Le saucisson à pattes II Le plan de Cardeuc

Chapter 11

Chapter 113,841 wordsPublic domain

--Ou il rentrait ou il allait sortir. J'ai dû le surprendre. La preuve en est qu'il a fait un nez long d'une aune, lorsque je lui ai transmis votre ordre. Ça le contrariait fort, et c'est en sentant qu'il allait regimber que je lui ai débité votre phrase qui, aussitôt, a versé de l'huile sur sa raideur. Il a un peu pâli, puis après une bien courte hésitation, il m'a dit de venir annoncer qu'il me suivait.

Cardeuc avait paisiblement écouté en cherchant à découvrir ce qui en était. Est-ce que le nabot, avant de se rendre à la métairie, ne serait pas d'abord allé à cet endroit inconnu pour lequel, de si bon matin, il allait partir quand la visite de Fend-l'Air l'avait surpris?

Quel était cet endroit?

Croutot avait-il été s'y cacher pour ne pas obéir à l'ordre? Ou bien, une fois entré en cet endroit, quelque cause imprévue l'avait-elle empêché d'en sortir? Un fait était bien évident. C'était que, derrière le gamin, Croutot avait quitté son domicile où le hussard expédié par le général Labor, avait trouvé visage de bois.

--Retourne à ton pâturage et guette bien si notre homme n'arrive pas au château. Vite, tu viendras m'en avertir, commanda Coupe-et-Tranche au jeune vaurien.

--Ah! à propos, fit le gamin, il se passe du nouveau au château.

--Quoi donc?

--Tout à l'heure, quand vous m'avez rappelé, j'ai vu par la grille d'honneur, tous les hussards rassemblés dans la grande cour, en selle et sabre au poing.

--Sans doute qu'ils allaient passer l'inspection du général, supposa Cardeuc, qui se préoccupait surtout de la disparition de Croutot.

Et il rentra dans la salle où il ne trouva plus que le Notaire. Suzanne, excédée de fatigue, avait été se jeter sur le lit d'une chambre voisine.

--Eh bien, ce Croutot? demanda le patriarche toujours narquois.

--Il a dû lui arriver quelque fâcheuse aventure à laquelle il ne s'attendait pas, expliqua Cardeuc.

Croire que l'absence de l'avorton était involontaire n'était pas le fait du patriarche, qui le flairait véreux en diable.

--Avec votre idée d'employer ce polichinelle, j'ai bien peur, Cardeuc, que notre affaire s'en aille en brouet d'andouille.

Il devait y avoir une vieille rancune qui couvait dans le cerveau du patriarche, car il ajouta avec un rire méchant:

--Il a pourtant son prix, ce Croutot!

--Enfin! tu lui rends donc justice! s'écria Cardeuc, se trompant au sens de la phrase.

--Oh! fit le vieillard railleur, je n'ai jamais refusé d'avouer que le nain vaut ses cent mille écus au bas mot.

Pour Cardeuc, le nabot était un garçon qui vivait chichement de quelques économies faites au temps où il était en condition et qui l'auraient laissé quelque peu sur la paille, s'il n'avait complété ses ressources avec ce que lui rapportait son affiliation à la bande à laquelle, en sa qualité de _franc_, il avait indiqué de bons coups.

Le chef haussa donc les épaules.

--Croutot valant ses cent mille écus! Où vas-tu pêcher cela? fit-il en riant.

--Oui, cent mille écus, appuya le Notaire, et je ne jurerais pas qu'avec un bon feu sous les pieds et en employant ce jeu de la fourchette dont cette nuit, on s'est servi avec le courrier, Croutot n'arriverait point à augmenter le chiffre de quarante à cinquante mille livres.

--Tu radotes, vieux! fit Coupe-et-Tranche toujours incrédule.

Le Notaire regarda le métayer et quand il se fut assuré de sa sincérité, il demanda avec surprise:

--Ah çà! qu'entendez-vous donc avec votre histoire de la Julie «qui aimait tant à aller sur l'eau», avec laquelle vous prétendez faire marcher Croutot?

--Ne m'as-tu pas affirmé la connaître du temps où tu étais notaire?

--Oui, oui, mais dites toujours.

--Julie était la maîtresse de Croutot, commença Cardeuc.

--Première erreur, dit le patriarche en remuant la tête. Jamais Julie n'a appartenu à ce singe manqué... Mais admettons-le. Après?

--Un beau jour, il s'en est débarrassé en la jetant à l'eau, parce qu'il en avait assez.

