Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc
Chapter 18
--Beaucoup aidé par moi, qui devais partager avec lui, répondit Taugencel. Il s'était chargé de découvrir l'endroit du dépôt en ce souterrain, et voici huit ans que, prétend-t-il toujours, il le cherche sans pouvoir en trouver la trace... À coup sûr, il a mis la main dessus; mais il n'en souffle mot pour éviter le partage.
Suzanne avait réfléchi.
--Peut-être Croutot dit-il la vérité, avança-t-elle, car comment pourrait-il se faire que madame de Biéleuze eût caché les millions dans les souterrains d'un château qui appartenait au marquis de la Brivière?
--Par une excellente raison, dit en ricanant le Notaire. Madame de Biéleuze, restée veuve avec un fils, était devenue la maîtresse du marquis de la Brivière dont elle eut une fille appelée Julie.
En entendant le Notaire révéler que la comtesse de Biéleuze avait été la maîtresse du marquis de la Brivière, Pitard avait éprouvé un soubresaut de surprise.
--Est-ce que le vieux gredin a découvert le secret? murmura-t-il assez haut pour être entendu du policier, son voisin.
--Quel secret? souffla Meuzelin.
--Celui de la dalle à bascule par laquelle nous sommes entrés et celui...
Mais avant qu'il pût achever, il fut interrompu par le bruit de pas nombreux. C'étaient les hommes de Coupe-et-Tranche qui, après avoir parcouru tous les circuits du souterrain à la recherche de Croutot, venaient annoncer l'inutilité de leurs perquisitions.
--D'abord, étais-tu bien certain que le nabot fût entré dans le souterrain? demanda Suzanne à Cardeuc.
--C'est le Beau-François qui me l'a appris.
--Ah bah! fit le Notaire avec surprise, le Beau-François et toi, vous êtes donc maintenant devenus une paire d'amis?
--Au moment de l'attaque de Labor, le danger commun nous a réconciliés, prononça le métayer.
Tout ce qui se disait en haut était du neuf pour le policier et ses amis. Comment le général avait-il enfin vu clair et avait-il eu raison des bandits, à ce point que Coupe-et-Tranche et sa bande, réduite à une dizaine d'hommes, en étaient réduits à se cacher pendant qu'on fusillait leurs camarades faits prisonniers?
Alors, puisqu'ils n'avaient plus rien à craindre des Chauffeurs, ils pouvaient donc quitter leur retraite pour aller retrouver le général Labor qui, enfin éclairé sur leur compte, les accueillerait à bras ouverts.
Ce fut ce que comprit l'ogre Pitard, qui fit à Meuzelin cette proposition:
--S'il vous plaît que nous nous en allions, je vais vous révéler la sortie dont je vous ai parlé.
--Et que tu ne voulais nous apprendre qu'à la dernière extrémité, sous prétexte que c'était le secret d'un autre.
--Oh! le secret d'un autre, répéta tristement Pitard. D'après le peu que vient de dire ce gredin de Taugencel, je vois que je ne suis pas seul à le connaître.
--Tu veux parler des amours de madame de Biéleuze et du marquis de la Brivière?
--Oui. Or, si Taugencel connaît cette liaison, il doit savoir comment les deux amants se réunissaient et, par conséquent, il n'ignore pas l'existence de la dalle à bascule... Alors que le marquis était l'amant de la comtesse, pour sauver la réputation de cette dernière que les mauvaises langues commençaient à entamer, il fit venir de bien loin des ouvriers qui, sous les caves du château, creusèrent le caveau où nous sommes et le relièrent par une galerie à un pavillon rustique, situé dans le parc mitoyen qui était celui de madame de Biéleuze. Pendant que les curieux du pays perdaient leur temps à épier les démarches des amants que, dès ce jour, on ne vit plus se rencontrer, ceux-ci purent continuer leurs relations, qui durèrent jusqu'au départ du marquis pour l'émigration.
--Où il s'en alla en laissant à la comtesse cette fille nommée Julie? appuya le policier.
Il répugnait probablement à Pitard d'en dire plus long sur la comtesse de Biéleuze, car il rompit les chiens en demandant:
--Partons-nous?
--Bah! fit le policier. On apprend toujours à écouter. Restons encore à savourer la conversation de nos chenapans de là-haut.
