Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc
Chapter 16
Le tabellion demeurait au second étage.
Comme je sonnais à la porte de l'appartement, j'entendis quelqu'un qui s'engageait sur l'escalier que je venais de gravir.
La porte, qu'une servante m'ouvrit, détourna mon attention de ce fait et, tout aussitôt, je fus accaparé par le notaire et Croutot qui, à mon coup de sonnette, étaient accourus à ma rencontre dans l'antichambre.
--Voici ce qu'on peut appeler un homme exact, s'écria Croutot.
--Et qui mérite qu'on ne fasse pas languir son appétit, ajouta gaiement Taugencel.
Sur ce, il s'adressa à la servante qui, étonnée de cette chaude réception, oubliait de refermer la porte d'entrée, qu'elle m'avait ouverte.
--Sers-nous vite, ma fille, commanda-t-il.
Comme s'ils craignaient que leur proie s'échappât, l'un et l'autre me prirent le bras, puis, avec un joyeux empressement, ils m'entraînèrent dans la salle à manger où Croutot me poussa sur un siège, devant un des trois couverts mis, en me disant:
--On vous a fait préparer un petit repas fin dont vous vous vanterez à Beaupréau, citoyen Pitard.
--Croutot m'a annoncé que vous étiez un homme d'esprit. Or, comme tous les gens d'esprit sont gourmands, j'ai commandé mon menu en conséquence, me lança Taugencel, dont la face jubilait d'une satisfaction énorme.
Par malheur, chaque médaille a son revers. Cette face si contente, je la vis soudainement se contracter et pâlir de la plus complète façon.
Tout frissonnants, les deux hommes échangèrent un regard plein d'épouvante.
C'était que, dans l'antichambre, se faisait entendre une voix sonore, qui demandait à la servante:
--Qu'est-ce qui te prenait donc ma belle, de me refermer la porte sur le nez? Est-ce que tu ne me voyais pas monter?
--Tu viens pour dîner, citoyen représentant? demanda la servante.
--Oui, et j'aime à croire que j'arrive à temps.
Et, dans le pas lourd qui se dirigea vers la salle à manger, je reconnus celui que j'avais entendu monter l'escalier derrière moi.
Il ne se passa pas dix secondes avant l'apparition de ce convive; mais elles suffirent pour que Croutot pût me souffler à l'oreille d'une voix qui tremblait de peur:
--Dites que vous êtes mon frère!
Costumé de la façon théâtrale alors à la mode, le membre de la Convention fit son entrée. C'était un homme grand et maigre, au visage sévère, à l'oeil dur.
Taugencel, domptant sa terreur, s'était élancé vers lui en s'écriant d'un ton enchanté:
--Ah! que c'est donc aimable à toi, citoyen représentant, d'arriver me surprendre à pareille heure!... Car tu viens pour dîner, n'est-ce pas?
--Oui, pour dîner et causer, dit le membre de la Convention d'une voix bourrue.
Et il me sembla que son organe s'accentuait menaçant lorsqu'il ajouta:
--Surtout pour causer.
Alors il m'aperçut. Son regard s'attacha sur moi plein de méfiance et, sans mot dire, il m'examina. Ma présence à la table du tabellion devait n'être pas réglementaire, car, dédaignant de s'adresser à moi, il demanda à Croutot, fort cavalièrement:
--Dis-moi donc un peu, l'ange gardien, ce que ce pierrot-là fiche ici?
--C'est mon frère, déclara le nain. Il est arrivé il y a deux jours de Beaupréau, notre ville, pour m'apporter des nouvelles de la famille. Comme mon devoir m'attache à chaque seconde au citoyen Taugencel, je n'aurais pu causer avec lui, si l'idée ne m'était venue de le faire dîner à la table de mon surveillé. Pendant que le citoyen notaire mange sous mes yeux, j'ai cru qu'il m'était permis de bavarder du pays avec mon frère.
Le conventionnel, il me fut donné d'en juger, n'était pas de ces timides qui craignent de formuler carrément ce qu'ils ont à dire, car il répondit tout net:
--Ah! tu es le frère de Croutot, toi, tant mieux! Il n'y a pas de mal à ce que tu entendes ce que j'ai à dire... quand ce ne serait que pour que tu puisses faire comprendre à ton frère qu'il est en train de filer un mauvais coton.
