Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc
Chapter 19
Pour moi, il était avéré que Croutot m'avait volé mes clefs pour visiter mon bureau pendant la nuit. Mais qu'est-ce qu'il y avait trouvé et pris? Une autre question se dressait aussi dans mon esprit. Après sa fouille, quand le nain aurait dû remettre le trousseau dans la poche de mon gilet, comment se faisait-il qu'il m'avait été rapporté par Césarine!
Les clients se succédèrent dans mon cabinet, nombreux et bavards. Ce ne fut qu'au bout de longues heures que je me retrouvai en tête-à-tête avec le nain.
Alors je n'y pus tenir. Mon impatience, énervée par ces heures de contrainte, éclata sans préambules. Du reste, avec Croutot, tel que je le jugeais, il ne fallait pas mettre de mitaines. Comme, avant de le refermer, je jetais un dernier coup d'oeil sur les tablettes de mon bureau, l'avorton, mis en éveil par cette inspection, me demanda:
--Que cherchez-vous donc?
Je saisis la balle au bond en lui répliquant à brûle-pourpoint:
--Je cherche à deviner dans quel but vous êtes venu fouiller dans mon bureau cette nuit après m'avoir volé mon trousseau de clefs.
Au lieu de nier, ainsi que je m'y attendais, le pygmée me répondit carrément:
--Oui, c'est vrai! je vous ai pris votre trousseau dans cette intention, Seulement, je n'ai pas mis mon projet à exécution... c'est un autre.
--De vos amis? dis-je moqueusement.
--Ah! fichtre! non, par exemple! lâcha le nabot en bondissant de colère.
--Quel est cet autre? demandai-je vivement.
--L'amant de Césarine Faublin. Un grand diable du nom de François, avec lequel je me suis rencontré cette nuit.
--Où? fis-je.
Il hésita un peu, puis il y alla bon jeu bon argent en me disant tout net:
--Mieux vaut que je vous confesse la chose carrément. Écoutez donc. L'idée m'était venue que votre bureau, qui a été celui d'Aubert, devait contenir des compartiments secrets où votre prédécesseur pouvait avoir caché quelques notes ou pièces compromettantes. Il a été si brusquement arrêté et si vite emmené d'ici, qu'il n'est pas impossible que le temps lui ait manqué pour retirer de leur cachette et brûler ces papiers.
Je vous dérobai donc vos clefs pendant que vous dormiez, et je me glissai hors de la chambre, pour gagner votre cabinet.
Me réservant de n'allumer une bougie que quand je serais arrivé dans le cabinet, je suivais donc le couloir de dégagement sur la pointe du pied et en pleine obscurité, lorsque, en longeant une porte, je vis une lueur filtrer sous cette porte.
C'était la chambre de Césarine qui, cette lumière me le prouvait, ne dormait pas encore à cette heure avancée de la nuit.
Ma main, qui tâtait, rencontra la clef sur la serrure. À ce contact, le diable me tenta et je fis jouer la clef. Par malheur, j'opérai à contresens et je donnai le double tour. Il me fallut donc tourner à l'inverse. Ces deux mouvements n'avaient duré que vingt secondes, mais ils avaient évité une surprise à Césarine ou, pour mieux dire, à l'amant qu'elle avait reçu dans sa chambre.
Quand enfin je poussai la porte, la Faublin, qui s'était jetée à bas du lit, avait déjà fait trois pas à ma rencontre.
--Tiens, c'est toi, Bas-des-Reins? dit-elle à mi-voix. Est-ce que tu viens me demander quel vent souffle en Suisse?
Puis, aussitôt:
--Qu'as-tu donc à la main? demanda-t-elle, le regard subitement attiré par le reflet lumineux que la lueur de la bougie donnait à l'acier poli des clefs du trousseau que je tenais, un doigt passé dans l'anneau.
Un coup d'oeil lui suffit pour ne pas attendre ma réponse.
--Ah ça, reprît-elle, on dirait les clefs du patron. Et, en riant, elle débita:
--Est-ce que, parmi tes fonctions d'ange gardien, il en est une qui consiste à aller visiter la caisse du patron pendant qu'il ronfle?
Tout en me parlant, elle avait reculé de quatre ou cinq pas dans la chambre et j'avais avancé d'autant, de sorte que j'avais dépassé la bougie, posée sur le somno, qui, à ce moment, m'éclairait le dos, envoyant mon ombre sur la muraille.
Tout à coup, au-dessus de ma silhouette, je vis se dresser une autre ombre gigantesque. Un homme de la plus haute taille avait surgi derrière moi.
Je n'eus pas le temps de faire volte-face. Un bras venait de se nouer autour de mon cou avec une telle vigueur que je fus presque suffoqué. Puis une énorme main, aussi large qu'une éclanche de mouton, emmanchée à un autre bras, vint me retirer le trousseau des doigts.
--Césarine, ouvre le placard, commanda une voix rauque.
Quand la Faublin eut obéi, je fus soulevé de terre tout aussi facilement qu'une plume, par ces deux mains terribles qui, en paralysant si bien mes mouvements qu'il m'était impossible de me retourner pour voir mon enleveur, me portèrent dans le placard, la face contre la muraille. Avant que je pusse tourner la tête, la porte s'était refermée, la serrure avait joué et je me trouvais claquemuré dans la plus complète obscurité.
De celui qui venait de me jouer ce mauvais tour, je ne connaissais que sa haute silhouette, vue sur la muraille, qui m'avait appris que c'était un géant.
Dans mon trou, j'entendis quelques chuchotements, puis la porte s'ouvrit et, si grand soin qu'il prît d'assourdir sa marche, il me fut facile de deviner que le géant s'éloignait.
--Il va se servir des clefs, me dis-je.
La Faublin était restée dans la chambre. Une petite toux me trahit sa présence.
Je frappai doucement à la porte en disant d'une voix suppliante:
--Césarine, ouvre, laisse-moi m'en aller.
--Oh! oh! fit-elle en goguenardant, comme c'est peu galant de ta part, Bas-des-Reins! Tu m'as tracassée toute la journée pour venir cette nuit dans ma chambre et, à cette heure, à peine y es-tu entré que tu veux décamper. Vrai! ce n'est pas galant.
Sa raillerie m'exaspéra. Je frappai du poing contre la porte à plusieurs reprises.
--J'ai oublié de te donner un avis, reprit-elle d'un ton alarmé par ce tapage. François m'a chargé de te prévenir que si tu ne te tenais pas gentil dans ta boîte, il t'étranglerait à son retour.
Sauf de savoir que le colosse, amant de Césarine, se nommait François, je n'avais rien gagné à ma tentative. Je restai donc muet et immobile.
Au bout d'une longue demi-heure, j'entendis le géant rentrer. Cette fois, ils furent moins prudents qu'au début où ils avaient chuchoté. Bien qu'il baissât la voix, le mécontentement fit oublier au colosse de mieux la surveiller, car je l'entendis qui disait:
--Pas un sou dans la caisse! C'est un vrai raffalé, ton notaire. Dans le bureau, pas un liard.
--Le meuble ne possède-t-il pas de cachette?
--Si, deux. Avec mon expérience d'ancien ébéniste, je n'ai pas été long à les trouver. Elles ne contenaient rien autre qu'un méchant chiffon de papier que je t'apporte... Le voici.
--La belle avance! Je ne sais pas lire? grogna la Faublin hargneusement.
--Je te le lirai la prochaine fois.
--Pourquoi pas tout de suite?
--Parce que voici le jour et que j'ai tout juste le temps de détaler.
Et il partit après cette recommandation dernière:
--Attends au moins un bon quart d'heure avant d'ouvrir la cage à ton oiseau et préviens-le que s'il ouvre le bec, je lui tordrai le cou.
Suivant sa consigne, la Faublin laissa passer dix bonnes minutes avant de me délivrer de mon placard.
--Allons! ouste! retourne à ton lit... et, tu sais? dans ton intérêt, motus devant le patron, me recommanda-t-elle en me poussant vers la sortie de la chambre.
Un souvenir me fit résister.
--Et mon trousseau de clefs? dis-je.
--C'est, ma foi vrai! François l'a emporté sans y penser, fit-elle un peu ébahie.
À ce moment, un sifflement, modulé prudemment, monta de la rue sous la fenêtre. Césarine, à ce signal, se hâta de me dire:
--C'est lui qui revient. Il se sera aperçu de son oubli et il rapporte les clefs. Attends un peu. Je vais descendre pour aller te les chercher.