Quand ses hommes étaient venus lui annoncer qu'ils n'avaient pu retrouver Croutot, Coupe-et-Tranche avait répliqué:
--Alors, les gars, allez attendre à la sortie sur la campagne; mais n'avancez pas le nez hors du trou si vous tenez à votre peau. Tuez le temps en prenant un acompte de sommeil, car la nuit prochaine, il faudra jouer des jambes pour détaler prestement de ce pays où il fait trop chaud pour nous.
Et quand ses hommes se furent éloignés, le Marcassin, revenu à son sujet, gronda avec fureur:
--Si nous ne retrouvons pas Croutot, les millions de la Biéleuze nous échappent!... Mille tonnerres! C'était là pourtant, pour nous, une jolie fiche de consolation!!!
--Oui, à ce prix, nous aurions gaiement oublié nos quilles abattues par les ruades du général, approuva Taugencel d'un ton plein du plus sincère regret.
À la pensée de ces millions auxquels, faute de Croutot, il lui fallait renoncer, Cardeuc fut secoué par une rage bleue:
--Oh! si je le tenais, le crapaud! grinça-t-il. J'arracherais sa chair par lambeaux pour lui faire livrer le trésor.
--Par malheur, on ne le tient pas, gémit piteusement le patriarche qui secoua sa tête vénérable.
--Comment n'est-il plus dans le souterrain? grinça le métayer exaspéré.
Ce à quoi, Suzanne, croyant à une naïveté de sa part, répondit railleusement:
--Mais parce qu'il en est sorti.
--Impossible! Le Beau-François m'a dit l'avoir laissé lié de tous ses membres et bâillonné.
--Il aura su se débarrasser de ses liens et il a décampé, reprit la courtisane qui, ne tenant pas pour le merveilleux, allait au plus simple.
--Il a décampé! répéta Cardeuc en gouaillant; alors il n'aura pas été loin. Le Beau-François le guette à la sortie pour l'étrangler et le général Labor le fait chercher partout pour qu'on le fusille.
Si quelqu'un, de tous les écouteurs du caveau, avait été ému par cette phrase, c'était, à coup sûr, le nabot dont on entendit les dents claquer d'épouvante.
Aussi Fil-à-Beurre, en guise de consolation et de conseil, s'empressa-t-il de lui dire amicalement:
--L'un veut vous arracher la chair par lambeaux, l'autre désire vous étrangler, un troisième demande à vous voir fusiller. Moi, si j'étais à votre place, j'irais me noyer afin de ne pas faire de jaloux.
«On ne peut contenter tout le monde et son père», dit un proverbe que Croutot, paraît-il, n'avait observé d'aucune manière puisqu'il n'avait contenté personne. La preuve en était que chacun voulait le happer pour lui faire un mauvais parti.
Ce fut Suzanne qui, en se raillant, revint sur le compte de l'avorton.
--Comment? le général Labor Veut faire fusiller ce bout d'homme! Lui qui, ce matin, avait tant hâte de le retrouver pour la mettre à la place de Meuzelin.
--Oui, lorsque Labor croyait à la fausse dépêche que nous lui avions expédiée. Mais, à cette heure, il n'en est plus de même. Le général jure les cinq cents diables de n'avoir pas son pygmée sous la main pour lui régler son affaire, dit Cardeuc.
--Pourquoi? insista Suzanne.
--Toujours les millions de la comtesse de Biéleuze dont il a appris l'existence, il y a une heure, par suite du mauvais tour que le Beau-François a joué à Croutot... une vieille rancune qui date du temps où le colosse avait pour maîtresse une certaine Césarine Faublin, surnommée la Saute, débita le Notaire.
--Et vous connaissez, vous, Taugencel, la cause de cette rancune? Apprenez-la-moi, dit curieusement la courtisane.
--Mieux serait de vous conter tout au long l'histoire du nain, en remontant à l'époque où il était mon ange gardien.
--Allez, Cardeuc et moi nous vous écoutons.
--Et nous aussi, pensèrent tous à la fois Meuzelin et ses compagnons.
XIII
Le notaire Taugencel commença:
--Quand je fus nommé notaire _à trente sous_, et que l'étude d'Aubert m'eut été adjugée, mon prédécesseur passait pour avoir reçu des millions et, après son exécution, la confiscation de ses biens n'en avait trouvé nulle trace. On était certain qu'Aubert avait confié ses fonds à un sous-détenteur, car une lettre de lui, qui avait été interceptée, avait trahi sa ruse.
