Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc

Chapter 5

Chapter 53,879 wordsPublic domain

--Qu'il vienne donc te sauver maintenant, ton beau vainqueur, continua-t-elle. Ah! tu étais ma rivale aimée! «Je t'aime! je t'aime!» te répétait-il tout à l'heure quand je l'ai surpris à tes genoux. Ces paroles sont ta condamnation à mort, car je vais t'achever.

Étendant les mains, elle saisit le cou de Gervaise entre ses doigts pour l'étrangler.

Mais sa haine ne pouvait se contenter d'une aussi prompte vengeance.

--Non, dit-elle, non, tu ne souffrirais pas assez. Je veux que ta mort soit lente, terrible, désespérée.

Quand Cardeuc avait donné à Suzanne son rôle de comtesse de Méralec, en même temps qu'il lui avait fourni tout un cahier de notes et de renseignements sur les personnes qui devaient entrer dans sa vie, il s'était dit qu'en cas d'insuccès, il fallait aussi penser à la fuite. En conséquence, il lui avait remis un plan détaillé de la partie souterraine du château, avec ses entrées et ses sorties. Suzanne, ce plan en main, était venue, pendant deux nuits, en vérifier l'exactitude. Elle connaissait donc bien à fond tous les détours de ces galeries sur lesquelles s'ouvraient une série de caveaux qui, jadis, avaient servi, ou de prisons aux victimes des sires de Méralec, ou de dépôts pour des provisions de toutes sortes, en vue d'un siège.

Suzanne souleva Gervaise dans ses bras et n'eut que quelques pas à faire pour trouver un de ces caveaux, dans lequel elle coucha la jeune fille à terre.

--Maintenant, tu peux penser tout à l'aise à ton Vasseur, cela te tiendra lieu de repas, dit-elle avec un ricanement sinistre.

Elle refermait la porte qu'allait assujettir un énorme verrou, quand Gervaise ouvrit les yeux. La lumière de la lanterne lui permit, par la porte encore entre-bâillée, de reconnaître celle qui l'abandonnait:

--La comtesse, murmura-t-elle.

Pour elle, qui ignorait les événements survenus, Suzanne était toujours madame de Méralec; mais elle était aussi la femme furieuse qui, devant Vasseur, lui avait lancé l'insulte de fille de guillotiné.

En retrouvant Suzanne devant elle, alors qu'elle revenait à la vie, Gervaise fut saisie d'une telle horreur qu'elle reperdit aussitôt connaissance.

Puis le silence et l'obscurité revinrent dans cette sorte de tombe où la jeune fille allait mourir, torturée par l'épouvantable supplice de la faim.

Cependant Suzanne, d'un pas sûr, s'était éloignée dans ce labyrinthe, dont elle connaissait tous les détours. Quand elle parvint à l'étroit conduit qui servait de sortie, elle tendit, avant de s'y engager, une oreille prudente aux bruits du dehors. Rien ne vint lui donner l'alarme.

Alors elle se glissa dans le trou, et bientôt sa tête dépassa l'ouverture. Une fois encore elle écouta.

La lune, qui brillait en son plein, éclairait la clairière du bois silencieux.

À ce moment, bien doux, tout discret, se fit entendre un petit sifflement qui semblait commander la prudence.

--C'est Cardeuc, il m'a vue, pensa Suzanne, qui connaissait ce signal.

Mais le sifflement était à ce point circonspect qu'elle ajouta:

--Ou pour lui ou pour moi, il y a danger.

Elle rentra aussitôt la tête.

Le sifflement se répéta.

--C'est lui qui est en danger et il m'appelle à l'aide, se dit-elle.

Et elle sortit du trou. Lentement, elle se releva et, alors, elle jeta les yeux autour d'elle.

À la bordure de la clairière, elle aperçut Coupe-et-Tranche attaché à un arbre. Il la regardait sans un mot d'appel, secouant doucement la tête.

Elle comprit aussitôt.

--Il est surveillé, se dit-elle.

Courbée, étouffant le bruit de ses pas, elle traversa la clairière, atteignit Cardeuc et, se dressant le long du prisonnier, elle tendit l'oreille à la hauteur de ses lèvres.

--Ils sont là trois qui dorment. Prends mon couteau dans ma poche et coupe mes cordes, murmura-t-il.

