Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc
Chapter 6
Parmi tous ces spectateurs que le masque lui faisaient inconnus et qui allaient répandre par la ville la nouvelle de son ignominie, je voulus lui prouver qu'il comptait, sinon un ami, tout au moins un juge indulgent.
Je retirai mon masque.
Par malheur, il en fut autrement que je l'avais espéré, et j'eus la preuve que c'était bien Suzanne qu'il rendait responsable de son malheur. En voyant mon visage, il me reconnut pour l'homme au bras duquel, il y avait vingt minutes, s'appuyait la jolie femme.
Il crut à une bravade de ma part. Mon action généreuse lui sembla une sorte d'avis, par moi donné, que, devant la femme, il y avait un homme qui saurait la défendre contre toutes représailles.
Il poussa un bref cri de joie en trouvant à qui s'attaquer. Alors, il se pencha sur la table pour se rapprocher de moi, et il me cracha à la face.
Son insulte excita un tumulte d'indignation dans la salle. En un clin d'oeil, il fut saisi, enlevé et jeté à la porte.
À Frascati, les tricheries au jeu étaient trop fréquentes pour qu'on en tourmentât la police qui ne demandait qu'à fermer les yeux et ouvrir la main. On se contentait donc d'expulser les escrocs.
Dans ma fureur, à l'affront reçu, j'avais voulu m'élancer à sa poursuite. Je fus contenu par les spectateurs dont bon nombre qui connaissaient mon insulteur, avaient mis son nom sur son visage quand il avait retiré son masque. Parmi eux était le vieux joueur, mon voisin de tapis vert.
--J'aime à croire que vous ne vous battrez pas avec un voleur, me dit-il.
Puis en secouant la tête de façon triste:
--Voilà où conduit la débauche... la passion immodérée des femmes. On commence par dévorer une grande fortune. Après quoi, pour se procurer des ressources, on vole au jeu. C'est l'histoire du vicomte de Biéleuze.
J'étais trop en colère pour prêter grande attention à ces réflexions du vieux joueur, mais je m'accrochai au nom qu'il venait de prononcer.
--Où retrouverai-je ce Biéleuze? demandai-je les dents serrées.
J'étais tombé sur un amateur de plaies et bosses, grand curieux des querelles des autres.
--Tenez-vous donc bien à vous rencontrer avec le vicomte? Si cela peut vous faire plaisir, lâcha-t-il avec empressement, je serai heureux de me mettre à votre disposition en cette circonstance... moi et un de mes amis que je trouverai.
Il tombait à point pour m'éviter l'embarras de chercher des témoins.
--Accepté! m'écriai-je.
--Venez demain matin chez moi sur les huit heures, tout sera convenu, on n'aura plus qu'à aller sur le pré, me dit le vieux avec un empressement qui prouvait que, dans son bon temps, il avait été un friand de la lame.
Et il me donna sa carte qui, au-dessus de l'adresse, portait ce nom: «Marquis de Coméran».
Il me tardait d'avoir quitté ce lieu maudit. J'allai au vestiaire rendre domino et masque. Puis, dans ma hâte de fuir, je me dirigeai vers l'escalier. J'allais l'atteindre quand une petite main se posa sur mon bras en même temps qu'une voix mélodieuse me demandait:
--Où vas-tu, bel empressé?
C'était Suzanne que, depuis vingt minutes, j'avais complètement oubliée. Comme moi, elle avait quitté la salle de jeu et, partant, elle n'avait plus ni domino ni masque. Son visage m'apparaissait dans toute sa beauté radieuse et son costume en gaze transparente qui, suivant la mode des merveilleuses, la laissait presque nue, me laissait admirer des formes à faire se damner un saint.
Avec un séduisant sourire, elle reprit:
--Sais-tu, mon cher, que tu es un créancier charmant? Tu ne presses pas tes débiteurs de solder ce qui t'est dû... Moi, je suis de celles qui savent que les dettes de jeu se payent dans les vingt-quatre heures.
Elle s'offrait à moi!!!
Était-ce vraiment qu'elle voulait me récompenser de ce service, que je lui avais rendu sans pouvoir encore bien le comprendre? Était-ce qu'elle visait à m'empêcher de retrouver le vicomte de Biéleuze? Je ne saurais le dire. Mais le fait est qu'à la vue de cette créature splendide qui, en quelque sorte, me conviait à une nuit d'amour, les brûlants désirs qui m'incendièrent le cerveau, éteignirent en moi toute prudence.
