Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc

Chapter 2

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--Oui, mais je n'ai pas de prétexte pour demeurer au château.

Et, prenant son parti:

--Il ne me reste plus qu'à remonter à cheval en emmenant les deux escadrons de hussards que tu as si niaisement conduits ici.

--Oh! oh! général, il y a vraiment cruauté de votre part à abandonner cette pauvre femme. Est-ce sa faute si vous avez le don de plaire? débita l'échalas d'un ton navré.

--Puisque je te répète que je manque d'un prétexte. Trouve-m'en un et tu verras si je ne me cramponne pas au château.

--Et si je vous trouvais mieux qu'un prétexte, général?

--Quoi donc?

--Un ordre, fit carrément l'échalas.

Ce disant, il avait fouillé dans sa poche dont il tira un papier qu'il tendit au général en disant:

--Dans le paquet du ministère que j'ai reçu ce matin, par voie secrète, voici ce que j'ai cueilli pour vous.

Sur ce papier, revêtu de tous les timbres, signatures et signes de reconnaissance qui en garantissaient l'authenticité, Labor lut ce qui suit:

«Par l'entremise de Meuzelin, ordre est donné au général Labor de surveiller en son château et de l'y tenir isolé de toutes communications le comte de Méralec, émigré rentrant. On ne devra laisser près du prisonnier que sa femme et quatre serviteurs dont le choix lui aura été laissé.--_Le ministre de la police générale_: FOUCHÉ.»

--Là! voici vos deux escadrons logés au château! articula gaiement Fil-à-Beurre quand le général eut quitté des yeux cet ordre qui lui arrivait, on peut le dire, comme marée en carême.

L'envie qu'avait Labor de posséder madame de Méralec ne put que bien imparfaitement apaiser l'amour-propre du général, froissé de recevoir cet ordre par l'entremise d'un policier auquel il semblait être subordonné.

--Vous recevrez confirmation de cet ordre par votre prochain courrier. Libre à vous d'en suspendre l'exécution jusqu'à ce moment, annonça Barnabé qui, tout en pansant la vanité blessée du soldat, donnait un coup d'éperon à son zèle.

--Ouais! fit Labor, suspendre l'exécution de l'ordre pour laisser au Méralec le loisir de filer... Oh! que non pas!

Il se remit à lire l'ordre en disant:

--Quatre serviteurs à son choix... À coup sûr, il choisira les trois hommes qu'il a amenés. Quel sera le quatrième?

--Ça regarde le comte, répondit Barnabé avec indifférence.

Mais, brusquement, il se frappa le front.

--J'y pense! s'écria-t-il. Du moment que la comtesse reste auprès de son mari, il faut au moins une femme pour la servir. Notre quatrième se prendra dans le personnel féminin du château.

Le souvenir revint au général de la jolie jeune fille blonde qu'il avait vue dans la journée près de madame de Méralec, et son idée de courir deux lièvres à la fois lui chatouilla plus fort l'imagination.

--La comtesse a une femme de chambre à laquelle, tantôt, elle m'a paru tenir... une nommée Gervaise, je crois, répondit-il.

--Va donc pour cette Gervaise, dit Barnabé d'un ton dénotant qu'il se souciait peu que ce fût cette femme de chambre ou une autre qui eût la place.

Dans sa hâte de tenir les deux femmes sous sa coupe, le général avança cette proposition:

--Si tu allais, Meuzelin, communiquer l'ordre au comte et lui demander de faire le choix en question?

--Y pensez-vous? quand il est en train de soigner sa femme! Attendons un peu, proposa Barnabé.

Mais Labor tint bon.

--C'est que, vois-tu, un ordre ne se donne pas sans un motif. Le mieux est de l'exécuter au plus vite. Aussi me tarde-t-il de faire déguerpir le personnel du château, de fermer les portes et d'installer mes soldats. Une fois le local clos, personne, je te le jure, n'y entrera ou n'en sortira.

--Pas même les deux femmes, gouailla Fil-à-Beurre.

Labor redressa son torse, cligna de l'oeil, frisa sa moustache et répondit avec un sourire vainqueur:

--Oh! les femmes, j'aime à croire qu'il ne faudra pas user de violence pour les retenir.

À cette énormité, Barnabé parut transporté d'admiration.