Donc, lorsque la Commune m'installa dans mes fonctions, ordre me fut donné d'avoir à fouiller tous les papiers de l'étude pour découvrir quelque écrit indiquant le détenteur. J'eus beau tourner et retourner toutes les paperasses d'Aubert, je n'avais pas encore trouvé au bout de six mois.
En me voyant faire buisson creux, la Convention prit méfiance et, me flairant capable d'un mauvais tour, m'adjoignit un _ange gardien_ pour me surveiller. Ce fut Croutot.
Il faut vous dire qu'une semaine avant l'arrivée de ce crapoussin, j'avais pris une cuisinière du nom de Césarine Faublin, grande et belle fille, effrontée, libertine, voleuse, un modèle de tous les vices! Elle était du pays de Maine-et-Loire.
Ce fut elle qui alla ouvrir la porte à Croutot le jour où il se présenta chez moi pour s'y installer. Je me trouvais, à ce moment, dans ma salle à manger et, par la porte entr'ouverte, je pouvais entendre ce qui se disait dans l'antichambre.
À première vue de l'arrivant, Césarine, qui s'attribua la cause de sa visite, s'écria avec surprise:
--Tiens! c'est toi, Bas-des-Reins! Est-ce que tu m'apportes des nouvelles du pays?
--Chut! chut! fit vivement Croutot.
Et il lui souffla je ne sais quoi tout bas qu'il dut accompagner de gestes, car la fille reprit aussitôt d'un ton sec:
--À bas les pattes, Criquet! Tu vas donc recommencer tes singeries anciennes? Puisque je t'ai déjà dit que tu aurais beau te monter sur tes épaules, tu n'arriverais pas encore à la taille d'un homme comme je les aime.
Croutot flûta d'un ton désolé:
--Toujours inflexible, belle inhumaine! Que te faut-il donc pour t'attendrir?
--Ton poids d'or, dit Césarine en riant.
Elle éclata encore plus fort quand, après avoir cru demander l'impossible, elle entendit le nabot lui répondre, avec le plus beau sérieux:
--Eh! eh! je ne dis pas non.
Aussi reprit-elle en gouaillant:
--Tu as donc déniché un trésor depuis peu, traîne-savate?
--Non, mais je le dénicherai peut-être bientôt, appuya le nain.
--Alors, va le dénicher tout de suite en détalant sur l'heure; car je ne tiens point à passer ma vie à causer avec toi sur le carré... mon maître n'aurait qu'à nous surprendre.
--Mais c'est justement à ton maître que j'ai affaire, riposta Croutot.
--Affaire, comme client? fit la Faublin, railleuse.
--Non... comme _ange gardien_.
Et il se mit à lui expliquer quel genre de fonctions allait l'attacher à ma personne. Je compris que ma servante ne tarderait pas à me l'amener. En conséquence, pour paraître n'avoir rien entendu, je quittai la salle à manger sur la pointe du pied, et je fus m'enfermer dans mon cabinet pour l'attendre.
Bientôt la Faublin entra dans mon cabinet, m'amenant Croutot qui arrivait tout au plus à la hanche de la belle et plantureuse créature. La manière dont elle me le présenta fut des moins révérencieuses.
--Patron, m'annonça-t-elle, je vous amène un pierrot qui dit qu'il est un ange.
Puis, sans respect pour celui que, tout à l'heure, je l'avais entendue traiter de traîne-savate, de criquet et de chafouin, elle partit en ricanant:
--Oh! oh! un ange! quel bas-des-reins, ce bel ange.
Je feignais de ne pas m'apercevoir de la mine furibonde de Croutot à cette façon d'être présenté. C'était un mauvais début pour lui qui voulait être pris au sérieux, et qui avait compté, du haut de ses fonctions et dès le commencement, me traiter de Turc à More. Il chercha à regagner la haute main en me disant d'un ton rogue:
--La plus importante recommandation qui m'ait été faite, en m'attachant à votre personne, a été de coopérer à la recherche de millions d'émigrés que recèle l'étude, affirme-t-on.
Impossible de vous rendre le ton d'importance que mit le marmouset en prononçant cette phrase. J'eus l'air de n'y avoir prêté aucune attention. Seulement, je relevai le «affirme-t-on» sur lequel il avait pesé.
