Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc

Chapter 21

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--Figurez-vous que le géant qui, cette nuit, avait pénétré dans le souterrain, s'était perdu si complètement dans ses méandres obscurs qu'il n'avait d'autre perspective que de mourir de faim. En cherchant à tâtons dans les ténèbres, il finit par trouver une issue, mais une issue qui débouchait dans l'intérieur du château, car il entendit, de l'autre côté de la porte, deux individus qui causaient. Quand je dis qu'ils causaient, erreur, attendu que l'un de ces individus faisait à l'autre un long récit. Ce n'était pas le vrai moment pour le colosse de forcer cette porte. Mieux valait attendre que ces hommes eussent quitté la chambre.

François patienta donc.

Mais comme il tombait de fatigue, il finit par s'asseoir sur le sol et tendit l'oreille au bavardage du conteur. Dans le commencement, ça alla bien. Le causeur contait à son compagnon où et dans quelles circonstances il avait connu un certain vicomte de Biéleuze qui, à la suite d'une partie de creps à Frascati, s'était flanqué un coup de pistolet et que lui, le conteur, avait rapporté à son domicile.

Tout cela, le Beau-François l'avait attentivement écouté; mais la fatigue, ou plutôt le sommeil, eut raison de lui. Il eut beau se pincer pour ne pas s'endormir, force lui fut de succomber et il s'assoupit au moment où l'autre venait de conter qu'il soupçonnait un domestique du vicomte, nommé Croutot, véritable nain, d'avoir volé une lettre que M. de Biéleuze, avant de se tuer, avait écrite pour être remise après sa mort, à une demoiselle Julie.

--C'est bon à savoir! pensa le Beau-François, à l'instant où le sommeil triomphait de lui.

Le colosse, paraît-il, a la fâcheuse habitude de ronfler. Cela lui occasionna un réveil désagréable. Quand il fut brutalement tiré de son sommeil, il se vit au pouvoir d'ennemis qui l'avaient ficelé de main de maître, en gens dont c'est le métier; car ils n'étaient autres que le policier Meuzelin, le lieutenant de gendarmerie Vasseur, assistés de deux escogriffes qui, bien que travestis, puaient le gendarme d'une lieue. On aurait donné au colosse à désigner en quelles pires mains il voulait tomber qu'il n'aurait pas mieux choisi.

Meuzelin et Vasseur! Le géant était perdu. Ces deux gars-là ne pouvaient manquer de lui faire une triste fête!

Tout à coup arriva un troisième personnage, plus maigre qu'un paratonnerre, qui leur annonça que le général Labor accourait sur ses talons.

Meuzelin et Vasseur d'un côté, le général Labor de l'autre, c'était pour le Beau-François bonnet blanc et blanc bonnet... guillotine ou fusillade, deux façons de quitter brusquement ce bas monde.

Mais, heureusement pour lui, il paraît que policier et lieutenant trouvaient le colosse de trop bonne prise pour y laisser participer le général. En conséquence, à la hâte, ils le lancèrent, tout ficelé, dans la cachette d'où ils l'avaient tiré, et refermèrent vivement la porte.

La secousse avait été rude pour le prisonnier ainsi jeté à toute volée sur des dalles de granit. Il en fut étourdi. Quand il revint à lui, il comprit combien sa situation, s'était dangereusement compliquée. Il n'avait plus même la ressource de se risquer dans les ténèbres du souterrain, car ses liens l'immobilisaient sur place.

Il riait donc plus que jaune, lorsque, à son immense surprise, il vit, au loin, dans la profonde obscurité, scintiller un point lumineux qui, peu à peu, s'agrandit de telle sorte que le géant comprit que quelqu'un arrivait vers lui, une lumière à la main.

Et ce quelqu'un s'approchait avec une précaution infinie. Son pas lent et des plus légers s'arrêtait par moments, et, au mouvement de la lanterne qui montait et s'abaissait, il était évident que l'arrivant ne hasardait pas un pied devant l'autre avant d'avoir méticuleusement éclairé sa marche. On eût dit qu'il cherchait une épingle.

Dans un de ces mouvements de haut et de bas, la lanterne éclaira le visage de ce marcheur prudent.

--C'est Croutot, se dit le géant qui demeura immobile de peur d'effaroucher son homme dont une trentaine de pas le séparaient encore.

