Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc

Chapter 7

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Pendant que M. de Biéleuze parlait, plusieurs fois j'avais examiné Suzanne. Assise sur le sopha où l'avait clouée la menace du vicomte de lui faire sauter le crâne à sa première interruption, elle écoutait, vraiment belle et provocante dans sa toilette de nuit. Mais le charme était rompu pour moi, dont le dégoût et l'horreur avaient glacé les sens.

Après avoir essuyé avec son mouchoir la sueur glacée qui lui perlait au front, le vicomte de Biéleuze continua:

--Avoir pris les dés, c'était accepter le marché. Six jours de suite j'allai à Frascati m'attabler au creps; mais toujours, au moment de substituer, dans le cornet, les faux dés aux vrais, le courage me manqua. Impatientée par mes hésitations, Suzanne, hier, me donna la nuit prochaine pour dernier délai, en ajoutant qu'elle viendrait à Frascati au bras de celui à qui elle offrirait ce que je n'aurais pas su gagner.

Elle tint parole. J'étais ce soir à Frascati quand le son de sa voix me fit retourner. C'était elle, s'appuyant à votre bras, vous souriant de la bouche, des yeux, du doux son de sa voix caressante. Vous étiez le rival qui aurait ces baisers que je refusais de conquérir au prix de mon déshonneur.

Encore une fois, Vasseur fut interrompu par un petit rire du policier.

--Eh! eh! fit Meuzelin, vous avez joué le rôle de l'appât qui fait mordre le goujon à l'hameçon.

--Oui, car le vicomte, ignorant que je fusse un cavalier de rencontre que, sans le connaître, sa maîtresse venait d'aborder à son arrivée, vit en moi un soupirant de longue date. La jalousie étouffa la dernière résistance de son honneur. Il alla aussitôt prendre un masque et vint s'asseoir au creps. Vous savez le reste.

--Non pas, non pas, dit vivement Meuzelin, je l'ignore ce reste, surtout en deux points qui m'intriguent. Premier point, qui se rapporte à ma demande de tout à l'heure et que je vous répète: Puisque le vicomte trichait à Frascati pour obéir à Suzanne, pourquoi l'a-t-elle fait pincer avec les dés pipés en main? Pourquoi encore, au moment même où Suzanne, dans vos bras, allait vous appartenir, le vicomte est-il si soudainement apparu dans la chambre à coucher?

--Parce que Suzanne ne m'avait dit: «Je suis à toi» qu'après avoir entendu le pas de Biéleuze qui approchait.

Meuzelin perdit patience.

--Je n'en sortirai jamais, dit-il, si chacun de mes pourquoi en appelle un autre. Je continue mes questions. Comment se fait-il que le vicomte, à l'heure où l'on est enfermé chez soi, surtout à deux, ait pu venir vous surprendre?

--Parce que, comme il me l'avait dit, il avait trouvé toutes portes ouvertes. Parce que Suzanne savait qu'il allait venir, attendu que quand nous sommes partis de Frascati, elle amoureusement pressée à mon bras, me faisant marcher à petits pas sous prétexte de respirer un peu l'air pur du matin avant de rentrer à son domicile, Suzanne était certaine que nous étions suivis par le vicomte qui avait dû guetter notre sortie de Frascati pour s'assurer si le reste de la nuit m'appartiendrait. Enfin parce que, à notre arrivée, quand sa vieille camériste, qui était dans le secret, lui avait demandé: «Est-ce fini?» et que Suzanne avait répondu: «Non, pas encore, mais bientôt...» deux phrases que j'avais si bêtement interprétées... cela voulait dire qu'une jalousie poignante allait amener le vicomte, auquel il fallait réserver la torture de voir la femme qu'il adorait s'abandonnant aux caresses d'un autre.--Et, effectivement, alors que j'étais enfermé dans la chambre à coucher, attendant qu'elle eût fait sa toilette de nuit, Suzanne avait donné à la vieille l'ordre de tout ouvrir; puis elle était venue me rejoindre, l'oreille tendue au bruit du pas de Biéleuze, qui lui indiquerait le moment de se jeter dans mes bras et de s'y faire surprendre par le malheureux, fou d'amour.

Cela dit, Vasseur demanda au policier.

--Tous mes «parce que» vous ont-ils enfin satisfait, mon cher ami?