En effet, à cinq pas, Suzanne pouvait entendre maintenant le souffle des trois compagnons endormis. Au fait, pourquoi ces bons garçons ne se seraient-ils pas régalé de sommeil? La nuit était douce; personne, à cette heure, ne pouvait venir dans le bois et leur prisonnier était solidement attaché. C'était donc le meilleur moyen de tuer le temps jusqu'au retour du Beau-François.

Suzanne coupa les cordes.

--Bon! souffla Cardeuc devenu libre; à présent ne bouge pas. C'est mon tour d'agir.

Il plaça son couteau entre ses dents, se coucha sur le sol et se mit à ramper dans la direction des trois dormeurs. Ils disparut dans l'ombre du bois.

Suzanne écouta. Rien ne vint l'avertir du drame qui s'accomplissait à quelques pas.

Quand Cardeuc reparut, il n'avait pas eu à se servir de son couteau qu'il serrait encore entre ses dents.

Il le retira pour dire, de sa voix rauque, qui ne trahissait aucune émotion:

--J'ai préféré les étrangler. C'est meilleur pour empêcher les cris.

Cardeuc n'aimait probablement pas les comptes qui traînent; car, tout aussitôt, en crispant son énorme poing sur le manche de son couteau, il ajouta:

--À présent, au Beau-François.

Et il fit un pas dans la direction de l'entrée du souterrain. Il était si pressé de régler sa dette avec le géant, qu'il ne pensait pas à s'étonner de la présence de Suzanne, en plein bois, à cette heure de nuit où elle aurait dû dormir dans le lit de la comtesse de Méralec.

--Laisse le Beau-François et écoute, dit-elle d'une voix brève.

Et elle lui conta tout. Le château gardé par les hussards, le général Labor soustrait à son influence par Meuzelin se donnant pour comte de Méralec et ayant découvert quelle était la femme assassinée à l'attaque de la diligence et, enfin, comment elle s'était esquivée des mains dudit Meuzelin.

--Mais celui-là, le vrai Meuzelin, et non pas ce grand escogriffe maigre qui, tantôt, jouait le rôle de policier, dit-elle en appuyant.

Bref, elle lui narra par le menu tout ce qui concernait le policier; mais de Vasseur et de Gervaise, elle ne souffla mot.

Puis, elle demanda:

--L'individu que j'ai rencontré dans le souterrain est donc le Beau-François?

Et, après que Cardeuc lui eut fait le récit du guet-apens où l'avait pris le géant, elle lui apprit l'attaque, qu'elle avait évitée, du Beau-François qui, en ce moment, perdu dans l'obscurité et les détours du souterrain, était en passe d'y mourir de faim.

Mais de Gervaise, elle n'ouvrit pas encore la bouche.

Ensuite, revenant à sujet plus sérieux:

--Ton plan, à propos de Labor, ensorcelé par moi, est à vau-l'eau. Il va te poursuivre l'épée dans les reins. Mieux vaudrait passer dans un autre département, avança-t-elle.

À cette proposition, Cardeuc haussa les épaules en disant:

--Le général Labor n'en est pas quitte. À défaut de toi, j'ai un autre personnage à mettre en avant.

--Qui donc? fit Suzanne curieuse.

--Croutot, dit laconiquement le Marcassin.

Et, immédiatement:

--Nous avons encore trois heures de nuit. Viens, le temps presse, ajouta-t-il.

Elle avait été prise un peu de court par Meuzelin, la jolie fausse comtesse qui avait été forcée de fuir en pantoufles. Ses pieds mignons allaient se mal trouver de suivre Coupe-et-Tranche.

--Je te porterai, offrit-il.

Elle ne pesait pas plus qu'une plume aux bras vigoureux de Cardeuc, qui partit au pas de course.

Ils n'étaient pas à plus de cent toises de la métairie quand le Marcassin la sentit tressaillir.

--Qu'as-tu? demanda-t-il.

--Rien. Un peu de fatigue.

Elle venait de s'apercevoir qu'elle n'avait plus ce petit coffret qui avait fait que le Beau-François, lorsqu'il l'avait vu, s'était demandé si c'était là dedans qu'elle mettait ses boucles d'oreilles de rechange.

--Je l'ai laissé à terre, dans le cachot de Gervaise, se rappela-t-elle.

VI

Cependant Vasseur, sans se douter qu'il était entendu par le Beau-François, aux écoutes derrière la porte dérobée, avait commencé, pour Meuzelin, le récit de son passé où avait pris place la belle Suzanne.