Croutot mit peu de temps à franchir cette distance et, pourtant, si court qu'il fût, ce temps suffit pour que tout un flot de souvenirs remontât à la mémoire du Beau-François.

Il se souvint de ce fragment de papier que le nabot avait jadis volé dans la chambre de Césarine, fragment où il était question des cent mille écus laissés à Julie par madame de Biéleuze. Il se rappela que la Faublin, sa maîtresse, lorsqu'elle était venue le rejoindre à Chartres, lui avait confessé qu'elle suspectait fort le moucheron d'avoir achevé Julie en la noyant. Enfin le souvenir lui arriva qu'une heure auparavant, alors que le sommeil s'emparait de lui, il avait entendu le lieutenant Vasseur, contant la mort du suicidé Biéleuze, parler d'une lettre adressée par le défunt à Julie, qu'il soupçonnait Croutot d'avoir fait disparaître.

--C'est à propos des écus de la Julie qu'il doit être descendu dans le souterrain, se dit le colosse dont, en une seconde, le plan fut dressé.

Cependant Croutot avait atteint l'escalier conduisant à la porte secrète, au bas de laquelle le géant était étendu. Il le monta lentement, sa lanterne au bout de son bras tendu en avant.

Quand la lueur tomba sur le grand corps avachi à ses pieds, le pygmée tressauta de tout son être, puis demeura en quelque sorte pétrifié par la surprise, les yeux écarquillés, la bouche béante. À coup sûr, une terreur subite avait heureusement étranglé dans sa gorge le cri qu'il allait pousser.

Lié et bâillonné, par conséquent incapable de le retenir et de le rassurer, le Beau-François, par crainte qu'il ne prît la fuite, demeura immobile.

Cette immobilité rassura le nabot qui crut être devant un homme mort. Alors, lentement, il se baissa et promena sa lanterne le long du corps, remontant des pieds au visage où son regard rencontra les yeux du Beau-François.

Si jamais le géant avait, de tout son coeur, fait les yeux doux, c'était bien en ce moment où, bâillonné à pleine bouche, le regard était son seul langage. Ce genre d'éloquence obtint succès complet, car le nabot, qui venait de reconnaître l'amant de la Césarine, se pencha à son oreille pour lui souffler:

--Je vais te retirer ton bâillon et nous causerons.

Un malin, ce Croutot. Le colosse débâillonné, n'en restait pas moins ficelé sur toutes les coutures, c'est-à-dire dans l'impossibilité de lui jouer quelque vilain tour.

Il avançait la main vers le bâillon quand il arrêta son mouvement au bruit des voix qui susurrait de l'autre côté de la porte. Soit que les causeurs eussent baissé le ton, soit qu'ils se fussent plus éloignés dans la chambre, leurs paroles n'arrivaient plus distinctes.

Ce voisinage si proche parut inquiéter le nabot qui sembla se demander s'il ne ferait pas mieux de détaler en abandonnant François. Mais la curiosité l'emporta sur la prudence. Il retira le bâillon, et, de sa voix la plus basse, il demanda:

--Quels sont ceux qui causent derrière cette porte?

Avoir la parole libre ne suffisait pas au géant qui voulait rentrer dans la pleine disposition de ses bras et jambes. Seulement, il ne fallait pas brusquer les choses pour ne point éveiller la méfiance du nain. L'habile était de l'amener à ce que, de lui-même, il dénouât les liens et le surhabile, principalement, était de n'en pas trop dire, de peur que l'avorton, au lieu de couper les cordes, n'eût la fantaisie de planter son couteau en pleine gorge de François, histoire de garder pour lui seul ce qui lui aurait été confié et de se débarrasser d'un témoin qui aurait pu attester ses promenades dans le souterrain.

Aussi le géant répondit-il:

--Ceux que tu entends sont mes ennemis et les tiens... surtout les tiens, mon excellent Croutot.

--Les miens? répéta le nain désagréablement étonné.

--Dame! fit le géant, il me semble que les affaires d'une certaine Julie, sur laquelle ils ont voulu me faire causer, te regardent mieux que moi... Il paraît qu'elle est mal trépassée, la Julie? à ce qu'ils disent.