--Oui et non, fit Meuzelin; car il me reste toujours à connaître le motif qui poussait Suzanne à perdre et à faire souffrir le vicomte.

--La vengeance.

--Elle lui en voulait?

--Elle en voulait surtout au nom des Biéleuze, et sa haine remontait plus haut que le vicomte.

Meuzelin prit un air de supplication comique, en disant:

--Au lieu de me tourner et retourner sur le gril de la curiosité, je vous prie, achevez votre histoire.

Si le policier était avide de savoir le dénouement, il n'en était pas de même du Beau-François qui, maintenant, n'écoutait plus. Le bandit n'avait plus qu'un grave souci: celui de combattre le sommeil qui lui arrivait impérieux. Il sentait la nécessité de marcher. Mais le pouvait-il? À redescendre dans le souterrain, il allait infailliblement se perdre encore dans les détours obscurs. Mieux valait ne pas s'éloigner de cette porte qui lui offrait la chance de s'évader du traquenard où il était pris.

--Tonnerre! Est-ce que je vais m'endormir? Ce n'est pas le moment, se disait-il.

* * * * *

Le Lieutenant s'était remis à conter.

--À mesure que M. de Biéleuze m'avait détaillé ses souffrances, la physionomie de Suzanne avait changé. La peur, que lui avait donnée la menace du vicomte de lui brûler la cervelle, s'était peu à peu dissipée. Une lueur de joie sinistre brillait dans le regard qu'elle attachait sur sa victime et sur ses lèvres apparaissait un sourire de cruauté satisfaite.

Ce sourire fut surpris par le jeune homme qui marcha vers elle.

--Depuis deux années que tu t'es livrée à moi, dit-il d'une voix fébrile, quel but poursuivais-tu donc, créature maudite, en me donnant cette fatale passion qui a fait de moi un voleur au jeu? Quand j'obéissais à ton ordre, quand je te faisais le sacrifice de mon honneur que tu avais exigé, quel infernal motif t'a poussée à rendre ma honte publique?

Suzanne, à cette question, se redressa lentement et, d'une voix dont je n'oublierai jamais l'intonation féroce:

--Je voulais voir le nom des Biéleuze tomber dans la boue, répondit-elle.

La surprise du vicomte le rendit muet. La courtisane put poursuivre:

--Oui, j'avais à me venger... non de toi, qui ne m'as jamais rien fait... mais d'un autre que sa mort m'a empêché d'atteindre. Je m'en suis prise au fils à défaut du père... de ton père, lui si fier de son nom, qu'il en couvrait toutes ses infamies.

Elle éclata d'un rire strident qui vibrait de haine et s'écria:

--Que n'est-il là, ton père, pour ramasser son nom dans le ruisseau où je l'ai fait tomber!

Sa voix se fit âpre et mordante pour continuer.

--Il se croyait tout permis, ce très haut seigneur de Biéleuze. Pour lui, tout était jeu, quand il s'en prenait aux manants qui devaient s'estimer fort honorés qu'il eût daigné violer leur fille, une innocente enfant qu'il avait attirée en un guet-apens. Et quand sa victime vint lui demander de réparer son crime, il se redressa de toute la hauteur de son nom de Biéleuze, en riant de la naïveté de celle qui lui demandait ce nom. Et cette prétention de la jeune fille déshonorée le mit en si belle humeur qu'il ouvrit la porte de l'antichambre, où se tenaient ses laquais, et qu'il poussa vers eux la malheureuse en leur criant: «Tenez! amusez-vous!»

--Tu mens! Jamais mon père n'a pu commettre cette infamie! cria le vicomte.

À ce démenti, Suzanne le regarda dans les yeux et répondit:

--Cette fille, dont M. de Biéleuze avait bien voulu s'amuser un instant, était ma mère.

Après cet aveu, Suzanne continua d'un ton farouche:

--À ce nom de Biéleuze, que ton père trouvait si grand, si illustre, qu'il refusait de l'avilir en le donnant à celle qu'il avait perdue, moi j'avais juré une haine implacable. Je le voulais descendu si bas qu'il fût devenu un terme de mépris. Mon arme de combat était ma beauté. À défaut de ton père, c'est toi qui es venu t'offrir. Tu portais ce nombre abhorré. Pendant deux longues années, je me suis efforcée à te sourire, à t'enlacer dans mille liens, à te verser dans les veines cette passion qui t'a fait mon esclave, a éteint ta volonté et endormi ton honneur. Puis enfin le jour de mon triomphe est arrivé. Aujourd'hui, le beau nom des Biéleuze ne sert plus qu'à désigner un voleur!

