Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc

Chapter 14

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Il n'y avait pas à s'y tromper pour Suzanne. Le Marcassin lui indiquait qu'il fallait faire revenir la garnison. Si elle restait à la métairie, on aurait toujours Labor sur le dos. Il gênerait la bande, dont la ferme était le quartier général. Au château, elle tiendrait mieux son soupirant sous sa coupe, sans compter que la troupe qui s'immobiliserait à la Brivière serait autant de distrait des forces dont disposait le général.

Pour mieux se faire comprendre à demi-mot de Suzanne, Coupe-et-Tranche insista:

--Oui, les soldats, en revenant, feraient une jolie rafle des Chauffeurs.

--Crois-tu? fit Labor, mordant à l'hameçon.

Il eût été bien difficile de deviner que la courtisane venait à la rescousse du métayer, quand elle dit d'une voix résignée:

--À quoi bon? Ne serait-ce pas déplacer inutilement vos troupes? Pensez-vous que Coupe-et-Tranche aura attendu leur retour?

--Pourquoi pas? Le gredin qui me croit toujours sa dupe, se figure que je vais le laisser libre à perpétuité dans le château sur sa parole de comte de Méralec.

Suzanne secoua sa tête charmante en femme que cette raison ne persuadait pas.

--Il aura dû s'enfuir. L'ordre de ce matin, m'avez-vous dit, commandait d'enfermer le comte de Méralec. Il aura jugé bon de ne pas attendre une nouvelle dépêche qui lui apporterait plus mauvais encore, et il a décampé.

--Alors, s'il est parti, vous pouvez rentrer à la Brivière, objecta logiquement le général.

--Oui, mais je tomberais dans les mains du scélérat une belle nuit qu'il se serait introduit dans le château que les soldats ont abandonné.

--Donc, laissez-moi y ramener une garnison, articula Labor en retournant l'argument.

Le meilleur moyen de se faire arracher un oui était de dire non. Suzanne ne s'en fit pas faute.

--Non, non, fit-elle. Laissez vos soldats à leur cantonnement d'Ingrande. N'ai-je pas pris le parti le plus prudent en venant me réfugier sous le toit de mon fidèle serviteur? Je n'ai pas ici toutes mes aises, il est vrai; mais à la guerre comme à la guerre!... Je prendrai mon mal en patience jusqu'à ce que vous ayez fait fusiller le drôle qui a osé se jouer de vous en se disant mon époux.

--Ce ne sera pas long! gronda le soldat dont la bile se remua au souvenir qu'il avait été berné.

--Oh! pas long? répéta Suzanne, il faudrait d'abord tenir votre homme qui, à cette heure, court les champs. Je crois bien qu'il vous faudra aller le chercher maintenant au milieu de sa bande.

--Cette bande, un habile homme me l'amènera sous la main. Il m'a été désigné par la dépêche que j'ai reçue ce matin, affirma Labor avec une assurance dédaigneuse.

Suzanne et le métayer, en entendant parler de la dépêche, avaient échangé un coup d'oeil. Il ne pouvait s'agir que de Croutot dont ils avaient écrit le nom dans la missive.

--Ah! fit la courtisane, un habile homme, dites-vous? Il vient sans doute de Paris?

--Non, il est du pays. C'est un nommé Croutot.

Il y eut entre la courtisane et Cardeuc un nouveau coup d'oeil joyeux. L'affaire était dans le sac.

--Ce matin, j'ai expédié à Beaupréau, où demeure cet homme, un hussard qui, malheureusement, ne l'a pas trouvé. Il venait de sortir, a annoncé une voisine.

En écoutant le général, Cardeuc n'avait pas bronché, mais la colère lui était montée au cerveau.

--Le Notaire avait raison. Croutot est un traître que je tuerai, pensa-t-il.

Mais pour tuer Croutot, il fallait le tenir. Qu'était-il devenu? Parti de son domicile, il n'avait pas paru au château et on l'attendait toujours à la métairie.

Comme si elle eût compris la pensée du métayer, Suzanne demanda:

--Voulez-vous, général, que, de la métairie, on expédie un nouveau messager à Beaupréau, qui, s'il parvient à retrouver Croutot, l'envoie vous rejoindre à Ingrande?

--Pourquoi à Ingrande et non pas au château? fit Labor revenant à ses moutons.

--Mais; parce que vous retournez à vos cantonnements.