Après ces derniers mots, sur lesquels il avait appuyé, le Beau-François continua:

--Après tout, je crois que ces farceurs-là se soucient moins de la mort de Julie que de certain trésor dont elle avait connaissance et sur lequel ils veulent poser la patte. Aussi m'ont-ils menacé de me livrer au général Labor si je continue à me taire... tandis qu'ils m'offrent la clef des champs si je parle. Et pour que je me décide sur l'une ou l'autre de ces propositions, ils m'ont déposé ici, bien au frais, en me donnant une heure pour réfléchir.

--Et tu as réfléchi?

--Oui, j'ai adopté un parti.

--Lequel?

--Celui d'accepter la clef des champs.

Le roquet n'en avait pas mené large pendant ce dialogue échangé de bouche à oreille. À la dernière réponse du géant, il tressaillit des pieds à la tête et demanda d'une voix que la surprise étranglait:

--Mais, pour avoir ta liberté, ne m'as-tu pas dit qu'il te faut parler du trésor de la Julie?

--Eh bien? fit le colosse d'un petit ton bien naïf.

--Tu sais donc où il est? lâcha le nabot tout frémissant d'une curiosité avide.

--Parbleu! puisque c'est à ce prix que je rachète ma liberté, débita François d'un ton résigné.

Puis, en bon camarade, il lui souffla:

--L'heure qu'ils m'ont accordée pour réfléchir doit être écoulée. Ils vont venir. File donc vite, mon bonhomme, si tu ne veux pas qu'ils te cueillent aussi.

Filer! Croutot n'y pensait guère! Comment! ce trésor qu'il cherchait depuis si longtemps, le Beau-François connaissait l'endroit où il dormait et, tout à l'heure, il allait l'apprendre à d'autres?

--Mais, dit-il vivement, je puis te rendre la liberté, moi.

--Alors, coupe vite mes liens.

Le nain tira son couteau, l'ouvrit, et en approcha la lame des cordes qui enserraient les jambes du géant.

--Seulement... fit-il en s'arrêtant.

--Seulement, quoi?

--Seulement, ce que tu leur aurais a voué, tu me le révéleras, n'est-ce pas? Tu m'apprendras la cache du trésor de la Julie?

Et, pour faire pencher la balance de son côté, Croutot poursuivit en insistant:

--Note bien qu'avec moi tu partageras, tandis que les autres feraient rafle complète.

Le géant eut l'air de se faire tirer l'oreille. Il donna à sa voix une intonation de regret en répliquant:

--Dire que je laissais l'eau couler sous le pont en attendant le moment propice pour déterrer les écus sans attirer les soupçons... Te donner moitié, c'est dur!

--Moitié à moi vaut encore mieux que tout aux autres, appuya le nabot.

Croyant faire acte de ruse, Croutot remit son couteau dans sa poche en disant:

--Après tout, je ne te force pas. Que les autres te délivrent. Moi je détale ainsi que tu me l'as conseillé.

Sur ce, il ramassa sa lanterne et fit deux pas en s'éloignant.

Comme si cette comédie, en l'effrayant, eût pesé sur sa décision, le colosse se hâta de dire:

--Allons! coupe mes liens et nous partagerons. Ah! tu t'entends à plumer la poule quand tu la tiens!

Et pour retirer toute méfiance sur l'avenir au pygmée, il ajouta d'un ton gaiement résigné:

--Après tout, tu fais bien, mon garçon. Moi, à ta place, j'aurais agi de même.

En une minute, le géant fut délivré de ses cordes qu'il ramassa en soufflant à Croutot:

--File devant avec ta lanterne. Je te suis. Quand nous serons arrivés à la cachette, je t'arrêterai.

Il frémissait d'une vive joie, le charmant marmouset. Il allait enfin connaître le coin tant cherché! Il se voyait palpant le magot!!! À la vérité, il lui faudrait partager avec cette grande brute qui lui marchait sur les talons, mais ne devait-il pas aussi partager avec Taugencel et, au besoin, il eût pareillement promis de partager encore à vingt autres, tant il était convaincu de la vérité de ce proverbe qu'il se répétait en souriant:

--Il y a loin de la coupe aux lèvres!

Et, pour aider un tantinet à la réalisation de ce proverbe au détriment du colosse, il pensait à son couteau qu'il avait remis en poche et que, tout à l'heure, après l'endroit indiqué par l'immense imbécile, il lui planterait entre les deux épaules. Quand d'un seul coup, à la bonne place bien vulnérable, on peut tuer un éléphant, pourquoi n'abattrait-il pas aussi son mastodonte?