Quand elle lança ces derniers mots, Suzanne était d'une splendide beauté, mais d'une beauté qui épouvante: la beauté fatale, qui porte malheur.

J'aurais cru que tout amour avait disparu du coeur de M. de Biéleuze après cette confession. Il n'en était rien; car, se rattachant encore à une dernière espérance, il demanda d'une voix douce:

--Suzanne, veux-tu le porter, ce nom de Biéleuze refusé jadis à ta mère?

En descendant à ce dernier degré d'avilissement, l'insensé avait compté sans la haine implacable de la courtisane, qui s'écria avec une intonation de mépris:

--Le nom des Biéleuze, mais la dernière des mendiantes le refuserait à cette heure!

Le vicomte chancela sous cette insulte suprême; mais il ne souffla mot. Il marcha vers la porte pour s'en aller. Seulement, avant d'en franchir le seuil, il se retourna et, d'un long regard désolé, il contempla une dernière fois cette chambre à coucher où il avait, deux années durant, vécu si heureux.

J'étais ému au plus profond de mes entrailles. Moi, militaire, auquel il avait fait une insulte si grave, je ne me sentais pour lui que pitié et pardon. Je n'y pus résister. Au moment où il allait sortir, je lui tendis la main en disant:

--Monsieur le vicomte, tenez comme sans but la visite que vous fera ce matin mon témoin, le marquis de Coméran.

Un sourire de tristesse parut sur ses lèvres, et il prononça à mi-voix, semblant se parler:

--C'est vrai, j'avais aussi ce moyen d'en finir!

Et tout en serrant ma main dans la sienne, moite d'une sueur glacée, il me dit:

--Merci, monsieur, pour votre pardon généreux.

Puis, sans un mot, sans un regard pour celle qui l'avait perdu, il quitta la chambre.

Suzanne et moi nous restâmes en présence, muets tous deux, écoutant le bruit du pas lent du vicomte qui traversait l'appartement.

Il ne s'entendait déjà plus que nous n'avions pas encore retrouvé la parole. Mes yeux étaient tournés vers Suzanne, mais je ne la voyais pas. À mon regard apparaissait toujours ce jeune homme qui venait de me quitter.

Tout à coup, une détonation retentit dans la rue, au pied de la maison.

Je courus à la fenêtre.

M. de Biéleuze venait de se tirer un coup de pistolet sous les croisées de la courtisane.

Saisi d'horreur, je me retournai vers Suzanne, qui avait dû comprendre la catastrophe, m'attendant à trouver sur son visage quelque marque de remords et de commisération.

Jugez de ma surprise inouïe.

Elle venait de retirer son peignoir. Sous sa chemise de linon transparent, elle se montrait à moi dans sa splendide nudité de la plus belle des statues.

Elle me sourit et, en m'ouvrant ses bras elle me dit, d'une voix chaude des plus luxurieuses promesses:

--Toi, je t'aime. Viens!

À la vue de cette fille sans coeur qui, pour ainsi dire, s'offrait à moi sur le cadavre de son amant, je sentis mon coeur déborder d'un insurmontable dégoût. Pour qu'elle comprît bien le sentiment qu'elle m'inspirait, je bondis vers elle, et comme elle tendait son visage à mes baisers, je lui rendis l'insulte que j'avais reçue du vicomte.

Je lui crachai à la face.

Puis je m'enfuis plein d'horreur pour cette épouvantable créature.

Quand j'arrivai dans la rue, des passants ramassaient le vicomte. La blessure était mortelle, mais elle n'avait pas tué le jeune homme sur le coup. Il lui restait encore quelques heures à vivre et il avait gardé sa connaissance.

Il me reconnut quand je me penchai sur lui.

--Là, chez moi, au numéro 6, dans la rue, me souffla-t-il péniblement.

Nous le transportâmes à son domicile, dont la porte nous fut ouverte par un domestique à la mine rusée et de très petite taille.

Au moment où nous retendions sur son lit, le blessé aperçut son domestique qui s'empressait à nous aider.

--Il va falloir te chercher un autre maître, mon brave Croutot, lui dit-il avec un sourire de mourant.

