Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc

Chapter 15

Chapter 153,894 wordsPublic domain

J'en étais à mes premières bouchées quand, à la porte de l'auberge, s'arrêta une chaise de poste d'où je vis descendre une dame de haute prestance, âgée d'une quarantaine d'années.

Elle voyageait seule. Comme moi, elle allait passer la nuit à Laval. Elle demanda une chambre, où une servante se hâta de la conduire, pendant que la chaise allait se remiser dans la cour de l'auberge.

J'avais continué mon souper sans plus penser à la dame, qui m'était parfaitement inconnue, quand son cocher, après avoir installé ses chevaux à l'écurie, entra dans la salle pour manger un morceau et vint s'attabler devant moi.

--Tiens! c'est toi, Garnier! dis-je en reconnaissant, en lui, un de mes anciens ouvriers qui, l'année précédente, avait quitté ma tannerie pour aller ailleurs chercher un métier plus lucratif.

--En personne, patron.

--Te voici donc cocher à présent?

--Vous venez de voir passer ma maîtresse.

--Elle a l'air d'être bien malade?

--Aussi va-t-elle à Paris pour se faire soigner... Qu'elle aille à Paris ou à Pékin, son affaire est toisée.

--Qu'en sais-tu?

--Je l'ai entendu dire, derrière elle bien entendu, par son médecin, le citoyen Branchon.

--Branchon! fis-je étonné, car c'était le nom d'un médecin de mes amis. Ta maîtresse est donc de Beaupréau.

--Non, mais des environs. C'est la comtesse de Biéleuze.

La comtesse de Biéleuze, restée veuve avec un fils, était propriétaire d'un immense domaine qui s'étendait entre Beaupréau et les terres et château du marquis de la Brivière qui, depuis deux ans, était parti pour l'émigration où il s'était fait précéder par sa fille, une gamine de douze ans.

Jadis, on avait raconté dans le pays que la veuve de Biéleuze et le veuf de la Brivière avaient projeté d'unir leurs enfants l'un à l'autre. À ce premier cancan, les mauvaises langues en avaient ajouté un autre. Elles prétendaient que le veuf et la veuve, à force de parler de leurs enfants, avaient fini par si bien se regarder dans le blanc des yeux que, de part et d'autre, le veuvage avait été lettre morte. Mais les curieux les plus malveillants, qui s'étaient mis à les épier, n'y avaient vu que du feu. Le marquis de la Brivière qui, sans doute, avait eu vent des calomnies qui, à cause de lui, entachaient la réputation de la comtesse de Biéleuze, avait cessé toutes visites à la veuve qui, elle, n'avait plus remis le pied hors de son domaine... Où et comment auraient-ils pu se rencontrer?

Excepté de vue, je connaissais donc la comtesse de Biéleuze.

--Et tu dis qu'elle est perdue? demandai-je à Garnier.

--Pas moi, mais le docteur Branchon. Une maladie de coeur. Suivant le médecin, elle en a encore pour quatre ou cinq mois; comme il se peut que, tout à coup, à la suite d'une violente émotion, par exemple, crac! elle trépasse étouffée.

Nous en étions là, quand redescendit la servante d'auberge qui avait conduit la comtesse à sa chambre. Je l'entendis dire à son patron:

--Cette comtesse m'a demandé si on ne lui a pas adressé ici une lettre qui devait l'attendre à son passage.

--C'est vrai, dit l'aubergiste, la lettre est arrivée depuis cinq jours. La voici!

Ce disant, il retira la lettre des feuillets de son registre des voyageurs, où il l'avait insérée, et la présenta à la fille, qui la prit en disant:

--Comme me l'a recommandé la comtesse, je vais la lui glisser sous la porte.

Elle mit l'écrit dans la poche de son tablier; mais au lieu de la porter tout de suite, elle courut servir une nombreuse bande de jeunes gens, déjà un peu avinés, qui venaient de faire irruption dans la salle en réclamant à boire.

--Où me logez-vous pour cette nuit? demandai-je à l'hôtelier quand, sous ma dictée, il eut enregistré la déclaration de mes noms et qualité.

--Chambre nº 4, me dit-il.

Ensuite, en riant:

--Et vous savez, reprit-il, si, par hasard, votre voisine la comtesse a peur d'être seule la nuit, il ne tiendra qu'à vous de faire cesser son isolement, car les deux chambres ont une porte de communication.

Je pris la clé et le bougeoir qu'il m'offrait, puis je gagnai ma chambre dans laquelle je m'introduisis le plus doucement possible pour ne pas effrayer la comtesse malade. À quoi bon lui donner l'inquiétude de savoir qu'il y avait un homme de l'autre côté de cette porte de communication qu'un verrou, à la vérité, condamnait dans chaque chambre, mais qui n'aurait pas résisté au plus petit coup d'épaule?

Je venais de retirer ma veste quand j'entendis marcher dans le couloir. C'était la servante qui, après ses clients d'en bas servis, venait glisser la lettre sous la porte. Elle frappa un petit coup en disant:

--Il y avait une lettre, madame la comtesse, et je vous l'apporte. Faut-il vous la passer sous la porte?

--Vous m'obligerez, mon enfant, répondit madame de Biéleuze qui, sans doute, occupée à sa toilette de nuit, ne voulait pas ouvrir.

Le pas lourd et pressé de la servante qui s'éloignait alla en s'affaiblissant, puis j'entendis la comtesse s'approcher de la porte pour ramasser le pli.

Si mince était la porte de communication que mon oreille perçut le faible bruit du papier de l'enveloppe déchirée par madame de Biéleuze.

Il y eut un silence. Elle lisait l'écrit.

Soudain, je tressaillis de terreur.

Dans la chambre voisine venait de bruire sourdement une sorte de rauquement douloureux, le souffle saccadé d'une personne qui étouffe.

Alors me revint mot à mot à la mémoire la phrase de Garnier, me répétant le dire du médecin Branchon sur sa cliente, atteinte d'une maladie de coeur:

«Elle en a encore pour quatre ou cinq mois; comme il se peut aussi que, tout à coup, à la suite d'une violente émotion, par exemple, crac! elle trépasse étouffé.»

Cette violente émotion, madame de Biéleuze venait-elle de l'éprouver en lisant la lettre, qu'au lieu de se faire adresser directement à son domaine, elle était venue chercher en un endroit convenu!

Et le souffle sinistre continuait.

Je n'y pus tenir et je m'élançai contre la porte de communication, qui céda à ma poussée.

Une main posée sur son coeur qui allait se rompre, la comtesse, à demi déshabillée, se tenait debout, en s'appuyant, de son autre main qui se crispait au bord d'une table, sur laquelle se voyait un petit portefeuille gonflé de papiers.

Elle comprit que je venais à son secours et, dans son horrible angoisse, elle sut encore me sourire.

Je voulais retendre sur son lit, puis appeler à l'aide. Elle me résista et, de sa voix haletante, hachée, rauque, elle me dit lentement, avec d'effrayantes pauses, causées par les effroyables élancements du mal.

--Non, personne, personne... Vous seul! Fasse le ciel que vous soyez un honnête homme... Mon fils sait la vérité pour Julie... Enfoui le tout pavillon rustique... Ils sont là... aller voir successeur d'Aubert.

La mort ne lui accordait plus que quelques mots à dire dont il fallait profiter. Elle me montra sur la table le portefeuille plein de papiers.

--Vous lirez et comprendrez tout, bégaya-t-elle.

Elle se redressa, les deux mains sur son coeur.

--Mon fils! ma Julie! souffla-t-elle encore.

Si je ne l'avais soutenue, elle serait tombée. Son coeur venait de se rompre. Elle était morte.

Je l'étendis sur sa couche.

En revenant à la table, je vis à terre la lettre que la comtesse avait laissée échapper de sa main.

À coup sûr, c'était cet écrit qui avait tué madame de Biéleuze. Je le ramassai pour le lire.

Il ne contenait que cette seule ligne:

_Aubert a été guillotiné ce matin._

Et c'était signé: _Un clerc._

Une dernière fois, j'allai tâter les mains de la comtesse. Elles étaient glacées et nul souffle n'expirait de ses lèvres déjà décolorées.

Madame de Biéleuze était bien morte!

Je pris sur la table le petit portefeuille qu'elle m'avait indiqué; j'y enfermai la lettre dont la teneur tragique lui avait donné le coup de la mort et, après un dernier regard sur le cadavre de celle qui, pour ainsi dire, m'avait nommé son exécuteur testamentaire, je rentrai dans ma chambre, après avoir pris soin de rajuster, tant bien que mal, la porte de communication.

Le lendemain, au petit jour, je descendis pour seller mon bidet et continuer ma route.

Le premier que je rencontrai dans la cour fut l'aubergiste qui, en m'apercevant, eut un souvenir:

--Ah! à propos! hier soir, quand vous étiez monté à votre chambre, Garnier, le cocher de la comtesse, m'a chargé, si je vous voyais avant lui, à votre départ, de vous transmettre une commission qu'il avait oubliée de vous donner... celle, puisque vous serez arrivé à Paris avant lui, attendu que sa maîtresse malade voyage à petites journées, d'aller prévenir son cousin Croutot de sa très prochaine visite... Croutot, vous rappellerez-vous ce nom?...

--D'autant mieux que je connais l'individu. Un tout petit homme qui est de Beaupréau, où je l'ai vu traîner la savate avant son départ pour la capitale... Seulement, Paris est grand. Où le cocher a-t-il dit que je trouverais son cousin?

--Il ne m'en a pas soufflé mot, avoua l'aubergiste.

Il eut un moment la velléité d'aller réveiller Garnier, mais il se ravisa:

--Bast! bast! fit-il, partez tout de même. Tant pis pour lui! Hier, quand il m'a parlé de son cousin, il était déjà si ivre qu'il ne se souviendrait pas de m'avoir donné la commission.

Trois jours après, j'arrivai à Paris où je descendis rue Salle-au-Comte, à l'auberge de l'_Âne-d'Or_.

Vous comprenez que j'avais un peu oublié le but premier de mon voyage, celui de m'informer de la récente invention du tannage des cuirs par les procédés chimiques qui menaçait mon industrie. Je ne pensais qu'à madame de Biéleuze et à ses étranges et à peu près inintelligibles dernières volontés que la mort m'avait empêché de m'expliquer.

La comtesse venait-elle bien à Paris pour le soin de sa santé? Je le supposais, mais en même temps, j'étais convaincu que son voyage avait un double but. Elle arrivait aussi pour voir le notaire Aubert à qui la liait un intérêt mystérieux et de telle importance, qu'elle avait été frappée à mort par la nouvelle de l'exécution du tabellion.

Le portefeuille, que j'avais consulté, m'avait vaguement éclairé. Évidemment, un mot m'eût suffi pour deviner tout; mais ce mot me manquait et il me fallait le chercher.

De ces dernières paroles que la comtesse avait balbutiées en sa crise suprême, bon nombre se dressaient en énigme devant ma mémoire.

«Mon fils sait tout au sujet de Julie... Le pavillon rustique... Enfoui là...» Tout cela était de l'hébreu pour moi.

Je savais, par ouï-dire à Beaupréau, que le fils de madame de Biéleuze habitait Paris où, ajoutait-on, il menait folle vie.--Mais j'ignorais l'adresse du jeune homme.

Je ne trouvais de bien compréhensible qu'une seule des dernières recommandations de la morte.

«Allez voir le successeur d'Aubert,» m'avait-elle dit.

Oui, j'étais tout disposé à aller le voir, mais que pourrais-je lui dire? N'y aurait-il pas imprudence à raconter toutes les circonstances de la mort de la comtesse? Ne fallait-il pas tout d'abord tâter le terrain pour m'assurer si ce successeur était au fait du mystère concernant la comtesse et le précédent propriétaire de l'étude?

Il m'était nécessaire aussi d'inventer un prétexte pour rendre visite au nouveau tabellion; mais, sur ce point, je ne fus pas longtemps embarrassé. Les rapports qui avaient existé entre Aubert et la comtesse me persuadaient que je pouvais m'adresser en meilleur endroit qu'à cette étude pour avoir l'adresse du jeune vicomte de Biéleuze.

Je m'enquis auprès de mon aubergiste parisien de l'_Âne-d'Or_.

--Oh! oh! fit-il, on leur rend le métier dur aux notaires en ce moment.

Et quand je lui eus nommé Aubert.

--C'est un notaire à trente sous, un nommé Taugencel, qui occupe la place. Si vous avez affaire en cette étude, vous n'aurez pas loin à aller: c'est là tout près, à deux pas, dans la rue Françoise, m'indiqua-t-il.

Je m'y rendis aussitôt.

Quand j'atteignis la maison, un jeune homme, arrêté devant la loge, écoutait le portier qui était en train de lui dire:

--Inutile de monter, citoyen. Si c'est personnellement au notaire que vous avez à faire, vous ne le trouverez pas, il est à un inventaire.

En apprenant ainsi par ricochet l'absence du tabellion, j'allais donc me retirer, quand j'entendis le jeune homme, qui, semblait contrarié du retard, demander encore, afin de ne pas renouveler une démarche inutile.

--Demain, n'est-ce pas, je puis être sûr de rencontrer Me Taugencel?

--Oui, très sûr.

--À quelle heure la visite de ses clients laisse-t-elle le plus de chance de le trouver seul dans son cabinet, insista le jeune homme.

Le portier le regarda comme s'il entendait une demande saugrenue, puis il secoua la tête en disant:

--Me Taugencel n'est jamais seul.

Le questionneur prit cette réponse pour une exagération du zèle du portier à vanter le tabellion, son locataire. Il eut un sourire en répliquant:

--Si grande que soit l'affluence de ses clients, j'aime à croire qu'il est seul quand il dîne.

--Jamais seul! répéta le portier.

Le jeune homme ne voulut pas avoir le dernier mot et il reprit en raillant:

--Même quand il dort?

--Jamais seul! appuya le portier.

Puis il articula cette laconique explication à l'appui de son dire:

--Attendu que Me Taugencel est soumis à un _ange gardien_.

--Ah! vraiment? fit le questionneur que cette réponse, inintelligible pour moi, parut convaincre et qui s'en alla sans plus insister.

Après son départ, je demandai au portier, alléguant mon ignorance de provincial, de m'apprendre ce qu'était un ange gardien. Quand je le sus, je regagnai mon auberge, fort désappointé en songeant combien ce que j'avais à dire au notaire n'avait pas besoin de tomber dans l'oreille d'un tiers.

Je n'avais plus mon libre arbitre. Cette grave et triste mission qui m'était échue si inopinément m'obsédait. Elle était ma préoccupation de tous les instants. Il me tardait, d'une façon ou d'une autre, d'en avoir fini. Bien qu'un pressentiment m'avertît qu'il y avait danger à m'en remettre trop franchement à ce notaire Taugencel, je n'y pus tenir et, au bout de deux jours, je repris le chemin de l'étude.

Cette fois, le portier m'assura que je trouverais le patron en son étude.

En entrant dans l'étude, je pris mon tour d'attente après quelques clients qui m'avaient précédé. Un à un, avant moi, le notaire devait leur donner audience dans son cabinet où, en ce moment, il recevait le premier arrivé.

Comme je venais de m'asseoir, ce premier client sortit du cabinet du notaire, accompagné par ce dernier qui, traversant l'étude à son côté, le reconduisit jusqu'à la sortie.

Après avoir fermé la porte derrière le partant, quand le notaire se retourna, je me sentis plein de confiance à la vue de sa tête respectable, aux cheveux presque blancs, car il approchait de la vieillesse.

Mon examen fut interrompu par un incident qui détourna brusquement mon attention. Derrière le tabellion et le client, était sorti du cabinet une sorte de nain qui marchait sur les talons de Taugencel. Il s'était arrêté en même temps qu'eux à la porte, écoutant les adieux; puis, lorsque le notaire avait rebroussé vers son cabinet, où s'était déjà installé celui des clients dont c'était le tour, le petit homme avait aussitôt emboîté le pas au tabellion et, derrière lui, il était rentré dans le cabinet dont la porte s'était refermée sur eux. Ce fut seulement à la rentrée dans le cabinet, lorsqu'il referma la porte derrière Taugencel, que je pus entrevoir son visage.

--C'est Croutot! me dis-je, fort étonné, en reconnaissant le vaurien que j'avais vu jadis traînant ses allures louches dans les rues de Beaupréau et pour qui son cousin Garnier, à Laval, m'avait fait transmettre, par l'aubergiste, la commission de le prévenir de sa prochaine arrivée à Paris, mais en oubliant de me donner l'adresse du pygmée.

Ainsi donc Croutot était ce qu'on nommait l'ange gardien de Taugencel, chargé de ne jamais le quitter d'un pas. Il exécutait sa consigne avec une conscience et une ténacité hors ligne. Dix clients défilèrent avant moi et, dix fois, je vis le nain escortant le tabellion à chacune de ses sorties du cabinet. Taugencel n'aurait pas eu le temps de dire: flûte! sans être entendu par celui que la loi attachait à sa personne.

Enfin mon tour arriva!

Je croyais n'avoir pas été reconnu par le nain qui, à toutes ses allées et venues par l'étude à la suite du notaire, ne m'avait fait aucun signe.

Pourtant, à peine fus-je assis dans le cabinet que ce fut lui qui, avant que Taugencel pût parler, m'adressa la parole:

--Comment va le citoyen Pitard?

Alors il me montra le notaire, en ajoutant d'une voix qui semblait peser sur les mots:

--Le citoyen est établi à Beaupréau.

--À Beaupréau! répéta Taugencel avec une sorte de vivacité qui m'étonna à ce point que je me retournai vers Croutot pour lui demander, du regard, compte de cette intonation étrange.

Mon mouvement avait été si rapide que je surpris un clignement d'oeil par lequel Croutot rappelait le tabellion à la prudence.

Il est des circonstances, dit-on, où un rien vous met sur le qui-vive. Il en fut ainsi pour moi qui, en une seconde, fus éclairé par une remarque soudaine.

Il aurait dû arriver que Taugencel, irrité par cet espion qui, de jour et de nuit, était attaché à sa vie, eût pour lui une haine sourde qui lui rendît sa présence odieuse. Pas du tout! Rien qu'à ce clin d'oeil de Croutot, ma méfiance me les montra s'entendant comme deux larrons en foire.

Tout à l'heure, j'avais été, de prime abord, séduit par l'air vénérable de Taugencel. À présent, que la prudence aiguisait mon observation, je relevai son air faux et ses yeux rusés.

--En quoi puis-je vous être utile, citoyen Pitard? me demanda-t-il d'un air doucereux.

Je trouvai immédiatement mon thème.

--Je viens pour vous demander une adresse.

--Tout à votre service, si je connais la personne que vous cherchez. De qui s'agit-il?

--Du vicomte de Biéleuze.

Rien qu'à sa physionomie, je devinai que Taugencel allait me donner cette adresse sans aucune difficulté. Mais, au moment de parler, son regard rencontra Croutot. Le petit homme dut lui adresser quelque signe imperceptible. Tout aussitôt son visage se fit contrarié et avec un accent qui s'excusait:

--Je regrette de ne pouvoir vous satisfaire, dit-il; mais la personne en question m'est complètement inconnue.

Je me levai en disant:

--J'en serai quitte alors pour ne pas remplir ma commission.

--Ah! fit-il, avec hésitation, une commission donnée à Beaupréau sans doute?

--À Beaupréau même, dis-je en reculant ma chaise pour m'éloigner.

Je voyais bien que mon prompt départ le contrariait et qu'il avait à me tirer des vers du nez. Il chercha à me retenir, en me demandant:

--Puis-je savoir ce qui vous a incité à croire que vous trouveriez cette adresse en mon étude?

--La personne qui m'a donné la commission supposait que le vicomte devait être de vos clients.

Taugencel hésita plus fort cette fois. Il parut se tâter avant de poursuivre. Enfin, il finit par dire:

--Cette personne, n'est-elle pas sa mère?

J'aurais bien répondu oui, puisqu'on somme c'était la volonté dernière de madame de Biéleuze qui m'avait fait venir chez le tabellion, mais je ne sais quel instinct de prudence me retint.

--Je ne connais pas la mère du vicomte de Biéleuze, affirmai-je.

Et je fis un pas vers la porte.

Décidément, le notaire tenait à m'arracher un nom, car il reprit en insistant:

--Sans doute alors quelque message d'amour?

Je n'avais pu pénétrer le secret de madame de Biéleuze, et je sentais qu'en ce moment, les questions du notaire tâtaient un terrain qui m'était inconnu. Ma conviction s'était faite subite et profonde sur Taugencel. Cet homme était un coquin. J'avais conscience que me fier à lui serait contraire aux intérêts de la morte. Je répondis donc sèchement:

--La personne qui veut avoir l'adresse ne m'a pas autorisé à la nommer.

Je me dirigeai vers la porte de sortie.

Ce mouvement me mit en face d'une glace qui me montrait le notaire et Croutot derrière moi.

J'aperçus le nabot faire au tabellion un geste de main qui l'invitait à lui céder la parole. Comme j'avançais la main vers le bouton de la porte, j'entendis Croutot s'écrier:

--Comment, Pitard, vous vous en allez ainsi?

Et quand je me fus retourné, il continua:

--Que maître Taugencel n'ait pu vous procurer l'adresse que vous cherchez, c'est un malheur. Mais est-ce une raison pour m'en punir? Vous vous en allez sans me donner une pauvre petite nouvelle de notre ville de Beaupréau que je n'ai pas vue depuis deux ans... Je suis certain que j'en aurais pour plus de deux heures à vous questionner sur tous ceux que j'ai laissés là-bas?

L'idée me vint que j'apprendrais quelque chose par Croutot en le séparant du notaire.

--Qu'à cela ne tienne, dis-je. Je suis descendu à l'auberge de l'_Âne-d'Or_; venez, aujourd'hui m'y demander à dîner et nous causerons tout à l'aise.

--Hélas! impossible! soupira-t-il.

Il me montra le notaire et continua:

--Ignorez-vous que mes fonctions m'interdisent de quitter le citoyen Taugencel d'une semelle et pendant une seconde? Où qu'il aille, il me faut le suivre.

Il éclata de rire en poursuivant:

--Tenez! Quiconque l'invite à dîner en ville, doit aussi préparer mon couvert.

C'était me dire indirectement d'inviter Taugencel. Mon but étant de séparer les deux hommes, je feignis de ne pas comprendre.

--Alors interrogez-moi tout de suite et je vais vous répondre ici même, proposai-je.

--Et mes clients qui attendent leur tour d'entrer dans mon cabinet, objecta le notaire en souriant.

--Croutot et moi, nous passerons dans une pièce voisine, avançai-je.

Là-dessus Croutot secoua la tête tristement et répéta:

--Mes fonctions m'interdisent de quitter monsieur d'une semelle.

Je voyais qu'ils me jouaient une comédie et j'en attendais le un mot. Ce fut Taugencel qui me le donna.

--Je vous propose un moyen, dit-il. Mon ange gardien doit même partager mes repas. Asseyez-vous aujourd'hui à ma table, citoyen Pitard. En dînant, vous causerez de Beaupréau.

Immédiatement je devinai le but que visaient les deux renards en me proposant de m'asseoir à la table du notaire. Ils voulaient me tenir à l'écart, loin de témoins importuns.

Évidemment ils me croyaient instruit de ce mystère qui concernait le nom de Biéleuze. En me voyant m'enquérir de l'adresse du fils de la comtesse, j'avais, sans savoir en quoi, éveillé leurs soupçons, et ils avaient l'espoir de me soutirer une révélation.

Comme vous le comprenez, leur curiosité irritait la mienne. Dans l'ignorance où je me trouvais, un mot, un fait, une question suffisait pour me mettre sur la trace, et je pouvais l'attendre de ces deux hommes qui, en voulant me faire parler, m'éclaireraient la voie que je cherchais.

Avec une joie que je me gardai bien de laisser voir, j'acceptai l'invitation du notaire.

--Je reviendrai donc à l'heure de votre dîner, dis-je à Taugencel, en me préparant, cette fois sérieusement, à quitter le cabinet.

--Je compte donc sur vous à cinq heures, appuya le notaire.

--À cinq heures, sur le point, je mettrai le pied dans l'étude, promis-je.

Mon dernier mot lui rappela une recommandation à me faire.

--Non, non, dit-il vivement, n'arrivez pas par l'étude qui, à cette heure, après le départ des clercs, sera fermée. Vous monterez par le petit escalier particulier qui dessert mon appartement.

Sur cette recommandation, il m'ouvrit la porte du cabinet, me céda le pas et, comme il l'avait fait pour les clients qui m'avaient précédé, m'accompagna jusqu'à la sortie de l'étude. Ainsi que je l'avais déjà vu pour les autres visiteurs, Croutot marchait aux trousses du tabellion.

Jusqu'à cinq heures, je fus dévoré par l'impatience de me retrouver en présence de ces compères. Qui savait si, en voulant me sonder,--et ils y perdraient leur latin puisque j'ignorais tout,--la curiosité ne leur ferait pas lâcher quelque parole imprudente qui serait pour moi un trait de lumière?

À l'heure dite, je revins chez le notaire et, comme il me l'avait recommandé, je pris le petit escalier.