--J'attendais dans le salon de danse que tu vinsses me rejoindre, ajouta-t-elle.
--Tu avais donc quitté la salle de jeu?
--Aussitôt que tu t'étais assis devant la table de creps.
Elle mentait, j'en avais la conviction. C'était bien elle, j'avais encore le son de sa voix à l'oreille, qui avait lancé l'accusation des dés pipés. Je tentai une épreuve pour mieux m'assurer de son mensonge.
--Alors, tu ignores ce qui s'est passé au jeu après ton départ? demandai-je en la regardant en face.
--Quoi donc? fit-elle en ouvrant des yeux pleins de curiosité.
--Un certain vicomte de Biéleuze s'est fait surprendre trichant au jeu.
Le nom ne la troubla pas. Bien au contraire, elle se mit à rire en disant:
--Les escrocs ne sont pas fleurs rares à Frascati. Il n'est semaine qu'on n'en pince.
Puis, en prenant sa bourse que je lui rendis, elle me demanda:
--Alors, à tenir contre un tricheur, tu as naturellement perdu?
--Si ta superstition faisait dépendre la réussite du projet que tu as en tête, de ta perte au jeu, comme tu me l'as dit, tu peux avoir pleine confiance en ton projet, car, par mes mains, tu as vraiment joué à qui perd gagne.
Je crois encore l'entendre quand elle me répondit, ses yeux sur les miens:
--Ma superstition de joueuse concernait un proverbe.
--Lequel? demandai-je.
--«Malheureux au jeu, heureux en amour.»
Et, après un regard brûlant qui me fit frissonner de luxure, elle ajouta:
--Partons-nous?
--Oh! fis-je avec franchise, amour de peu de durée; car je ne suis à Paris que pour une semaine.
Elle passa sa main sur mon bras, me lança encore un regard de flamme et me dit:
--Que sait-on? Aujourd'hui est à nous. Demain n'est à personne.
J'étais jeune et elle était idéalement belle, je le répète. Je fus enivré par les chauds effluves émanant de ce corps de Vénus qui se pressait contre moi.
Quand nous arrivâmes sur le boulevard, elle vit que j'allais héler une voiture.
--À quoi bon? dit-elle, je demeure à deux pas, rue de la Grange-Batelière.
Il faisait petit jour. C'était une matinée de juillet. Au sortir des salons suréchauffés de Frascati, la transition était agréable. Elle aspira avec plaisir l'air pur en me disant:
--Allons doucement. Il fait bon respirer un peu en quittant cette fournaise.
Et, tous deux muets, nous partîmes, elle se pressant amoureusement à mon bras, moi frémissant d'impatience à la pensée qu'elle allait m'appartenir. Nous mîmes bien un gros quart d'heure à atteindre sa demeure.
* * * * *
À ce moment de son récit, Vasseur s'interrompit pour faire entendre un rire amer dont Meuzelin ne comprit pas l'intonation, car il demanda:
--Il paraît que le reste de la nuit vous a laissé de joyeux souvenirs?
Quant au Beau-François qui, pour sortir de sa cachette, avait hâte que l'histoire fût terminée, il maugréa en lui-même:
--De quoi? de quoi? il a couché avec elle? Voilà-t-il pas une belle poussée! Comme ces deux bavards-là feraient bien mieux de quitter cette chambre pour que je puisse filer!
* * * * *
Le lieutenant reprit son récit.
--Non, dit-il; si je ris, c'est de la bêtise profonde avec laquelle j'interprétai le court dialogue qui fut échangé entre Suzanne et une vieille camériste qui était venue nous ouvrir la porte de l'appartement.
--Eh bien? demanda la bonne à première vue de sa maîtresse.
--C'est fait, dit Suzanne.
Comme ce disant, elle me regardait avec un sourire, je crus que la bonne faisait allusion à moi, cet amant tiré aux dés à Frascati.
--Alors, c'est fini? reprit la servante.
Cette fois, ce fut à mon tour de sourire, m'imaginant que par son «C'est fini?» la soubrette demandait si nous avions été prendre un acompte sur nos amours, dans une de ces fameuses loges à deux personnes de l'ignoble _Théâtre de la Nature_, qui se trouvait à Frascati.
Ce qui me maintint dans cette interprétation du «C'est fini?» fut que Suzanne vint me faire un collier de ses beaux bras autour du cou et me regarda de ses grands yeux luisants de chaudes promesses en répondant:
--Non, pas encore, mais bientôt.