--Général, s'écria-t-il, voulez-vous me permettre, à moi qui ne suis pas flatteur de ma nature, de confesser une vérité qui m'étouffe?

--Confesse, Meuzelin.

--Eh bien, si j'étais femme, je serais folle de vous... archi-folle! Vous appelez aussi invinciblement l'amour que le printemps appelle la verdure!

Labor répondit avec un petit ton de modestie effarouchée:

--Tu exagères, mon bon Meuzelin. Tu exagères. À te croire, je deviendrais presque fat.

Ensuite, revenant à son idée:

--Va donc trouver M. de Méralec, pour lui faire connaître l'ordre et savoir son choix.

--J'obéis, dit Fil-à-Beurre.

Cinq minutes après, il était de retour.

--La comtesse a repris connaissance, annonça-t-il. J'ai trouvé le mari causant auprès du lit de repos de sa femme. Quand je lui ai fait part de la mesure qui le concerne, il a fait laide grimace. Notre homme doit être rentré en France pour manigancer quelque complot royaliste contre la République. J'ai deviné ça tout de suite et je me suis expliqué la mesure qui va le tenir ici comme dans une souricière.

--Après sa grimace, il n'a rien soufflé?

--Si, il a dit que si quelque chose pouvait le consoler de la marque de méfiance dont il était l'objet, c'était d'avoir à jouir de la société du général Labor, que la comtesse lui avait annoncé être le plus séduisant des hommes.

--Séduisant! la comtesse lui a dit séduisant? fit Labor en se rengorgeant.

--Parbleu! encore une que la vérité étouffe. Il faut que ça lui parte! affirma Barnabé, superbe d'aplomb.

--A-t-il fait son choix?

--Ah! vous avez un rude nez, général, et vous flairez juste... laissez-moi vous le dire sans basse flagornerie... il a précisément choisi ceux que vous aviez devinés. Les trois serviteurs venus avec lui et la Gervaise.

--Alors je puis expulser du château tout le reste du personnel?

--Quand vous voudrez.

Une heure après, le château de la Brivière était sous la garde des hussards. Ils en avaient fait sortir les nombreux domestiques qui, à l'arrivée de madame de Méralec, avaient été choisis par son fidèle métayer.

Au moment où ceux-ci s'éloignaient par la grande porte du château, le Marcassin se présentait à une poterne de service qui lui était habituelle.

--Au large! lui cria le hussard démonté, qui était de faction à cette issue.

Cardeuc s'arrêta net sur place sans rien demander, son regard sombre et cruel fixé sur le soldat. Puis, devinant qu'à toute porte où il se présenterait il trouverait pareil accueil, il s'éloigna de son pas lent et lourd en murmurant:

--Labor a-t-il éventé la mèche?

II

Transportée par Lambert et Fichet sur le fauteuil où elle était évanouie, la comtesse avait été couchée, dans le boudoir, sur un long sopha, servant de lit de repos.

En plus de la porte ouvrant sur un large vestibule, le boudoir était desservi par une autre porte que le comte de Méralec se hâta d'aller ouvrir. Elle donnait sur une chambre, entourée d'armoires, qui servait de lingerie. Une chaise et une petite table à ouvrage, placées près d'une fenêtre, attestaient que c'était là que, tout en se livrant à des travaux d'aiguille, la dame de compagnie de la comtesse devait se tenir aux ordres de sa maîtresse.

Son inspection faite, le comte revint à Lambert et Fichet en leur disant:

--J'ai à causer avec la chère comtesse; vous allez donc, mes braves, vous installer dans le vestibule, avec la consigne de ne laisser entrer personne, sauf l'ami Fil-à-Beurre. Si quelqu'un, le général Labor par exemple, se présentait, vous répondriez que la comtesse, remise de son émotion, a demandé qu'on la laissât un peu reposer... Vous me comprenez?

--Que je n'ai pas la compréhension obstruée, répliqua Fichet, qui s'en alla suivi de Lambert.

Le comte, alors, s'adressant au troisième de ses compagnons:

--Vous, mon cher lieutenant, dit-il, soyez assez bon pour vous établir dans la lingerie. Si la faction doit être longue, j'espère qu'elle ne vous sera pas désagréable, car certaine petite table que je viens de voir dans cette pièce, me prouve que vous ne tarderez pas à y recevoir une gentille visite.

