Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc
Chapter 8
--Alors cette porte ouvre sur une cachette sans issue, puisque la fausse comtesse s'y est endormie, avança le lieutenant.
--Oh! fit le policier en souriant, en ce cas, elle aurait de rudes poumons, la gaillarde... Non, c'est un homme et là est le point mystérieux de la chose. Comment se fait-il qu'au lieu d'une femme, ce soit un homme qui se trouve, à cette heure, de l'autre côté de la porte?
Sans doute Meuzelin pensait-il que le meilleur moyen d'avoir la solution de ce problème était de s'adresser au ronfleur lui-même, car il souffla au lieutenant:
--Allez-donc appeler Fichet et Lambert pendant que je vais chercher le secret qui ouvre cette porte.
Quand Vasseur pénétra dans le vestibule où se tenaient ses soldats, Fichet, mécontent de cette longue veillée, exprimait nettement à Lambert sa façon de penser sur les nuits blanches.
--Qu'une nuit sans sommeil, quand on n'a pas la compagnie du sexe enchanteur, elle peut se comparutionner avec un mât de cocagne quant à sa longueur.
Sur un geste de Vasseur qui leur recommandait le silence, les deux soldats suivirent leur chef.
Meuzelin s'était éloigné de la cloison pour pouvoir causer avec les arrivants, qu'il attendait à l'autre bout de la chambre.
Le ronflement grondait toujours, sourd et continu.
À ce bruit, qui se faisait entendre dans une chambre où il ne voyait que Meuzelin parfaitement éveillé, Fichet, qui tombait de sommeil, fut pris d'un soupçon:
--Que serait-ce moi qui ronflerait sans en avoir la doutance? se demanda-t-il.
Cependant Meuzelin disait à l'oreille du lieutenant:
--J'ai découvert le mécanisme. Simple comme bonjour. À appuyer du pied sur une feuille du parquet. Dites à vos hommes de détacher les embrasses des rideaux. Faute de mieux, notre ronfleur nous pardonnera de l'avoir garrotté avec des tresses en soie. À la guerre comme à la guerre.
Cela débité en souriant, il retourna à la cloison, tout prêt à faire jouer le ressort sous son pied dès que Fichet et Lambert seraient en mesure d'attacher le ronfleur, à qui on préparait ce réveil désagréable.
En un clin d'oeil, les embrasses furent aux mains des gendarmes qui, avec Vasseur, se rapprochèrent du policier.
--Attention! sembla commander Meuzelin du regard.
Quand, d'un signe de tête chacun eut répondu à cette invite muette, il leva le pied pour le poser sur le ressort.
Le Beau-François, juste à cette minute, faisait un bien agréable rêve. Grâce aux quatre cent mille francs arrachés à Cardeuc, il se voyait, par avance, dans la maisonnette rêvée. Pendant qu'on guillotinait ses complices, lui, bien tranquille, n'avait d'autre souci que de rentrer ses foins. Quelle existence heureuse! Bonne table! bon vin! Adoré de sa ménagère qui l'engraissait, le dorlotait, le peignait, l'habillait! Pour un rien, elle lui sautait au cou et lui faisait un collier de ses deux bras en lui murmurant: Je t'aime!
En ce moment même de son rêve, le Beau-François sentait sa femme pendue à son cou et elle le serrait si fort tendrement, que cet excès de tendresse, qui menaçait de l'étrangler, réveilla l'heureux époux en sursaut.
Ce réveil fut loin de continuer son rêve.
Il avait bien le cou serré, mais, au lieu que ce fût par les bras blancs et potelés d'une épouse aimante, c'était par une main sèche et vigoureuse.
Et, à la place des mots: «Je t'aime!» il entendit une voix peu caressante qui accentuait sur le ton de la menace:
--Tu es mort si tu résistes!
Résister! Le pouvait-il quand il avait déjà les mains liées par des cordes qu'on achevait de nouer sur ses poignets?
Quand le garrottage fut achevé et parachevé, le policier lâcha le cou du colosse, dont la gorge desserrée laissa passer un juron énergique.
Soulevé par les pieds et les bras, il fut tiré de sa cachette obscure et apporté au milieu de la chambre.
Le jour était venu, pas encore bien clair, mais suffisant pour qu'on pût se reconnaître.
--Eh! c'est ce très cher ami le Beau-François! s'écria Meuzelin goguenard.