À ce nom de Croutot prononcé par le lieutenant, Meuzelin tressauta de surprise.

--Croutot! Croutot! répéta-t-il vivement, et vous dites que cet homme était de petite taille?

--Un vrai nabot.

--Eh! eh! ricana le policier en se frottant les mains, votre Croutot doit être le mien... Comme ça se trouve!

En voyant Vasseur qui attendait une explication, il se hâta de dire:

--Continuez, cher ami, continuez. Tout vient à point. Moi aussi j'aurai mon histoire à vous conter.

Et il se renversa sur son fauteuil en répétant:

--Continuez, continuez.

Soudainement, il se redressa, la face étonnée, l'oreille tendue.

--Avez-vous entendu? demanda-t-il.

--Qui donc?

--Je ne sais quel bruit sourd... Comme un ronflement.

--Sans doute un de mes soldats, Fichet ou Lambert, qui dort dans le vestibule, avança le lieutenant.

--Tiens! c'est vrai! je les avais oubliés, vos deux braves, dit le policier.

Et, s'en tenant à cette explication, il reprit sa pose allongée sur le fauteuil en redisant: Continuez.

Vasseur poursuivit:

--Dès qu'il était sorti de Frascati, le vicomte avait résolu son suicide, et il était rentré directement chez lui. Là, il avait écrit les quelques lettres d'adieu ou d'affaires que je voyais posées sur une petite table de la chambre à coucher.

Au moment de se tuer, il avait voulu revoir encore une dernière fois celle qui l'avait conduit au suicide, et il était reparti pour aller guetter, à la porte de Frascati, la sortie de Suzanne. En la voyant rentrer chez elle à mon bras, la jalousie avait poussé le fou à pénétrer chez la courtisane d'où je le rapportais mourant.

--Croutot, laisse-nous, commanda-t-il à son domestique.

Le valet obéit, mais avec une visible hésitation que j'attribuai à son chagrin de ne pouvoir rester pour prodiguer ses soins au blessé.

Pour adoucir la peine que, comme moi, il supposait causer par cet ordre à son valet, M. de Biéleuze lui dit quand il s'éloignait:

--J'ai pensé à toi, Croutot.

À cette affirmation d'une générosité posthume, le petit homme jeta involontairement un regard sur la table où étaient placés des lettres, puis il se cacha la tête dans ses mains pour pleurer et, après un sourd sanglot, il quitta la chambre.

--Oui, j'ai pensé à lui... et à d'autres, que cette femme m'a fait trop longtemps oublier, prononça-t-il d'une voix triste en tournant les yeux vers les lettres.

Et de ses lèvres que sa mort prochaine blêmissait déjà, j'entendis sortir ces deux mots:

--Pauvre Julie!

Puis revenant à moi, il reprit:

--Vous êtes bon, monsieur. À cette heure, je me rends compte du sentiment qui, au creps, lorsque j'étais sous le coup du mépris général, vous a fait retirer votre masque. Vous avez voulu me montrer un visage ami.

Peu à peu, sa voix s'était affaiblie et lui était devenue difficile, saccadée qu'elle était par les premiers hoquets de l'agonie.

Il rassembla ses forces pour continuer:

--C'est donc à votre bonté que je m'adresse pour vous prier d'être en quelque sorte mon exécuteur testamentaire, en faisant parvenir en mains propres ces lettres que vous voyez.

Il s'arrêta. Le sang l'étouffait; il attendit un peu pour reprendre son souffle, puis, bien faiblement, il ajouta:

--Je vous recommande surtout la lettre que je laisse pour Julie...

Il allait prononcer le nom de famille, quand la porte fut ouverte par Croutot qui amenait le médecin qu'à tout hasard on avait été chercher dans le voisinage.

Distrait par cette apparition du docteur, je fus tout à l'arrêt qu'il allait prononcer. Croutot, à quelques pas derrière moi, était resté pour l'entendre.

--Dans cinq minutes il sera mort, me souffla le médecin.

L'agonie était commencée quand, tout à coup, le vicomte ouvrit ses yeux grands qu'il fixa sur moi. Il me sembla qu'il demandait à me faire une recommandation dernière et je me penchai sur sa couche.

À peine perceptible, sa voix prononça:

--Surtout la lettre à Julie...

Je ne devais pas apprendre de lui ce nom de famille, car le vicomte se raidit en une dernière convulsion.