Ce disant, le comte, dont les yeux étaient fixés sur sa femme, guettant si elle reprenait ses sens, avait pris le bras du lieutenant pour le pousser doucement vers la lingerie. En sentant une résistance à sa pression, il leva la vue sur son compagnon.

--Qu'avez-vous donc, Vasseur? Vous êtes pâle comme un mort! dit-il vivement.

En effet, Vasseur, le regard braqué sur la comtesse évanouie, les traits contractés, les lèvres frémissantes, était en proie à une violente émotion.

--Meuzelin, balbutia-t-il avec effort, je connais cette femme. Sa vue évoque en moi de bien terribles souvenirs.

--Chut! chut! souffla Meuzelin; alors, c'est une raison pour qu'elle ne vous voie pas devant elle quand elle retrouvera ses sens. Tout vient à point, lieutenant. Plus tard, vous me conterez votre histoire.

Tout en conduisant Vasseur vers la porte de la lingerie, il continua:

--Il est important que je me trouve seul avec madame de Méralec. Vous n'apparaîtrez qu'à mon appel.

Quand il eut refermé la porte sur le lieutenant, Meuzelin vint s'asseoir auprès du lit de repos et, bien tranquillement, il attendit que la comtesse eût retrouvé ses esprits.

L'attente, du reste, ne fut pas longue. Bientôt un faible mouvement annonça le retour de la comtesse à la vie. Deux minutes après, elle se releva péniblement sur son séant. En même temps qu'elle cherchait à rassembler ses idées indécises, elle promena autour d'elle un regard encore vague.

Alors ses yeux s'emplirent brusquement d'épouvante lorsqu'ils s'arrêtèrent sur le gros homme assis près d'elle, dont la vue lui rappela ce qui s'était passé.

--Eh bien, ma chère Clotilde, vous vous trouvez donc mieux? dit la voix railleuse de Meuzelin.

Les dents claquantes, frissonnante de tout son corps, elle resta muette, anéantie par la terreur.

--Tudieu! reprit Meuzelin toujours gouailleur, savez-vous, douce amie, que vous faites très piteux accueil à votre mari bien-aimé?

Cette voix mordante et ironique galvanisa la femme terrifiée, qui bégaya péniblement:

--Vous n'êtes pas mon mari!

--Alors, ma toute belle, pourquoi m'avez-vous donc, devant cette brute de Labor, reconnu pour le comte de Méralec?

--Non, vous n'êtes pas le comte de Méralec! prononça la comtesse avec une sorte de rage.

--Parce que? fit Meuzelin.

--Vous le savez bien.

--Dites toujours, ma bonne Clotilde.

Elle hésita et, enfin, exaspérée par un ricanement sardonique du gros homme, elle répondit:

--Vous n'êtes pas M. de Méralec, puisque vous me reconnaissez pour votre femme.

--Oh! oh! lâcha Meuzelin; savez-vous, ma charmante, que vous avez l'air d'avouer tout bonnement que vous n'êtes pas plus comtesse que je ne suis comte?

Après un petit silence pendant lequel il attendit inutilement que Clotilde répondît, le policier reprit:

--Alors que suis-je donc? Pouvez-vous me l'apprendre?

Elle remua négativement la tête.

--Voulez-vous que je vous aide à trouver? proposa Meuzelin. J'ai, pour donner des idées aux gens, un procédé infaillible et bien simple. Je leur conte une histoire.

Semblable à la bête faute qui, prise dans un piège, cesse de rugir pour ne pas attirer l'ennemi, madame de Méralec garda le silence, semblant guetter un mot qui lui donnât barre sur le personnage qui la persiflait.

--Qui ne dit mot consent. Je vois que vous avez envie d'entendre mon histoire. Alors, je m'exécute, dit le policier.

Et, aussitôt il commença:

--Il y avait un jour un scélérat cruel et impitoyable qui se faisait surnommer Coupe-et-Tranche...

Il s'arrêta et, se ravisant:

--Non, non, dit-il, je débute mal dans mon récit. Je mets, comme on dit, la charrue devant les boeufs.

Il parut se recueillir pour mieux préparer le commencement de sa narration, puis il reprit:

--Il y avait une fois un général idiot, sorte de Lovelace de bas étage, en arrêt devant tous les jupons de femmes, dont la fatuité pyramidale faisait un splendide gobe-mouche, qui... que...