Le gredin n'était pas de ces imbéciles qui perdent imprudemment leur salive à pousser dans le premier moment de surprise des exclamations compromettantes. C'était un garçon qui savait que si la parole est d'argent le silence est d'or. Mais s'il était résolu à ne pas desserrer les dents, il se rattrapait sur les réflexions intimes.
--Où ai-je donc vu cet éléphant? se demanda-t-il en regardant Meuzelin.
Le policier lui rafraîchit la mémoire en continuant:
--S'est-on toujours bien porté, Beau-François, depuis certain soir où tu as administré un si vigoureux coup de couteau dans mon dos, qui, par bonheur, était cuirassé, lorsque je gagnais ma barque avec des avirons sur l'épaule?
--Tiens! c'est le Saucisson-à-Pattes! se dit le colosse en se rappelant celui qu'il ne connaissait que comme aubergiste de la _Biche-Blanche_.
Et dédaignant de répondre à pareil idiot, il détourna son regard pour le reporter sur les voisins du gros homme, qui étaient Lambert et Fichet.
--Deux aides et rien de plus! pensa-t-il après un court examen des soldats qui se tenaient plus raides que des piquets.
Mais il en fut tout autrement lorsque ses yeux virent le quatrième compagnon. Celui-là était de ses connaissances et, même, de ses si pires connaissances qu'à sa seule vue il eut une sueur froide.
--Le _cogne_ Vasseur! Je suis perdu! pensa-t-il en frissonnant au souvenir de sa belle bande d'Orgères conduite à la guillotine ou au bagne par le redoutable lieutenant.
Ce dernier, du reste, ne mit pas de mitaines pour entamer de nouvelles relations avec lui, car, tout brutalement, il articula:
--Dans une heure, le Beau-François, je vais t'expédier, sous bonne escorte à Chartres, où t'attend le bourreau à qui manquait ta tête quand il a exécuté tes complices.
Le goût des voyages--et celui-là particulièrement--avait passé au géant. S'il était une ville qu'il ne tenait pas à revoir, c'était Chartres, surtout avec sa grande place ornée de certaine plate-forme qu'on aurait dressée à son intention.
Aussitôt la langue lui démangea.
Lui qui ne voulait pas d'abord souffler mot, comprit la nécessité urgente de déserrer les dents et, ma foi! il les desserra pour laisser passer cette phrase qui ressemblait fort à un marché proposé:
--Si je vous faisais connaître quel est le gueux qu'on cherche et qui se cache sous le sobriquet de Coupe-et-Tranche?
Mais il lui fallut s'avouer qu'il ne s'était pas levé assez matin, en entendant Meuzelin s'écrier:
--Coupe-et-Tranche, le métayer Cardeuc, autrement dit le Marcassin... C'est bien celui-là que tu nous proposes de nous faire connaître?... Trop tard, mon garçon. Tu nous offres une souris quand elle est déjà dans la souricière.
De quoi donc se mêlait ce stupide Saucisson-à-Pattes? Était-ce là chose du ressort d'un aubergiste. Et le Beau-François s'en étonnait quand il entendit le lieutenant reprendre:
--Oui, trop tard, Beau-François, comme vient de te le dire le citoyen Meuzelin.
Ce nom entra comme un fer rouge dans l'oreille du colosse. S'il ne connaissait pas le personnage, il n'ignorait pas le nom qui, depuis un mois, se répétait avec terreur parmi les Chauffeurs, comme étant porté par un de leurs ennemis les plus redoutables.
--Vasseur et Meuzelin, se dit-il avec effroi! je puis d'avance me regarder comme guillotiné.
Et sa sueur froide et son frissonnement le reprirent de plus belle.
Chez le policier, il était de principe qu'un criminel pris d'épouvante doit se laisser mariner dans sa peur. Il abandonna donc le bandit pour tirer Vasseur à l'écart et lui souffler:
--Il nous faut, avant de l'envoyer à Chartres, savoir pourquoi et comment il se trouvait derrière cette porte dérobée.
--Peut-être a-t-il aidé à la fuite de Suzanne qui l'aura laissé de planton pour apprendre ce qui suivrait sa fuite? avança le lieutenant.
--À creuser. À creuser, répéta le policier.
Ce disant, il guettait du coin de l'oeil la face effrayée du prisonnier.