--C'est fini annonça le docteur qui repartit aussitôt, reconduit par Croutot.

Resté seul, je ramassai les lettres dont je me mis à lire les suscriptions avant de les renfermer dans mon portefeuille, voulant mettre à part celle adressée à cette Julie dont j'allais apprendre le nom de la famille.

Il n'en était aucune au nom de Julie!!!

Peut-être cette lettre était-elle tombée à terre. Je regardai sous la table et sous les meubles voisins. Rien! Je soulevai des papiers et des livres placés sur la table dans l'espoir qu'ils recouvriraient la lettre adressée à Julie l'inconnue. Toujours rien! Le vicomte m'avait si fort recommandé cette missive que la pensée me vint qu'il avait pu la distraire des autres. Je fouillai sous l'oreiller du mort. Pas de lettre!

J'achevais ma recherche quand le bruit de la porte qui s'ouvrait me fit lever les yeux dans cette direction. C'était le domestique Croutot qui venait de reconduire le docteur.

Était-ce la préoccupation de cette lettre disparue qui me tenait par trop, mais il me sembla que le premier regard de l'avorton, en entrant, était tombé sur la table, où tout à l'heure étaient les lettres, actuellement dans mon portefeuille.

Ce regard, pourtant, n'eut que la durée de l'éclair. Il se dirigea aussitôt sur le cadavre du vicomte. Je vis alors des larmes briller dans les yeux du valet qui gémit d'un ton désolé:

--Mon pauvre maître!

Éclatant en sanglots, il vint au lit, et, pieusement, prit le soin, que j'avais omis, de fermer les yeux du défunt.

Malgré cette affection profonde témoignée par le nabot, le soupçon me vint que c'était lui qui, peut-être, avait fait disparaître la lettre de Julie. La crainte, en me trompant, de froisser le dévouement de celui que M. de Biéleuze m'avait paru estimer comme un fidèle serviteur, me fit prendre un biais pour arriver à mon but.

--Il faudrait, pour l'enterrement, prévenir la famille, dis-je au domestique.

--La famille? répéta-t-il. Était-ce qu'une indigne liaison faisait négliger sa famille à M. le vicomte? ou était-ce que sa famille le repoussait à cause de cette même liaison? Je l'ignore. Mais le fait est que, depuis bientôt deux ans que je suis entré à son service, je n'ai jamais vu entrer ici quelqu'un se disant de sa famille.

--D'où était le vicomte?

--Des environs de Beaupréau, en Loire. Toutes ses terres, qu'il a vendues à la file, confinaient au domaine d'un de ses oncles, le marquis de Brivière, parti en émigration.

--La succession de cet oncle ne pouvait-elle pas lui revenir un jour?

--Non, car le marquis de Brivière avait une fille. Il n'y a pas même longtemps que j'ai entendu dire à mon défunt maître que cette fille, sa cousine, s'était mariée à l'étranger, où elle a épousé un émigré, le comte de Méralec.

Et Croutot se résuma en disant:

--Bref, je le répète, je n'ai jamais vu venir ici un parent de M. le vicomte. Jamais personne n'est arrivé de Beaupréau pour lui rendre visite.

Il se ravisa vivement pour s'écrier:

--Ah! si, si, je me trompe. Il s'est présenté quelqu'un... mais ce quelqu'un n'était nullement de sa famille... C'était un pays, tanneur à Beaupréau, qui avait fait le voyage pour venir consulter un médecin célèbre de Paris au sujet d'une bien extraordinaire maladie dont il souffrait... Figurez-vous que ce Pitard, c'est son nom, était affligé d'une faim d'ogre que rien ne pouvait rassasier. Tout le temps qu'il a passé à Paris, il s'est assis à la table de mon maître qui riait comme un fou de le voir dévorer.

L'idée me vint de rattacher Julie l'inconnue à l'existence de ce vorace Pitard.

--Est-ce qu'il n'était pas venu à Paris avec sa fille? demandai-je.

--Une fille? fit Croutot surpris, quelle fille?

--N'avait-il pas une fille nommée Julie?

--Pas le moins du monde, attendu qu'il était célibataire.

Je regardai l'avorton bien en face pour étudier son visage et je lui demandai:

--Fille de Pitard ou non, tu n'as jamais vu entrer chez ton maître une femme portant le prénom de Julie?