Aussi, en songeant à ce coup entre les deux épaules dont il allait caresser le géant, Croutot se répétait-il encore:

--Il y a loin de la coupe aux lèvres!

Le proverbe est si vrai que le nain, qui se voyait déjà en face des millions, crut que le château entier s'écroulait sur sa tête, tant fut lourd le poing du Beau-François qui, tout à coup, s'abattit à toute volée sur son crâne.

Il n'eut pas même le temps de faire: Ouf! avant de rouler à demi assommé sur le sol, ni d'entendre cette épithète dont le géant accompagna son coup de poing.

--Cornichon!!!

Mou comme une chiffe, plus léger qu'une plume entre les mains vigoureuses du Beau-François, cet excellent Croutot, évanoui, ne put juger du talent avec lequel son brutal compagnon le ficelait avec les mêmes liens dont il venait d'être délivré.

--Je vais le porter à ma place. Ça occupera toujours le Meuzelin pendant que je décamperai, pensa le Chauffeur.

Seulement, comme il se dit aussi qu'une mauvaise rencontré le trouverait désarmé, le Beau-François se rappela le solide couteau dont s'était servi son libérateur pour couper ses liens, et il se mit à fouiller les vêtements de sa victime.

De la même poche, il tira le couteau et un papier plié qu'il remit à plus tard d'examiner.

Après quoi, sa lanterne d'une main, portant de l'autre le nain garrotté, bâillonné et évanoui, il alla déposer son fardeau à cette même place qu'il avait occupée.

--Je vois d'ici la figure que fera Meuzelin en trouvant mon remplaçant, pensa-t-il en s'éloignant.

Grâce à la lanterne, il retrouva facilement son chemin dans les circuits du souterrain. Il était si certain d'en sortir qu'il n'attendit même pas d'être dehors pour savoir quel était le papier retiré de la poche du nain.

Il s'arrêta pour l'examiner à la lueur de la lanterne.

C'était une lettre adressée au général Labor.

Du moment qu'il avait le moyen d'éclairer sa marche, le Beau-François ne risquait plus de s'égarer dans le dédale souterrain. Il vagua bien un peu de droite et de gauche et, deux fois, revint sur ses pas, mais il finit par arriver à une des sorties du labyrinthe qui, alors qu'il s'imaginait déboucher en rase campagne, le conduisit dans une serre abandonnée ouvrant sur le parc du château.

D'aller rentrer sous terre pour chercher une autre issue, le colosse n'eut pas la pensée. Il se trouvait en plein air et n'en demandait pas plus. Sortir du parc pour gagner le large lui semblait trop petite besogne pour qu'il s'alarmât de l'endroit où le hasard l'avait fait reparaître sous la calotte du ciel.

En suivant les premiers massifs de verdure qui bordaient le parc, il était certain d'arriver à la muraille qui, dégradée en maints endroits, lui serait d'une escalade facile.

Il faisait petit jour quand il se mit en route derrière le rideau de feuillage qui allait le masquer quand il longerait la façade du château, dont toutes les fenêtres fermées lui parurent suspectes.

--Le château est-il donc abandonné? se demanda-t-il en s'arrêtant pour examiner les alentours de l'immense bâtiment qui, la veille, étaient animés par le va-et-vient des troupes qui y tenaient garnison.

À cette question qu'il se posait, le Beau-François ne tarda pas à recevoir une mauvaise réponse, car, tout aussitôt une fenêtre venant à s'ouvrir, un homme y apparut, tenant un fusil dont il fit feu.

Et François reçut une balle dans la cuisse.

Tout ce qu'il put faire, après avoir commis l'imprudence de ne pas retenir un cri de fureur, fut de gagner à la hâte la partie la plus touffue du parc où il se laissa tomber derrière un épais massif. Bien lui en avait pris de ne pas rester sur place, car deux hommes, sortis immédiatement du château, accoururent sous bois, semblables à des chiens en quête du gibier touché.

Par bonheur, ils n'osèrent se hasarder trop loin. L'un d'eux dit prudemment à son compagnon, dans un langage de perroquet qui a trop bu:

--Que la sagesse intime de la prudence elle m'insuffle qu'il serait inconséquent de s'insinuer plus que davantage sous les bois ous'que des sacripants ils pourraient se prélasser à nous fusiller.