Cela dit bien en face à Croutot, le conventionnel se tourna vers le notaire en achevant ainsi sa phrase:
--... et d'en faire filer un tout aussi mauvais à certain autre qui n'est pas loin d'ici.
Tabellion et ange gardien, chacun avait sa part de cet avis qui devait contenir une sérieuse menace, car tous les deux pâlirent un peu plus.
Ils protestèrent néanmoins:
--J'ai fait mon devoir! affirma Taugencel.
--Pas tant que ça, puisqu'il a fallu te donner un ange gardien, gouailla le membre de la Convention.
--Pas un instant, je ne me suis relâché de ma surveillance, soutint Croutot.
Le représentant eut un mauvais rire en répondant:
--Toi, mon bout d'homme, j'ai la conviction que tu triches. On t'a mis près de Taugencel pour l'empêcher de chiper certain morceau dont il se régalerait volontiers et je suis persuadé qu'au lieu de lui dire: «Ne touche pas,» tu lui souffles: «Part à deux!»
Après avoir ainsi rivé le clou de chacun, le conventionnel se résuma en prononçant d'une voix sèche:
--Bref, vous jouez à vous faire couper le cou dans un mois.
Et, tout lentement, avec son même mauvais rire, il articula:
--Car je ne vous accorde plus qu'un mois pour dénicher les millions d'Aubert.
En plus de la frayeur que leur inspirait la parole du membre de la Convention qui m'avait l'air de ne pas plaisanter tous les jours, j'avais remarqué encore chez Taugencel et Croutot, à mon égard, une étrange appréhension. Chaque fois que le redoutable conventionnel avait pris la parole, tous deux m'avaient lancé un regard rapide et anxieux pour juger de mon attention, comme s'ils redoutaient que, de la bouche du représentant, sortît une phrase que je ne devais pas entendre.
Quand ce dernier parla des «millions d'Aubert», leurs yeux se tournèrent involontairement et tout brusquement vers moi, pleins d'une consternation rageuse.
Il était indubitable pour moi qu'ils eussent payé cher pour qu'il n'eût pas été question, en ma présence, des millions du prédécesseur de Taugencel.
Je ne bronchai pas. Quand le conventionnel avait parlé, j'étais en train de boire. J'achevai de vider mon verre que je reposai sur la table en faisant claquer ma langue sur mon palais, en homme qui vient d'être uniquement distrait par le plaisir de déguster un bon vin.
Et, pourtant, le coeur me battait ferme.
Car la phrase du membre de la Convention venait de m'apporter la clef du secret qui avait lié la comtesse de Biéleuze au tabellion guillottiné.
En une seconde, le jour s'était fait dans mon esprit et, alors, bien claires, bien compréhensibles, étaient devenues pour moi ces instructions données par la comtesse mourante, qui, tout à l'heure encore étaient inintelligibles.
--Je te jure que, dans les papiers de mon prédécesseur Aubert, que j'ai lus un à un et jusqu'au dernier mot, il n'existe rien qui atteste un dépôt de plusieurs millions dans l'étude, affirma vivement Taugencel.
--À d'autres! fit d'un ton sec le conventionnel. Aubert faisait les placements d'un tas d'aristocrates qui lui ont laissé leurs écus en partant pour l'émigration. Qu'est devenu cet argent? C'était à toi de le découvrir pour le compte de la Nation. On t'en a averti en te donnant l'étude.
--À défaut d'une seule ligne d'écriture qui m'indiquât où je trouverais ce trésor, j'ai fouillé toute la maison et fouillé les caves. J'en suis arrivé à croire que ces millions n'existent pas, débita le tabellion de la voix désolée d'un homme qui s'afflige qu'on lui ait donne à chercher un merle blanc.
Mais le conventionnel ne se payait pas de raisons pareilles. Tout ironique, il répliqua:
--Ah! vraiment, tu en es arrivé à croire! Eh bien, mon bonhomme, je t'engage à changer de croyance avant la fin du mois, que je t'accorde! car au terme du délai, si tu n'as pas trouvé le magot, je te jure que je te ferai guillotiner.
Taugencel protesta en désespéré.
--Oui, oui, répéta-t-il en geignant, oui, je le soutiens: quand Aubert a été arrêté, il ne possédait pas un sou de ces prétendus millions.
--Ça, c'est possible, accorda le conventionnel. Aubert était un malin. Prévoyant son sort, il a eu la même prudence que ceux de ses confrères qui, comme lui, ont passé sous le rasoir national. Il s'était avisé de confier son magot à un sous-détenteur.