Une seconde fois, Meuzelin interrompit sa phrase pour s'écrier:

--Non, non, je me trompe encore. Mon nouveau début manque d'intérêt.

Il se cacha le visage dans ses mains en homme qui cherche à coordonner ses idées.

--Ah! ah! fit-il, enfin j'ai mon vrai point de départ! Écoutez-moi ça, comtesse.

Et, d'une voix posée, il poursuivit:

--Il y avait une fois un métayer nommé Cardeuc, à qui son extérieur, des moins séduisants, avait valu le sobriquet de Marcassin.

Elle était déjà bien pâle, la jolie dame de Méralec. Au nom de Cardeuc, sa pâleur s'accentua pourtant encore. Sans paraître avoir remarqué l'effet produit, Meuzelin avait continué:

--Depuis deux cents ans, de père en fils, les Cardeuc avaient été les métayers des seigneurs de Brivière. Quand le dernier marquis du nom s'en alla en émigration, rejoindre sa jeune fille qui l'avait précédé en Allemagne, c'était le Cardeuc, le Marcassin, qui exploitait la métairie. Aimait-il beaucoup ses maîtres, ce descendant de tant de dévoués serviteurs des Brivière? La suite nous le dira.

Peu à peu la comtesse s'était relevée de dessus sa couche et, maintenant, assise au bord de sopha, elle écoutait, immobile comme une statue, son regard fixe et plein d'angoisse, dardé sur le conteur.

--Ce n'est pas encore bien intéressant, comtesse; mais attendez, la suite vous dédommagera, dit Meuzelin, feignant de prendre son attitude pour une pose d'ennui.

Et il continua:

--Les années se passèrent sans que Cardeuc fît montre du dévouement profond qu'il avait gardé à ses anciens maîtres dont il ignorait le sort. Enfin, un jour, il leva le masque. Il venait de recevoir d'Allemagne une lettre qui lui apprit ce qu'il était advenu des de Brivière. La fille seule survivait et son isolement était double, car, après s'être mariée, elle était devenue veuve du comte de Méralec, tué au pont de Constance.

Tout souriant, Meuzelin s'interrompit encore pour demander:

--C'est bien là votre histoire que je vous conte, n'est-ce pas, comtesse? Dans votre lettre à Cardeuc, vous lui annonciez qu'ayant obtenu votre radiation de la liste des émigrés, vous alliez rentrer sous le toit de vos pères.

Vous dire quelle fut la joie du brave Marcassin me serait impossible. Son ravissement fut plein d'un égoïsme remarquable, car, oubliant que le pays était ravagé par des bandes de Chauffeurs, il alla faire éclater sa joie bruyante partout, s'étonnant qu'elle ne fût pas partagée par tous ces malheureux qui avaient un bien autre martel en tête, car ils mouraient de peur.

Une seconde lettre arriva qui précisait à Cardeuc le jour et l'heure où le château de la Brivière recevrait la survivante de la famille. Ce retour que le Marcassin alla encore trompeter à tous venants, fut appris avec moins d'indifférence par les habitants, à qui une bonne nouvelle, venue en même temps, avait rendu un peu de tranquillité d'esprit. On affirmait que le gouvernement avait enfin résolu d'en finir avec les bandits, et on ajoutait que le général Labor allait se transporter de Nantes à Ingrande, pour diriger d'un point plus central l'expédition qui devait purger la contrée de Coupe-et-Tranche et de sa bande.

Il advint en tout comme il avait été dit. Lorsque le général Labor arriva à Ingrande, il apprit que depuis trois semaines le château de la Brivière était habité par une fort jolie châtelaine.

À ce point, Meuzelin fit une pause en regardant la comtesse.

--Seulement, dit-il en traînant ses mots, seulement la gracieuse et jolie châtelaine n'était pas madame de Méralec, attendu que la vraie comtesse, le jour même de son arrivée au pays, avait été assassinée par les bandits de Coupe-et-Tranche, qui avaient fait disparaître la tête de leur victime pour que rien ne pût révéler la substitution qui allait résulter de ce meurtre.

Et Meuzelin, venant se mettre en face de celle qui l'écoutait, articula d'une voix grave:

--J'ai tenu dans mes mains la tête de la vraie comtesse de Méralec.