Le patriarche avait toujours branlé la tête avec un sourire moqueur.

--Et ensuite? insista-t-il.

--C'est tout... Trouves-tu donc que ce passé de Croutot, que je connais, ne soit pas suffisant pour le faire obéir?

Le vieillard se renversa sur son siège en se pâmant de rire. Au milieu des spasmes de cette gaieté il parvint à bégayer:

--Et dire que voilà comment on écrit l'histoire! Enfin, redevenu sérieux:

--Vous ignorez donc ce que cette noyade a rapporté à Croutot?

Avant que Cardeuc pût lui répondre, il reprit:

--Je vais vous conter la véritable histoire de Julie, car, comme je vous l'ai dit, elle date du temps où j'étais notaire.

Mais il était écrit que le patriarche ne conterait rien. À cet instant éclata une sonnerie militaire qui, avec Cardeuc, le fit courir à la fenêtre.

De l'avenue du château sortaient, trompettes sonnant, les hussards du général qui, au milieu de ses officiers, marchait en tête du premier des deux escadrons.

--Quelque promenade militaire, sans doute, pour dégourdir les chevaux, avança le métayer au Notaire qui, tout soucieux, regardait s'approcher les cavaliers.

--Non, fit le vieillard.

Tout à coup il éclate de rire en s'écriant:

--J'y suis! Ah! ma foi! nous avons plus de chance que d'honnêtes gens!... Bon! voilà le bouquet!!!

Cette dernière exclamation lui était arrachée par la vue du général. Labor venait de sortir du rang et, laissant ses hussards continuer leur route, il avait mis son cheval au trot et piquait droit sur la métairie.

--Si Meuzelin n'est pas fusillé avant ce soir, c'est que nous n'aurons été que de francs imbéciles, déclara le Notaire.

Le métayer, faute d'avoir encore rien deviné, ne partageait pas l'assurance joviale du Notaire.

--Que peut signifier cette sortie des hussards? dit-il avec une inquiétude réelle dans la voix.

--Sortie qui n'aura pas de rentrée au château, car les escadrons abandonnent la Brivière pour retourner à leur campement d'Ingrande, affirma le Notaire.

--Pourquoi? fit Cardeuc en cherchant à comprendre.

--Mais parce que notre fausse dépêche a porté coup et qu'à cette heure Meuzelin, ou plutôt le comte de Méralec, doit, suivant l'ordre, être enfermé en son cachot. Tant qu'il fallait surveiller le comte allant et venant où bon lui semblait dans le château, les hussards étaient nécessaires pour le garder dans la Brivière. À présent que le prisonnier est sous clef, les escadrons, sauf quelques hommes de surveillance, ne sont plus utiles et le général les renvoie à Ingrande.

--Mais alors, nous allons pouvoir entrer au château, dit vivement Coupe-et-Tranche.

--Comme dans du beurre.

--Et aller étrangler Meuzelin dans son cachot. Morte la bête, mort le venin, grogna joyeusement Cardeuc à la pensée d'être débarrassée de son ennemi.

--Heu! heu! ricana le patriarche; étrangler, certes, le moyen est bon, mais, avant de l'employer, il faudrait savoir deux choses.

--Lesquelles?

--D'abord, ce qu'est devenu notre introuvable Croutot.

--Et ensuite?

--Connaître ce que vient faire ici celui qui nous arrive.

Ce disant, le vieillard montrait du doigt le général Labor se rapprochant de la métairie.

Le général avait grand air à cheval. Haut de buste, bien campé en selle, il semblait avoir hâte d'atteindre vite la métairie, car, à mi-chemin, il avait piqué de l'éperon pour activer l'allure de sa bête.

Ce fut ce redoublement de vitesse qui fit demander par le métayer anxieux:

--Vient-il en ennemi?

--En tout cas, il vient seul, appuya le Notaire. S'il lui prend la fantaisie d'aboyer, nous sommes assez de monde à la ferme pour le prier de se taire.

Et cette bonne canaille de Notaire se frotta les mains en disant tout guilleret:

--Eh! eh! ce serait un joli coup de dé à jouer que de garder le général comme otage.

Avec Coupe-et-Tranche, pareil avis ne tombait pas dans l'oreille d'un sourd.

--Alors, jouons la partie.

Le Notaire aurait dû être flatté de voir son idée si bien accueillie. Il branla pourtant la tête avec hésitation et lâcha.

