Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc

Chapter 9

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Mais Suzanne lui avait échappé et, maintenant, il se trouvait pris dans le piège qu'il avait dressé à une autre. Pour pouvoir endosser le personnage du comte de Méralec, il avait cru utile de faire jouer sa propre personnalité à Fil-à-Beurre qui, actuellement, était pour Labor le vrai et seul Meuzelin.

--Comment sortir du pétrin où je me suis fourré? se demandait-il pendant que le général dépliait le papier dont il voulait donner lecture.

Son ordre tout ouvert à la main, Labor, avant de le lire, reprit en guise de préambule:

--Hier, l'ordre de vous tenir prisonnier m'a été remis par l'agent Meuzelin... un grand sec que vous avez pu voir... mais c'était un ordre d'urgence dont il m'était annoncé confirmation par le courrier qui devait m'être directement adressé.

Meuzelin savait de source que, mot pour mot, le second ordre était la répétition du premier, attendu qu'il avait été au ministère copié sous ses yeux. Aussi, bien certain d'une réponse affirmative, il demanda:

--Et ce second ordre vous a confirmé le premier? À sa grande surprise, le général secoua la tête en répondant:

--Pas tout à fait.

--Vraiment! fit le policier qui maîtrisa son étonnement.

--Non pas, reprit le général, que le changement porte sur ce qui vous regarde, car il répète la recommandation de vous tenir prisonnier... à une modification près.

--Ah! il y a une modification! fit Meuzelin dont la surprise croissait.

--Oui, appuya Labor. Le premier ordre m'enjoignait de vous laisser libre d'aller dans le château, tandis que le second m'ordonne de vous tenir sous clef.

--Dans un cachot? s'écria Meuzelin en tressautant.

--Ni plus ni moins, affirma Labor.

Le policier n'en revenait pas. Comment se pouvait-il que le nouvel ordre contînt cette recommandation?

--Est-ce que, par hasard, mon imbécile a reçu un faux ordre? se demanda-t-il.

Labor avait continué d'un ton aimable:

--Mais, comme on dit, il est avec le ciel des accommodements. On se doit des égards entre galants hommes... Le ministre, j'en suis certain, ne m'en voudra pas d'avoir quelque peu enfreint ses recommandations.

Sur ce, il fit une pause et reprit d'un ton grave:

--Le cachot est inutile, du moment, monsieur le comte de Méralec, que vous m'aurez donné votre parole de gentilhomme de ne pas sortir de l'enceinte du château de la Brivière.

Meuzelin n'était pas plus gentilhomme que ses bottes. Mais il lui fallait, avant tout, éviter d'être mis sous clef. Il se redressa aussi majestueux que possible, avança la main et articula ce serment qui, en somme, ne l'engageait guère:

--Aussi vrai que je suis comte de Méralec, je vous en donne ma parole.

Sa prison ainsi esquivée, Meuzelin n'en restait pas moins sous le coup de la surprise qui le tenait à propos du changement introduit. Il y avait là-dessous un coup de Jarnac dont il voulait avoir le mot et qu'il ne pouvait obtenir qu'en lisant l'ordre. Il croyait voir encore l'employé du ministère écrivant sous ses yeux et sa mémoire avait gardé le souvenir de la grosse écriture du bureaucrate. Ce fut pour parvenir à ce que le général lui montrât la lettre qu'il reprit en souriant:

--Savez-vous, général, que dans votre confiance, j'aurais été fort marri de ce cachot que me réservait ce que vous avez appelé une modification de vos premières instructions. Vous aviez grandement raison, quand vous m'annonciez que le second ordre ne confirmait «pas tout à fait» le premier... Tudieu! il s'en faut de beaucoup.

Labor hocha la tête à nouveau, et répliqua:

--Mais, très cher comte, mon «pas tout à fait» ne s'appliquait nullement à ce qui vous concerne. Il avait rapport à une autre personne...

--Une autre personne, répéta Meuzelin à tout hasard.

--Oui, fit Labor en traînant ses mots, un individu sur lequel le ministre me paraissait s'abuser étrangement et que, dans mon premier rapport, j'aurais déshabillé de la belle manière si ce second ordre ne m'avait prouvé que le ministre est enfin revenu de son engouement.

Et le général haussa les épaules, en lâchant:

--C'est étonnant, comme il se crée de fausses réputations! Une fois de plus, j'en ai eu la preuve à propos de Meuzelin.