--Jamais! affirma Croutot dont la figure exprima l'ignorance la plus sincère.

Il confirma son dire en continuant d'un ton désolé:

--Mon pauvre maître, malheureusement pour lui, était trop accaparé par certaine gourgandine pour penser à recevoir une autre femme.

En somme, je ne pouvais insister. Ce qui concernait cette Julie était le secret du vicomte, secret qu'il avait malheureusement emporté dans la tombe, et, à en vouloir trop parler, je risquais de donner l'éveil au valet.

--Va déclarer le décès à la section, commandai-je au nabot, qui partit sans hésitation.

Pendant son absence, je fouillai meubles et armoires, non pour retrouver la lettre disparue, mais avec l'espérance de découvrir dans les papiers du mort quelque note qui me renseignât sur cette mystérieuse Julie.

Ils n'étaient pas nombreux, les papiers de l'infortuné Biéleuze. Des actes de procureur attestant la vente successive de toutes les propriétés dont le prix avait été jeté aux caprices de Suzanne; une trentaine de lettres de cette fille; puis quelques papiers de famille.

Comme je feuilletais ces derniers, un carré de papier détaché m'apparut au milieu d'une liasse de titres et, en haut de ce papier, je lus, écrit en grosses lettres, le nom de Julie.

Mais, hélas! ma trouvaille ne pouvait m'être d'aucune utilité, car elle s'offrait à moi comme une énigme indéchiffrable. Au-dessous du nom, se voyait une série de traits se bifurquant en zigzags, s'entremêlant et, de droite et de gauche, divisés en branchements, au bout desquels se montraient de petits carrés. De ces carrés, il en était un pointé d'une croix. À coup sûr, c'était un plan; mais, pour s'en servir, il fallait d'abord connaître sa raison d'être.

À tout hasard, je glissai ce papier dans mon portefeuille.

Une heure après, avec Croutot, qui fondait en larmes, je suivis les porteurs qui, le brancard sur l'épaule, emportaient le corps du vicomte au cimetière.

Après un court silence, Vasseur reprit:

Le soir, la curiosité de revoir l'endroit où avait commencé le drame me ramena à Frascati. La première femme que j'y rencontrai fut Suzanne, qui devait guetter mon arrivée. Elle vint à moi, plus splendidement belle que jamais, et, d'une voix émue:

--Je t'aime, me dit-elle, veux-tu de moi?

--Non, je te méprise.

Elle pâlit à cette réponse et, certaine de sa condamnation, elle partit d'un pas chancelant. Par quel étrange retour du sort, cette femme qui exécrait le vicomte fou d'elle, s'était-elle éprise de moi qui n'éprouvais, à sa vue, qu'un dégoût profond?

Trois jours après, je quittai Paris.

--Et vous n'avez jamais pu découvrir ce qu'était Julie? demanda Meuzelin.

--Jamais! mais j'ai toujours gardé cette espèce de plan qui porte son nom.

Et en secouant la tête, Vasseur ajouta:

--J'ai toujours eu le doute que Croutot avait volé la lettre pendant que j'étais distrait par le docteur qu'il avait amené près du mourant.

Meuzelin eut un sourire en répliquant:

--Votre doute peut, sans crainte, se transformer en certitude, car c'était bien le nabot qui avait fait le vol. C'est un rude gredin que ce Croutot! Je vous ai dit que je sais son histoire... Écoutez-moi, je vais vous la conter.

Mais au lieu de conter, le policier se leva vite et sans bruit et souffla au lieutenant:

--Cette fois, j'en suis certain, c'est bien un ronflement que j'entends... et il ne vient pas du vestibule où sont Lambert et Fichet... Tenez, c'est de là!

Ce disant, Meuzelin indiquait une paroi de la chambre.

Les deux hommes gardèrent le silence.

Alors se fit entendre une sorte de roulement à intermittences de calme, sur la nature duquel il était impossible de se tromper. C'était bel et bien un ronflement. Sur la pointe du pied, Meuzelin avait gagné la paroi de la chambre d'où, selon lui, partait le bruit, et il y avait appliqué l'oreille.

Il fit signe à Vasseur de venir bien doucement le rejoindre, et quand il l'eut tout proche, il lui souffla:

--À n'en pas douter, c'est là que se trouve la porte par laquelle notre Suzanne nous a brûlé la politesse.