Taugencel souleva une objection:
--Qui sait, dit-il, si Aubert, avant d'être arrêté, n'avait pas eu le moyen et le temps de faire sortir l'argent de France et de l'envoyer aux émigrés à qui il appartenait.
--Aubert n'a rien fait sortir de France. Il a tout remis à une personne de confiance, affirma le membre de la Convention, qui me sembla s'impatienter un peu des si et des mais de Taugencel.
Ce dernier avait beau protester de toutes ses forces, ce qu'il disait sonnait faux à mon oreille. J'avais la conviction, comme l'avait dit le représentant de la Convention, qu'il trichait. Certes oui, il était désolé de n'avoir pu dénicher les écus, mais c'était parce que, malgré le danger qu'il courait à jouer le coup, il les aurait tout bonnement gardés.
--J'en suis pour ce que j'ai dit, reprit-il, Aubert avait déjà fait sortir l'argent de France.
--Et moi je te soutiens qu'il y a un sous-détenteur.
--Rien ne le prouve.
--Si, une preuve existe. Aubert à été condamné pour connivence avec l'étranger à la suite d'une de ses correspondances qu'on a interceptée. Dans le paquet se trouvait une lettre adressée à certain duc de Valmois, contenant cette phrase: «J'ai pris mes précautions pour mettre tout hors de la portée de griffes trop rapaces. Si je ne suis plus là quand vous rentrerez en France, votre bien vous sera remis par la personne en qui j'ai mis ma confiance entière.» Voilà ce qu'avait écrit Aubert. C'est cette phrase, dont il a refusé l'explication, qui lui a valu l'échafaud. Quel est ce tiers? Où se trouve-t-il? En quel endroit a-t-il caché les millions? C'est ce que je te donne à avoir trouvé dans un mois.
Cela dit, le conventionnel fendit l'air du coupant de sa main, en ajoutant:
--Ou sinon, psssit!
Le «psssit!» était si éloquent que je vis frissonner le notaire.
Le représentant s'était retourné vers Croutot qui, pendant le dialogue précédent, s'était tenu le nez dans son assiette.
--Écoute bien, toi, l'ange gardien, dit-il. Quand on a suspecté Taugencel de n'être pas franc du collier, on t'a attaché à sa personne.
--Crois bien, citoyen représentant, que je surveille, débita le nain d'un ton à faire croire que le tabellion avait Argus en personne attaché à ses talons.
Mais le citoyen représentant éclata de rire, et reprit d'une voix railleuse:
--Tu surveilles! dis-tu, moucheron... Oui, mais de la manière dont surveille un voleur pendant que son camarade crochette une porte. Vilaine besogne, mon drôle, que je t'engage à ne pas continuer. À vouloir fourrer la tête dans le même bonnet que Taugencel, on ne te la laissera pas le temps de la retirer le jour où on lui fauchera le cou, et tu profiteras de l'occasion.
Et il répéta son geste de main et son Pssit!
En plus qu'il avait la plaisanterie sinistre, il n'en était pas avare, car il m'en offrit ma part:
--Toi, le provincial, attends encore à Paris un mois et tu pourras emporter la tête de ton frère dans ta malle.
Là-dessus, il se leva de table.
--Comment, tu n'achèves pas de dîner! s'écria Taugencel, avec une surprise qui semblait navrée.
Au lieu de répondre, il s'adressa à moi.
--Veux-tu un bon conseil! me demanda-t-il d'un ton un peu moins bourru. Crois-moi, ne reste pas où tu n'as que faire... Détale d'ici au plus vite; laisse ces deux cadets-là méditer en paix ce que je viens de leur annoncer.
Sans me laisser le temps de dire un mot, il me fit passer devant lui dans l'antichambre et, au moment de franchir le seuil de la salle à manger, il se retourna pour dire aux deux hommes qui le reconduisaient obséquieusement:
--Toi, notaire, trouve le dépositaire. Toi, l'ange gardien, file droit... Vous êtes avertis. J'aurai l'oeil sur vous. La Convention m'a délégué ce soin.
Et sans se soucier d'être accompagné plus loin par eux, il leur referma sur le nez la porte de la salle à manger.
Quand nous arrivâmes dans la rue, le conventionnel me regarda dans les yeux:
--Tu n'es pas plus le frère de Croutot que mes bottes, me dit-il sous le nez. N'oublie pas mon conseil: Évite bien de retourner là!
Je revins à mon auberge de l'_Âne-d'Or_ où je me remis à lire les lettres contenues dans le petit portefeuille qui me venait de la comtesse de Biéleuze. Maintenant que j'avais connaissance des millions que défunt Aubert avait fait disparaître, ces lettres, toutes écrites à mots couverts dont il fallait avoir la clef, me semblaient claires et compréhensibles sous leur sens mystérieux.
C'était madame de Biéleuze qui était la dépositaire de ces millions dont il n'était plus trouvé trace dans l'étude d'Aubert par son successeur Taugencel.
Et, ce trésor, je savais où le retrouver, car je n'avais qu'à me souvenir de deux des phrases murmurées par la comtesse soupirante:
«Pavillon rustique!... Enfoui là!» avait-elle dit.
Venant d'apprendre qu'Aubert avait été exécuté, et sentant qu'elle-même allait mourir, elle avait voulu que ces millions fussent connus de quelqu'un qui, plus tard, pût les rendre à leurs propriétaires légitimes. Voilà pourquoi, avant de me faire ces confidences, que la souffrance de l'approche de la mort avait rendues si brèves, madame de Biéleuze avait balbutié:
--Fasse le ciel que vous soyez un honnête homme!
J'en étais là de mes réflexions, quand on frappa à la porte de ma chambre. Je crus que c'était quelque garçon de l'auberge et je criai d'entrer.
Alors je vis apparaître Croutot dont, immédiatement, le regard s'arrêta sur le portefeuille de la comtesse que je tenais encore à la main.
Le regard de Croutot sur ce portefeuille, dont le cuir portait le blason des Biéleuze, n'eut que la durée de l'éclair, mais je l'aperçus et, involontairement, je me sentis inquiet. Je me hâtai de faire disparaître le portefeuille dans ma poche, en regardant s'approcher le petit homme.
--Je viens vous chercher, me dit-il en souriant.
--Pourquoi?
--Pour achever notre soirée au théâtre de la Cité, où le notaire et moi nous avions décidé de vous conduire après notre dîner si malencontreusement troublé par ce matamore que vous avez vu.
--Euh! euh! matamore! fis-je en raillant cette épithète, donnée derrière son dos, à celui qui, de face, l'avait fait si fort trembler.
Il eut un air d'étonnement:
--Vrai! dit-il, vous avez pris au sérieux les menaces de cet homme qui vise à l'important personnage, quand il n'a aucune autorité?... Une vraie mouche du coche qui me fait hausser les épaules de pitié.
--Alors, pourquoi donc ne les avez-vous pas haussées les épaules à son arrivée, au lieu de me supplier, tout pâle et la voix tremblante, de passer pour votre frère?
Croutot laissa tomber mon observation en s'empressant de reprendre d'un ton convaincu:
--On se soucie peu des menaces quand, comme moi, on accomplit strictement son devoir.
--Êtes-vous bien certain, Croutot, de faire strictement votre devoir? demandai-je en riant d'un aplomb pareil.
--Je ne crois pas avoir été une minute, une seule minute en faute, affirma-t-il.
À cette réponse, je promenai mon regard autour de la chambre, puis sous les meubles.
--Que cherchez-vous donc? me demanda-t-il avec surprise.
--Parbleu! je cherche le notaire que vous commande de ne jamais quitter d'un pas, ce même devoir qui, dites-vous, ne vous a pas trouvé une seule minute en faute.
Croutot demeura un peu ahuri, mais reprenant vite son assurance, il riposta d'une voix amicalement grondeuse:
--Oui, j'ai laissé Taugencel chez lui. Mais est-ce bien à un ami de me reprocher une peccadille dont il est la cause première, puisque je ne suis venu que pour vous faire achever votre soirée au théâtre?
J'affectai la plus grave inquiétude, en répliquant d'un ton alarmé:
--Songez-y donc, Croutot, si, pendant votre absence, le tabellion allait faire disparaître les millions dont votre consigne est d'empêcher le départ?
--Oh! les millions! lâcha-t-il en haussant les épaules avec dédain.
--Est-ce que vous ne croyez pas du tout à leur existence, Croutot?
--Si, parfaitement.
--Eh bien, alors?
--Mais je suis convaincu qu'il y a déjà belle lurette qu'ils se sont envolés de l'étude. Quand Aubert a été arrêté, il avait lâché ses oiseaux.
--Où ont-ils bien pu aller?
Croutot, involontairement, jeta un regard sur la poche où j'avais placé le portefeuille de madame de Biéleuze, puis il répondit:
--Je l'ignore.
--Et, comme l'a affirmé Taugencel, en dînant, au membre de la Convention, rien, dans la visite des papiers de l'étude, n'a mis sur la trace du secret d'Aubert?
--Rien! prononça Croutot d'un ton qu'il affectait de rendre indifférent. Un instant, nous avons cru pourtant avoir flairé la piste à propos d'un nom... ou plutôt, un prénom de femme.
--Lequel?
--Julie.
En prononçant ce prénom, Croutot avait plongé son regard dans mes yeux comme s'il y cherchait l'indice d'une émotion subite.
--Est-ce que le misérable se doute de quelque chose? me demandai-je en imposant à mon visage un air d'indifférence.
* * * * *
Pitard, à cet endroit de son récit, fut interrompu par Meuzelin qui l'arrêta d'un geste de main en disant:
--Écoutez donc!
Tous tendirent l'oreille. Des coups très sourds, très affaiblis arrivaient dans les profondeurs du souterrain.
--On dirait des détonations de fusil. On se bat donc là-haut! avança Fil-à-Beurre.
--Est-ce que la bande du Beau-François, que nous avons laissée maîtresse des lieux, aurait maille à partir avec celle de Coupe-et-Tranche, arrivée plus tard au pillage du château dégarni de troupes, supposa Meuzelin.
--Si j'allais aux nouvelles? proposa Barnabé.
--Tu te perdrais dans les méandres du souterrain. Mieux vaudrait y envoyer Pitard qui les connaît à s'y retrouver sans lumière, objecta le policier.
--Accepté, prononça l'ogre sans hésiter. Dès qu'il se fut levé de terre, il dit:
--Il faut reficeler Croutot.
--Pourquoi? il se tient pourtant bien sage, fit Barnabé, plaidant pour le prisonnier.
Le fait était que Croutot, pendant le récit de Pitard, avait été d'une conduite exemplaire. Il n'avait ni plus parlé, ni plus bougé qu'une statue. Guéri du besoin d'interrompre par Fichet, qui avait promis de «lui intercaler Bec-Fin _fils_ dedans son individualité», l'avorton était demeuré aussi impassible que s'il n'eût pas été un des héros de l'histoire du pique-assiette.
Seulement, alors que les autres écoutaient, lui n'avait cessé d'étudier des yeux la partie des murailles et de la voûte du caveau que la lueur des deux bougies faisaient sortir de l'obscurité.
Et son regard avait brillé d'une joie vive quand Barnabé avait proposé d'aller aux nouvelles; car, en sortant du caveau, l'échalas allait lui apprendre un mystère qui l'intriguait depuis qu'à l'arrivée dans leur retraite, on lui avait dégagé la tête de l'étoffe qui l'entourait.
--Il faut reficeler Croutot, répéta Pitard en insistant.
--Soit! accorda Meuzelin qui fit signe à Lambert et Fichet de procéder à l'opération.
L'oeil toujours joyeux, l'avorton se laissa faire sans mot dire et sans opposer la plus faible résistance.
--Que vous pouvez avoir la superbité de vous congratuler qu'un roi il ne serait pas plus mieux dans sa ligature, lui débita Fichet après avoir serré son dernier noeud.
Sitôt le nain rattaché, Pitard demanda:
--Vous avez des briquets?
--Oui, dirent Meuzelin, l'échalas et les deux soldats qui, croyant à un emprunt, portèrent chacun la main à sa poche pour offrir l'instrument demandé.
--Non, non, gardez... Vous allez comprendre le but de ma question, dit vivement Pitard.
Sur ce, il se baissa et souffla les deux bougies qui éclairaient les compagnons. Alors, dans la profonde obscurité survenue, il ajouta:
--Il est inutile que Croutot sache comment on sort de ce caveau et on y rentre... et c'est pourquoi je vous prie de ne pas rallumer avant mon retour.
L'ogre avait deviné juste. Ce qui avait rendu Croutot joyeux, c'était d'apprendre la façon de pénétrer dans le caveau où ne se découvrait aucune issue.
