Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre
Chapter 9
Cependant Léocadie, autrement la Saute, que le Beau-François croyait avoir claquemurée dans la cave dont il ignorait les aîtres, en était sortie par l'issue du cellier et, du côté de la cour, elle était rentrée, ses chaussures à la main, dans la cuisine.
Immobile, l'oreille tendue, prête à s'enfuir au premier mouvement des causeurs, elle écoutait, près de la porte de la cuisine sur la salle, restée ouverte.
En entendant le Marcassin parler de son couteau planté dans le dos de ceux qui avaient allongé vers lui un nez trop curieux, le Beau-François, comme s'il se fût agi d'une bonne farce, avait éclaté d'un lourd rire grossier. Quand sa gaieté se fut apaisée, il prononça moqueusement:
--Ça en revient à ce que je disais.
--Qu'est-ce que tu disais?
--Qu'il n'y a pas à s'inquiéter de ces mouchards que nous a expédiés le ministre de la police. Tout finauds qu'on les vante, ils sont trop bêtes... Témoin ceux qui sont venus te tendre stupidement le dos.
Le Marcassin ne possédait pas l'assurance de son compagnon, car il secoua la tête en disant:
--Ceux-là étaient des trop pressés qui ont voulu faire du zèle... Restent les autres.
--L'exemple a effrayé les autres.
--Non. Dis plutôt qu'il les a rendus prudents; voilà tout. Dans les cinq départements où le ministre de la police a semé sa mauvaise graine, les espions, crois-moi... je le sens... nous préparent lentement un coup de filet. Où sont-ils? Quel métier apparent exercent-ils? Quelle peau ont-ils prise? Je l'ignore. Ce roulier que tu rencontres en est peut-être un. Ce berger, ce valet de ferme, ce mendiant, que tu vois en plaine, peuvent être des mouches... Tiens! qui sait si le maître de l'auberge où nous sommes n'est pas de ces gens-là?
À cette supposition que le Saucisson-à-Pattes était un des habiles policiers, le Beau-François se tordit d'un fou rire qui le fit bégayer:
--Lui! On voit bien que tu n'as pas vu ce monstrueux animal dont la bêtise est devenue proverbiale.
La Saute, aux écoutes, dut se confesser cette vérité sur son mari.
--Le fait est qu'il est par trop idiot, mon homme, pensa-t-elle. Puis, cela reconnu, elle ajouta comme corollaire à sa pensée que, s'il eût été moins idiot, il ne l'eût pas épousée, qu'elle ne le mènerait pas par le bout du nez, qu'elle n'aurait pas, seule, la clef de la caisse, etc., etc.
Cependant, François avait poursuivi:
--Non seulement nous n'avons rien à craindre de cet imbécile, mais son auberge est à nous, car il a épousé la Saute, une ancienne de ma bande, qui a tout intérêt à me ménager. Son passé est si chargé qu'elle sait qu'à la moindre trahison à mon égard, je lui ferais couper le cou en ma compagnie.
En entendant ces paroles, Léocadie se passa instinctivement une main autour du cou.
--C'est vrai! s'avoua-t-elle, secouée par un frissonnement de peur.
Tout à sa pensée sur les émissaires de la police, le Marcassin reprit de sa voix caverneuse:
--Ils sont invisibles, ces mouchards de malheur! mais ils agissent. La décade dernière, il est parti de Nantes une diligence qui portait, en groups d'argent, la recette de cette ville, qu'on dirigeait sur Paris par Châteaubriant et Laval. Nos gars, prévenus de l'aubaine, ont été l'attendre dans les environs de Cossé.
--Et ils ont récolté les écus du gouvernement? interrompit le Beau-François.
Marcassin haussa les épaules et en émiettant ses mots:
--Ils ont récolté des balles de plomb qui en ont laissé une dizaine sur la route, dit-il.
Alors, frappant de son énorme poing sur la table, il gronda furieusement:
--Tous les voyageurs étaient des gendarmes déguisés! À six lieues de l'embuscade, ils avaient fait descendre les vrais voyageurs pour prendre leurs places... Qui donc avait pu les prévenir de l'endroit précis de l'attaque, si ce n'est un de ces damnés policiers inconnus qui nous glissent entre les doigts?
Et le faux chouan répéta son antienne:
--Mauvais depuis la guerre finie, ces pays-là!
Après quoi, branlant la tête, et d'un ton plus lugubre encore:
--Ça finira mal! ça finira mal! annonça-t-il.