--L'agent de police? fit Meuzelin sincèrement ahuri en entendant son nom.

--Lui-même, appuya Labor.

--On vante pourtant très fort son habileté, son audace, ses ruses...

Le général eut un sourire dédaigneux:

--On vante, ricana-t-il; mais reste à savoir si on a raison de vanter. Moi, qui suis observateur, cinq minutes m'ont suffi pour percer à jour cette fausse célébrité.

--Alors, selon vous, il est...

--Un parfait imbécile.

--En vérité?

--Aussi incapable qu'il est maigre!

--Diable! ce n'est pas peu dire!

--Un sot, un baudet, un dindon, un balourd, une vraie mâchoire!... Croyez-en ce que je vous dis.

--Mais je vous crois, général. Vous êtes si fin, si sagace, si finaud, répliqua Meuzelin, répondant par un compliment à chaque épithète injurieuse que lui appliquait le général sans s'en douter.

Après avoir avalé doux comme miel tous ces éloges, Labor, avec une moue de suffisance, continua:

--Aussi me proposais-je d'ouvrir les yeux du ministre sur ce type de nullité quand, de lui-même, il a fini par voir clair.

N'était qu'il y avait, là-dessous, motif pour lui d'une inquiétude sourde, Meuzelin se serait fort amusé de l'épaisse bêtise du soudard posant au dénicheur de merles.

--Et vous dites que le ministre a fini par voir clair sur le compte de son Meuzelin? reprit-il.

--Et, aussi, par lui rendre la seule justice qui lui était due, débita Labor railleusement.

--Quelle justice lui a-t-il donc rendue?

--Il l'a bel et bien destitué.

--Pas possible! s'écria le policier stupéfait.

--Si possible, qu'il a aussitôt paré au danger qui devait résulter pour moi du conseil qu'il m'avait primitivement donné de m'en rapporter aux avis de cet inepte garçon.

--En quoi faisant a-t-il paré à ce danger?

--En lui nommant un successeur.

--Pas possible! répéta Meuzelin.

Mais, en pensant que c'était une sorte de démenti qu'il donnait aux affirmations du général, il reprit vivement:

--Mon «pas possible» ne comprend nullement à ce que vous me faites l'honneur de me dire. Il est l'expression de ma surprise en apprenant que ce Meuzelin a abusé tant de gens... moi tout le premier... sur sa prétendue capacité.

Puis en sonnant, il continua:

--Mon «pas possible» regarde, surtout, le ministre. N'en est-il pas des hauts fonctionnaires comme des maris trompés qui, toujours, sont les derniers à savoir la vérité. Aussi m'étonne-je que le ministère ait destitué celui qu'il prenait pour un phénix et que vous appelez si justement une vraie machine... Cette destitution me surpasse.

Labor tendit l'ordre en disant:

--Voyez plutôt, mon cher comte.

Un seul coup d'oeil suffit à Meuzelin pour constater que l'ordre n'était pas de l'écriture qui avait été tracée sous ses yeux par l'employé du ministère.

--Mon idiot s'est encore fait enfoncer. L'ordre est archifaux, se dit-il sans que son visage trahît sa pensée.

Tout en lui mettant, d'une main, l'ordre sous les yeux, le général, de l'autre, promena un doigt au bas du papier en disant:

--Non seulement, vous le voyez, le Meuzelin est dégommé, mais le ministre me désigne, pour remplacer l'incapable, la personne à qui je puis, pour tous les renseignements, me confier en toute assurance... Tenez, ici.

L'oeil de Meuzelin se porta curieusement au bout du doigt du général pour y trouver le nom de son successeur.

--Croutot! lut-il sans broncher.

Et pendant que Labor remettait l'ordre dans sa poche, le policier se demanda:

--Quelle satanée manigance ont-ils encore inventée pour berner cet oison à plumet? Après la fausse comtesse de Méralec, voici le Croutot qui arrive. Décidément, Coupe-et-Tranche est un gars d'imagination... Attendons qu'il montre ses nouvelles cartes.

