à faire de faux et de bêches?

--Vous m'en demandez plus que je ne sais; lui-même, massa, n'en sait pas davantage; le diable m'emporte si je n'en suis pas convaincu. Mais tout cela vient du scarabée.

Voyant que je ne pouvais tirer aucun éclaircissement de Jupiter dont tout l'entendement paraissait absorbé par le scarabée, je descendis dans le bateau et je déployai la voile. Une belle et forte brise nous poussa bien vite dans la petite anse au nord du fort Moultrie, et, après une promenade de deux milles environ, nous arrivâmes à la hutte. Il était à peu près trois heures de l'après-midi. Legrand nous attendait avec une vive impatience. Il me serra la main avec un empressement nerveux qui m'alarma et renforça mes soupçons naissants. Son visage était d'une pâleur spectrale, et ses yeux, naturellement fort enfoncés, brillaient d'un éclat surnaturel. Après quelques questions relatives à sa santé, je lui demandai, ne trouvant rien de mieux à dire, si le lieutenant G... lui avait enfin rendu son scarabée.

--Oh! oui, répliqua-t-il en rougissant beaucoup;--je le lui ai repris le lendemain matin. Pour rien au monde je ne me séparerais de ce scarabée. Savez-vous bien que Jupiter a tout à fait raison à son égard?

--En quoi? demandai-je avec un triste pressentiment dans le cœur.

--En supposant que c'est un scarabée d'or véritable.

Il dit cela avec un sérieux profond, qui me fit indiciblement mal.

--Ce scarabée est destiné à faire ma fortune, continua-t-il avec un sourire de triomphe, à me réintégrer dans mes possessions de famille. Est-il donc étonnant que je le tienne en si haut prix? Puisque la Fortune a jugé bon de me l'octroyer, je n'ai qu'à en user convenablement, et j'arriverai jusqu'à l'or dont il est l'indice.--Jupiter, apporte-le-moi.

--Quoi? le scarabée, massa? J'aime mieux n'avoir rien à démêler avec le scarabée;--vous saurez bien le prendre vous-même.

Là-dessus, Legrand se leva avec un air grave et imposant, et alla me chercher l'insecte sous un globe de verre où il était déposé. C'était un superbe scarabée, inconnu à cette époque aux naturalistes, et qui devait avoir un grand prix au point de vue scientifique. Il portait à l'une des extrémités du dos deux taches noires et rondes, et à l'autre une tache de forme allongée. Les élytres étaient excessivement dures et luisantes et avaient positivement l'aspect de l'or bruni. L'insecte était remarquablement lourd, et, tout bien considéré, je ne pouvais pas trop blâmer Jupiter de son opinion; mais que Legrand s'entendît avec lui sur ce sujet, voilà ce qu'il m'était impossible de comprendre, et, quand il se serait agi de ma vie, je n'aurais pas trouvé le mot de l'énigme.

--Je vous ai envoyé chercher, dit-il d'un ton magnifique, quand j'eus achevé d'examiner l'insecte, je vous ai envoyé chercher pour vous demander conseil et assistance dans l'accomplissement des vues de la Destinée et du scarabée...

--Mon cher Legrand, m'écriai-je en l'interrompant, vous n'êtes certainement pas bien, et vous feriez beaucoup mieux de prendre quelques précautions. Vous allez vous mettre au lit, et je resterai auprès de vous quelques jours, jusqu'à ce que vous soyez rétabli. Vous avez la fièvre, et...

--Tâtez mon pouls, dit-il.

Je le tâtai, et, pour dire la vérité, je ne trouvai pas le plus léger symptôme de fièvre.

--Mais vous pourriez bien être malade sans avoir la fièvre. Permettez-moi, pour cette fois seulement, de faire le médecin avec vous. Avant toute chose, allez vous mettre au lit. Ensuite...

--Vous vous trompez, interrompit-il; je suis aussi bien que je puis espérer de l'être dans l'état d'excitation que j'endure. Si réellement vous voulez me voir tout à fait bien, vous soulagerez cette excitation.

--Et que faut-il faire pour cela?

--C'est très facile. Jupiter et moi, nous partons pour une expédition dans les collines, sur le continent, et nous avons besoin de l'aide d'une personne en qui nous puissions absolument nous fier. Vous êtes cette personne unique. Que notre entreprise échoue ou réussisse, l'excitation que vous voyez en moi maintenant sera également apaisée.

--J'ai le vif désir de vous servir en toute chose, répliquai-je; mais prétendez-vous dire que cet infernal scarabée ait quelque rapport avec votre expédition dans les collines?

--Oui, certes.

--Alors, Legrand, il m'est impossible de coopérer à une entreprise aussi parfaitement absurde.

--J'en suis fâché,--très fâché,--car il nous faudra tenter l'affaire à nous seuls.

--À vous seuls! Ah! le malheureux est fou, à coup sûr!--Mais, voyons, combien de temps durera votre absence?

--Probablement toute la nuit. Nous allons partir immédiatement, et, dans tous les cas, nous serons de retour au lever du soleil.

--Et vous me promettez, sur votre honneur, que ce caprice passé, et l'affaire du scarabée--bon Dieu!--vidée à votre satisfaction, vous rentrerez au logis, et que vous y suivrez exactement mes prescriptions, comme celles de votre médecin?

--Oui, je vous le promets; et maintenant partons, car nous n'avons pas de temps à perdre.