Ensuite, sa férocité s'éveillant à cette perspective d'avenir, il grogna avec une sorte de satisfaction cruelle:
--Oui, mais jusque-là, je connais un marcassin qui aura décousu pas mal de gendarmes, mouchards et autres trouble-fêtes!
Alors il se leva brusquement de table.
--Adieu! dit-il d'un ton bref.
--Déjà! fit le Beau-François, abasourdi par cette séparation brusque et inattendue.
--Je suis venu à ton rendez-vous pour entendre la commission que Doublet t'avait donnée pour moi. À présent que je la connais, je vais l'exécuter.
--Mais, objecta François, je comptais sur toi pour me guider en basse Loire.
--Impossible! il me faut remonter vers Chartres. Affaire de trois jours, après quoi je reviendrai sur mes pas... Viens avec moi.
--À Chartres! répéta vivement le Chauffeur. Oh! que nenni! la nuque me démange trop dans cet endroit-là.
--Alors, attends mon retour, je te reprendrai au passage. Reste ici. Dans trois jours, tu me verras arriver.
Le Beau-François parut d'abord se décider à demeurer à la _Biche-Blanche_. Puis, après réflexion:
--Non, dit-il, j'aime mieux attendre dans ma cachette de l'auberge de Buchard... J'ai à lui donner encore des ordres pour le reste de ma bande, qui doit venir me rejoindre en Loire.
À son tour, il se leva.
--C'est dit, fit-il, je vais retourner avec toi à l'auberge de Buchard où tu me déposeras jusqu'à ton retour.
--Convenu! dit le Marcassin.
Un peu avant ces dernières paroles, Léocadie avait vivement quitté son poste.
--Je n'ai que juste le temps de regagner la cave, se dit-elle.
Après avoir consenti, le Marcassin était devenu songeur.
--À quoi penses-tu? demanda François en le voyant fixé sur place.
--À un avis que j'ai à te donner, garçon, débita lentement le Marcassin en regardant le Chauffeur de ses yeux durs. Tu as beau être grand, bien fort, bien bravache, je ne te conseille pas, quand je te reprendrai au retour, chez Buchard, de t'occuper de ce que je ramènerai dans ma voiture.
--Es-tu bête de me menacer, railla le Beau-François avec un sourire de bravade.
--Je ne menace pas, je conseille, répliqua le faux chouan.
Puis, de son pas lourd, il gagna la sortie sur la route en disant:
--En route!
--Laisse-moi au moins le temps de faire mes adieux, riposta le Chauffeur.
Il alla soulever la trappe de la cave. Tout au bas de l'escalier, assise sur la dernière marche, se tenait Léocadie qui, sitôt la trappe ouverte, geignit de sa voix pleureuse:
--Ah! que c'est vilain, François, de me laisser mourir de peur dans ce trou noir.
--Viens ici, la Saute! commanda l'ex-amant de sa voix brève.
Et quand elle fut remontée dans la salle:
--Tu m'as dit, reprit-il, que tu pensais si bien à moi qu'en apprenant mon évasion, tu avais commencé à mettre de l'argent de côté pour me venir en aide, si je m'adressais à toi.
--Je l'ai dit et je le répète, affirma la Saute avec un sourire sur les lèvres qui, s'il n'était pas sincère, n'en était pas moins charmant.
--Eh bien! ma fille, voici l'heure de joindre le geste aux paroles. Va me chercher cet argent.
Elle devait avoir un passé sinistre, cette chère Léocadie, passé qui, comme l'avait dit le Chauffeur, lui donnait tous droits à la guillotine s'il lui plaisait à lui, en parlant, qu'elle eût le cou coupé en sa compagnie. Elle avait donc pleinement raison de filer doux avec celui qui pouvait lui procurer un passe-temps aussi désagréable. De là vint l'empressement joyeux qu'elle mit à s'écrier:
--Je cours le prendre.
Et elle gravit rapidement l'escalier qui conduisait au premier étage.
À ce moment, au dehors, se fit entendre la voix du Marcassin qui disait:
--Arrive donc! Voici, là-bas, sur la route, une voiture qui se dirige de ce côté. Mieux vaut ne pas l'attendre.
En même temps reparaissait la Saute qui, pâle, tremblante, effarée, redescendit en bégayant:
--Rien! plus rien! mon argent a disparu!
Croyant à une ruse, le Beau-François fut pris de rage bleue.
--Ton argent, ou je t'étrangle! grinça-t-il s'avançant vers elle les deux mains tendues.
Mais, à mi-chemin, il fut ceinturé par le Marcassin qui, avec sa force extraordinaire, l'entraîna en répétant:
--Viens! viens donc! L'autre voiture approche. Il est inutile qu'on nous voie partir ensemble.
--Au revoir, la Saute! cria la voix menaçante de François, monté en voiture.
Comme le chariot recouvert du faux chouan disparaissait au loin, l'autre voiture s'arrêtait devant la _Biche-Blanche_.
C'était le Saucisson-à-Pattes qui revenait du marché du Mans.
Entre le départ d'une voiture et l'arrivée de l'autre, quelques minutes s'étaient écoulées qui avaient permis à Léocadie de se remettre de la double émotion causée par la disparition de son argent et les menaces du Beau-François.
--Est-ce lui qui m'a volé mon magot? se demanda-t-elle en regardant son époux qui, avec des Hein! et des Ouf! descendait péniblement sa massive personne de la carriole.
Quand, enfin, il sentit le sol ferme sous ses pieds, le Saucisson-à-Pattes, avec un sourire niais, geignit d'un ton désolé:
--Ah! mon doux ange, si tu savais comme je tombe de soif! J'ai la langue en bois depuis deux heures.
--Tu n'as donc pas bu au Mans?
À cette question, le gros homme ouvrit des yeux étonnés.
--Bu? répéta-t-il, et avec quoi?... puisque tu ne me laisses jamais un sol... Pas même pour payer les fournisseurs.
Ensuite, faisant sa bouche en coeur, il lâcha de sa voix mignarde:
--Oui, pas un sol. Grosse jalouse!!!... qui crains que j'offre quelques fleurs aux dames.
Paroles, ton, visage, sourire, tout trahissait une si profonde stupidité, que Léocadie murmura:
--Non, ce n'est pas ce coco-là qui m'a chipé mes économies... La preuve en plus est qu'il n'a pas même eu de quoi se payer à boire en ville.
Cependant, le mari s'était tourné vers sa carriole, fermée de rideaux en cuir, et avait crié.
--Eh! la Victoire, est-ce que tu dors là dedans?... Allons, descends, ma fille.
Et il revint à sa femme en disant:
--Je te ramène une nouvelle servante en remplacement de Perpétue, qui nous a quittés si brusquement hier.
Comme sa femme examinait la servante à sa descente de voiture, le Saucisson-à-Pattes se rengorgea d'un air fat avec un sourire railleur.
--Tenez! tenez! fit-il, voyez un peu de quelle façon elle la reluque avec ses yeux inquiets. Ne crains rien. Je l'ai choisie laide au possible, vilaine jalouse!
--Dame! quand on a un bel homme, on tient à le garder pour soi! modula gentiment Léocadie avec un regard languissamment amoureux.
--Ah! à propos de Perpétue! fit tout à coup le mari. Je sais pourquoi elle a quitté notre service sans crier gare... Il y avait de l'amour sous jeu... Je l'ai aperçue au Mans, comme elle traversait la place. Elle était mise! oh! mais mise!... Faut croire qu'elle a eu affaire à un amant généreux.
--C'est cette gueuse qui m'a volée, pensa aussitôt Léocadie.
Laissant la nouvelle servante retirer les provisions de la voiture, le Saucisson-à-Pattes était entré dans l'auberge.
--Ouf! dit-il, je vais lamper avec plaisir un joli pot de vin! Ma langue se fend de sécheresse.
Ce disant, il avait parcouru du regard la grande salle.
--Il n'est donc plus là, le beau gars auquel j'ai servi à boire avant mon départ? demanda-t-il à sa femme, entrée derrière lui. J'aurais volontiers trinqué avec ce superbe garçon.
Et, faisant la roue, l'énorme idiot ajouta d'un ton convaincu:
--Qui se ressemble s'assemble!
Léocadie, à cette absurdité, eut un sourire que le mari interpréta à sa façon:
--Oh! fit-il, je sais pourquoi tu ris... et je suis complètement de ton avis... À choisir entre le beau gars et moi, je me préférerais de beaucoup.
--Va donc mettre tes fourneaux en train, tu te gratteras plus tard, ordonna moqueusement Léocadie, en songeant au dîner commandé par les bateliers qui allaient baptiser leur bateau neuf.
Deux heures plus tard la _Biche-Blanche_ résonnait des cris et des chants des cinq hommes de l'équipage du bateau, qu'on voyait de l'autre façade de l'auberge, amarré au bord de la Sarthe. Construit en amont de la rivière, ce bateau allait, par la Sarthe et la Mayenne, faire son premier voyage en Loire, jusqu'à Nantes.
Les cinq bateliers étaient gens consciencieux qui voulaient, quittes à y mettre le temps nécessaire, que leur bateau fût sérieusement baptisé. Ils y employèrent deux jours, pendant lesquels se forma en même temps, à la _Biche-Blanche_, un convoi de rouliers qui gagnaient Saint-Malo, par Laval et Fougères. Ce fut une ripaille monstre qui tint le Saucisson-à-Pattes presque perpétuellement devant ses casseroles.
À ces intrépides fricoteurs arrivèrent, le second jour, se mêler deux rouliers qui, eux, descendaient de Chartres.
--Il va y avoir, aujourd'hui, à Chartres, vingt-trois personnes qui passeront un fichu quart d'heure, annonça un de ces deux derniers arrivés.
Alors, il conta qu'à son passage par la ville, on parlait, pour le jeudi, à midi, de l'exécution des vingt-trois condamnés de la bande d'Orgères.
Sur ce, chacun dit son mot, tant et si haut, que le Saucisson-à-Pattes, qui entendait au fond de sa cuisine, abandonna ses fourneaux pour venir souffler à l'oreille de chacun, d'une voix effrayée, sa fameuse recommandation:
--Mais taisez-vous donc, devant ma femme! Si elle allait me donner un enfant sans tête!!!
Comme, inévitablement, il devait se trouver là un farceur qui, déjà, avait fait poser le grotesque crétin, il ne manquait pas de demander:
--Tu n'as donc pas été à Cormières, citoyen?
--Non... quoi faire?
--En pèlerinage... Il y a une pierre où vont s'asseoir tous les papas, après avoir donné leur offrande au capucin.
--Et quand on s'est assis?
--On obtient des fils, non seulement exemptés des moindres difformités, mais si solidement bâtis que, pendant toute leur existence, ils pissent à plus de six pieds devant eux!
Car ce pèlerinage, aujourd'hui oublié, existait encore en 1800, époque de notre récit. Pendant plus d'un demi-siècle, les pères crédules allèrent s'asseoir sur la pierre pour assurer à leurs rejetons la santé qui devait s'affirmer par une telle puissance de jet.
Pendant qu'il est question de ce pèlerinage, autant dire tout de suite ce qui le discrédita. Une belle nuit, un plaisant sceptique alla, non pas s'asseoir, mais s'accroupir sur la pierre. Bien que le genre de dépôt qu'il y laissa passe pour porter bonheur, aucun évêque n'ayant voulu venir, en grande pompe, purifier, par ses prières au Très-Haut, la pierre profanée, elle passa pour avoir perdu toute sa vertu (_historique_).
On comprend que sur la bêtise profonde de l'aubergiste de la _Biche-Blanche_, le pèlerinage de Cormières devait faire une impression sérieuse.
--Tu en es certain? demanda-t-il au conseilleur.
--J'ai connu Gorget, dont le père avait été, jadis, s'asseoir. Non seulement il avait sa tête, mais encore, à soixante ans passés, il arrosait ses fleurs à plus de huit pieds de distance.
--Huit?... Tu disais d'abord six, citoyen.
--Oui, mais le père de Gorget était resté assis plus d'une heure.
--Moi, je resterai assis toute une nuit... Je tiens trop à ce que mon fils ait une tête.
--Et le reste?
--Oh! le reste! dit dédaigneusement le Saucisson-à-Pattes avec une moue témoignant qu'il faisait bon marché de l'autre particularité.
--Alors, citoyen, si tu n'as pas la foi complète, il est inutile d'aller à Cormières, débita sévèrement le conseilleur.
--Va donc pour le reste! s'écria l'aubergiste avec empressement.
Le lendemain, sur les midi, l'auberge était vide de tous buveurs. Le convoi de rouliers était parti à l'aube. Les bateliers étaient remontés à bord et devaient démarrer dans quelques heures.
Alors le Saucisson-à-Pattes s'approcha de la Saute, que la menace d'adieu du Beau-François rendait rêveuse.