Le paroxysme de l'épouvante triompha du mutisme obstiné de la comtesse. Elle se dressa debout en s'écriant:

--Vous mentez! Je suis madame de Méralec!

À ce démenti, Meuzelin opposa une moue moqueuse.

--En êtes-vous bien certaine? ricana-t-il.

--Alors, qui suis-je? fit-elle d'un ton d'arrogance.

--Ça, dit le policier en haussant les épaules, je n'en sais absolument rien.

Puis, en la regardant dans les yeux, et d'un ton sec:

--Mais, articula-t-il, ce dont je puis pleinement répondre; c'est que tu es la dernière des misérables.

D'un geste impérieux il lui fit signe de se rasseoir en disant:

--Écoute la suite, ma fille.

Et il continua:

--Devant cette tête coupée un soupçon étrange m'était venu à l'esprit. Il devint une certitude quand j'eus entendu l'aveu du maréchal de Monciel, un des quatre assassins de la victime. J'acquis la preuve qu'il m'avait dit la vérité, à Angers, au bureau de poste, où n'avait pas été inscrite, sur le livre des départs, la femme qui, à ce relai, avait pris place, dans le coupé, à côté de l'autre voyageuse qui s'y trouvait depuis Paris.

Avec mes compagnons, je suis parti pour l'Allemagne pendant que tu trônais ici en comtesse. Nous avons, trois semaines durant, battu le pays, relevant à la trace les différents endroits que madame de Méralec avait successivement habités. Enfin, à Vienne, dans une famille où elle l'avait laissé pour se rappeler au souvenir d'amis qu'elle avait quittés, j'ai retrouvé son portrait. C'était bien le même visage que celui de la tête coupée.

La voix de Meuzelin, qui s'était émue aux dernières phrases, retrouva son accent ironique et mordant pour reprendre:

--Tu me demandais tout à l'heure de te dire qui tu es. Je puis te répondre en partie, fausse comtesse. Tu es l'instrument et la complice de Coupe-et-Tranche, ou, pour mieux dire, de Cardeuc-le-Marcassin, ce métayer qui a fait assassiner sa maîtresse pour te faire endosser son personnage. De connivence avec le maître de poste d'Angers, un affilié de la bande, qui ne t'a pas inscrite sur son livre pour dérouter ta piste, tu es montée dans le coupé à Angers, à côté de celle qui, tu le savais, allait bientôt mourir. L'assassinat accompli, tu n'as eu qu'à laisser faire Cardeuc, qui, deux lieues plus loin, avec d'autres paysans de bonne foi, attendait, au passage, la diligence qui lui amenait sa bonne maîtresse, la dame de Méralec. Devant tous, il t'a reconnue et ces braves gens qui, dans la femme faite, ne pouvaient se retracer la bambine partie jadis, ont cru aux transports de Cardeuc et t'ont fait cortège jusqu'au château de la Brivière.

Et Meuzelin, regardant encore en face celle qu'il venait de démasquer, ajouta:

--Ose me démentir!

Elle haussa les épaules et d'une voix dédaigneuse:

--Puisque tu es en train d'inventer, dit-elle, il te faudrait, en même temps, imaginer le motif de cette substitution. Ce gros drame de ton imagination manque par la base.

Le policier fit entendre son rire gouailleur.

--Diable! reprit-il, je vois, ma fille, qu'il est besoin de te mettre les points sur les _i_. Allons, soit! ne parlons pas de la fortune de la défunte que, tôt ou tard, Cardeuc avait l'intention d'accaparer... après, je suppose, t'en avoir adjugé ta part. Laissons cette fortune de côté pour ne nous occuper que du présent, car c'est ce présent, qui le menace, que Coupe-et-Tranche a voulu conjurer.

En promenant son regard railleur sur toute la personne de la femme, Meuzelin continua:

--Ah! il s'y entend, maître Coupe-et-Tranche, quand il s'agit d'engluer un ardent coureur de femmes de la force du général Labor. Il sait choisir la proie à offrir aux appétits de luxure d'un pareil fouailleur... car, ma fille, tu es une bien appétissante créature, une magnifique Circé à laquelle Labor ne pouvait résister, lui, aussi bête que libertin. Donc, Coupe-et-Tranche avait parfaitement raisonné quand il s'était dit que le général, venu pour combattre les bandits, une fois qu'il serait tombé sous ton joug, n'aurait plus de secrets pour toi... Ton début à jouer du général a été heureux, ma fille, et je t'en félicite. Les dix mots qu'il t'a dits hier, ont suffi pour voler, la nuit dernière, quatre cent mille francs à l'État.