--Oui, mais...

--Mais quoi? fit le métayer étonné de sa reculade.

--Il faudrait, avant tout, savoir ce qu'est devenu Croutot, dit lentement le patriarche.

--Décidément, tu n'as pas l'avorton en odeur de sainteté, débita moqueusement le Marcassin, toujours incrédule à cette méfiance persistante.

Le général approchait. Le temps n'était pas aux longs discours.

--Qui vivra verra! débita le patriarche.

Au lieu d'attendre le danger, mieux valait marcher bravement à sa rencontre.

--Je vais aller recevoir le général à la porte, proposa le métayer. À ses premières paroles je saurai de quoi il retourne. Sans-Pouce et les gars de la ferme sont dans les communs. À mon premier appel, ils m'aideront à m'emparer de Labor.

Mais le Notaire l'arrêta en disant:

--Moi, je ferais mieux.

--Quoi donc?

--Un glouton de jolies femmes, ce Labor, pas vrai? fit le Notaire en souriant.

--Sans sa passion pour le cotillon, nous n'aurions pas de pire ennemi.

--Eh bien, moi, je le ferais recevoir par celle qui est là, dit le patriarche en montrant la chambre où dormait Suzanne.

L'idée séduisit immédiatement Coupe-et-Tranche qui, tout aussitôt, changea de direction en disant:

--Je vais l'éveiller.

Encore une fois, le vieillard l'arrêta.

--À quoi bon? fit-il. Elle est bien belle, la Suzanne, lorsqu'elle est éveillée; mais elle doit être dix fois plus séduisante quand elle dort.

--Mais si nous ne l'éveillons pas, il nous faut recevoir nous-mêmes le général, objecta le métayer.

--Nullement. Que le général ne trouve personne ici, et je parie qu'en bon chien de chasse qu'il est, il flairera le gibier et ira tout droit à son gîte.

--Et nous?

--Nous? Nous nous enfermerons dans ma chambre d'où peut s'entendre tout ce qui se dit dans la pièce voisine, proposa le patriarche.

Il fallait se décider, car Labor venait d'entrer dans la cour de la métairie où retentit sa voix, qui criait:

--Eh! là-bas, le batteur en grange! viens tenir mon cheval.

L'appel avait été adressé à Sans-Pouce, car ce fut lui qui répondit tout empressé:

--Voici, citoyen général.

Après un petit temps, pendant lequel, sans doute, Labor avait mis pied à terre, il reprit:

--Trouverai-je, à la métairie, ton maître Cardeuc, ce loyal serviteur de madame de Méralec?

En plus de la phrase, la voix sonore du général était calme, presque affectueuse, prouvant qu'il ne se présentait nullement en ennemi.

--Oui, citoyen général, notre maître est à la ferme. Tenez, vous voyez cette porte? Vous allez le trouver là, indiqua l'organe obséquieux de Sans-Pouce.

Aussitôt résonna sur la pierraille de la cour le bruit des grosses bottes, munies d'éperons, du général qui arrivait.

--Il ne sait encore rien du tout. Meuzelin n'a pas parlé. Je vais recevoir moi-même Labor, dit au Notaire Cardeuc tranquillisé.

--Vous avez tort. Vous ratez là une belle balle à jouer. Au fond, ça vous regarde. À le mettre devant Suzanne, nous nous réservions toujours la ressource d'apparaître si besoin en était... Soit, puisque vous le voulez, débita le vieillard d'un ton sec.

Il y avait dans la voix du patriarche un tel accent qui sonnait l'alarme que Cardeuc céda.

--Allons dans ta chambre, dit-il.

Il était temps. À peine venaient-ils de disparaître que le général entrait dans la salle.

Plaqué derrière sa porte qu'il avait fermée à clé pour le cas où Labor aurait eu la fantaisie de l'ouvrir, le Notaire, l'oeil appliqué à un petit trou du panneau, observait le visiteur dont, tout bas, il relatait chaque fait ou geste à Cardeuc.

Le soldat s'était d'abord étonné de ne trouver personne là où il lui avait été annoncé qu'il rencontrerait le métayer. Pensant qu'après une absence momentanée, le maître de la maison ne tarderait pas à paraître, Labor, en examinant chaque détail de l'ameublement grossier, se mit à arpenter la salle d'un pas lourd qui faisait sonner ses éperons.

--Oh! oh! Je crois bien que notre chien a éventé son gibier, chuchota le patriarche dont tout le corps frissonnait du rire qu'il était contraint d'étouffer.