--Sais-tu, poule chérie, ce que tu devrais faire, si tu étais gentille pour ton adoré mignon d'époux?
--Quoi?
--Me permettre d'aller à Cormières.
--Pour?
Le gros homme prit un air mystérieux.
--Je te le dirai plus tard, dit-il.
Accorder la permission, c'était, en somme pour Léocadie, être débarrassée de son abruti pendant deux ou trois jours.
--Va donc à Cormières, accorda-t-elle. Pourquoi ne partirais-tu pas par le bateau qui va descendre la Sarthe? On te débarquerait pas loin de ce village.
--Tiens! c'est une idée!
Et, aussitôt, pour prévenir le patron du bateau qu'il monterait à bord au départ, le Saucisson-à-Pattes se dirigea vers la rivière en murmurant avec un frisson de joie:
--Il aura une tête!!! Et il arrosera une fleur à huit pieds de distance!
VI
Oui, elle était rêveuse, cette bonne Léocadie, autrement dite la Saute! Et elle avait grave motif de rêver, car elle croyait encore entendre retentir la voix furieuse et menaçante du Beau-François, il y avait trois jours, quand il était parti. Un petit frisson lui courait dans le dos au souvenir de son ex-amant, qu'elle revoyait s'avançant vers elle pour l'étrangler. Sans l'autre, le Marcassin, qui avait entraîné le furibond, elle allait y passer!
--Il n'a pas voulu croire que j'ai été volée de mon argent, se disait-elle.
Et pourtant, c'était la vérité. Douze cents beaux écus, qu'elle avait cachés en un creux ménagé dans une des pannes de la charpente de toiture du grenier, lui avaient été dérobés.
Par qui?--Avec son mari et elle, le personnel de la maison consistait en une servante et un valet d'écurie.
Pas un instant, Léocadie n'avait pu soupçonner son mari, trop stupide d'abord et, ensuite, beaucoup trop gêné et alourdi par son énorme embonpoint pour avoir pu, avec sa légèreté d'hippopotame, se risquer sur la mince échelle qui conduisait au grenier.
Le valet d'écurie, qu'elle avait trouvé déjà en place à l'auberge, quand elle y était venue après son mariage, et qui répondait au nom de Pancrace, était un homme d'une quarantaine d'années, solide et souple, mais une sorte d'abruti qui, en dehors des chevaux qu'il aimait, n'avait d'autre goût que celui de la pêche. Chargé d'alimenter la _Biche-Blanche_ de poissons, Pancrace, monté sur le bateau de l'auberge et son filet en main, passait sur la Sarthe le temps que lui laissait les chevaux des voyageurs. Pas buveur, d'une taciturnité remarquable, d'une patience extraordinaire, Pancrace était la bête noire du Saucisson-à-Pattes qui, par cela même que le valet ne lui répondait pas, était heureux de faire acte d'autorité avec cet être aussi inoffensif que muet.
Donc Pancrace n'était pas le voleur. Restait encore à accuser la servante ou, pour mieux dire, l'ancienne servante, la Perpétue, celle que, après son départ de la maison, le Saucisson-à-Pattes avait rencontrée si bien nippée dans les rues du Mans.
--C'est cette fripouille qui a fait le coup. Ce qu'elle avait sur le dos a été acheté avec mes écus volés, pensait Léocadie.
En plus que la servante partie était jeune, gentille et gracieuse, qualités qui avaient rendu la maîtresse hargneuse à son égard pendant qu'elle avait servi à la _Biche-Blanche_, elle était devenue, depuis trois jours que le vol avait été découvert, l'objet de la rancune haineuse de la Saute.
--Son vol a failli me faire tuer par François quand il a vu qu'il fallait se brosser le ventre de mes écus... Oh! que je la rencontre jamais, la Tarpiaude; elle me paiera la peur que, grâce à elle, m'a donnée cette brute furieuse, grinçait-elle avec une rage sourde qui concernait à la fois Perpétue et le Beau-François.
Et, de fait, cette peur de Léocadie durait encore. Le mouvement et le train qui s'étaient faits pendant les trois jours que l'auberge avait été pleine ne l'avaient pas, par moments, empêché de frémir à la pensée que le Beau-François avait promis de revenir bientôt.
Telles étaient donc les méditations sombres de la Saute, restée dans la grande salle, pendant que son mari était allé demander au patron du bateau _la Juliette_ de le prendre à son bord pour lui faire descendre la Sarthe jusqu'aux environs du fameux pèlerinage de Cormières.
Un bruit sur la route tira Léocadie de sa rêverie noire et la fit courir sur le seuil de la porte pour recevoir les voyageurs qu'elle supposait lui arriver.
--Oh! le Beau-François! murmura-t-elle en reculant épouvantée.
Elle venait de voir, s'avançant vers l'auberge, cette même voiture vendéenne dans laquelle, trois jours auparavant, était parti son ex-amant.
Cette fois, au lieu de l'ouverture qu'elle laissait sur le devant, la bâche, soigneusement tendue sur ses cerceaux, fermait la voiture de tous les côtés.
Le bidet d'attelage, solide bête qui pourtant ne payait pas de mine, marchait entre deux cavaliers qui, sur son pas, réglaient celui de leurs montures.
Ces deux cavaliers étaient le Marcassin et le Beau-François.
Ils arrivaient, sans se douter qu'à leur sortie au point du jour, de la maison des Buchard, ils avaient été signalés par Fichet au lieutenant Vasseur.
Fidèle à sa parole, le Marcassin était venu reprendre François à l'auberge des Buchard, où le chef-Chauffeur avait attendu son retour de cette expédition secrète que le faux chouan avait à pousser plus loin que Chartres.
Vers la fin de la nuit, le Marcassin était arrivé chez les Buchard, donnant l'ordre qu'on éveillât le Chauffeur. Le temps bien juste de faire manger l'avoine à son bidet, et Marcassin voulait se remettre en route.
Pendant qu'on rentrait, sans dételer la bête, la voiture dans la cour pour qu'elle échappât aux yeux de tout curieux que le hasard ferait passer à cette heure nocturne sur la route, le Beau-François avait eu le temps d'être sur pied.
Seulement, lui qui s'attendait à voyager en voiture, avait été surpris quand le Marcassin, en lui montrant deux chevaux attachés derrière la voiture hermétiquement couverte de sa bâche, lui avait dit:
--Nous allons à cheval, compagnon.
Et, sitôt les deux hommes en selle, on avait repris le voyage. La route s'était poursuivie lentement, presque sans parler, car la conversation s'était bornée à un échange de courtes phrases.
--Où arrêtons-nous? avait demandé le Beau-François.
--Là où je suis venu te trouver il y a trois jours... à la _Biche-Blanche_.
Ce lieu faisait l'affaire du Beau-François; mais, dans le but de sonder les projets du faux chouan, il avait objecté avec surprise:
--Pourquoi ne pas pousser jusqu'au Mans qui n'est qu'à une petite lieue de la _Biche-Blanche_?
--Parce que, au Mans, où ton signalement doit t'avoir précédé, je ne me soucie pas d'être trouvé en ta compagnie, avait répondu sèchement le Marcassin.
Si terrible que fût le faux chouan, le Beau-François, outre qu'il était un véritable hercule, était trop brave pour reculer devant une lutte. S'il refoulait la colère que faisait naître en lui le ton de supériorité que prenait le Marcassin à son égard, c'était qu'il savait combien ce sauvage compagnon devait lui être utile dans les nouveaux pays qu'il allait exploiter.
Et puis, un autre motif le rendait muet. Depuis le départ de la maison des Buchard, sa curiosité lui avait fait vingt fois déjà se demander ce que contenait la voiture si bien fermée. Que pouvait le Marcassin être allé chercher plus loin que Chartres?
En sa mémoire revenait la recommandation faite par le faux chouan lorsqu'il lui avait dit: «J'ai un avis à te donner, garçon. Tu as beau être bien grand, bien fort, bien bravache, je ne te conseille pas, quand je te prendrai au retour chez les Buchard, de t'occuper de ce que je ramènerai dans ma voiture.»
Le Beau-François dédaignait la menace voilée sous ces paroles, mais à quoi bon contenter sa curiosité de vive force, quand, avec un peu de patience, il devait tout naturellement, et sans le moindre danger, bientôt la satisfaire.
--Il faudra bien que je le sache quand nous arriverons à la _Biche-Blanche_, finit-il par se dire.
Léocadie avait donc tort de s'épouvanter du retour du Beau-François, lorsque, du seuil de son auberge, elle voyait s'avancer voitures et cavaliers. Momentanément du moins, elle n'avait rien à craindre des rancunes de son ancien amant, car le beau gars avait autre martel en tête.