--Oh! fis-je, ceux qui affirment devraient bien venir en personne chercher ces millions, car moi j'y perds mon latin... Rien ne trahit un dépôt, et surtout rien ne peut faire soupçonner un sous-détenteur qui l'aurait reçu du précédent maître de l'étude.
Ce disant, j'examinais la mine de Croutot, dont, en m'écoutant, le front s'était assombri.
À son tour, il plongea son regard dans mes yeux, en me demandant d'une voix qui doutait:
--Vrai de vrai? Vous avez bien cherché partout? Aucun papier ne vous a échappé?
Mon affirmation semblait lui crever le coeur. S'il s'était léché d'avance les babines d'avoir part à la curée, il lui fallait démarquer. Mais comme il lui tardait de savoir à quoi s'en tenir, avec moi, il me jeta un plomb de sonde en me répliquant sur le ton de la plaisanterie:
--On vous aurait promis moitié de la trouvaille que, j'en suis certain, vous auriez encore mieux cherché.
Immédiatement, je lui envoyai la réponse du berger à la bergère par cette riposte, aussi en plaisantant:
--Supposez qu'à vous-même cette moitié du trésor vous ait été offerte et mettez-vous à fureter dans toutes les paperasses, je gage bien que vous ne serez pas plus heureux que moi.
S'il était seulement la moitié canaille de ce qu'annonçait son visage, il devait me comprendre. Canaille il était et, en plus, canaille intelligente, car, après avoir examiné mon visage et y avoir lu qu'il pouvait traiter de pair à compagnon, il me lâcha en clignant de l'oeil:
--Est-ce dit?
--C'est dit, répondis-je.
Nous nous étions compris à demi-mot. Pas une parole ne fut ajoutée à cette convention que, si nous trouvions les écus, nous nous les partagerions.
Quand arriva l'heure du dîner, mon ange gardien se mit à ma table et ce fut Césarine Faublin qui nous servit.
En voyant le roquet attablé devant moi, ma servante, quand elle apporta le potage, éclata de rire.
--Ça me fait drôle tout de même de te voir là, Bas-des-Reins! dégoisa-t-elle de sa voix triviale et narquoise.
Je crus devoir faire acte d'autorité pour la rappeler au respect de mon convive; mais je m'en tirai de façon à jeter de l'huile sur le feu.
--Césarine, dis-je sévèrement, n'oubliez pas que le citoyen Croutot occupe ici un poste de confiance.
Le Bas-des-Reins devait se faire de la bile; mais comme il avait intérêt à ménager la belle fille, il répondit en se tournant vers moi:
--Césarine et moi nous sommes de Saint-Florent-le-Vieil, près Beaupréau.
Ensuite, feignant de se souvenir:
--Ah! à propos! la maman Faublin m'a chargé, Césarine, si je te rencontrais à Paris, de te dire de revenir au pays, et qu'elle te pardonnerait tout.
À ces mots, Césarine se redressa vivement, l'oeil en feu, la figure contractée et, en parlant de sa mère, elle répliqua, d'une voix haineuse:
--De quoi! de quoi! qu'est-ce qu'elle me pardonnera donc, la vieille sorcière? Est-ce de m'avoir rendue plus malheureuse que les pierres? À moi les taloches, les fatigues, la nourriture que nos cochons refusaient; tandis que pour l'autre, elle n'avait que risettes, bons morceaux et caresses...
Elle s'interrompit pour faire entendre un rire amer et strident, puis elle ajouta cette phrase inattendue:
--Était-ce de ma faute si elle avait fait le père Faublin cocu par-dessus la tête?
Ensuite, à titre d'explication, elle continua:
--Sitôt le père mort, elle a été chercher, où elle l'avait cachée, la fille qu'elle s'était fait faire par je ne sais qui et elle l'a amenée chez nous. Alors je n'ai plus été bonne à jeter aux chiens. Il n'y en a plus eu que pour la Julie... sa Julie... sa bâtarde! À elle les oeufs. À moi les coquilles! Un beau soir, j'ai eu assez de cette vie de récolteuse de claques et d'épluchures. J'ai décampé en la laissant avec sa Julie de malheur. Qu'elle la mijote à son aise, sa Julie.
Je ne saurais dire l'intonation de rancune féroce qui accentua la voix de Césarine, quand elle termina en montrant le poing:
--Qu'un beau jour je la tienne, cette poupée de Julie, et nous compterons ensemble.