En effet, le général venait d'arrêter tout net sa promenade à certain bruit que son oreille, des plus fines, lui avait révélé.

Un souffle, doux et régulier, se faisait entendre dans la pièce voisine. Il n'y avait pas à se tromper sur la nature de ce souffle. C'était bien la respiration d'une personne qui dort.

--Sacrebleu! pensa Labor, est-ce que pendant que je l'attends ici, Cardeuc serait à faire un somme dans la pièce à côté?

Pour mieux s'assurer de son fait, il s'approcha de la porte derrière laquelle reposait Suzanne.

À coup sûr, quelqu'un dormait là.

Mais comme il se pouvait que ce ne fût pas Cardeuc, à qui il avait affaire, Labor, pour ne pas réveiller un étranger, fit bien doucement tourner le pêne de la serrure, poussa la porte et regarda.

Il eut un tressaut de surprise énorme.

--Madame de Méralec!!! murmura-t-il, l'oeil enflammé, tout pantelant du brusque désir qui venait de lui incendier le cerveau.

Il se retourna, l'oreille tendue. Nul bruit ne se faisait entendre au dehors qui attestât l'arrivée de quelqu'un. Il était bien seul.

--Il se peut que Cardeuc ne vienne pas, dit-il.

Et, rassuré après avoir encore écouté, le soudard libertin se glissa dans la chambre dont, derrière lui, il referma la porte et poussa le verrou.

--Ah! voici notre chien entré sous bois, annonça en même temps le patriarche à Coupe-et-Tranche.

--Plus moyen de rien voir, dit le métayer en pensant que le trou, occupé par le vieillard, n'espionnait que la salle que venait de quitter Labor.

Le Notaire était un de ces hommes prudents, sans cesse sur le qui-vive, toujours parés à tout et que, bien rarement, on peut trouver sans vert.

--Une souris qui n'a qu'un trou est bientôt prise, dit-il.

Il laissa son observatoire. Sur la pointe du pied, il gagna l'autre paroi de la chambre, d'où il tira une chevillette qui bouchait un nouveau trou. Celui-là donnait dans la chambre de la belle dormeuse.

Quand la courtisane avait précipité sa fuite du château pour échapper à Meuzelin, elle n'était vêtue que d'un léger peignoir. Dans les mouvements de son sommeil, ce vêtement s'était entr'ouvert, laissant exposée au regard une gorge moulée, resplendissante de blancheur.

--Notre chien est en arrêt, souffla le Notaire qui, par son second judas, voyait le général, le regard ardent, penché sur la couche où reposait Suzanne.

IX

Pour la plus grande clarté de notre récit, nous laisserons, bien momentanément, le général contemplant d'un regard enflammé la courtisane endormie, et nous retournerons au château de la Brivière.

Après le départ de Labor qui, au lieu de le faire enfermer, ainsi que la fausse dépêche l'ordonnait, s'était contenté de le garder prisonnier sur parole, Meuzelin, quand il s'était trouvé réuni à Vasseur et à Fil-à-Beurre, avait eu grandement raison de leur dire:

--Ça se corse pour nous, mes amis. Nous n'avons jamais été si près d'être sciés entre deux planches.

Il allait leur expliquer tout le danger dont les menaçait ce faux message, auquel le général s'était niaisement laissé prendre, quand Vasseur, avec l'égoïsme de l'amoureux qui ne pensait qu'à Gervaise, l'avait interrompu, en montrant la porte secrète, par ce rappel:

--Si nous nous occupions d'abord du Beau-François?

Oui, du Beau-François qu'à l'arrivée du général on s'était hâté de refourrer, bien et dûment ficelé, dans la cachette; du coquin qui avait dit savoir où était Gervaise, et s'était fait fort de la rendre contre les mille écus offerts par Vasseur qui, en plus, lui promettait la liberté.

--C'est vrai! dit Meuzelin, j'avais oublié le sacripant qui nous attend dans son trou.

Et, suivi du lieutenant et de Barnabé, il marcha vers l'issue dérobée.

Comme il allait faire jouer le ressort, un fracas de trompettes, éclatant dans la cour du château, les fit, tous trois, courir à une fenêtre.

À la vue des escadrons en ligne et du général qui montait en selle pour se mettre à leur tête, Meuzelin comprit ce qui en était.

--Ça se corse de plus en plus! dit-il.

--Qu'est-ce donc? demanda Fil-à-Beurre.