--Vous me refusez donc de rentrer à la Brivière?

--Je ne m'y croirais pas en sûreté.

--Même si je vous y ramenais une garnison?

--Vous pouvez mieux employer vos soldats, croyez-moi.

Le général se rapprocha de Suzanne et baissant la voix pour ne pas compromettre la noble dame de Méralec devant le paysan Cardeuc, il lui demanda:

--Ainsi donc, belle adorée, vous avez la cruauté de me refuser la douce joie de vous protéger? Celui qui doit être bientôt votre époux n'a-t-il pas le droit de veiller à l'avance sur son bien?

Puis, comme elle résistait encore, l'homme aimé fronça la bouche en cul de poule, fit des yeux de chat qui s'oublie sur la cendre, et d'une voix qu'il crut langoureuse:

--Ma belle Clotilde, ne suis-je donc pas à tout jamais votre Mathieu? demanda-t-il.

Au lieu de répondre, Suzanne se précipita brusquement sur le sein de son Mathieu.

En sentant le buste de son idole se trémousser entre ses bras, Labor crut qu'elle sanglotait d'une joie pudique.

Pas du tout, elle pouffait de rire.

Alors, avec un large sourire plein d'indulgence pour tant d'amour et d'une voix sévère:

--Allons, ma jolie entêtée, dit-il, permettez-moi de vous ramener dans le château de vos ancêtres.

Le général allait déposer sur son front un baiser d'époux, quand il tourna brusquement la tête au bruit d'un pas qu'il entendit derrière lui.

À côté du métayer Cardeuc, il aperçut un beau vieillard à la chevelure d'un blanc de neige, à l'air vénérable et calme de ces justes qui vont bientôt toucher aux vérités éternelles; bref, une de ces têtes qui commandent le respect et appellent presque une génuflexion.

L'imposant vieillard, les deux mains étendues comme s'il bénissait le général, prononça d'une voix lente et calme, pleine d'une conviction sincère:

--Heureux ceux qui s'aiment d'amour pur, car le Seigneur est avec eux!

C'était cette canaille de Notaire qui venait de quitter sa retraite pour faire son entrée en scène.

--Un saint descendu de son cadre! pensa le général à la vue de ce patriarche.

Et le vénérable vieillard, levant un doigt au ciel, continua:

--L'Écriture a dit: «Que le lion superbe défende la faible brebis imprudente.» En conséquence, général, faites votre devoir en ramenant vos soldats.

--Oui, mon père! lâcha Labor subjugué par tant de majesté.

Une minute après, remonté à cheval, il courait à franc étrier sur la route d'Ingrande.

Il venait de partir quand entra Sans-Pouce pour dire au métayer:

--Court-Talon est arrivé et il demande à vous parler au sujet du Beau-François.

Court-Talon, Chauffeur émérite, qui, dans le jour, se transformait en tireur de sable des bords de la Loire, était un gars rusé qui mangeait à deux râteliers ou, pour mieux dire, qui, faisant déjà partie de la bande de Coupe-et-Tranche, s'était, sur l'ordre de ce dernier, enrôlé dans la troupe du Beau-François. Il était l'espion du Marcassin qui, s'étant juré de se débarrasser du colosse, assez osé pour venir chasser sur son domaine, avait besoin d'être informé de tous les pas de son rival.

--Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il à Court-Talon, qu'il interrogea en présence du Notaire.

--Il y a que le Beau-François a disparu. Hier soir, il est parti en aventure avec trois gars, annonçant qu'il serait de retour vers le milieu de la nuit. Ce matin, il n'a pas reparu. Alors on s'est mis à sa recherche...

--Oh! oh! interrompit Cardeuc en ricanant; quels dévoués que les hommes du Beau-François, pour s'alarmer ainsi!

--Ah! je vais vous dire, fit Court-Talon en souriant à son tour: ce n'est pas du dévouement qu'ils éprouvent pour lui, c'est bel et bien de la méfiance. Ils ont dans l'idée que le géant s'apprête à lever le pied en emportant le magot et en les abandonnant dans le gâchis.

--On s'est donc mis à sa recherche? répéta le métayer pour le ramener à son sujet.