Telle fut sa rage d'être dans l'impossibilité de rien savoir, que l'avorton ne put retenir un grondement sourd qui, aussitôt, lui fit demander par Fichet:
--Que c'est des araignées qu'elles folâtrent sur votre figure? Disez-le sans timidité, et avec le coupant de Bec-Fin _fils_, je me chargerai de vous les hacher de dessus la peau, nonobstant que l'obscurité elle manque de clarté.
Cette offre, qui sonnait comme une menace sérieuse, ne tenta nullement Croutot. Il se tint muet et immobile.
Il y eut un silence pendant lequel on entendit le craquement d'un ressort qui jouait, puis Pitard prononça dans l'ombre, à peu de distance:
--À bientôt.
Quelque trappe devait être ouverte qui laissait arriver plus distincts les bruits extérieurs.
--Ce sont certainement des coups de fusil, dit l'échalas en reconnaissant, bien incontestables, les détonations qui crépitaient rapides et nombreuses.
--Pitard! fit vivement le policier pour arrêter celui qui allait s'éloigner.
--Qu'est-ce? demanda l'ogre.
--Assurez-vous donc, en partant, si l'appât est toujours à l'hameçon? recommanda Meuzelin en riant.
À cette phrase énigmatique, Pitard répondit:
--Soyez tranquille, il est solidement fixé. Sitôt le ressort fermé, le piège se retrouvera tendu.
--Très bien! approuva Meuzelin sans plus insister.
Un nouveau craquement du ressort qui, cette fois, se refermait, annonça que le pique-assiette était sorti du caveau.
On aurait pu rallumer les bougies, mais c'était s'exposer, si l'absent rentrait en pleine lumière, à apprendre à Croutot le secret de l'issue du caveau. Mieux valait donc, comme l'avait recommandé Pitard attendre son retour pour jouer du briquet.
--Que la noirceur de l'obscurité ténébreuse elle ne surexcite pas à des colloques, avança Fichet au bout de quelques instants de silence.
--Alors, citoyen Fichet, contez-nous vos amours, proposa Barnabé.
Fichet était un homme de moeurs sévères qui répondit:
--Que les amours, sans que je crachasse dessus, je les succède à d'autres qu'ils s'en délectent le tempérament avec le sexe enchanteur.
Tant il est vrai qu'une idée en amène une autre, Fil-à-Beurre, au lieu de persister dans son idée de faire chanter ses amours à Fichet, s'écria vivement:
--Est-ce que ce ne serait pas le véritable quart d'heure pour demander à Croutot pourquoi et comment nous l'avons trouvé à la place du Beau-François, notre prisonnier?... Allons! citoyen Croutot, jouez de la langue. Nous sommes tout oreilles.
L'avorton refusa de jouer de la langue.
Alors, à défaut de langue, il joua du gosier en poussant, tout à coup, un cri de douleur.
--Fichet, que viens-tu donc de lui faire? demanda Meuzelin, suspectant le soldat d'être pour quelque chose dans ce cri.
--Que j'ai l'innocence de ne pas lui avoir insufflé la moindre fichaise. Que c'est lui, au contraire, qu'il a eu la méchanceté de vouloir, avec sa fesse, casser la pointe de Bec-Fin _fils_, déclara Fichet, qui était beaucoup trop modeste pour se faire gloriole de son idée d'éveiller l'éloquence de Croutot en lui lardant le derrière.
Cette façon d'encourager, chez Croutot, la soif des confidences, n'obtint pas l'assentiment de Meuzelin.
--Laisse-le en paix, Fichet, ordonna-t-il.
Puis, s'adressant au nain:
--Tu refuses positivement de nous dire comment il s'est fait que nous t'avons trouvé à la place du Beau-François? demanda-t-il d'un ton sec. Prends garde à toi, mon drôle; j'en sais au moins autant, si ce n'est plus, que Pitard sur ton passé... car j'ai connu Césarine Faublin, celle qu'on avait surnommée la Saute.
--La Saute, répéta Croutot dont on entendit trembler la voix.
--Oui, celle qui fut ta complice dans la mort de la pauvre Julie, dont la justice ne t'a pas encore demandé compte, continua Meuzelin.
Il parut que dès qu'on le menaçait de le mettre en présence de la justice, l'avenir, pour Croutot, ne se teignait pas positivement en rose, car il répondit enfin:
--Je parlerai; mais à une condition que je dirai à Pitard.
--Attendons alors son retour, concéda le policier.