Ensuite, elle me conduisit vers une porte qu'elle ouvrit et elle me poussa doucement dans une pièce, en me murmurant ce mot unique, tout gros d'une félicité prochaine:
--Attends!
J'étais dans sa chambre à coucher.
À la lueur d'une veilleuse, dont l'opale trahissait une douce clarté, j'examinai ce nid d'amour. Alors, je vous le jure, j'avais complètement oublié le vicomte de Biéleuze et son insulte.
Je crus avoir attendu un siècle, et, pourtant, dix minutes seules s'étaient écoulées quand reparut Suzanne, en toilette de nuit. Je bondis vers elle, les bras ouverts, pour l'étreindre sur mon coeur.
Elle sut m'esquiver et, toute pudique, elle se réfugia dans un angle de la chambre en s'écriant d'une voix émue:
--Oh! le vilain! qui n'a pas la patience d'attendre que la pudeur d'une femme ait cessé sa dernière résistance.
--Tu es si belle, Suzanne! m'écriai-je transporté d'amour.
--Je le serai tout autant tout à l'heure, me répondit-elle avec un sourire reparu sur ses lèvres.
Elle jura qu'elle ne quitterait pas sa retraite que je ne me fusses engagé à la laisser maîtresse du oui de mon triomphe.
Sur ma promesse, elle gagna un petit sopha, sur lequel elle se plaça et, me montrant le tapis à ses pieds, elle me dit:
--Venez ici, monsieur l'empressé, là, à mes genoux. Au moins faut-il que je vous connaisse.
Et quand je me fus agenouillé:
--Contez-moi votre vie! commanda-t-elle.
Elle était bien courte à conter, ma vie de militaire. Beaucoup de misères et bien peu de joies. Si brève qu'elle fût à dire, je l'abrégeai pourtant, car la passion me dévorait. Je me sentais le cerveau en feu et il me fallait un énergique effort de volonté pour ne pas prendre en mes bras cette créature cent fois plus provocante sous ce costume de nuit, qui la voilait entièrement, que dans cette toilette de Frascati, qui me l'avait montrée à demi nue.
Enfin, je ne pus tenir plus longtemps, je me dressai sur pied, répétant d'une voix haletante d'amour:
--Suzanne! Suzanne!
Elle aussi se leva, prête à se soustraire encore, et son premier mouvement fut pour repousser mes mains qui se tendaient vers elle.
Soudainement, elle changea de maintien. Au lieu de résister, elle me saisit les mains, les écarta pour me faire ouvrir les bras, et se jeta sur mon coeur, en murmurant d'une voix qui vibrait de désirs:
--Prends-moi! Je t'appartiens!
Mes bras se refermèrent sur son beau corps qui s'abandonnait, et ma bouche alla chercher ses lèvres pour confondre nos âmes en un baiser.
À ce moment, le bruit de la porte qui s'ouvrait se fit entendre derrière moi. Sans quitter Suzanne que j'avais soulevée de terre, je me retournai.
Au seuil de la chambre à coucher se tenait le vicomte de Biéleuze, plus pâle que jamais, la figure convulsée par un mépris indicible, s'accrochant au chambranle de la porte d'une main raidie comme si la force lui manquait pour se tenir debout.
Moitié par rage de le voir paraître en pareil instant, moitié par fureur de l'insulte qu'il m'avait faite, la tentation terrible me vint de tuer cet homme.
Suzanne avait glissé de mes bras avec la souplesse d'une couleuvre et s'était réfugiée à l'autre extrémité de la chambre.
Je bondis vers M. de Biéleuze. La colère me rendait fou. Et pourtant mon transport tomba brusquement devant le regard tout à la fois suppliant et doux que m'adressa cet homme qui, sans bouger, me voyait arriver à lui.
Je m'arrêtai sur place.
Alors d'une voix lente:
--Monsieur, dit-il, sachez que, pour parvenir jusqu'à vous, j'ai trouvé toutes les portes complaisamment ouvertes.
Puis il tendit le doigt vers Suzanne et continua:
--Cette misérable, un vraie monstre, était bien certaine que j'allais venir, et elle a voulu me faciliter l'entrée de son appartement.
Et il tomba à mes pieds en ajoutant:
--Monsieur, à deux genoux, je vous demande pardon de l'insulte que je vous ai faite... Je vous prenais pour un complice quand vous n'étiez qu'une dupe de cette coquine.