Et, tout moqueur, il répéta:

--Je t'en félicite. Tu tiens vraiment le général sous ta coupe; il ne voit plus que par toi.

En entendant son ennemi prôner l'empire qu'elle avait sur le général, le courage revint à la femme qui releva la tête et accentua sur un ton de défi:

--Le général, qui ne croira pas tes calomnies, saura me débarrasser de toi.

Meuzelin prit un air des plus étonnés.

--Que tu es bête, ma fille, ricana-t-il. À quoi bon irais-je faire des confidences à cette culotte de peau, quand, si tu le veux, nous pouvons, entre nous, si bien nous entendre.

L'effet produit par ces mots fut immédiat. La peur qui anéantissait la fausse comtesse disparut aussitôt. Celui devant qui elle tremblait depuis une heure n'était donc, ses paroles le prouvaient, qu'un hardi fripon qui, instruit de son secret, venait lui demander sa part du gâteau?

Aussi, emportée par une satisfaction qui l'empêcha de réfléchir, elle joua cartes sur table.

--Quelle somme veux-tu? demanda-t-elle en venant au policier.

Mais lui secoua la tête et répliqua d'un ton amicalement grondeur:

--Tu verses du mauvais côté, ma belle. Je vois que nous ne nous entendons pas le moins du monde. Je ne veux pas de ton argent.

Un autre espoir se présenta brusquement à l'esprit de la fausse comtesse. Ne lui avait-il pas dit, tout à l'heure, qu'elle était une bien appétissante créature? Était-ce la femme qu'il désirait?

Au sourire voluptueux qui apparut sur ses lèvres, Meuzelin comprit sa pensée. Il se remit à hocher la tête en disant:

--Nous nous entendons de moins en moins, ma jolie Putiphar. Je suis un vrai Joseph. Tu perds ton temps. Je vais bien t'expliquer ta situation. Ta peur première t'a fait commettre une faute, celle de me reconnaître pour ton mari devant Labor. Après cet aveu, que peux-tu aller lui conter sur moi sans exciter sa défiance? Et puis, moi, est-ce que je n'ai pas aussi une langue pour dévider mon petit chapelet... avec preuves à l'appui?

En prononçant avec lenteur il répéta:

--Oui, ma fille, avec preuves à l'appui.

Un nuage passa sur le front de la fausse comtesse en entendant ces mots menaçants. Quelles étaient ces preuves?

--Ah! à propos, fit Meuzelin, j'ai une demande à t'adresser. En prenant la place de madame de Méralec, tu as aussi pris ses malles, coffres et caisses. En as-tu fait le compte, ma fille? As-tu tout le bagage au grand complet?

Cette question rappela à la châtelaine la visite que, quelques heures auparavant, lui avait faite Croutot pour la prévenir qu'une caisse avait disparu du bureau de poste d'Angers.

Cependant Meuzelin avait continué:

--Si, par hasard, tu t'étais aperçue qu'il te manque une caisse, je pourrais t'en donner des nouvelles. Elle renfermait de bien précieux papiers de la comtesse défunte... Une vraie mine de ce que j'appelle des preuves à l'appui.

Cela dit, et sans même voir l'effet produit, Meuzelin poursuivit:

--Revenons au général. Il ne faut pas beaucoup compter sur lui, et je te conseille même de le faire sortir de ton jeu, car il branle dans le manche. En revenant de Vienne, j'ai passé par Paris où j'ai prévenu qui de droit des boulettes que son coeur tendre peut faire commettre à ce guerrier doué de trop de tempérament... Donc, ma belle, je te le répète, sors le général de ton jeu et ne fais aucun fonds sur lui pour te délivrer de moi.

Après une pause il ajouta:

--Reste Coupe-et-Tranche...

Il fit une moue, en continuant:

--Ne compte pas non plus trop sur lui.

Au nom du bandit redoutable, une lueur d'espoir avait brillé dans l'oeil de la femme en même temps que, sur ses lèvres, un sourire de dédain semblait ne pas prendre au sérieux ce qui lui était dit sur son complice.

Le policier comprit le sourire.