--Oh! oh! fit-il, méfions-nous! Le scélérat vient de trouver une idée dont il se réjouit.
En effet, non pas une idée, mais un souvenir était venu brusquement au Beau-François et, en place de l'effroi qui la convulsait, il avait amené une sorte de contentement sur la figure du géant, qui se disait:
--Je suis sauvé!
Puis, tout haut, un peu fanfaron:
--Partons-nous pour Chartres? demanda-t-il.
Il y avait un tel accent de défi railleur dans le ton du Beau-François, paraissant si pressé d'être conduit à Chartres où, pourtant, il se savait attendu par le bourreau, que Meuzelin, flairant un dessous de cartes, demanda en affectant un air surpris:
--As-tu donc si grande hâte d'avoir la tête coupée, gros gourmand?
--Dame! fit le François d'un air résolu, puisqu'il faut que j'y passe, mieux vaut le plus tôt possible. L'attente de la guillotine n'est pas tellement agréable qu'on désire la prolonger.
--Vrai! appuya Meuzelin, il te tarde d'avoir sauté le pas?
--Autant en finir tout de suite, articula le colosse.
Le policier ne croyait pas un mot de tout cet empressement du bandit. Bien évidemment, il tendait à un but qu'il fallait lui faire avouer. Meuzelin eut l'air de céder à un bon mouvement, et il s'écria:
--Qu'il en soit donc comme tu le désires, mon Beau-François.
--Ah! je vais partir pour Chartres à l'instant, fit le colosse dont l'oeil trahit l'inquiétude de voir son voeu si bien et si vite exaucé.
--À quoi bon t'envoyer à Chartres? Puisque tu désires en avoir terminé promptement, pourquoi t'imposer la torture d'un lourd voyage? Un jugement bien en règle t'a condamné à mort. Que ce soit à Chartres ou ailleurs que tu passes de vie à trépas, qu'importe à la justice, pourvu qu'elle obtienne satisfaction... En conséquence, pour contenter ta hâte de payer ta dette, nous allons te descendre dans le parc où un peloton de hussards va te fusiller au pied du mur.
Et, en lui faisant la risette:
--Hein! continua-t-il, tu vois que nous sommes gentils et que nous tenons à te contenter. Dans cinq minutes, ton affaire sera bâclée.
S'adressant alors à Fichet et à Lambert:
--Allons! fit-il, du zèle, vous autres. Emportez-moi dans le parc ce gros garçon si impatient d'avoir quitté ce bas monde.
Les deux soldats ramassèrent le bandit sur le parquet et le remirent sur pied. Mais, dans cette position verticale, la figure du Beau-François avait beaucoup perdu de son expression de fermeté. Est-ce que vraiment on allait lui loger douze balles dans le torse? Il s'était plaint d'avoir à avaler une soupe refroidie et vlan! voilà que, pour lui être agréable, on la lui offrait trop brûlante. C'était donc le véritable moment, ou jamais, de démasquer ses batteries cachées. En conséquence, il poussa un soupir à décorner un boeuf.
--Est-ce que tu te regrettes déjà? demanda le policier d'un ton naïf.
Le colosse prit un air attendri et débita d'une voix émue:
--Ce n'est pas sur mon sort que je m'apitoie à cette heure.
--Alors sur le sort de qui donc?
Au lieu de répondre, le géant envoya un second soupir et, à mi-voix, mais de façon à être entendu, il murmura:
--Pauvre Gervaise!
Le gredin s'était rappelé à temps un incident du commencement de la nuit. Lorsqu'il était entré dans la serre en y apportant Gervaise qu'il avait été ramasser sous la fenêtre d'où elle s'était précipitée, n'avait-il pas entendu une voix de femme crier, de cette même fenêtre, à Vasseur:
--Cherche-la, ta Gervaise, ta bien-aimée, Vasseur maudit! et si tu la retrouves, c'est que les bandits n'en auront plus voulu pour leurs amours.
Donc, si Vasseur aimait Gervaise, la jeune fille était un atout dans le jeu du Beau-François, qui pouvait rétablir sa partie compromise. Voilà pourquoi, se sentant à toute extrémité, il venait de jeter le dit atout sur le tapis.
L'effet du nom fut instantané sur Vasseur qui, tout tressaillant d'émotion, s'écria:
--Gervaise! Tu as dit Gervaise?
--Oui, Gervaise, une pauvre jeune fille que, cette nuit, j'ai ramassée mourante au pied du château.
--C'était donc toi! Où l'as-tu transportée? Vit-elle encore? demanda Vasseur haletant d'angoisse.
À la vue du trouble du lieutenant, une lueur de satisfaction éclaira l'oeil du Beau-François.
--L'animal sait qu'il nous tient et il va nous faire ses conditions. Sacrebleu! il était de bonne prise! Quel malheur d'être forcé de le lâcher, pensa Meuzelin qui avait surpris le regard du colosse.
--Réponds! réponds! répéta fébrilement Vasseur en secouant le Beau-François qui, maintenant, jugeait utile de garder le silence.
Le brigand n'avait qu'une seule balle à jouer et il tenait à en tirer le meilleur parti possible pour que sa tête lui restât sur les épaules où il la trouvait cent fois mieux placée que dans le panier du bourreau.
Laissant Vasseur s'énerver dans son impatience douloureuse, il haussa les épaules en homme résolu et lâcha:
--Bast! à défaut de moi un autre prendra soin de la jeune fille.
Ensuite, s'adressant à Meuzelin:
--Conduisez-moi à votre peloton de hussards, demanda-t-il.
Et il fit deux pas pour marcher à la fusillade.
--Que ne puis-je te prendre au mot, grand misérable! pensa Meuzelin tout furieux d'avoir à lâcher sa proie pour que le lieutenant retrouvât sa Gervaise.
Vasseur s'était jeté au-devant du géant.
--Écoute, dit-il. Apprends-moi où se trouve Gervaise et je te rends la liberté.
Dire où était la jeune fille qu'il avait perdue dans le souterrain, le Beau-François en était bien empêché; il répondit d'un ton railleur:
--Ah! ouiche! la liberté, ça se promet; mais une fois que j'aurai parlé, on m'ajoutera une corde de plus. Ce sera tout ce que j'y aurai gagné.
Le lieutenant mit dans sa voix tout son accent persuasif pour répliquer:
--Dès que tu auras parlé, tu seras libre, je t'en donne ma parole d'honneur!
--Oui, oui, gouailla le Chauffeur, libre de faire vingt pas, après lesquels on me poursuivra pour me remettre la main sur le poil.
--Et je m'engage à t'accorder quarante-huit heures pour te laisser prendre le large, ajouta Vasseur, croyant, par cette concession décider son homme.
Mais lui hocha la tête et d'un petit ton tout dégoûté:
--À quoi bon, la liberté? fit-il. À aller trembler dans un coin de la peur d'être repincé. À reprendre une vie coupable dont je suis las!
Le bon larron sur sa croix ne devait pas avoir l'air plus repentant que François en prononçant ces derniers mots. Il paraissait si bien avoir assez de sa vie criminelle, qu'on aurait pu se tromper au ton sincère avec lequel il ajouta:
--Oui, j'accepterais la liberté si, en plus de l'engagement de me laisser tranquille, on m'assurait les moyens d'aller me régénérer au loin, bien au loin.
Meuzelin crevait de rage dans sa peau en voyant le Beau-François imposer ses conditions au lieutenant. Mais il l'avait dit: le bandit les tenait! Aussi quand Vasseur le consulta d'un coup d'oeil qui le suppliait en faveur de Gervaise, il lui répondit par un regard qui disait: Exécutons-nous, mon pauvre amoureux.
Fort de cette approbation de l'ami qui lui sacrifiait son devoir, le lieutenant reprit:
--Je t'offre l'impunité et mille écus si tu veux dire où se trouve Gervaise.
C'était là le grand _hic_ pour le géant. Bien difficile lui était de dire où se trouvait la jeune fille. Il crut s'en tirer en reprenant:
--À ce prix-là, je veux bien consentir à vous ramener la gentille enfant.
--Eh! eh! fit vivement Meuzelin, ne confondons pas, mon bel homme. Il ne s'agit pas de nous ramener Gervaise. Nous ne t'en demandons pas tant. Indique-nous seulement l'endroit, et quand nous y aurons retrouvé la jeune fille, alors tu auras écus et liberté.
Le chenapan se redressa beau d'indignation en demandant d'une voix sèche:
--Vous n'avez donc pas confiance en moi?
--Pas pour un sou! articula tout nettement le policier.
Douter de lui! il n'avait plus qu'à se draper dans sa dignité blessée et à dire d'un ton froissé:
--Qu'on me conduise devant le peloton.
Et, bien persuadé que le lieutenant allait encore l'arrêter pour accepter ses conditions, il marcha vers la porte.
Mais ce ne fut pas Vasseur qui suspendit sa marche, ce fut l'entrée soudaine d'un grand diable maigre qui se précipita dans la chambre en s'écriant:
--Je vous annonce la visite du général Labor. Toute la nuit j'ai su lui tailler de la besogne; mais, depuis le point du jour, il ne tient plus en place et veut, à toute force, venir prendre des nouvelles de madame de Méralec.
--Mon brave Fil-à-Beurre, la prétendue comtesse nous a filé des mains. À sa place, nous n'avons à lui présenter que le Beau-François, annonça le policier en lui montrant le prisonnier.
--Toi, ton compte ne va pas traîner! dit l'échalas tout gentiment au colosse dont les belles couleurs avaient disparu au nom du général Labor, un brutal qui faisait fusiller les gens par douzaines, pour un peu qu'ils lui fussent suspects. Et le Beau-François savait que son nom le recommandait chaudement au prône. On pouvait juger par sa mine à l'envers que, lui tout à l'heure si chaud à réclamer le peloton à Vasseur, ne se souciait nullement d'adresser la même demande à Labor, un expéditif numéro un, avec lequel il perdrait son latin en lui parlant de Gervaise!
La peur qui lui crispait la face prouvait combien le géant estimait le général une mauvaise connaissance à cultiver. De leur côté, Meuzelin et Vasseur sentaient qu'à mettre le bandit en présence du général, ils perdraient tout moyen de retrouver la jeune fille. Ce fut ce qui dicta cette demande du policier:
--Tiens-tu beaucoup, mon garçon, à ce que nous introduisions le général Labor en tiers dans notre conférence?
--Non, non, fit le colosse d'une voix étranglée par l'effroi.
--Alors, nous allons te reporter dans ta cachette et, après le départ du général, nous reprendrons notre conversation.
Avec de nouvelles embrasses de rideaux, on augmenta les liens du prisonnier, et bien et dûment ficelé à ne pouvoir faire aucun mouvement, il fut reporté derrière l'issue secrète.
La porte dérobée venait de se refermer quand le général Labor apparut dans la chambre.
VII
Il n'était pas très ferré sur les convenances à l'égard du beau sexe, ce brave général qui se présentait chez une dame au point du jour. Il est vrai qu'il avait pour excuse son inquiétude sur la santé de la comtesse, qu'il avait vue, la veille, perdre connaissance sous le coup de l'émotion, joyeuse ou désagréable, de se trouver tout à coup en présence de son mari revenu.
Dès l'entrée de Labor, le policier avait repris son rôle de mari, en affectant un petit air triste.
--Eh bien, monsieur de Méralec, comment va, ce matin, madame la comtesse? demanda Labor.
--Mal! général, mal! soupira le policier d'un ton dolent; la nuit a été agitée et sans sommeil... Enfin, depuis une heure, elle est endormie.
Et il débita tout apitoyé:
--La secousse d'hier a été violente. La joie de me revoir lui a porté un coup trop fort. J'aurais dû annoncer mon retour, c'est évident, mais pouvais-je savoir être autant adoré de ma femme?... car elle m'adore. Vous avez pu le constater vous-même quand j'ai fait mon apparition.
Le général, qui tenait que nul homme au monde n'était plus irrésistible que lui, fut scandalisé par la fatuité de ce gros homme, cette sorte de monstre, qui prenait des airs penchés en se disant adoré par sa femme.
--Toi, je t'en ferai porter! se promit-il en comparant dans une glace sa carrure d'athlète avec la tournure grotesque de celui qu'il croyait être le comte de Méralec.
Cependant Meuzelin avait continué:
--La comtesse sera sincèrement flattée quand, à son réveil, je lui apprendrai l'intérêt que vous avez témoigné pour sa santé.
Puis, comme il avait hâte de voir Labor lui tourner les talons afin de reprendre l'entretien avec le Beau-François, Meuzelin se leva pour reconduire le visiteur.