J'étais demeuré muet de stupéfaction devant cet homme courbé devant moi et dont la voix m'allait au coeur, bien qu'il accusât Suzanne.
Je me retournai vers cette dernière, que je m'attendais à voir indignée par ces dures et injustes paroles. Bien au contraire, son visage rayonnait de cette joie féroce du sauvage contemplant le cadavre de l'ennemi qu'il vient d'abattre.
Alors s'opéra en moi un changement complet. En une seconde, j'eus conscience de ce qu'était cette créature. J'oubliai sa beauté et un sentiment de dégoût monta à mes lèvres, naguère si avides de baisers.
Lui s'était relevé.
--Défends-moi! me cria-t-elle en voyant le vicomte marcher vers elle.
Il y avait en M. de Biéleuze une sorte de majesté du malheur qui m'imposa. Je ne bougeai point.
Devant mon immobilité à son appel, Suzanne fut prise d'épouvante et le regarda s'approcher en tremblant de tous ses membres.
--Oh! ne crains rien, vipère! lui dit-il. Tu m'as perdu! Tant pis pour moi, qui n'ai pas su secouer l'amour infernal que tu m'avais inspiré.
En me montrant il continua:
--... Mais je ne veux pas qu'il en soit de même de monsieur à qui, ce soir, bien à son insu, tu as fait jouer un rôle dans le drame qui me tue... Tu vas t'asseoir sur ce sopha et si tu interromps une seule fois ce que je vais lui dire pour qu'il apprenne à te connaître, je te jure, par le peu d'honneur que tu as laissé sur le nom de Biéleuze, que je te fais sauter le crâne.
En parlant, il avait tiré de sa poche un pistolet qu'il arma.
Quand Suzanne eut obéi, le vicomte, d'une parole brève et hâtée, comme s'il avait eu peur de n'avoir pas le temps d'achever son récit, commença:
--Comment ai-je possédé cette femme? Sans grand'peine, car elle s'est pour ainsi dire jetée dans mes bras. Deux heures après notre première rencontre, elle était à moi. Mon triomphe fut si prompt que je m'en étonnai, car elle avait eu à choisir parmi vingt de mes rivaux qui la poursuivaient des offres les plus brillantes; mais elle me répéta tant que l'amour commande et ne compte pas que je me crus sincèrement aimé. Alors, reconnaissant du sacrifice qui m'avait été fait, je m'endormis plein de confiance en mon bonheur et, peu à peu, je me laissai prendre dans tous les replis d'une de ces passions profondes qui asservissent les sens, le coeur, la raison et dont rien ne peut plus délivrer celui qu'elles étreignent... non, rien, sauf la folie ou le suicide.
Vous dire que j'ai jamais hésité à satisfaire un seul des ruineux caprices de cette femme, vous ne le croiriez pas. Ma grande fortune y passa en deux ans, années pendant lesquelles ma maîtresse ne me donna pas, un instant, à douter de son amour toujours ardent, dévoué et fidèle comme au premier jour. Que m'importait la ruine puisque j'étais aimé comme au temps de ma richesse.
Ce fut donc avec la conviction intime que son dévouement accepterait la situation nouvelle que je vins, le sourire aux lèvres, lui annoncer ma ruine complète.
--Oh! oh! fit-elle en riant, tu as bien encore quelque héritage sur la planche.
--Aucun, dis-je, en voyant dans sa gaîté et sa demande qu'elle se résignait déjà à attendre des temps meilleurs.
--Bien vrai? insista-t-elle.
--Je n'ai plus à t'offrir que mon amour.
Alors, froidement, d'une voix impitoyable, elle me montra la porte en disant:
--En ce cas, vicomte, voici la porte pour t'en aller. Tu n'as plus le sou, donc bon voyage!
La stupeur me rendit muet.
Ensuite je l'entendis qui ajoutait en scandant ses mots:
--Je ne t'ai jamais aimé!
Foudroyé par cette révélation, je tombai inanimé sur le tapis.
Quand je revins à moi, j'étais étendu sur le carré où elle et sa camériste m'avaient traîné, devant cette porte, à toujours fermée pour moi, et que, pendant deux années, j'avais tant de fois franchie avec une si douce émotion.