--Il y a deux ans, commença-t-il, j'avais obtenu de passer des hussards dans la gendarmerie. De la Vendée, j'avais à me rendre au pays chartrain, où m'appelaient mes nouvelles fonctions. Mais, avant de rejoindre, il m'avait été accordé un congé de huit jours que j'avais résolu d'employer à Paris. Quand j'arrivai dans la capitale, le soir même je me rendis à Frascati.

--Oh! oh! interrompit Meuzelin sincèrement étonné, vous à Frascati, lieutenant!!! Vous, un homme sage, vous alliez en ce lieu de débauche qui s'appelle Frascati!!!

--Je voulais connaître cet établissement fameux dont la réputation scandaleuse était venue éveiller ma curiosité au fin fond de la province, répondit Vasseur pour s'excuser.

--Je vous écoute, fit Meuzelin, l'invitant à reprendre son récit.

--Je venais de monter le grand escalier qui conduit au vestibule sur lequel s'ouvre, à droite, le vestiaire où les joueurs trouvent à louer masques et dominos.

Comme je franchissais la dernière marche, une femme sortait de ce vestiaire, revêtue d'un domino, le visage caché sous un masque qui, privé de sa barbe de dentelle, laissait à découvert une bouche petite, meublée de vraies perles.

Rien qu'à la bouche, au menton et au cou potelé dont le domino, encore mal fermé, laissait voir la peau blanche et fraîche, n'eût pas été grand devin qui aurait affirmé que cette femme était jeune.

En m'apercevant, elle vint vivement à ma rencontre, et d'une voix au timbre mélodieux, elle s'écria:

--Comment, c'est toi!

C'était la première fois que je venais à Paris, où je ne connaissais aucune femme. Fort évidemment, elle se trompait en m'abordant de la sorte.

--Je crois bien, citoyenne, que tu fais erreur, lui dis-je.

En même temps qu'elle secouait la tête, un sourire charmant apparut sur ses lèvres, puis elle passa sous mon bras sa mignonne main et m'attira en répliquant:

--Et moi, je suis sûre de mon fait. Allons, conduis-moi dans les salons.

Puisqu'elle persistait à s'entêter dans son erreur, il eût été niais de ma part de n'en pas profiter. Je me laissai donc entraîner par elle.

--Ah! mon gaillard! fit Meuzelin avec un sourire de félicitation moqueuse.

Vasseur secoua tristement la tête et répondit d'un ton grave:

--Attendez la fin, mon ami. Au plus acharné de mes ennemis, je ne souhaiterais pas une bonne fortune de ce genre-là!

Derrière la porte qui le cachait, le Beau-François s'était tout doucement assis sur la dernière marche de l'escalier. Au fond, il se souciait peu de l'histoire et n'avait qu'un but:

--Quand ces deux bavards auront fini, il est probable qu'ils quitteront la chambre. Alors je tenterai de sortir par cette porte, se promettait-il.

Vasseur avait continué:

--Quand nous arrivâmes dans le premier salon, la foule était énorme. On piétinait sur place. Malgré cette presque impossibilité d'avancer, il me sembla que ma compagne m'entraînait dans un sens déterminé. Enfin, elle s'arrêta. Le hasard nous avait amenés derrière un jeune homme de vingt-cinq à Vingt-huit ans qui, appuyé contre le chambranle d'une porte, regardait dans l'autre salon.

Alors je m'aperçus que, de la personne de cette femme, se dégageait une senteur d'eau de Hongrie, le parfum à la mode, que la chaleur de la salle rendait plus subtil. L'odorat du jeune homme en fut sans doute frappé, car, comme s'il eût compris qu'une femme était derrière lui, il se retourna vivement pour lui céder le passage.

À la vue de ma compagne, dont l'absence de dentelle au bas du masque laissait à découvert la partie inférieure du visage, il me sembla lire sur les traits du jeune homme une brusque surprise, mêlée pourtant d'hésitation, comme si un doute combattait sa certitude de connaître la femme.

Ma compagne me sembla ne faire aucune attention au jeune homme. Elle appuya sa petite main sur mon bras en me disant d'une voix qui, à mon grand étonnement, se fit caressante au possible:

--Retournons sur nos pas, veux-tu, cher ami?

Nous nous dégageâmes de la foule sans qu'elle eût remarqué le jeune homme qu'il m'avait semblé voir, au son de la voix de la femme, tressaillir soudainement.

Nous allions sortir du salon quand une mauvaise curiosité me fit tourner la tête. À son tour, le jeune homme s'était tiré de la foule et, fixé sur place, pâle comme un mort, il nous regardait nous éloigner. Alors je crus avoir conscience du rôle que j'avais joué. J'avais servi à une vengeance féminine. Amant de paille, on m'avait offert à la jalousie d'un amant véritable.

Cependant nous étions revenus dans le vestibule où mon inconnue me demanda:

--Es-tu joueur?

Au lieu de répondre, je protestai encore.

--Je ne te connais pas, dis-je.

--En tout cas, je suis bonne à connaître. Tiens! regarde, répliqua-t-elle.

Ce disant, elle avait porté la main à son masque qu'elle arracha pour me montrer son visage. Je demeurai émerveillé de sa beauté splendide. Mais je n'en avais pas moins raison. Cette superbe créature m'étais complètement inconnue. Elle comprit, que j'allais encore me récuser. Tout en rattachant son masque, elle reprit railleusement:

--Est-ce que, pour se connaître, il est nécessaire, à Frascati, d'avoir été présenté par les grands-parents?

Elle disait vrai. N'étais-je pas à Frascati, ce lieu des amours faciles où la morale n'avait rien à voir, le temple où se nouaient les liaisons d'un jour? J'étais donc ridicule à vouloir faire mon Joseph. J'avais vingt six ans et une jolie femme s'offrait à moi pour charmer les quelques jours de mon congé à Paris. J'aurais été cent fois stupide en refusant la charmante aubaine qui m'était offerte.

Donc, tout enthousiasmé par le visage qui m'avait été démasqué, je me hâtai de répondre cette banalité galante:

--Mais je ne demande pas mieux que de faire connaissance.

--À la bonne heure! dit-elle en riant.

Puis elle me répéta:

--Es-tu joueur?

--Je l'ignore absolument, pour cette excellente raison que je n'ai jamais joué, répondis-je.

--Il faut savoir à quoi t'en tenir.

À cette invite à tenter la chance, je tapai sur mes poches en demandant gaiement:

--Avec quoi? J'ai tout juste de quoi t'offrir à souper.

--Ne t'inquiète de rien, dit-elle.

Et elle me poussa vers le vestiaire en continuant:

--Commence par mettre le domino et le masque exigés par le règlement de Frascati pour tout joueur.

Je me laissai faire, tout heureux que j'étais d'obéir à une si jolie femme. En ce moment, je ne pensais plus du tout au jeune homme que j'avais vu pâlir au son de voix de ma compagne... J'étais pris!

Pendant que j'endossais mon domino, elle avait changé son masque contre un autre dont le bas, garni d'un épais satin noir, non seulement lui couvrait la bouche, mais encore cachait son cou gracieux et blanc.

Elle m'entraîna vers la salle de jeu, qui s'ouvrait à gauche du vestiaire. Au moment d'en franchir le seuil, elle s'arrêta et me glissa une bourse dans la main, en me disant:

--Écoute... Je suis superstitieuse. Pour moi, le jeu est une façon de consulter le destin. J'ai un projet en tête, mais j'hésite. La chance du jeu dictera ma résolution. Tu vas jouer pour moi.

Je faisais, en l'écoutant, fort piteuse mine. Ainsi donc le but de toutes ces prévenances était de me transformer en machine à jouer. Mon amour-propre froissé se rebiffait devant ce rôle. Elle lut ma déconvenue sur mon visage et partit d'un petit rire mélodieux et argentin en ajoutant:

--Je joue à qui perd gagne, répondit-elle.

--S'il en est ainsi, tu peux être assurée d'une décision favorable, car mon inexpérience à tous les jeux me fera perdre jusqu'au dernier écu de ta bourse... C'est bien cela que tu souhaites, n'est-ce pas?

--Tu feras mon bonheur.

--Et moi? demandai-je en la regardant d'un air suppliant.

Elle n'y alla pas par quatre chemins.

--Toi, fit-elle, tu passeras par-dessus le marché.

--Foi de qui? insistai-je.

--Foi de Suzanne! dit-elle.

Notre dialogue s'était tenu dans le vestibule, à la porte du salon de jeu. Comme je relevais mes yeux tout ravi de la promesse qui venait de m'être faite, j'aperçus, sortant du vestiaire et revêtu d'un domino, le jeune homme de tout à l'heure.

Toujours pâle, le visage morne, il traversa le vestibule, étirant les cordons du masque qu'il allait s'appliquer sur la figure. Derrière le groupe qui nous abritait, il ne pouvait nous voir et, du reste, nous eût-il vus, il n'aurait su nous reconnaître, moi masqué et costumé maintenant, Suzanne cachée sous le nouveau masque qui ne laissait rien voir de son visage.

--Entrons! commanda Suzanne qui me parut n'avoir pas remarqué l'arrivant.

Nous marchâmes pour ainsi dire sur les talons du jeune homme, qui avait achevé de se masquer.

Il fit quelques pas dans la salle de jeu, cherchant à quelle table il se placerait. Puis il alla s'asseoir devant un tapis vert où, en ce moment, n'était attablé qu'un seul joueur. Il prit un siège et attendit.

Aussitôt la voix d'un surveillant des jeux, cria:

--Un troisième au creps!

C'était un appel à tout joueur qui voudrait prendre part à la partie qui allait s'engager.

--Joue à cette table, me souffla aussitôt Suzanne.

Du creps, je ne savais qu'une chose, c'était que ce jeu, sévèrement prohibé partout ailleurs qu'à Frascati, se jouait à l'aide de trois dés et d'un cornet. Ce n'était donc pas la mer à boire pour moi, du moment que je n'avais qu'à perdre.

J'allai donc m'asseoir en face du jeune homme.

L'appel du croupier avait fait accourir d'autres amateurs de creps, qui prirent place autour du tapis. Puis, en un instant, la table fut entourée d'un cercle épais de curieux, hommes et femmes, debout, surveillant les coups. Au milieu de tous ces spectateurs en domino et masqués, il m'était impossible maintenant de reconnaître Suzanne.

Après que le croupier eut pris dans sa main, examiné et soupesé les dés, il les présenta au premier joueur arrivé. Celui-ci tira pour avoir le dé à jouer, et, de son coup de cornet, jeta impair. Il ramassa les dés et les présenta au jeune homme, qui les versa dans son cornet.

Il amena pair, ce qui lui accordait le dé à jouer, c'est-à-dire la tenue contre les autres joueurs.

--Donnez le point de chance! prononça le croupier.

--Neuf! dit le jeune homme.

Sans savoir pourquoi, je me sentis pris d'intérêt pour ce jeune homme. À présent que je n'étais plus fasciné par la voix et les beaux yeux de Suzanne, le sang-froid me revint et, avec lui, le souvenir. Je le revis la face pâle, regardant avec des yeux désespérés Suzanne s'éloignant à mon bras, et je ne sais quel pressentiment lugubre m'avertit que j'étais entré dans la vie de ce pauvre garçon qui, la conviction m'en vint, devait souffrir d'une cruelle torture morale.

Quand, après avoir versé ses dés dans le cornet, il l'agita, je crus voir sa main trembler. Tout en secouant le cornet, son regard se promenait autour de la table sur la haie de curieux, comme si, sous tous ces masques, il cherchait à reconnaître certain visage. À travers les trous de son masque, ses yeux brillaient fiévreux et égarés.

Enfin il jeta les dés.

--Dix-huit! accusa le croupier à haute voix. Dix-huit, c'est-à-dire un composé de neuf qui était le point de chance. Le joueur avait donc gagné!

Je me rappelais les traits du jeune homme. Sa figure, quand je l'avais vue sans masque, affirmait une nature droite, fière, loyale, exempte de bas et vils instincts. Aussi fus-je profondément étonné quand, après son coup gagné, je le vis ramasser l'enjeu des joueurs. Sa main se crispait fébrilement sur les pièces d'or et les attirait devant lui avec un empressement rapace.

--Au tapis! articula le croupier, suivant la formule de Frascati pour inviter les joueurs à verser une mise nouvelle.

Les louis d'or plurent devant le jeune homme qui, ayant gagné, devait, suivant l'usage, toujours tenir le dé.

Il agita son cornet à nouveau et, cette fois encore, j'observai son maintien. Je le vis jeter autour de lui ce même coup d'oeil plein d'une angoisse désespérée. C'était à croire qu'il implorait une grâce, tant son regard exprimait une supplication.