Sur ce conseil, les deux hommes battirent en retraite, sans se douter combien près ils avaient approché de celui qu'ils cherchaient...

À ce nouveau passage de son récit, Taugencel fut encore interrompu par le Marcassin curieux, qui demanda:

--Mais comment se peut-il, Notaire, que tu sois si bien au courant des faits et gestes du Beau-François?

--Je vous l'ai déjà dit. C'est l'imbécile colosse qui, lui-même me l'a appris.

--Quand?

--Ce matin.

--À quel propos et comment?

--Ah! ça, c'est le plus drôle de l'affaire, dit le Notaire d'une voix rieuse. Tenez, vous allez en juger. Écoutez un peu la plaisante chose.

Taugencel allait reprendre son récit quand, soudain, le bruit du pas lourd d'un homme qui accourait troubla l'écho du souterrain et, bientôt, une voix effrayée fit entendre ces mots:

--Cardeuc! Cardeuc! venez vite.

--Où ça, Court-Talon?

--À la sortie sur la campagne, où vous nous avez dit d'attendre au guet.

--Qu'y a-t-il donc? insista le Marcassin.

--Je crois que nous sommes fichus! lâcha Court-Talon.

XVII

Meuzelin, Vasseur, l'échalas, Pitard et les deux soldats avaient écouté en silence la fin du récit de Taugencel, échangeant des regards qui finissaient toujours par converger sur Croutot, dont ils entendaient conter le honteux et sinistre passé. Ces regards, on s'en doute, n'étaient pas à la louange du nain qui, livide et pantelant de peur, s'efforçait par une mine piteuse, d'implorer sa grâce.

La voix de Court-Talon, qui venait chercher Cardeuc à l'aide, sonnait si profondément altérée en annonçant au chef qu'ils étaient «fichus», que Fil-à-Beurre souffla au policier:

--Que diable leur arrive-t-il?

Avant que Meuzelin pût répondre, s'éleva la voix du Marcassin, qui disait à Taugencel:

--Restez là, Notaire, et veillez au salut de Suzanne. En cas de danger, je reviendrai pour vous chercher.

Et l'on entendit le métayer qui s'éloignait à pas précipités, suivi de Court-Talon.

--Oui, que leur arrive-t-il? reprit l'échalas.

--Allons le savoir, proposa Pitard.

Puis, s'adressant à Meuzelin:

--Car, je vous le répète, je me fais fort de vous faire sortir d'ici sans avoir à remonter par le souterrain supérieur.

Chez Meuzelin, comme chez tous les autres compagnons du reste, trop vive était la curiosité de savoir comment le général Labor avait eu raison de la bande des nombreux bandits dont les quelques survivants s'étaient réfugiés dans le souterrain, pour que la réponse se fît attendre:

--Oui, partons, prononça le policier.

En une seconde, tous furent sur pied, chacun muni de ses armes et prêt à suivre Pitard.

--Mais, fit alors Fil-à-Beurre à ton baissé pour n'être pas entendu par l'avorton, que faisons-nous de Croutot? Faut-il l'emmener?

--Laissons-le ici; nous viendrons plus tard le chercher, décida Vasseur.

À la question de l'échalas, une sorte d'inquiétude s'était lue sur les traits de l'ogre. Après la réponse du lieutenant une lueur de joie brilla dans les yeux de Pitard.

--Oui, nous viendrons plus tard le chercher, répéta-t-il avec empressement à voix basse.

Et, tout haut, il reprit:

--Songeons d'abord à délivrer l'ami Croutot de ses liens, pour qu'il puisse jouer des jambes à nous suivre.

Ce disant, il s'avançait tout souriant vers le nabot.

Seulement, comme il passait devant Fil-à-Beurre, il lui murmura vite:

--Emportez l'échelle.

Et il continua de s'approcher de l'avorton.

À la vue de ces préparatifs de départ de ces gens qui semblaient ne pas s'occuper de lui, immobilisé sur place par les cordes qui le garrottaient, une terreur immense avait convulsé le visage du nain. Allaient-ils donc l'abandonner dans ce caveau?

Sa figure se dérida subitement aux paroles et à l'approche de Pitard, qui arrivait en répétant:

--Songeons d'abord à délivrer l'ami Croutot de ses liens.

Puis, quand il fut enfin près du pygmée devant lequel s'étalaient sur le sol les restes et les ustensiles du repas que les compagnons avaient fait en commun, il se baissa comme pour ramasser un couteau.

--Je tiens mon affaire, dit-il en se relevant.

Il ne fit qu'un brusque geste du bras et, soudainement, Croutot se roula à terre en proie à d'horribles convulsions de souffrance que son bâillon l'empêchait de soulager par des cris.

--L'avez-vous frappé d'un coup de couteau? demanda Meuzelin tout stupéfait par l'action de Pitard, si promptement exécutée qu'il n'avait pu la prévoir ni l'empêcher.

--Non, dit en riant Pitard, je lui ai tout bonnement jeté du poivre dans les yeux, ce qui va l'aveugler pendant que nous filerons par la sortie, que ce gredin n'a pas besoin de connaître.

--Mieux aurait valu souffler la bougie, avança le lieutenant, apitoyé par la torture qu'endurait le nabot.

--Oui, fit Pitard; mais, dans l'obscurité, il m'eût été impossible de retrouver le secret qui ouvre la sortie.

Cela dit, Pitard s'approcha d'une muraille, et, comme il avait opéré dans le caveau supérieur, il appuya sur une pierre. Cette pesée fit rouler sur ses gonds une large dalle qui découvrit un passage.

Vasseur, soutenant Gervaise qu'il avait réveillée, passa le premier, suivi par tous les compagnons.

--Voilà qui est fait, dit Pitard qui referma la dalle derrière Fil-à-Beurre passé le dernier en emportant l'échelle.

--Où sommes-nous? demanda Meuzelin.

--Dans une ancienne glacière, que surmonte un pavillon rustique, situé dans la propriété de madame de Biéleuze. La communication qui vient de nous servir est celle que la comtesse et le marquis de la Brivière, au temps de leurs amours cachées, firent secrètement percer par des ouvriers, amenés, de Paris et tenus au secret pendant les travaux, pour pouvoir passer de l'un chez l'autre en déroutant la médisance du pays qui les épiait.

Après cette explication, que tous avaient entendue, Pitard ajouta d'un ton goguenard:

--N'empêche que son poivre dans les yeux a empêché Croutot de nous voir sortir.

Et brusquement, avec un éclat de rire:

--Avec ça, fit-il, que je lui conseille de se plaindre, le roquet maudit. Ne l'ai-je pas servi à souhait en lui faisant connaître ce caveau qu'il cherchait vainement depuis tant d'années?... il voulait découvrir la cachette de la comtesse de Biéleuze. Il n'a plus rien à apprendre maintenant.

--Ainsi, c'est dans le caveau que nous venons de quitter que sont enfouis les millions de la comtesse? demanda vivement Meuzelin.

Toute gaieté disparut du visage de Pitard, qui secoua la tête en répondant d'un voix navrée:

--Hélas! ils n'y sont plus! M. le vicomte de Biéleuze a bien fait de se tuer; car il avait abusé du secret que sa mère avait confié à son honneur. Jusqu'au dernier sou, et en y comprenant les trois cent mille livres léguées à la pauvre Julie, il avait mangé le trésor pour subvenir aux caprices de la misérable Suzanne, cette abjecte courtisane, aujourd'hui complice des bandits, dont il s'était malheureusement affolé.

Après la révélation de la honteuse faute commise par le malheureux vicomte, la voix de Pitard redevint railleuse pour continuer:

--Aussi vous comprenez qu'on peut laisser Croutot dans ce caveau qu'il a tant cherché.

--Dans une heure, nous viendrons le reprendre, car le misérable a un compte à régler avec la justice, annonça Meuzelin.

À ces mots, un sourire cruel apparut sur les lèvres de l'ogre.

--Oh! oh! ricana-t-il, je crois bien qu'il est tout réglé, le compte de ce gredin.

Et comme les autres le regardaient sans comprendre, il continua en émiettant ses mots:

--Car j'ai complètement oublié de vous prévenir que, du côté où nous sommes, il me serait impossible de rouvrir la communication. La rouille et le temps ont eu raison du ressort qui s'est brisé. Donc Croutot est là et il y restera.