Mais le général ne comprit pas cette façon de mettre fin à sa visite. Loin de penser à sortir, il demeura sur place, en disant:
--En plus du plaisir de voir madame de Méralec rétablie, un autre motif me faisait désirer d'être reçu par elle.
--Puis-je être votre interprète près de ma femme? Est-ce chose si importante qu'il me faille l'éveiller? demanda Meuzelin se sentant inquiet.
Tout désireux de tirer les vers du nez de Labor, il fit d'un clin d'oeil signe à Vasseur et à Fil-à-Beurre de le laisser seul en allant rejoindre dans le vestibule Fichet et Lambert, déjà retournés à leur poste.
--De quoi s'agit-il? reprit le policier après la sortie de ses deux compagnons.
--Oh! ce n'est pas pressé. J'attendrai que votre charmante femme puisse me répondre, dit le général.
--Répondre! Est-ce donc un interrogatoire que vous avez à lui faire subir? avança le policier en affectant de sourire.
--Du tout, du tout, fit le général. Je vous l'ai dit, j'attendrai. Il s'agit d'un simple renseignement à obtenir de madame de Méralec.
--Et que je ne puis vous donner?
--Nullement... attendu que vous, nouveau venu, ne connaissez pas l'individu.
--Bah! qui sait? lâcha Meuzelin, que la curiosité démangeait.
Et revenant à l'assaut:
--Peut-être quand la comtesse se réveillera, ne sera-t-elle pas en état de vous recevoir. Ne puis-je être votre intermédiaire? J'irais vous porter sa réponse sur l'individu en question. Veuillez me dire son nom.
--C'est un nommé Croutot, dit le général.
Le policier maîtrisa un mouvement de surprise à ce nom, et d'une voix qu'il s'efforçait de rendre indifférente, il demanda:
--Et vous lui voulez, à ce Croutot?
Labor prit son air fin.
--Ceci est mon affaire, répondit-il avec un sourire qui raillait la curiosité du questionneur.
Si ce dernier n'en témoigna aucun mécontentement c'est qu'il fut subitement pris d'une violente quinte de toux dont il assourdit le général, tout en disant:
--Ah çà! le Beau-François veut-il vraiment se faire fusiller? Qu'a-t-il donc à se remuer ainsi dans son trou; il est perdu si Labor l'entend.
Quand Meuzelin cessa de tousser, nul bruit ne se faisait plus entendre dans la cachette, et l'oreille du général lui avait faute en cette occasion.
Meuzelin avait compté que le général, devant l'impossibilité de voir la comtesse, qu'on lui disait endormie, allait se retirer, quitte à renouveler sa visite quelques heures plus tard.
Il n'en fut rien. Labor s'installa dans un fauteuil en homme qui se campe pour un bout de temps.
--Pourvu que le Beau-François, dans son trou, ne recommence pas son bruit de tout à l'heure, pensa le policier en voyant le général prendre racine dans le boudoir.
La supposition lui vint que Labor avait l'intention d'attendre, sans bouger de son siège, le réveil de la comtesse. En conséquence, il reprit à titre d'avis:
--Vous ai-je dit, général, que ma femme vient seulement de s'endormir. Vouloir vous demander de patienter ici jusqu'à la fin de son sommeil, n'est-ce pas disposer d'un temps qui vous est précieux?
Mais cette façon polie d'inviter le monde à montrer ses talons demeura stérile avec le soldat qui répondit:
--À défaut de la comtesse, je suis enchanté de vous avoir trouvé, monsieur de Méralec, car j'ai aussi affaire à vous.
Et, sans laisser le policier parler, il continua:
--Le gouvernement, en vous permettant, à vous émigré, de rentrer en France, a cru devoir prendre à votre égard certaines mesures de surveillance. Vous soupçonne-t-on d'être revenu pour comploter quelque coup royaliste contre la République? Cela ne me regarde pas. Mais j'ai reçu l'ordre de vous garder prisonnier dans le château en ne vous réservant que quatre personnes pour votre service.
Et Labor, cela dit, glissa la main sous son uniforme en ajoutant:
--Je vais vous donner lecture de cet ordre.
Or, Meuzelin connaissait l'ordre à fond puisque c'était lui qui l'avait obtenu du ministre de la police afin de pouvoir garder sous sa main la fausse comtesse de Méralec et, au moyen de la garnison de hussards, d'empêcher Coupe-et-Tranche et sa bande de délivrer leur complice.