Avec tout autre, qui n'aurait pas eu la vanité stupidement épaisse du général, Meuzelin aurait carrément tout avoué, c'est-à-dire que s'il avait confié son personnage à jouer à un autre, c'était pour pouvoir, sous le faux nom de Méralec, arriver à déjouer les plans de Suzanne, cette espionne placée par Cardeuc près de Labor, pour lui arracher tous les secrets de ses manoeuvres militaires. Mais aller confesser cela au soudard tant infatué de son mérite et de ses capacités qu'il se posait en homme hors ligne, c'était jouer un jeu vraiment trop dangereux. Venir apprendre à ce dindon faisant la roue qu'il avait été la dupe d'une courtisane et que c'était par sa propre faute que les quatre cent mille francs de l'État avaient été volés, il ne pouvait qu'en cuire à qui aurait révélé à Labor cette vérité.

Il ne fait pas bon plaisanter avec les sots vaniteux, et le général en était un de première volée. À connaître qu'il avait été un jouet ridicule, son énorme amour-propre froissé menacerait de le transformer en une brute féroce qui rendrait les autres responsables de sa propre bêtise. Or, au fond de cette province, le général commandait en maître et Paris, où Meuzelin comptait ses protecteurs, était bien loin.

Voilà pourquoi Meuzelin, au lieu d'avouer, garda le silence.

Mais, à ne pas parler, c'était laisser Labor se risquer en de nouvelles fautes qui coûteraient la vie à bon nombre de pauvres soldats qu'il allait faire tomber dans quelque nouveau piège que lui tendait Coupe-et-Tranche.

Devant l'impossibilité de prévenir franchement Labor, le policier tenta de prendre un biais pour lui crier gare. À n'en pas douter, le courrier qui apportait le second ordre avait été pris et tué par les bandits qui, changeant la teneur de l'ordre, l'avaient fait remettre au général par un des leurs, jouant le rôle du courrier.

En conséquence, Meuzelin se mit à secouer la tête d'une façon pleine de défiance.

--Hum! hum! fit-il.

--Qu'avez-vous, mon cher comte? demanda le général, qui achevait de remettre l'ordre en sa poche.

--À votre place, général, je me méfierais.

--À propos de quoi? fit le soldat en ouvrant des yeux étonnés.

--Les campagnes sont si peu sûres qu'il doit être bien rare qu'un courrier parvienne à destination.

--Celui de ce matin est pourtant arrivé.

--Oui, mais êtes-vous bien certain que ce soit le véritable courrier du ministère? L'avez-vous retenu cet homme, pour qu'il emporte à Paris votre premier rapport?

--Non, car il avait un autre message du ministre à porter à Nantes. Mais, à son retour, il repassera ici pour prendre ce rapport?

--Hum! hum! répéta Meuzelin en branlant la tête de plus belle.

Et après un petit temps, il lâcha avec une hésitation jouée:

--Si c'était un faux courrier?

Le général eut un sourire de pitié indulgente pour celui qui osait avancer que lui, Labor, était un homme à se laisser abuser par un faux courrier.

--Faux courrier, selon vous, supposerait faux message? avança-t-il d'un ton moqueur.

--Vous en tirez vous-même la conséquence.

Le général regarda le policier avec la satisfaction maligne d'un homme qui va mettre son contradicteur au pied du mur:

--Alors, lâcha-t-il, pour être toujours logique dans vos conséquences, Meuzelin serait donc un faux Meuzelin?

Une seconde, le policier eut le soupçon que Labor s'était aperçu de la substitution. Mais la face du général lui prouva qu'il chassait un autre lièvre. Sur cette certitude, il répondit:

--Pourquoi me dites-vous cela?

--Parce que, hier, Meuzelin, m'a remis un ordre que me confirme le second message. Or, si le porteur de ce matin est un faux courrier qui m'a remis un faux message, il s'ensuit, comme il confirme l'ordre d'hier que c'était un faux ordre présenté par un faux Meuzelin.

Et, satisfait au possible de sa déduction, le soldat éclata de son gros rire, en s'écriant:

--Il n'y a pas à sortir de là!

Meuzelin eut l'air de se rendre.

--Oh! alors, fit-il, si les deux ordres se confirment de point en point.

--Non, non, permettez! Je n'ai pas dit de point en point... puisqu'il y a la modification qui vous regarde, c'est-à-dire la prison remplaçant la liberté relative dans le château, et qu'à la fin il est question de la mise à pied de Meuzelin... Mais j'ai voulu dire que le second message complète si bien, en le répétant à peu près, celui d'hier, que tout homme de bon sens qui accepte le premier doit accepter le second... Et je ne crois nullement me flatter en disant que je suis un homme de bon sens; j'ajouterai même du plus rare bon sens.

Après cet éloge qu'il s'octroyait, Labor, en se rengorgeant, quitta son siège.

--Oui, continua-t-il, je tiens le second ordre pour si authentique que, devant vous, je vais me donner le plaisir d'annoncer au Meuzelin sa destitution.

--Le pauvre garçon! fit le policier en ayant l'air de s'apitoyer.

--Ta! ta! gouailla le général, ne plaignez donc pas ce maroufle incapable.

Le policier se reprit à hocher la tête en disant:

--Moi, si j'étais à votre place, général...

--Que feriez-vous?

--C'est que je ne prétends pas vous donner un conseil, croyez-le.

--Dites toujours.

--Si nul que soit le Meuzelin, il ne doit pas être sans certains renseignements dont un homme adroit et fin comme vous l'êtes, saurait profiter. Si vous lui annoncez qu'il n'a plus que faire ici, tout naturellement il va partir... À votre place, je tiendrais à le garder sous la main.

--C'est une idée! approuva Labor.

--Alors, poursuivit Meuzelin, ménagez-le. Au lieu de le casser net aux gages, changez-le de service. Inventez-lui un emploi qui l'empêche de s'éloigner.

Le général pointa le bout de son nez en l'air en homme qui cherche.

--Un emploi... Oui, mais quel emploi?

--Dame! trouvez-le.

Mais Labor était loin d'être un trouveur. Pour cacher son peu d'ingéniosité, il articula d'un ton méprisant:

--De quel emploi, si minime qu'il soit, ce bélître-là peut-il bien être capable?

--Un rien, une inutilité, mais qui soit un prétexte pour qu'il ne détale pas à Paris.

Labor aurait cherché bien longtemps, si, tout à coup, Meuzelin ne s'était écrié:

--Tiens, j'y pense!

Le général le regarda de ses gros yeux qui l'interrogeaient sur son exclamation.

--Au lieu de m'enfermer dans un cachot, comme il vous a été enjoint, vous avez bien voulu vous contenter de ma parole de ne pas quitter le château.

--Oui. Eh bien?

--Eh bien, feignez de n'avoir pas confiance en ma parole et chargez Meuzelin de me surveiller adroitement.

--Mais ce n'est pas flatteur pour vous, mon cher monsieur de Méralec.

--Puisque c'est pour vous être agréable.

--Vous allez avoir toujours ce croquant sur vos talons, songez-y bien?

--Qu'importe! Pendant qu'il m'épiera, il ne pensera pas à son remplaçant Croutot que le ministre Fouché vous recommande d'employer.

--Oh! me recommande! lâcha dédaigneusement Labor, reste à savoir si je tiendrai compte de la recommandation. De moi-même et sans aide, je prétends débarrasser le pays des bandes qui le ravagent. Avant quinze jours, ce sera fini.

Le général, en suite de cette promesse, articula avec une superbe dédaigneuse:

--Je tiens à prouver au ministre et à ses séides, que j'ai su me passer des deux phénomènes sans lesquels on affirmait que je ne saurais venir à bout du brigandage.

--Deux phénomènes? lesquels?

--D'abord l'idiot Meuzelin.

--Bon!... et l'autre?

--L'autre, c'est l'introuvable Vasseur, un lieutenant de gendarmerie... Quelque nullité sans doute dans le genre du Meuzelin.

Et le général, avant de se retirer, tendit la main au policier en continuant gaiement:

--Puisque, malgré votre parole, mon cher monsieur de Méralec, vous m'autorisez à vous mettre Meuzelin aux trousses, je vais en donner la consigne à ce drôle.

--Vous le trouverez, je crois, dans le vestibule, guettant votre sortie, dit le policier accompagnant jusqu'à la porte le général qui partait en disant:

--En attendant que je puisse lui présenter mes respects, veuillez me rappeler au souvenir de madame la comtesse.

Cinq minutes après le départ du général, Fil-à-Beurre, suivi de Vasseur, faisait sa rentrée dans le boudoir.

--Savez-vous, Meuzelin, ce que le plumet vient de me recommander? demanda-t-il avec un fou rire qui secouait sa maigre carcasse.

--Oui, c'est sur mon conseil, dit le policier qui, devenant sérieux, continua en regardant ses deux amis: Ça se corse pour nous! Nous n'avons jamais été si près d'être sciés entre deux planches... Écoutez ce qui nous arrive.

Pour l'amoureux lieutenant, le plus pressé était de retrouver Gervaise. Il montra la porte secrète en disant:

--Occupons-nous d'abord du Beau-François.

--C'est vrai, fit Meuzelin, j'avais oublié le gredin qui nous attend, tout ficelé, dans la cachette.

Et tous trois marchèrent vers l'issue dérobée.

VIII

À cette heure même de la nuit où Vasseur était en train de raconter à Meuzelin l'histoire tragique des amours de Suzanne et du malheureux vicomte de Biéleuze, on doit se souvenir que, détaché de son arbre par Suzanne sortant du souterrain, le Marcassin, après avoir étranglé les trois compagnons du Beau-François qui dormaient au lieu de le surveiller, avait regagné sa métairie avec la fausse comtesse de Méralec.

Sombre et tout rêveur, le chef des Chauffeurs avait écouté Suzanne lui racontant par le menu la scène qui s'était passée entre elle et Meuzelin, mais, comme précédemment, elle n'avait soufflé mot de Gervaise.

--Prends garde, Coupe-et-Tranche, disait-elle, Meuzelin est un ennemi redoutable qui sait tout. Il a découvert l'assassinat de la comtesse dont j'avais pris la place. Il sait que c'est toi qui te caches sous le sobriquet de Coupe-et-Tranche... Prends garde, te dis-je!... À présent que je ne vais plus être là pour enjôler le général, cette lourde baderne va bien vite ne plus entendre que par le policier, qui se dépouillera de son personnage de comte de Méralec pour reprendre son nom de Meuzelin qu'il avait prêté à un autre.

--Il faut faire disparaître le mouchard, gronda Cardeuc en serrant ses énormes poings.

--Oui, mais comment? dit Suzanne.

À ce moment, le silence de la nuit fut troublé par le bruit, très lointain, d'un cri de chat-huant qui fit tendre l'oreille à Cardeuc.

--Il y a du nouveau en plaine, annonça-t-il en se levant pour gagner la porte.

Deux fois le cri se renouvela, mais toujours plus fort, car il était répété par des vedettes espacées entre la métairie et la Loire.

Un bandit apparut au seuil de la chambre qui attendit qu'on l'interrogeât.

--Qu'est-ce donc, Sans-Pouce? demanda le chef.

--Depuis sa sortie d'Ingrande, les nôtres signalent l'approche d'un homme.

--Un soldat?

--Non, une sorte de paysan.

--Piéton ou cavalier?

--Il est à cheval... et c'est sa bête qui a donné l'éveil, car c'est un animal de prix. Il doit venir de loin, vu qu'il est épuisé... ce qui a permis à Fend-l'Air de devancer le cavalier et sa monture. Il est là, dans la cour. Voulez-vous le voir?

--Appelle-le.

Un coup de sifflet de Sans-Pouce fit venir un tout jeune gars d'une quinzaine d'années, à la figure hardie et rusée.

--Tu as bien vu ce cavalier? demanda Coupe-et-Tranche.

--J'étais à la porte d'Ingrande quand il en est sorti, accompagné d'un officier, qui est rentré en ville après lui avoir indiqué sa route... Alors j'ai pris l'avance sur l'homme que j'ai laissé appelant le passeur du bac. Moi, j'ai traversé la Loire dans la barque du Grand-Boiteux.

--Quel est ce cavalier? demanda Cardeuc.

--J'ai comme une idée qu'il a affaire au général Labor qu'il comptait trouver à Ingrande. Alors on l'a mis sur la route du château de Brivière, où il va le rejoindre. Ce doit être un courrier, car son cheval n'en peut plus, dit Fend-l'Air.

Cardeuc se tourna vers Sans-Pouce.

--Prends quatre hommes et allez me cueillir ce cavalier à sa descente du bac. Vous l'amènerez ici, commanda-t-il.

Sans-Pouce partit avec Fend-l'Air.

--Vas-tu le faire tuer? demanda Suzanne au métayer quand ils furent seuls.

--Ça dépendra de lui, dit en souriant le chef. Cinq minutes après, la porte se rouvrait pour donner passage à un homme, les bras liés, qu'amenaient les bandits.

Le prisonnier, dans la lutte, avait perdu son chapeau, ce qui permettait de mieux juger de sa figure, un peu pâle mais empreinte d'une remarquable énergie.

--Où allais-tu? demanda Cardeuc après avoir dévisagé en silence l'arrivant.

--Si ça doit dépendre de lui, cet homme-là est mort, pensa Suzanne après avoir vu la froide résolution du prisonnier.

--Où allais-tu? répéta Cardeuc.

--Droit devant moi, dit l'homme.

--Pour t'arrêter où?

--Où il m'aurait plu de ne pas continuer ma route.

--Oh! oh! ricana cruellement le métayer, il paraît, garçon, que tu aimes à rire. Tu es bien tombé avec nous qui inventons des amusements à faire rire aux larmes.

Puis, brusquement:

--Tu es courrier et tu allais rejoindre le général Labor.

--Labor? connais pas, fit le captif.

--Tu lui portes un message, insista Cardeuc.

--Je ne sais ce que tu veux dire.

--Fouillez-le, ordonna le chef à ses compagnons.

Toutes les poches furent visitées sans qu'on découvrît la plus petite lettre. Alors le prisonnier fut entièrement dépouillé de ses vêtements qu'on déchira en pièces pour chercher si une doublure ne recelait pas quelque écrit.

Aucun papier ne fut trouvé.

Coupe-et-Tranche eut une idée.

--Qu'on visite la selle du cheval, dit-il.

--C'est ce que le Notaire est en train de faire, annonça Sans-Pouce.

Il finissait quand entra un vieillard grassouillet, à la mine souriante et rose. C'était lui qui répondait à l'étrange sobriquet du Notaire. En somme, ce surnom lui convenait mieux qu'à personne, car cet homme était un ancien notaire, évadé du bagne de Toulon où l'avait envoyé, pour vingt années, le crime d'avoir altéré des actes déposés entre ses mains.

--Je n'ai pas laissé une poignée de crin sans la visiter. Il n'y a pas le plus petit papier dans la selle, annonça le notaire.

Un mince sourire apparut sur les lèvres du prisonnier à cette déconvenue des bandits.

--À défaut d'un écrit, tu étais chargé d'un message de vive voix, dit le Marcassin.

--Décidément, tu y tiens, gros entêté! gouailla l'homme en éclatant de rire au nez de Cardeuc.

--Veux-tu avouer? demanda le métayer dont une rage sourde envahissait déjà le cerveau.

--Avouer quoi?

--Me dire le message de vive voix dont tu es chargé pour le général Labor.

Le prisonnier haussa les épaules.

--Ah! tu m'embêtes, avec ton idée fixe!

--Songe qu'il est des moyens de te délier la langue! gronda Coupe-et-Tranche, dont l'oeil brillait de férocité!

--Heu! heu! J'en doute! fit l'homme en se redressant, brave et fier devant la menace.

Le Marcassin se tourna vers ses bandits.

--Qu'on le flambe! ordonna-t-il.

Pendant qu'un d'eux courait au fournil pour y chercher une brassée de sarments, les autres couchèrent le prisonnier sur le sol, ses pieds nus tournés vers l'âtre de la cheminée.

Les sarments apportés, on alluma le feu.

--Quel est ton message? demanda le Marcassin au moment où la flamme claire commençait à lécher la plante des pieds du malheureux.

À la première morsure du feu, tout le corps du courrier avait été secoué par un frissonnement de souffrance. Mais son énergie eut raison de l'épouvantable torture, et Cardeuc, au lieu de la réponse attendue, l'entendit qui chantait:

Veux-tu, me dit un jour Lubin, Connaître le plus court chemin, Pour aller à l'église?

--Ah çà! vous endormez-vous, les gars? C'est un feu de pauvre que vous lui offrez. Encore du bois! cria le Marcassin pris de rage devant l'impassibilité du torturé.

On entendait grésiller la chair qui se fendait sous l'atteinte du feu.

Mais le courrier continua:

Il me mène au bois j'ignore où, Mais, par malheur, j'y trouve un loup Par qui je fus, hou! hou! Par qui je fus surprise.

Coupe-et-Tranche écumait de colère. Ses mains se tendaient crispées vers le courrier pour l'étrangler. Mais il les retirait vivement, car il lui fallait faire parler sa victime.

--La fourchette! commanda-t-il d'une voix brisée par la fureur.

Les Chauffeurs avaient inventé cette nouvelle torture, ajoutée à l'autre, de larder avec les dents d'une fourchette la plante des pieds du patient.