Et elle s'éloigna. Sitôt seul, mon premier soin fut de chercher si, dans la chambre, je n'apercevrais pas ce bout de papier que le géant avait trouvé dans la cachette du bureau et qu'il avait remis à Césarine en renvoyant à plus tard de lui en faire la lecture.
Au lieu de le mettre en poche, la Faublin l'avait déposé sur le somno, au pied du bougeoir.
Je m'élançai vers lui pour le lire.
C'était bien, comme l'avait dit François, un chiffon de papier, car c'était un fragment de lettre. Peut-être que ce coin de papier, retenu par quelque obstacle du compartiment, s'était déchiré de la lettre quand Aubert, probablement à la hâte, avait vidé la cachette des papiers qu'elle contenait, pour les anéantir.
Voici ce que je lus sur ce fragment de lettre:
«... Si je venais à mourir, le marquis de la Brivière, que j'en ai averti, ou mon fils, qui sait tout, vous indiquerait le caveau où j'ai tout enfoui, avec les trois cent mille livres que je destine à ma Julie et dont, comme nous en sommes convenus, vous...»
Là s'arrêtait la teneur du papier dont le verso était blanc.
J'eus le temps de lire ces lignes deux fois pour mieux me les mettre en mémoire avant la rentrée de Césarine, qui reparut tenant en main le trousseau de clefs.
--C'était bien pour les clefs, que François était revenu sur ses pas, m'annonça-t-elle.
--Alors, donne-les-moi, dis-je, en avançant la main.
--Pas de ça! pas de ça! mon roquet, fit-elle moqueusement. Je veux t'éviter la tentation d'aller fourrer ton nez dans la caisse de Taugencel. Je les rendrai au patron lui-même demain matin, en lui disant les avoir trouvées sur sa descente de lit où elles seront tombées d'une poche de son gilet.
J'aurais dû lui répondre qu'après la visite du François je n'avais plus que faire au bureau ou à la caisse, mais c'eût été lui apprendre que, du fond de mon placard, j'avais tout entendu de leur conversation, si bas qu'ils eussent baissé le ton.
--Soit, fis-je simplement.
--Ouste! ouste, retourne à ton chenil, roquet, dit-elle en me poussant alors hors de sa chambre dont elle referma la porte.
XV
Du fond de leur caveau, Meuzelin, Fil-à-Beurre, Pitard avaient écouté attentivement le récit que, là-haut, le notaire Taugencel faisait au Marcassin et à Suzanne des exploits de Croutot.
Les sourdes détonations d'armes à feu avaient cessé, ce qui témoignait que le général Labor avait fini de fusiller ses prisonniers et qu'il devait s'être mis à la recherche de ceux des bandits qui lui avaient échappé.
Bien que maintenant, et puisque Pitard s'était fait fort de les faire sortir de leur retraite, Meuzelin pût aller retrouver sans crainte le général, il lui tardait sans doute moins de savoir comment Labor s'était tiré d'affaire que de connaître la fin de l'histoire de Croutot, car, après avoir consulté sa montre, il murmura à son voisin Fil-à-Beurre:
--Si nos coquins de là-haut attendent la nuit pour se soustraire au général, il s'en faut encore de cinq heures. Le Notaire a le temps de filer un long chapelet sur le compte de Croutot. Écoutons toujours.
* * * * *
Cependant, Taugencel, dans le caveau supérieur, avait continué sans se douter du supplément d'auditoire à l'affût de ses paroles:
--Vous devinez avec quelle attention j'avais écouté mon ange gardien me racontant son aventure de la nuit.
Ces quelques lignes, lues par Croutot, sur ce fragment de lettre trouvée par François dans le compartiment secret du bureau ne nous mettaient-elles pas sur un commencement de trace du trésor?
Du moment que l'existence du compartiment secret nous était révélée nous n'eûmes pas de peine, à le trouver et à en découvrir le mécanisme.
Il était bien vide!
Au dernier moment, peut-être bien même quand ceux qui venaient l'arrêter frappaient à sa porte, Aubert, pour les jeter au feu, en avait retiré les papiers compromettants et, dans sa précipitation, il n'avait pas vu, déchiré probablement par une ferrure du mécanisme, ce lambeau de lettre que le colosse avait apporté à sa maîtresse Césarine.
--Par qui cette lettre peut-elle avoir été écrite? m'écriai-je quand Croutot, une seconde fois, m'eut récité le passage qu'il avait retenu en sa mémoire.
Tout à coup la figure du nabot s'illumina d'une joie immense. Il demeura l'oeil fixe, rêveur et murmurant de souvenir:
--Marquis de la Brivière... mon fils... caveau où j'ai tout enfoui... trois cent mille livres de Julie.
Et, brusquement, la lumière s'était faite en son esprit; il bégaya d'une voix brisée par une satisfaction indicible:
--Les millions d'Aubert ont été remis à madame de Biéleuze, l'ex-maîtresse du marquis de la Brivière, dont elle a eu, disent les mauvaises langues de Beaupréau, cette Julie dont elle a confié la première enfance à la vieille Faublin, la mère de Césarine.
Et, avec une conviction profonde, il ajouta:
--Oui, c'est madame de Biéleuze qui tient en dépôt les millions d'Aubert.
Alors je secouai la tête en disant:
--Le malheur est que Césarine connaîtra ce secret aussitôt qu'elle saura le contenu de ces lignes que son amant a promis de lui lire à leur premier rendez-vous.
--Nenni! nenni! lâcha Croutot triomphant le grand butor en sera fort empêché, attendu que j'ai volé le papier... tenez, le voici.
--Oui, mais le François, lui, doit l'avoir lu, objectai-je en prenant l'écrit qu'il me tendait.
--S'il en avait connu la teneur, il aurait eu tout aussi court de l'apprendre à sa maîtresse que d'en renvoyer la lecture à plus tard, me répliqua Croutot.
Il avait raison. Nous en conclûmes que le colosse, comme sa maîtresse, devait ignorer le contenu de ce fragment de lettre.
Nous étions donc à peu près certains qu'Aubert avait confié ses millions à la comtesse de Biéleuze mais cela ne nous faisait guère une plus belle jambe. Notre devoir était d'aller dénoncer la dépositaire à la Commune. Or, la Commune aurait fait couper le cou à la comtesse et confisquer le magot, qui nous aurait passé sous le nez.
--Il faudrait pouvoir attirer la comtesse à Paris. À défaut d'un aveu que nous n'aurions pu obtenir adroitement, nous le lui arracherions par la peur, en la menaçant d'une dénonciation, proposai-je.
Oui, comment faire accourir la comtesse du fond de son pays sans exciter sa défiance? Aubert seul aurait eu ce pouvoir.
Un bienheureux hasard nous vint tout à coup en aide.
Le lendemain, je reçus de province une lettre adressée à mon prédécesseur Aubert. La difficulté des communications faisait alors que les événements de Paris... quand une chance extraordinaire les faisait connaître dans les départements... n'y étaient appris que deux, voire trois mois plus tard. Donc celui qui avait écrit à Aubert ignorait encore que celui-ci était mort depuis six semaines.
Jugez de notre joie quand, après avoir ouvert cette missive, nous la vîmes signée de madame de Biéleuze. Je vous en résume le contenu. La comtesse écrivait au tabellion de vouloir mettre ordre à ses affaires et elle annonçait son intention de venir à Paris. Puis elle ajoutait cette phrase: «À moins qu'il ne règne à Paris, comme on me l'assure, quelque maladie pernicieuse qui m'en rendrait le séjour dangereux. En ce cas, veuillez m'en avertir par un mot qui m'attendrait à l'auberge du _Grand-Chêne_, à Laval, où je dois très prochainement aller. Si votre lettre m'annonce que je peux me risquer sans crainte, je profiterai, alors du chemin fait et je continuerai ma route jusqu'à la capitale.»
--Ça, c'est une phrase à lire entre les lignes, dit Croutot, après en avoir pris connaissance. La comtesse, sachant qu'Aubert est surveillé, veut simplement lui dire: «Afin d'éviter les soupçons, pour vous comme pour moi, est-il imprudent que j'aille à Paris? Voilà le vrai sens.
--Et elle va aller attendre la réponse à l'auberge du _Grand-Chêne_ de Laval... où elle l'attendra longtemps, si c'est défunt Aubert qui doit jamais la lui faire, ajoutai-je en riant.
--Aussi faut-il la faire nous-mêmes, proposa l'avorton.
Il prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit ces quelques mots: _Aubert a été guillotiné!_ et signa: _Un clerc_.
--Diable! fis-je après avoir lu, cela n'encouragera pas la comtesse à venir à Paris.
--Bien au contraire. Une terrible inquiétude la torturera à ce point que, coûte que coûte, elle voudra savoir à quoi s'en tenir. Si prudent qu'elle ait connu Aubert, elle n'en craindra pas moins qu'un papier, non détruit par le défunt, la compromette et vous la verrez accourir ici, ne fût-ce que pour voir en quelles mains est tombée l'étude.
Nous fîmes partir la lettre et, rongés par l'impatience, nous comptâmes les jours.
Il faut vous dire que le lendemain de l'aventure nocturne du nabot avec Césarine, cette dernière, au moment du dîner, m'avait annoncé qu'elle quittait mon service.
--Je retourne au pays. Tu n'as rien à faire dire à Beaupréau, Bas-des-Reins? demanda-t-elle à Croutot en attachant sur lui un mauvais regard.
--Non, rien, dit le petit homme.
Le soir même, elle avait quitté la maison. Le nain, au lieu d'en être satisfait, me sembla craintif.
--C'est drôle, fit-il. Césarine a dû s'apercevoir de la disparition du papier que je lui ai volé et elle ne m'en a soufflé mot aux quatre ou cinq fois que je me suis trouvé seul avec elle avant son départ.
Deux semaines s'étaient écoulées depuis que nous avions expédié la lettre à l'auberge de Laval, et madame de Biéleuze n'avait pas encore fait son apparition dans l'étude.
Enfin, un matin, à l'heure où je recevais des clients dans mon cabinet, entra un homme que mon ange gardien reconnut aussitôt. C'était un de ses pays, nommé Pitard, établi tanneur à Beaupréau. Il se présentait, disait-il, pour savoir de moi l'adresse de M. de Biéleuze, le fils de la comtesse.
À Croutot comme à moi vint immédiatement le soupçon que madame de Biéleuze, avant de s'aventurer à Paris, avait envoyé ce Pitard pour tâter le terrain.
Nous demander l'adresse du fils, c'était bien clairement indiquer qu'il était l'agent de la comtesse. Croutot sut si bien s'y prendre que, le soir même, le tanneur de Beaupréau accepta le dîner à ma table.
Fourchette ou verre en main, nous nous promettions de tirer les vers du nez de notre homme, quand un trouble-fête vint s'asseoir à notre repas. C'était le membre de la Convention chargé de nous surveiller dans notre recherche des millions. Tout en dînant, le butor parla si bien du magot à dénicher et de la guillotine qui nous attendait si, dans un mois, nous n'avions rien découvert, qu'il donna l'éveil au Pitard, lequel, avant la fin du dîner, leva le siège pour partir avec le conventionnel.
Une heure après, Croutot allait le relancer à son auberge, sous prétexte de le conduire au théâtre pour y finir cette journée que le représentant était venus si malencontreusement interrompre. Quand le nabot entra dans sa chambre, Pitard tenait en main un portefeuille qu'il se hâta de faire disparaître dans sa poche, mais pas assez vite pourtant pour que Croutot ne pût reconnaître, imprimées en or sur une des faces, les armes des Biéleuze.
Il me l'amena au théâtre de la Cité, et si le Pitard qui, pour la première fois de sa vie, mettait le pied dans un théâtre, n'avait été profondément accaparé par la pièce, il se serait aperçu que Croutot lui volait son portefeuille.
À l'entr'acte, l'avorton sortit pour aller lire le contenu de son vol pendant que je m'évertuais si bien à distraire le tanneur qu'à la rentrée de Croutot, qui lui remit le portefeuille en place, il aurait juré que, jamais, l'objet n'avait quitté sa poche.
Quand, après avoir reconduit le tanneur à son auberge, nous revînmes à mon domicile, la conviction de Croutot était complète.
--Oui, me dit-il, toutes les lettres du portefeuille prouvent que madame de Biéleuze est la dépositaire des millions qu'elle a enfouis dans un caveau.
--Un caveau de son château? appuyai-je.
--Oh! non, fit le nabot après avoir un peu réfléchi. Elle est trop avisée pour ne pas s'être précautionnée contre une perquisition à son domicile. M'est avis qu'elle a dû songer au domaine de son ancien amant, le marquis de la Brivière, aujourd'hui émigré. C'est un ancien château fort où les souterrains sont si vastes qu'il faudrait une année entière pour les fouiller à fond... Comment a-t-elle pu y pénétrer, par exemple? Je n'en sais rien. Mais qu'importe pour nous; c'est un détail... L'important nous est de savoir que le trésor est à la Brivière et de l'y chercher.
C'était bel à dire, mais, surveillés comme nous l'étions, il y allait de notre tête à vouloir quitter Paris et puis, comme le prétendait Croutot, ne fallait-il pas une année entière pour fouiller l'immense labyrinthe qui s'étendait sous le château?
Le seul moyen de tomber juste au bon endroit eût été d'arracher son secret à la comtesse. Oui, mais pour ce, il eût fallu tenir madame de Biéleuze en notre pouvoir.
Devant notre impossibilité d'agir, nous pestions depuis quatre jours, n'ayant même plus la ressource d'interroger le tanneur Pitard, qui avait quitté Paris pour retourner à Beaupréau, quand, un matin, nous vîmes apparaître, plus soûl qu'un cent de grives, un cousin de Croutot qui arrivait du pays pour chercher fortune dans la capitale.
Au milieu des divagations de l'ivresse, ce garçon nous apprit que le dernier emploi qu'il avait exercé avait été celui de cocher de madame de Biéleuze. Il ajouta qu'il l'amenait à Paris, quand, à Laval, à l'auberge du _Grand-Chêne_, elle était morte subitement, en pleine nuit, sans personne pour la secourir.
Ainsi la comtesse était morte! et le trésor était toujours enfoui sans personne pour le surveiller.
--Oh! personne, personne, répéta moqueusement Croutot pour éteindre ma joie, en admettant que Pitard n'ait pas reçu les révélations de la comtesse mourante, n'oubliez pas que le papier nous a appris que le fils de madame de Biéleuze sait tout.
Vous dire ce que nous enragions de ne pouvoir aller là-bas chercher le magot!!! Mais notre surveillant le conventionnel était toujours sur notre dos, nous promettant sans cesse la guillotine. Par bonheur, le coup de Thermidor arriva, qui emporta Robespierre et les siens au nombre desquels était notre conventionnel.
Enfin nous étions libres! La surveillance avait cessé! Nous comptions pouvoir bientôt aller à la Brivière!
--Au lieu de perdre notre temps en longues recherches, ne serait-il pas plus court de savoir l'endroit précis en tâchant de surprendre le secret de M. de Biéleuze, qui le tient de sa mère? proposa Croutot.
--Et quand vous saurez la vérité, nous partagerons toujours? demandai-je au nabot.
--En loyaux associés, promit-il.
Au bout d'une semaine, l'avorton avait su entrer, comme valet de chambre, au service de M. de Biéleuze.
Il me fallait donc patienter. Pour tuer le temps, il me prit l'idée de profiter du désarroi apporté dans toutes les affaires par la révolution de Thermidor, pour tenter une petite opération en réclamant le remboursement d'une fourniture faite aux armées que je prouvais pièces en main... pièces fausses, depuis la première jusqu'à la dernière.--Hélas! l'homme n'est pas parfait. La vanité me perdît en me poussant à vouloir faire apprécier par Croutot mon joli de talent de faussaire.
Le roquet ne rata pas une si belle occasion de se débarrasser de l'associé avec lequel il lui faudrait partager le magot de la Brivière. Une bonne petite dénonciation anonyme me fit arrêter, juger et condamner aux travaux forcés à perpétuité.
J'aurais bien pu rendre sa politesse au roquet en racontant à qui de droit l'aventure des millions. C'eût été stupide! Mieux valait laisser au raton tout le temps de me tirer les marrons du feu, et, à la belle heure, en maître Bertrand, m'échapper du bagne pour venir les lui croquer sous la patte.
Je m'en allai donc bien tranquillement faire mon petit tour au bagne de Rochefort, laissant Croutot, je le répète, me tirer les marrons du feu. J'étais comme un gros propriétaire qui part aux eaux après avoir confié à son intendant le soin de ses intérêts.