--Comme je vous le disais et on a rapporté de drôles de nouvelles, allez! Figurez-vous que, sous un petit couvert de bois, le long du mur d'enceinte du parc de la Brivière, on a retrouvé les hommes, partis avec le Beau-François, tous les trois étranglés. Couchés sur l'herbe, ils ont dû être surpris quand ils dormaient. Ah! celui qui leur a serré le gaviot peut se vanter d'avoir une rude poigne! ils avaient le gosier aplati!

Sans s'arrêter à cet éloge qui, indirectement s'adressait à lui, puisque c'était lui qui, la nuit dernière, avait expédié les trois drôles, Coupe-et-Tranche reprit:

--Et le Beau-François?

--Voilà où est le mystère, de lui, nulle trace.

Mieux que personne, Cardeuc savait ce qu'était devenu le colosse, puisque, lorsqu'il était attaché à l'arbre, il avait vu le Beau-François se glisser dans l'ouverture du souterrain et qu'il savait, par Suzanne, que son ennemi, perdu dans l'obscurité et les méandres des couloirs, devait, à cette heure, y pester de rage et de faim; mais la pensée lui était brusquement venue de profiter de la circonstance qui s'offrait pour anéantir la bande de son rival.

Aussi lâcha-t-il en traînant cette phrase:

--Oh! le Beau-François doit être loin, s'il court encore depuis qu'il a fait son coup.

--Quel coup? demanda Court-Talon étonné.

--Comment, niais, tu n'as rien deviné? Tu n'as pas compris que le Beau-François avait trouvé un coup à faire au château de la Brivière... et même un coup si fructueux qu'en pensant qu'il lui faudrait partager avec ses trois hommes, il a réglé leur compte en les étranglant?

--Il est bien assez canaille pour ça! fit Court-Talon, acceptant tout d'abord cette version.

Mais la réflexion lui en fit rabattre.

--Un coup, redit-il, quel coup le Beau-François pouvait-il avoir la hardiesse de tenter dans le château de la Brivière, tout bondé de hussards?

--Erreur! mon garçon, il n'y a plus un soldat au château. Tu peux aller sans crainte t'en assurer, affirma Cardeuc.

Dans la persuasion que Meuzelin, tout heureux d'avoir été laissé libre par le général, devait avoir détalé au plus vite, avec les siens, de la Brivière, le métayer continua:

--Non seulement les soldats ne sont plus au château, mais je doute qu'à cette heure, il s'y trouve âme qui vive.

Court-Talon ouvrit des yeux tout grands de surprise joyeuse.

--Mais alors, fit-il, on peut donc dévaliser le château?

--Tout à l'aise, appuya Coupe-et-Tranche.

La surprise du gars changea de nature à cette réponse.

--Et vous ne profitez pas de l'occasion? demanda-t-il avec un léger accent de reproche.

--Oh! moi, dit dédaigneusement le chef, j'ai en vue un plus gros gibier à chasser... Encore un envoi du gouvernement à intercepter comme l'avant-dernière nuit.

Court-Talon, on l'a dit, mangeait à deux râteliers; c'est-à-dire qu'il avait part au butin des deux bandes. Il se demanda aussitôt pourquoi ce dont on ne voulait point à droite n'irait pas à gauche. Seulement, il lui fallait le consentement de Coupe-et-Tranche, son vrai chef.

--Puisque vous n'en voulez pas, est-ce qu'on ne pourrait pas souffler un petit mot du pillage de la Brivière à la bande du Beau-François? Ça la consolerait un peu de la disparition du géant.

Cardeuc prit son air bon enfant.

--Pourquoi pas? dit-il. Je ne suis pas égoïste, moi. Mon avis est qu'il faut que tout le monde vive.

Le gars prit ses jambes à son cou.

Le Notaire avait assisté à la scène sans souffler mot. Sitôt Court-Talon décampé, il secoua la tête d'un air approbateur en disant:

--Pas mal imaginé! Vraiment pas mal! La troupe que le général va ramener au Château y trouvera les hommes du Beau-François et leur taillera des croupières.

--Et alors, le géant imbécile, si je le rattrape quand il sera privé de sa bande, réglera son compte avec moi, gronda Cardeuc avec l'accent d'une rancune féroce.

Cependant Court-Talon avait continué sa course dans la direction du château. C'était un cadet fort intéressé, mais prudent aussi, à la façon des chats qui, avant d'entamer la pâtée, la tâtent dix fois de la patte par peur de l'avaler trop chaude. En conséquence, il avait décidé de vérifier si la Brivière était réellement aussi déserte que le chef l'avait annoncé.