--Il y a, mon brave Barnabé, que le général, me laissant ici prisonnier sur parole, trouve que ses soldats n'ont plus besoin de garder le château et qu'il les emmène où il sait les employer plus utilement.

--De sorte que? fit l'échalas.

--De sorte que, continua Meuzelin, le château n'étant plus gardé, Coupe-et-Tranche et sa bande vont avant peu nous y rendre visite.

--Bah! nous sommes cinq! fit insoucieusement l'échalas.

--Et eux seront cent, appuya Meuzelin.

Si Barnabé ne répliqua pas, ce fut qu'à ce moment, le général, qui avait levé les yeux, venait d'apercevoir Meuzelin à la fenêtre.

--Vous voyez que je me fie à la parole donnée, monsieur le comte de Méralec, cria-t-il.

Après un salut de la main, il mit son cheval en marche. Derrière lui, les escadrons s'ébranlèrent.

--Dire que, pour une pauvre fois que le plumet a fait preuve d'esprit, la fatalité veut qu'elle devienne une bêtise! débita Fil-à-Beurre.

Puis, soudainement, il s'écria:

--J'y pense! nous sommes sans armes!

--Oh! non, dit Meuzelin; dans nos bagages, arrivés hier avec nous, j'ai apporté tout un arsenal. Lambert et Fichet ne vont avoir qu'à ouvrir une des caisses déposées dans le vestibule.

On quitta la fenêtre pour aller montrer aux deux gendarmes la caisse dont ils avaient à tirer les armes.

Bien que le soin de pourvoir à la défense fût des plus urgents, il n'en semblait pas ainsi à l'amoureux lieutenant qui, plusieurs fois déjà, avait répété:

--Le Beau-François!

Meuzelin tendit d'abord l'oreille. On entendait encore claquer, au loin sur le pavé, les fers des chevaux qui s'éloignaient.

--Nous avons bien une heure devant nous avant que les bandits grouillent ici, pensa-t-il.

Alors, prenant pitié de l'angoisse de Vasseur touchant le sort de Gervaise, il s'écria:

--Allons tirer le géant de son trou.

--Où l'humidité doit l'avoir raccorni, ajouta Fil-à-Beurre en suivant le lieutenant et Meuzelin.

Cette fois, Meuzelin posa le pied sur l'endroit du parquet qui cachait le ressort et fit la pesée.

La porte tourna aussitôt silencieusement sur ses gonds et les compagnons s'avancèrent, en se courbant, pour soulever le prisonnier que ses liens forçaient de rester couché.

Mais, au lieu d'achever l'enlèvement, ils se redressèrent brusquement, chacun d'eux poussant un cri de surprise.

Et il y avait vraiment de quoi.

En admettant, comme Fil-à-Beurre l'avait dit en plaisantant, que l'humidité du souterrain eût raccorni le Beau-François, il fallait avouer qu'elle avait fait prompte et grande besogne; car les trois hommes, à la place de l'immense corps du colosse qu'ils s'apprêtaient à relever, n'avaient vu à terre qu'un corps rabougri, dont la taille ne dépassait pas le tiers de celle du Beau-François.

Lié, comme l'avait été le géant, avec les embrasses en soie des rideaux du boudoir, le prisonnier avait, de plus, la tête couverte d'un mouchoir d'où s'échappaient de sourds et douloureux gloussements, qui prouvaient qu'à la précaution du mouchoir on avait ajouté celle d'un bâillon.

--Que signifie ce sapajou au lieu d'un éléphant? dit Meuzelin qui n'admettait pas un tel phénomène d'humidité.

Dans la demi-obscurité du renfoncement, il était impossible de bien se rendre compte de la métamorphose. Le corps fut donc tiré de la cachette et apporté dans le boudoir.

Quand Barnabé eut retiré le mouchoir qui entourait la tête, on vit une face, aux yeux démesurément ouverts et congestionnés, au teint d'un rouge violacé, et dont la bouche béante contenait un second mouchoir qui y avait été enfoncé en tampon.

L'homme était à demi étouffé par ce bâillon dont ses liens ne lui permettaient pas de se délivrer.

Bien visiblement, ce n'était pas le Beau-François; mais quel était cette grenouille substituée à un boeuf? Dans leur étonnement, les compagnons restaient à dévisager la trouvaille sans penser à lui retirer le mouchoir de la bouche.

--Je ne le connais pas, dit le policier.