Et toujours aussi sa main, agitant le cornet, tremblait à ce point que mon voisin de tapis, un vieux joueur endurci, me murmura en souriant:

--Voici un particulier qui doit en être à ses débuts de jeu, car il ne sait pas encore commander à son émotion. J'ai été comme cela, mais il y a longtemps.

Le jeune homme, après son regard, se raidit pour maîtriser son trouble et lança les dés.

--Vingt-sept, annonça le croupier.

Ce chiffre, un composé de neuf, le point de chance, faisait encore gagner le trembleur.

Il montra le même empressement cupide à ramasser son gain. Nous étions au grand creps, c'est-à-dire que, des trois tables où se jouait ce jeu, la nôtre était celle où, d'habitude, s'engageaient les plus fortes parties. En ces deux coups heureux, le jeune homme venait de gagner une dizaine de mille francs.

--Au tapis! répéta le croupier.

Les enjeux, par cela que les perdants voulaient rattraper leur argent, montèrent à une très forte somme.

Étant donnée la rapacité dont le jeune homme avait fait preuve, il semblait que la vue de ce gain à conquérir aurait dû exciter sa convoitise. Bien au contraire, il sembla pris d'un ardent désir de quitter la partie. Mais la règle du jeu était là pour lui défendre la retraite. Il devait tenir le dé tant qu'il n'aurait pas perdu.

Je vois encore le mouvement nerveux de sa main quand elle remit les dés dans le cornet pour ce troisième coup.

D'un coup sec, il vida le cornet.

--Encore dix-huit! cria le croupier.

Une sorte de délire d'avidité alluma le cerveau du gagnant. Ce gain, qui s'offrait à nouveau, avait brusquement fait disparaître son hésitation de tout à l'heure.

De droite et de gauche, il étendit brusquement la main pour faire rafle des enjeux.

Mais, avant qu'il eût achevé son mouvement, se fit entendre, claire et vibrante, une voix de femme qui criait:

--Cet homme est un voleur! Qu'on saisisse les dés dont il se sert. Ils sont pipés!

À cette accusation terrible, il y eut, parmi les assistants, un silence de stupeur.

Moi, en écoutant ces mots, j'avais senti un frisson me courir dans le dos, car j'avais reconnu la voix qui les avait prononcés. C'était celle de Suzanne.

Elle venait de perdre cet homme froidement, sans s'exposer en rien, car, au milieu de tout ce monde masqué, il était impossible de préciser qui avait lancé l'accusation, surtout après le tohu-bohu qui s'était produit dans la foule. En quelques pas, elle avait pu se confondre dans la masse des femmes masquées, toutes vêtues d'un domino pareil.

Ainsi je n'avais pas été trompé par le pressentiment que j'allais me trouver mêlé au sort de ce jeune homme. Je le sentais, mon rôle ne faisait encore que commencer.

Cependant le croupier s'était avancé jusqu'à la table, ayant le sourire d'un homme bien persuadé d'une fausse accusation et qui croit devoir en donner la preuve à la galerie. Au début de partie, n'avait-il pas, suivant l'usage, examiné les dés avant de les remettre aux joueurs? Il était donc bien certain qu'ils n'étaient nullement pipés.

Il étendit la main et prit les dés.

Au premier contact, la figure du croupier révéla un étonnement profond.

--C'est la vérité! avoua-t-il.

Le voleur s'était dressé debout, tout convulsif et, soit qu'il étouffât, soit qu'il voulût braver la foule, il avait brusquement arraché son masque. Son visage apparaissait livide, contracté par un désespoir incommensurable. Ses deux grands yeux, à demi fous, fixaient le vide comme s'il eût mesuré la profondeur du gouffre d'infamie qui s'ouvrait devant lui.

Je ne pouvais me nier que ce malheureux eût triché; mais j'avais la conviction qu'il était la victime d'une de ces terribles machinations qu'on appelle vengeance de femme. À n'en pas douter, il savait d'où lui venait le coup qui lui coûtait l'honneur. Mais c'était une femme et il dédaignait de se venger. Du reste, le flagrant délit n'était-il pas là pour lui interdire toute parole de défense.

À la vue de cet homme foudroyé par une fatalité contre laquelle, j'en étais convaincu, il avait dû combattre énergiquement avant de succomber, je sentis naître en mon coeur une profonde pitié pour le malheureux.

Alors j'eus la folie d'une idée généreuse.