Il rôda devant la grille d'honneur. La solitude de la cour et, dans les communs qui la bordaient, les portes des écuries tout ouvertes lui prouvèrent le départ des troupes.

Mais ce silence n'était-il pas un piège pour attirer des visiteurs incongrus à qui on ménageait un accueil par trop rude? Ne se pouvait-il pas que les soldats fussent massés dans le parc, attendant l'heure d'exercer l'hospitalité à coups de fusil?

Il résolut d'inspecter le parc en y pénétrant par quelque brèche de la clôture et, en conséquence, il suivit la muraille en quête d'un point d'escalade.

Au bout d'un quart d'heure de marche il s'arrêta devant une lézarde dont les pierres saillantes formaient une sorte d'échelle pour grimper. Il fut bien vite de l'autre côté du mur, et, marchant avec précaution, l'oeil au guet, l'oreille, en éveil. À son centième pas, il tomba en arrêt et se tint immobile.

D'un taillis touffu qui se dressait sur sa gauche, sortait une voix assourdie qui grognait hargneusement:

--Ce n'est pas grave, mais il faudrait bander la plaie pour arrêter le sang... Et j'ai laissé mon mouchoir dans le bec du Croutot dont j'ai aussi entouré la tête avec ma cravate.

Et la voix enfila une kyrielle de jurons de douleur et de colère.

--C'est l'organe du Beau-François se dit Court-Talon.

D'aller droit au chef il se garda bien. Tout au contraire, dépassant le taillis, il s'avança toujours, mais négligeant ses précautions de prudence, pour que le colosse, en l'entendant, crût l'avoir aperçu le premier.

--Court-Talon! appela aussitôt le géant.

Le gars marcha au taillis et s'ébahit de surprise feinte à la vue du colosse.

--Que fais-tu par ici? demanda François.

--Tout à l'heure en passant devant le château, j'ai vu que la garnison était partie. Alors l'idée m'est arrivée qu'il y avait peut-être à frire pour nous et je venais, par le parc, afin d'étudier les lieux avant de vous faire mon rapport, répondit Court-Talon se donnant les gants d'une démarche dont il eût été trop dangereux pour lui de faire remonter l'initiative à Coupe-et-Tranche.

Le Beau-François ne voulut pas avoir été devancé par un de ses hommes.

--Trop tard, fiston! Tu vois que je t'avais prévenu, dit-il en gouaillant.

--Je vois aussi que vous êtes blessé, fit le gars en regardant la cuisse ensanglantée du géant.

--Un simple accident. En passant dans une coupe du parc; une glissade m'a fait tomber sur un chicot, déclara le Beau-François, jugeant inutile d'avouer un coup de fusil.

Ensuite il reprit:

--Tu n'es pas assez fort pour m'aider à sortir d'ici... Prête-moi ta cravate pour bander la plaie, puis tu iras chercher les camarades; car, comme tu l'as dit, il y a gras à frire au château.

XI

Comment se faisait-il que le lieutenant Vasseur, au moment où nous le retrouvons, était aux genoux de sa gentille Gervaise? C'est ce que nous nous réservons d'apprendre, en même temps que nous dirons par quel chemin nos héros avaient pénétré dans le souterrain où, à cette heure, ils étaient tous réunis.

Il faut croire que l'amour emplit tout à la fois le coeur et l'estomac, car les deux amoureux, sans penser à manger, se tenaient à l'écart de leurs compagnons qui, assis sur le sol, étaient en train, à la lueur de deux bougies, de faire fête aux provisions apportées par Lambert et Fichet dans cette retraite.

Des os et quelques miettes de croûte qui jonchaient la terre devant Pitard, restaient pour témoigner qu'un monstrueux pâté et qu'un carré de côtelettes avaient passé entre les dents du dévorant.

Croutot, délivré de ses liens, avait été admis au repas, où il faisait fort laide grimace, n'ouvrant la bouche ni pour parler ni pour manger. En plus de ce qu'il ne pouvait s'échapper du caveau, où il avait été amené la tête couverte, le nabot se tenait d'autant plus coi qu'il était assis entre Meuzelin et Fichet qui, l'un et l'autre, avaient eu la précaution de lui faire une recommandation:

--Si tu tentes la moindre rébellion, je t'étrangle, avait dit le policier.