Je mis quinze jours à me relever de la congestion cérébrale qui m'avait terrassé. Mieux eût valu mourir, car, avec la santé, vinrent toutes les effroyables tortures du terrible amour que cette femme m'avait inspiré. Jour et nuit, je pensais à elle, rien qu'à elle, toujours à elle. Je me sentais devenir fou au souvenir des ardentes caresses qu'elle m'avait prodiguées et, en me les rappelant, je me répétais qu'il était impossible qu'elle n'eût pas menti en disant ne m'avoir jamais aimé.
Je voulus m'enfuir bien loin de la redoutable sirène qui m'avait envoûté. Je reconnus que, comme l'air qu'on respire, elle était devenue indispensable à mon existence. Je me sentais méprisable à ne pouvoir secouer cette passion, mais elle me rendait lâche. Ma raison ne pouvait lutter contre mes sens brûlés par la ressouvenance incessante de tant de nuits voluptueuses. Incapable de me soustraire à ma destinée, qui m'avait rivé à cette femme, je revins donc frapper à sa porte, bien certain pourtant qu'elle me serait refusée.
Contre mon attente, je fus reçu.
--À quoi bon revenir, puisque tu n'as plus le sou? me dit-elle brutalement.
Et comme j'exprimais l'espoir de sortir de ma misère et de reconquérir une fortune, elle éclata d'un rire moqueur.
--Reconquérir une fortune, continua-t-elle; avec quoi, vicomte? Tu ne sais faire oeuvre de tes dix doigts. Ne me débite donc pas de balivernes.
--Je travaillerai.
--Ta! ta! ta! fit-elle avec un redoublement de gaieté. Est-ce que, dans la noble race des Biéleuze, on sait travailler à quoi que ce soit? Vous êtes créés et mis au monde pour faire sauter l'argent. Le jour où il vous fait faute, vous ne valez pas même un maçon. Dépenser les écus, c'est votre lot. Mais en gagner, à d'autres!
Et, toujours avec une insolence gouailleuse:
--Un Biéleuze gagner de l'argent! Ah! la bonne bourde! Comment, diable, s'y prendrait-il?
Alors elle me regarda et, en ricanant, elle articula:
--À moins que ce ne soit en trichant au jeu. À mon avis, c'est la ressource d'un Biéleuze.
Il fallait que je fusse bien ensorcelé par la maudite pour ne pas m'être révolté en l'entendant ainsi parler.
Elle me congédia.
Mais le lendemain, je revenais encore.
--Ah çà! fit-elle, tu ne comptes pas que, jusqu'au jugement dernier, je vais te répéter le même refrain. As-tu de l'argent? Non, n'est-ce pas? Alors laisse de bonne grâce la place à un autre. Il me faut la vie luxueuse. J'offre ma beauté à qui me la paye. Va-t'en donc, puisque tu ne peux plus fournir aux frais.
À son cynisme, je ne pouvais qu'opposer ma passion profonde, sincère, dévouée.
--Oui, oui, railla-t-elle, une chaumière et un coeur. Je connais cela par ouï-dire. Il paraît que ce n'est pas sans charme. Mais si j'en essaie jamais, ce ne sera pas avec toi.
--Doutes-tu de mon amour? m'écriai-je, en voyant, sous ses paroles, poindre une espérance.
--Non, dit-elle, je te crois pincé pour moi et de la belle manière... Ce n'est pas ce motif qui me ferait refuser.
--Quoi donc alors?
--Ce qui s'est passé l'autre jour, quand je t'ai invité à prendre la porte... Que, demain, je consente à partager ta misère, cela ira bien pendant quelque temps... mettons deux ans... puis ton amour se refroidira. Tu sais? tout casse, passe ou lasse... Alors, tu te rappelleras l'affront reçu et, en te redressant sur tes ergots des Biéleuze, tu me rendras ma politesse. Et qui aura le nez cassé, si ce n'est Suzanne, laquelle aura bêtement donné gratis deux de ses plus belles années? Voilà pourquoi, vicomte, je ne te suivrai pas dans ta chaumière.
Puis, en s'écriant:
--Ah! si j'étais certaine de ne jamais être quittée, peut-être hésiterais-je à dire non, lança-t-elle.
Je voulus me confondre en serments; elle me coupa la parole.
--Oui, oui, continua-t-elle moqueusement, je sais la chanson que tu veux me chanter. Tu vas m'offrir ta vie, ta tête, ton sang, un tas de choses dont une femme n'a que faire et que les hommes ne sont pas chiches de proposer pour affirmer leur dévouement... Avec ça que j'y crois au dévouement des hommes!