Sur cette menace, elle nous quitta pour retourner à sa cuisine.
--Bigre! fis-je, elle semble avoir une rude dent contre sa soeur. Elle ne peut pardonner à la bâtarde d'être venue lui prendre sa place légitime.
--Euh! euh! fit Croutot en secouant la tête, bâtarde est bien vite dit. Moi, je ne crois pas que la mère Faublin en ait planté jamais à son mari. Le fait est qu'elle a attendu la mort de son homme pour amener Julie chez elle, mais il y a du pour et du contre, et je pense qu'il existe un dessous de cartes qui n'a jamais été bien étudié.
Si naturellement que m'eût répondu le nain, je devinai qu'il n'en voulait pas dire plus.
--Et puis, reprit-il, Césarine reviendrait chez la mère Faublin qu'elle n'aurait plus lieu d'être jalouse, attendu qu'elle ne retrouverait plus Julie. Elle a été prise en affection par une riche veuve du pays qui l'a demandée à la maman pour lui tenir compagnie. Si la petite sait lui plaire, la veuve lui fera un sort.
--Une veuve sans enfant?
--Non. Elle a un fils qui court la prétentaine et laisse sa mère dans une solitude qu'elle a voulu égayer en prenant Julie. Je le répète, la jeune fille trouvera une position en sachant bien s'y prendre avec la comtesse de Biéleuze.
--Biéleuze? répétai-je; il me semble avoir lu plusieurs fois ce nom quand j'ai visité les papiers de l'étude. La famille des Biéleuze doit avoir compté dans la clientèle de mon prédécesseur Aubert.
Quand vint le soir, il fallut, comme l'ordonnait le décret qui avait créé les anges gardiens, qu'on dressât un lit pour le mien dans ma chambre à coucher.
--Demain, nous recommencerons ensemble la visite des papiers de l'étude, m'annonça Croutot quand il eut la tête sur l'oreiller.
--Alors puissiez-vous réussir, lui répondis-je à demi-mot.
--Et vous aussi, dit-il en me renvoyant mon sous entendu.
Décidément, nous étions bien d'accord. Millions trouvés, millions partagés. Quant à la nation, qui comptait sur notre trouvaille, allez voir s'ils viennent, Jean.
Je ne faisais que de m'endormir, quand un bruit dans la chambre m'éveilla.
En même temps qu'il était ordonné que l'ange couchât dans la même pièce que le notaire, il était enjoint aussi, pour faciliter la surveillance, que, toute la nuit, une lumière éclairât la chambre.
Cette lumière me permit donc de voir Croutot qui, sorti du lit, décampait sur la pointe du pied.
--Il va voir Césarine, pensai-je.
Et, sans m'inquiéter plus de la caravane nocturne du roquet, je me rendormis.
XIV
Le lendemain matin, ce fut Croutot qui me réveilla. Son expédition nocturne et amoureuse avait-elle réussi? C'était à jurer que non, car sa mine renfrognée était loin d'attester une victoire. Feignant d'ignorer qu'il eût couru le guilledou, je m'informai comment il avait passé la nuit.
--Je n'ai fait qu'un somme, m'annonça-t-il avec aplomb.
Dès que je fus habillé, le nabot témoigna la plus grande impatience de gagner l'étude.
--Nous allons tout de suite nous mettre à l'oeuvre pour la nouvelle visite des papiers, dit-il.
--Oh! oh! fis-je, pas avant que, suivant ma coutume de chaque matin, je n'aie avalé la tasse de café au lait que Césarine va m'apporter.
--Ah! Césarine va venir? dit vivement le nain, dont la mine se fit plus morose.
Il achevait quand ma cuisinière entra, portant ce premier déjeuner sur un plateau où se trouvaient deux tasses.
--J'ai pensé que tu ne serais pas fâché de te rincer aussi le bec avec du café, et j'ai doublé la ration à ton intention, Bas-des-Reins, débita-t-elle.
--C'est bien, lâcha tout sec Croutot.
--La Faublin se rebiffa à pareil ton, et, de sa voix narquoise et canaille:
--Tiens! lâcha-t-elle, est-ce que je t'ai vendu des haricots qui n'ont pas cuit, puceron! Fais-moi donc l'amitié d'exhiber un museau plus gracieux... Et, tu sais? que je ne te le dise pas deux fois. Je n'aime un petit chien que quand il fait le beau.
J'aurais dû m'interposer en rabattant le ton de ma servante. Je n'en fis rien, et quand Césarine fut partie, je pris un ton doucereux pour dire au nabot, qui était resté muet devant l'algarade de cette fille:
--J'ai eu besoin de me souvenir de la vieille amitié qui vous lie à Césarine pour ne pas la rappeler au respect qui vous est dû.
Je supposais qu'il allait me répliquer. À mon étonnement, il abandonna ce sujet pour dire:
--Vite aux papiers de l'étude.
Que s'était-il donc passé, cette nuit entre la Faublin et l'avorton qui les rendît, elle si haute de verbe, lui si souple d'échine?
--Soit! passons dans mon cabinet, dis-je après avoir vidé ma tasse.
Je me dirigeais vers la porte de communication quand, de l'autre côté, rentra Césarine, qui avança la main en disant:
--Voici ce que vous avez perdu.
Et elle me remit un trousseau de clefs que d'habitude, je plaçais dans la poche de mon gilet. J'étais si sûr de les y retrouver encore que, tout machinalement, je portais la main à cette poche. Elle était bien vide. Pourtant, je me souvenais que, la veille, en me déshabillant, mes doigts avaient encore palpé ces clefs sous l'étoffe.
--Où as-tu ramassé ce trousseau? demandai-je avec une vive surprise en regardant la Faublin.
Ses lèvres se remuèrent pour une réponse; mais avant d'en lâcher le premier mot, Césarine tourna vers le nabot un regard qui, immédiatement, appela mes yeux sur le bout d'homme. Il était un peu pâle, et d'une mine suppliante au possible, il invoquait la discrétion de ma servante.
--J'ai trouvé ce paquet sur votre descente de lit. Il a probablement glissé de votre vêtement lorsque vous vous êtes déshabillé hier ou habillé ce matin, déclara-t-elle.
Cela dit et après un mince sourire moqueur à l'adresse de Croutot, elle regagna sa cuisine en ajoutant:
--Le meilleur moyen de ne pas perdre ses clefs, c'est encore, le soir, en se couchant, de les fourrer sous son traversin.
Était-ce un conseil qu'elle me donnait? Je n'aurais pu l'affirmer; mais j'eus la certitude que mes clefs m'avaient été volées par Croutot qui les avait perdues en je ne savais quel endroit que la Faublin, au dernier moment, n'avait pas voulu m'avouer. La veille, quand je m'étais réveillé pour voir le marmouset s'évader de la chambre, il venait indubitablement de retirer les clefs de mon gilet.
Je passai dans mon cabinet, suivi par mon ange gardien qui fredonnait comme s'il était étranger à la scène qui avait eu lieu.
Le trousseau, en plus des clefs de quelques meubles de mon logis, comprenait celles de mon bureau et de ma caisse.
--Est-il venu visiter nuitamment mon bureau? me demandai-je en l'ouvrant devant Croutot dont le regard s'attachait sur moi tout inquiet comme s'il eût craint le résultat de mes investigations.
C'était un bureau à cylindre. Quand le mouvement de rotation eut découvert et avancé devant moi la tablette d'appui, un seul coup d'oeil jeté sur les papiers qui s'y étalaient la veille me suffit pour m'apprendre la vérité. Mon bureau avait été ouvert. Une main avait bouleversé mes papiers qu'elle avait négligé de remettre bien en place.
Rien, sur mon visage, n'avait bronché qui pût révéler le résultat de mon examen à Croutot dont je sentais le regard peser sur moi. Quand je levai les yeux vers lui, je le vis en proie à une sorte d'angoisse qui se traduisit par cette question:
--Eh bien?
Son «Eh bien?» voulait demander si je m'étais aperçu qu'on eût ouvert mon bureau. Mais il comprit toute l'imprudence de son interrogation et il se hâta de compléter sa phrase en ajoutant:
--Eh bien? Par quoi commençons-nous la journée?
--Mais, d'abord, mon brave Croutot, par recevoir les clients qui attendent, répondis-je de mon ton le plus bonhomme.
Avant qu'il pût me poser une nouvelle question, je donnai le coup de sonnette par lequel, chaque matin, je prévenais mes clercs que j'étais visible pour les clients qui attendaient dans l'étude. Puis je lui indiquai près de moi, la place que, suivant son devoir d'ange gardien, il allait occuper pendant les consultations de ma clientèle...