--Ni moi non plus, avoua Barnabé.

Quant à Vasseur, après avoir fixé le marmouset en homme qui interroge sa mémoire, il finit par s'écrier:

--Où donc l'ai-je déjà vu?

--C'est ce qu'il va probablement vous apprendre lui-même, quand il pourra parler, dit l'échalas en avançant la main pour retirer le bâillon.

Il touchait déjà le mouchoir quand, tout à coup, dans la lingerie, se fit entendre une voix qui disait avec l'accent de la surprise la plus profonde:

--Comment! Personne! Solitude complète! On ne déjeune donc pas aujourd'hui?

Au son de cette voix, qui annonçait l'approche d'un témoin, il y eut chez les trois compagnons, sans qu'ils s'en rendissent compte, un mouvement spontané qui leur fit enlever brusquement le mirmidon et, sans plus de précaution que s'il eût été un paquet de linge sale, ils le rejetèrent dans la cachette et refermèrent prestement la porte.

L'homme qui avait parlé entra.

C'était le pique-assiette Pitard.

La veille et l'avant-veille, l'ogre avait bâfré au château et, ne voyant pas de raison pour renoncer à une habitude prise, il revenait à l'heure du déjeuner pour donner son coup de fourchette. Complètement ignorant de ce qui s'était passé à la Brivière depuis la veille où, à lui seul, il avait engouffré le dîner de trois personnes, l'affamé s'était senti alarmé, en traversant la salle à manger, de ne pas voir le couvert dressé. Connaissant les êtres de la maison, il s'était dirigé vers la lingerie où il comptait trouver Gervaise devant sa table à ouvrage. Par elle, il espérait être renseigné sur cette circonstance inquiétante que ses narines, qu'il tendait béantes à tous les vents, n'étaient chatouillées par aucun fumet de cuisine.

N'ayant trouvé personne dans la lingerie, Pitard était entré dans le boudoir.

À la vue de ces trois hommes, de lui inconnus, la figure de Pitard, qui aurait dû tout au moins s'étonner, s'épanouit joyeusement. Ce ne pouvait être que trois invités de la comtesse. Or, trois invités faisaient supposer un déjeuner plus plantureux, plus riche en plats fins... bref, un excédent de cuisine qui avait nécessité ce retard à se mettre à table.

À défaut de la maîtresse de la maison qui le présentât à ces convives avec qui il allait jouer des mâchoires, le goinfre résolut de faire lui-même sa propre présentation.

Il salua, en disant de sa voix aimable:

--Pitard, citoyens! Pitard, pour vous servir, s'il en était capable.

--Pitard! répéta vivement Vasseur à ce nom que, subitement, lui rappela sa mémoire.

Et, par un étrange phénomène, cette mémoire qui, tout à l'heure, se montrait rebelle au sujet du pygmée bâillonné, lui rappela bien net en quelle circonstance il avait entendu ce nom de Pitard. N'était-il pas le seul, lorsqu'il avait fait le voyage à Paris pour consulter un grand médecin sur son appétit extraordinaire, le seul que le vicomte de Biéleuze, abandonné par ses parents, avait vu venir de Beaupréau et s'asseoir à sa table?

Or, qui lui avait dit cela? De qui tenait-il ce renseignement? C'était du domestique du vicomte; alors que, devant le cadavre de M. de Biéleuze, il l'interrogeait sur les parents du suicidé, qu'il fallait prévenir du trépas... Et, dans son souvenir, il revit ce domestique qui était tout petit... Et aussi son souvenir lui rappela qu'il se nommait Croutot.

Alors, dans la mémoire du lieutenant, la lumière se fit subitement. Du passé, elle alla au présent, c'est-à-dire à ce petit homme bâillonné.

Sans penser à la présence du pique-assiette, Vasseur s'écria vivement:

--Croutot! le nain de tout à l'heure s'appelle Croutot!!!

--Croutot! fit en tressaillant Meuzelin, qui connaissait à fond l'histoire du nabot sans l'avoir jamais vu.

Quant à Pitard, persévérant dans son erreur, il demanda:

--Mon ami Croutot est donc des convives de notre déjeuner de ce matin?

--Est-ce que vous venez ici pour déjeuner? fit Fil-à-Beurre un peu ébahi de l'erreur du glouton.

Pitard fut empêché de répondre par l'entrée de Fichet, porteur d'une brassée de carabines qu'il déposa dans un coin en disant:

--Que c'est les ustensiles pour se récréer.