--Que si vous auriez l'incongruité d'un atome de gesticulade superflue, je serais dans l'affliction de vous insinuer Bec-Fin _fils_ à travers votre personnalité, avait soufflé Fichet au nabot.

Car il était dans la joie de son coeur, ce brave sabreur de Fichet, qui mettait l'arme blanche à vingt coudées au-dessus de l'arme à feu. Dans la caisse aux armes, il avait trouvé un sabre! une lame solide, d'excellente trempe, bien à sa main, qui lui avait si fort rappelé le regretté Bec-Fin, son sabre d'ordonnance, qu'il l'avait aussitôt surnommé Bec-Fin _fils_.

Or, si le glouton Pitard avait eu le dernier mot avec un pâté et un carré de côtelettes, c'était que le repas n'en était pas à son début et que, partant, la conversation avait déjà roulé... Roulé sur quoi?... Précisément sur Croutot, car, s'il montrait mine si penaude, c'était en grande partie parce que Pitard était en train, pendant un entr'acte de ses mâchoires, de conter à quelle époque et en quelle circonstance il avait eu ses premiers rapports avec l'avorton.

Le petit homme avait d'abord interrompu en niant avec une rageuse énergie; mais, pour calmer son emportement, cette phrase de Fichet lui était arrivée comme une douche d'eau froide:

--Que si vous suspenderez derechef l'orateur, Bec-Fin _fils_ il vous intercalera dans le galoubet.

Et Croutot se l'était tenu pour dit.

Pitard avait donc pu poursuivre son récit:

--C'était, continua-t-il, à l'époque où, comme je vous l'ai annoncé, Croutot était _ange gardien_ d'un notaire _à trente sous_.

--Ah! sacrebleu! je vais donc savoir ce qu'était ce métier-là! s'écria Fil-à-Beurre tout impatient d'avoir l'explication de la phrase qui, depuis deux heures, lui trottait dans la tête.

Pour la rapidité du récit, au lieu de laisser la parole à Pitard, mieux vaut succinctement dire, entre parenthèses, ce que signifiait cette expression en 1793, c'est-à-dire sept années avant les faits dont traite notre histoire.

À cette époque où la Banque de France n'existait pas encore et où les fortunes ne se divisaient pas en ces mille actions que l'industrie émet aujourd'hui, les fonctions de notaire étaient fort importantes. Il plaçait, administrait et faisait fructifier pour ses clients cette fortune, alors en numéraire, que l'on peut porter aujourd'hui en portefeuille.

Jouissant d'une confiance illimitée, due à une réputation irréprochable que la banqueroute n'était jamais venue ternir, la corporation des notaires était dépositaire de capitaux énormes qui dormaient dans les études en attendant un placement. Quand le souffle révolutionnaire s'était fait sentir, beaucoup de nobles, devinant l'avenir, s'étaient hâtés de vendre et de réaliser leurs biens. Ne pouvant, dans leur fuite précipitée, emporter d'un seul coup ces sommes, ils en avaient fait le dépôt chez les notaires, qui devaient les leur expédier hors de France.

La République, en rendant difficiles et dangereuses les communications avec les émigrés, avait donc forcément retenu cet argent chez les tabellions, et, dans leurs études, se trouvaient des millions que la nation voulut récolter.

Les notaires ne pouvaient donc éviter de tomber sous la loi des suspects, convaincus de correspondre avec les ennemis de la France. Pour sauver la fortune de leurs clients, plusieurs d'entre eux eurent un dévouement énergique. Gibert aîné, Étienne et Girardin, aussitôt pris, se tuèrent dans la prison, avant que leur condamnation autorisât la confiscation.

Voyant que les millions lui échapperaient si tous les notaires imitaient cette manière d'éviter une saisie, force fut à la Convention de décréter aussitôt que «les biens de tout suspect, lequel arrêté ou craignant de l'être, s'ôterait la vie, seraient acquis et confisqués au profit de la nation, comme s'il avait été condamné».

Après ces trois suicidés, quatorze notaires (sur les cent treize que possédait Paris), dûment convaincus de connivence coupable avec l'étranger, furent condamnés à mort.

Outre ces dix-sept membres morts, le notariat de Paris en compta bientôt soixante-quatre en prison, attendant une condamnation.

Sur les trente-deux restés libres, vingt-trois ne jouissaient que d'une liberté relative, car on leur avait adjoint ce qu'on appelait alors comiquement un _ange gardien_, c'est-à-dire un surveillant qui, jour et nuit, ne quittait pas le notaire, mangeait à sa table, couchait dans sa chambre, l'accompagnait à tous les actes qu'il allait passer en ville.

Donc, quatre-vingt-une études de notaire se trouvèrent sans leurs patrons, morts ou incarcérés.

Ce fut pour procéder à la liquidation de ces études que, sur la proposition d'un nommé Lachevardière, on eut l'idée de mettre ces études au concours.

Quelques clercs de notaire se présentèrent; mais une majorité de gens qui ne savaient pas le premier mot du métier composa la foule des candidats à ce concours, qui se tint, pendant quatre jours, au Palais de Justice.

Presque tous les concurrents furent élus.

Ce furent ces nouveaux notaires, ainsi fabriqués à la hâte, qu'on appela les _notaires à trente sous_, parce que, pour obtenir des études qui valaient cent cinquante ou deux cent mille livres, prix énorme pour l'époque, ils n'avaient eu à dépenser que les _trente sous_ de la feuille de papier timbré sur laquelle ils avaient griffonné l'acte que le concours leur avait donné à rédiger pour prouver leur savoir-faire.

Après cet exposé rapide, fait en vue d'abréger le récit de Pitard, on peut fermer la parenthèse.

* * * * *

--Dire que j'aurais pu être notaire! s'écria Fil-à-Beurre, en interrompant Pitard.

Meuzelin ramena l'ogre à son histoire.

--Vous disiez donc que ce Taugencel était du nombre des notaires à trente sous? demanda-t-il.

--Oui. Il n'y avait pas plus de six mois qu'il occupait son étude, que déjà, tant il semblait louche en tout, on lui avait nommé un ange gardien.

--Le Croutot ici présent? appuya Fil-à-Beurre, en désignant le nabot.

--Lui-même, fit l'ogre.

L'avorton, à cette affirmation, ouvrit la bouche pour nier, mais à la vue de Fichet qui, en le regardant, caressait Bec-Fin _fils_, il ravala sa salive.

Bien que le pique-assiette ne fut pas de ces causeurs qui, dans un récit, introduisent des pauses pour mieux tenir leurs auditeurs en haleine, il arriva au même résultat en s'interrompant pour puiser dans une des mannes aux provisions un bout de saucisson à contenter trois appétits ordinaires. Il s'en suivit donc un silence pendant lequel on entendit là-bas, dans le coin des amoureux, Vasseur qui disait à sa bien-aimée:

--Ainsi, Gervaise, après votre chute par la fenêtre, qui vous a fait perdre connaissance, vous ignorez par qui vous avez été apportée dans le souterrain?

--Oui. Quand je revins à moi, ce fut pour voir, à la lueur d'une lanterne qu'elle tenait, une femme qui refermait la porte de mon caveau et cette femme était madame de Méralec, répondit Gervaise.

À ce moment, l'ogre venait de mâcher la dernière pelure du saucisson. Il ne fallait pas lui laisser le temps d'étendre la main vers le panier aux vivres. Meuzelin se hâta donc de demander:

--Quel motif vous avait conduit chez le notaire Taugencel, dont Croutot était l'ange gardien?

--Un motif des plus simples et, certes, j'étais loin de m'attendre à l'aventure dans laquelle j'allais me trouver englobé, répondit Pitard. Oh! non, redit-il, quand je partis pour mon premier voyage à Paris, je ne me doutais guère du drame auquel j'allais prendre part.

--Nous vous écoutons, dit Meuzelin.

L'ogre commença:

--Il y a huit ans, au plus fort de la Révolution, j'étais maître tanneur à Beaupréau, quand j'entendis dire qu'à Paris, on venait d'inventer un moyen de tanner chimiquement le cuir. En trois mois, on obtenait un résultat que moi, avec mes fosses de tan, je mettais trois ans à obtenir. Cette découverte menaçait mon métier. Je voulus en avoir le coeur net et je partis pour Paris.

J'enfourchai donc mon bidet qui, mon portemanteau en croupe, me conduisit jusqu'à Laval, ma première étape, où je mis pied à terre à l'auberge du «Grand-Chêne». J'étais fatigué et j'avais hâte d'avoir soupé pour gagner mon lit.