--Mets le mien à l'épreuve! m'écriai-je en tombant à ses genoux.
Tout en me repoussant, elle poursuivit:
--«Prends ma tête! Veux-tu ma tête!» vous geignent les hommes. Le jour où vous répondez: «Garde ta tête qui fait vivre les chapeliers et les coiffeurs, et puisque tu tiens à me prouver la sincérité de ton amour, fais ceci ou cela,» alors ils beuglent: «Jamais! ce serait une infamie!»
Sur ces derniers mots, elle secoua la tête en disant d'une voix devenue grave:
--Ils sont rares les hommes qui, sur un mot de leur maîtresse, tuent ou volent... Je comprends qu'on aime celui qui, pour vous plaire, n'a pas reculé devant un crime.
--Suzanne, je t'en supplie, rends-moi ton amour, balbutiai-je, toujours à ses genoux.
--Tiens! fit-elle brusquement, puisque tu me demandes une épreuve, ce que nous avons dit hier me donne une idée.
Elle fit une pause, puis me dit:
--Pour moi, triche au jeu.
D'un bond je fus sur pied.
Avant que je pusse parler, elle éclata de rire en s'écriant:
--Oh! je te prie, évite-moi le «Jamais! ce serait une infamie!» Hein! tu vois, je t'y ai pris!... Tu es comme les autres.
Sur ce, elle se leva et marcha vers sa glace et, tout en rajustant quelques boucles de sa coiffure, elle ajouta d'un ton sec:
--Assez plaisanté. Comme je te l'ai dit, vicomte, va-t'en offrir à une autre ta chaumière et ton coeur.
«Assez plaisanté», avait-elle dit. Donc sa proposition n'était pas sérieuse. Je vins doucement derrière elle et, en lui prenant la taille, je répétai de ma voix la plus suppliante:
--Suzanne, rends-moi ton amour.
Elle retourna la tête sur son épaule. En plongeant dans mes yeux un regard brûlant qui me fit frissonner, elle étendit les doigts vers une coupe de la cheminée et y prit quelque chose qu'elle me mit dans la main en disant:
--Alors gagne-le.
C'étaient des dés pipés!!!
En sentant les dés, j'étais demeuré anéanti par une surprise douloureusement désespérée.
Suzanne aussitôt me fit face. Elle serra ma main dans la sienne pour empêcher mes doigts de lâcher prise et me dit d'une voix impérieuse:
--Je veux que tu me sacrifies ton honneur, vicomte. Je croirai seulement que tu m'aimes quand une ignominie t'aura fait descendre à mon niveau.
Après avoir un peu attendu une réponse que ma langue paralysée ne pouvait faire, elle m'ouvrit la main, y prit les dés et les rejeta dans la coupe en ricanant:
--Alors n'aille au bois l'imbécile qui a peur des feuilles.
Immédiatement, d'un ton impitoyable et en me montrant la porte:
--Sors d'ici, vicomte, ajouta-t-elle.
Je m'en allai à demi fou de douleur.
Je tins deux jours mon serment de ne plus retourner chez ce démon; mais il me fallut céder à mon indigne passion.
En me voyant reparaître, avant que j'eusse dit un mot, elle tendit la main vers la coupe de la cheminée où étaient les dés et redit:
--Je veux le sacrifice de ton honneur.
Puis, à mon signe de tête négatif, elle ajouta:
--Débarrasse-moi de ta présence.
Trois jours de suite je revins et trois fois elle répéta geste et phrase.
Le quatrième jour, j'étais vaincu. Pâle et chancelant comme le condamné allant au supplice, je marchai vers la coupe et j'y pris les dés.
* * * * *
--Je ne comprends plus rien à votre histoire du vicomte, mon cher lieutenant, interrompit Meuzelin étonné.
Vasseur arrêta son récit.
--Oui, reprit le policier, puisque le pauvre Biéleuze trichait à Frascati pour obéir à Suzanne, pourquoi la bougresse l'a-t-elle dénoncé en pleine salle de jeu?
--Vous allez le savoir, promit le lieutenant.
--Continuez donc.
Quelqu'un qui ne s'intéressait guère à l'histoire, c'était le Beau-François dans sa cachette.
--Est-ce qu'il va en conter pendant huit jours, ce bavard exécrable? pensait-il en étouffant un bâillement.
Car, avant cette nuit blanche, la journée avait été rude pour le colosse, qui sentait venir le sommeil.
* * * * *
Vasseur reprit: