Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre
Chapter 8
Grande et belle femme, un peu plantureuse, la citoyenne Léocadie, qui avait, pour ainsi dire, happé un mari au vol, avait passé, depuis six mois qu'elle était mariée, par deux phases distinctes d'humeur.
Elle s'était mariée la larme à l'oeil, ainsi que l'apprenait le récit de son époux lorsqu'il disait l'avoir rencontrée ruisselante de larmes, le nez collé sur une affiche. Dès le lendemain de son union, soit qu'elle eût trouvé une âme à son âme, soit qu'elle fût heureuse de se voir aussi subitement à la tête d'un établissement florissant, son humeur avait été joyeuse et même des plus aimables pour son mari, qu'elle ne pouvait guère regarder sans rire, mais auquel, à satiété, elle prodiguait les épithètes flatteuses d'ange, de chérubin, de chéri et même celle de «mon beau vainqueur», qui faisait se rengorger l'époux avec de petits ronronnements de fatuité.
Pendant cette phase d'heureux caractère, le Saucisson-à-Pattes avait tenté... un peu tard, il faut en convenir... de connaître le passé de celle qu'il avait cueillie sous l'influence d'un pouf au coeur.
À ces tentatives d'interrogatoire, Léocadie exhibait son plus aimable sourire et demandait:
--Comment, mon bel ange, as-tu trouvé le melon que tu as mangé ce matin?
--Délicieux. Je l'ai savouré avec un plaisir extrême.
--Et sais-tu de quel potager il venait?
--J'avoue que je ne m'en suis pas inquiété.
--Ce qui ne t'a pas empêché de le trouver délicieux, n'est-ce pas, mon doux chérubin?
--Puisque je te dis l'avoir savouré.
--Eh bien, mon beau vainqueur, traite ta Léocadie comme le melon de ce matin. Savoure-la sans t'inquiéter de quel potager elle t'est venue.
Elle s'en tenait à cette comparaison, ce qui, en somme, ne pouvait point passer pour une confidence.
Et, chose plus extraordinaire, le Saucisson-à-Pattes s'en contentait. Sa sottise avait trouvé l'explication de la réserve de sa femme sur son passé.
Quand il racontait la scène à ses clients, car le bavard imbécile ne savait rien cacher à qui voulait lui tirer les vers du nez, il ne manquait pas d'ajouter en se pavanant:
--Je sais le motif qui fait taire ma belle Léocadie sur ce sujet délicat.
--Quel motif?
--Son immense amour pour moi.
--Vraiment! s'écriait l'auditoire en retenant son rire.
--Oui. À n'en pas douter, Léocadie doit être,--ses manières distinguées la trahissent assez,--une ci-devant princesse que la révolution a privé de son titre. Son adoration pour moi veut, pour ne pas m'humilier, me laisser ignorer qu'elle m'a sacrifié ses illustres aïeux... Elle avait droit à habiter plus tard des palais dorés, mais, après m'avoir vu, elle a préféré l'humble toit de la _Biche-Blanche_.
Que pouvait-on répondre à une aussi épaisse bêtise? On s'en allait colportant partout, en riant, la cocasserie de l'épouse, ci-devant princesse, trahie par ses manières distinguées... manières qui rappelaient fort les harengères du marché du Mans.
Telle avait été la première phase de l'humeur de la citoyenne Léocadie, humeur enjouée, sans soucis, qui avait duré deux mois.
À cette époque où les journaux, fort rares dans les villes, étaient chose à peu près inconnue dans les campagnes, les nouvelles étaient colportées par les voyageurs; ce qui, tout naturellement, faisait que, dans les auberges, on était des premiers informés. Il arriva un jour que des rouliers qui avaient passé à Chartres racontèrent qu'il n'était bruit, en cette ville, que de l'évasion du Beau-François, le chef de la bande d'Orgères.
Et un de ces rouliers ajouta:
--De sorte que ceux auxquels il peut en vouloir et qui croyaient que le couperet de la guillotine les tiendrait quittes envers lui, vont avoir encore à compter avec ce scélérat qui, dit-on, a la dent longue.
Ce fut à dater de cette nouvelle que l'humeur charmante de Léocadie se transforma. Elle devint inquiète, nerveuse, acariâtre. Sa parole se fit aigre comme verjus pour son seigneur et maître qui lui répétait à l'heure:
--Mais qu'as-tu? Épanche-toi en mon sein.
Et, là-dessus, il développait son énorme rotondité qui, vraiment, offrait large place pour s'épancher.
Comme sa moitié haussait les épaules au lieu de se livrer aux épanchements, il ajoutait:
--Dis-moi, sylphe adoré, en quoi je puis t'être utile.
Alors Léocadie promenait du haut en bas de la masse de viande qui représentait son époux un regard méprisant qu'elle ramenait sur la face niaise du poussah et, après quelques secondes d'examen, elle répondait sèchement:
--En vérité, un joli polichinelle pour m'être utile... Un dindon ferait mieux mon affaire... Tu es trop cruche, mon boulot.
Cruche et dindon froissaient le mari, mais il n'avait pas le temps de protester, car sa femme lui coupait net la parole en articulant:
--Allons! ferme ton bec... Tu es incapable de tout!
--Oh! non, non, pas incapable de tout, lâchait l'époux en attachant un regard triomphateur sur le ventre de Léocadie développé par la grossesse.
Mais elle appuyait en répétant:
--Incapable de tout, vantard!
Cette insistance de sa femme glissait, comme eau sur marbre, sur la fatuité du Saucisson-à-Pattes qui, suivant sa manie d'aller se confier à tous venants, lorsqu'il racontait la scène à ses clients, trouvait cette explication de l'humeur atrabilaire de sa moitié:
--C'est le petit qui se remue et donne des coups de pied dans le ventre de ma Léocadie.
Plusieurs fois, pourtant, sous le coup d'une obsession trop forte, la femme fut sur le point d'avouer l'angoisse qui la torturait; mais toujours la vue du visage niais de son homme arrêta l'aveu sur ses lèvres.
--Non, décidément, tu es trop cruche! finissait-elle par dire.
Mais tous ces aveux rentrés devaient étouffer Léocadie, car, la nuit, dans l'inconscience du sommeil, elle se soulageait par des paroles sans suite, hachées d'une voix qui frémissait d'épouvante. Alors le Saucisson-à-Pattes, que son embonpoint condamnait au lit séparé, était réveillé par ces cauchemars de sa femme et, quittant sa couche, venait, pieds nus, se pencher sur celle de Léocadie, pour tâcher de découvrir la vérité dans ces divagations d'un sommeil agité par une pensée incessante.
Le peu qu'il comprit, mêlé au souvenir de ce qui avait été conté, un jour, sur l'évasion du Beau-François, fit donc qu'il se mit à souffler à ses buveurs:
--Vous savez, motus devant ma Léocadie, si vous connaissez du neuf de ce qui se passe à Chartres. Une femme en état de grossesse se frappe facilement. Avec toutes vos histoires de Chauffeurs et de guillotine, vous finiriez par être cause que mon épouse mettrait au monde un enfant sans tête.
On était tellement habitué à plaisanter le crétin qu'on lui répliquait:
--Bast! venir au monde sans tête... pourvu qu'on vive, cela ne manque pas d'agrément. On est exempté des maux de dents et de la migraine.
--Oui, mais cela offrirait un grave inconvénient, ajoutait un autre loustic.
--Quel inconvénient?
--Faute de tête, il serait impossible au papa de constater si son fils lui ressemble.
--Il y aurait toujours un moyen d'établir une ressemblance, avançait un troisième farceur.
--Comment?
--En guillotinant le papa.
--Vous entendez? C'est une idée qu'on vous donne! criait-on en choeur au Saucisson-à-Pattes.
Néanmoins, la consigne fut observée. Léocadie, tout en feignant de ne pas écouter, eut beau tendre l'oreille, pas un mot ne fut plus dit sur ce qui se passait à Chartres.
Il y avait deux mois que ce silence durait quand, certain matin, un voyageur, grand bel homme d'une trentaine d'années, se présenta à la _Biche-Blanche_.
Beau, mais d'une beauté commune, l'arrivant était un solide gaillard à l'oeil plein d'audace et d'énergie brutale. La fortune ne devait pas avoir visité ses poches, car sa mise était en piteux état. Une culotte de grosse toile, des guêtres en cuir éraillé et crevassé, et dont bien des boucles étaient remplacées par des ficelles, des souliers usés au possible, une mauvaise veste en ratine et un chapeau à larges bords formaient son costume, couvert d'une épaisse poussière qui attestait une longue marche à pied.
C'était de grand matin, après le départ d'un convoi de rouliers qui s'étaient mis en route à la fraîche. La vaste salle de l'auberge était vide de buveurs. Il ne s'y trouvait que l'époux de Léocadie qui, dans un coin, s'occupait à récurer ses pots et gobelets d'étain.
Il se retourna au bruit de l'énorme gourdin que le voyageur venait de jeter, avec son chapeau, sur une table.
--Un pot de vin, citoyen, et un morceau à manger, demanda le client d'une voix rude.
Bien qu'il se crût le plus bel être de la création, le Saucisson-à-Pattes était appréciateur du mérite des autres.
--Oh! oh! voici un rude gars! pensa-t-il à son premier coup d'oeil sur l'arrivant.
Il s'empressa de sortir du buffet un énorme morceau de jambon et un croûton de pain qu'il posa devant le consommateur.
--Je vais tirer le vin à la cave, annonça-t-il; tu l'auras plus frais, citoyen.
Et il s'éloigna en se répétant:
--Un rude gars!
La cave s'ouvrait, par une trappe, à l'autre extrémité de la salle. Pour y arriver, l'hôtelier avait à passer devant la porte ouverte de la cuisine, où, en ce moment, se tenait sa femme écrivant ses comptes.
--Je descends à la cave, veille à la salle s'il arrivait du monde, recommanda l'époux.
--Sois sans crainte, répondit la voix de Léocadie.
Puis, en insistant:
--N'oublie pas que tu dois aller ce matin au Mans pour les provisions du dîner de baptême du bateau neuf la _Juliette_ que son équipage fait ici tantôt.
--Dans une demi-heure, je serai en route, promit l'époux qui fit deux pas vers la trappe de la cave.
Mais sa femme le rappela:
--Dis-donc, fit-elle, pendant que tu seras au Mans, lis bien toutes les affiches pour me rapporter des nouvelles.
--Oh! quelles nouvelles peuvent t'importer?
--Mais quand ce ne serait que de savoir s'ils sont arrivés à remettre la main sur le Beau-François.
--Tu t'intéresses donc à ce gueux-là?
--Comme on s'intéresse à un gredin dont on voudrait que justice fût faite, répliqua Léocadie d'un ton rieur.
Ce dialogue entre l'aubergiste et sa femme, invisible au voyageur, s'était tenu sur le seuil de la cuisine, à voix couverte, mais, pourtant, assez haute pour que l'étranger pût entendre.
Au premier son de la voix de Léocadie, il avait vivement dressé la tête; puis un sourire cruel avait paru sur ses lèvres, au voeu exprimé par l'hôtelière, à propos du Beau-François.
--Allons! je tâcherai de rapporter des nouvelles de ce chenapan, promit l'époux qui, cette fois, alla soulever la trappe de la cave.
Il était à peine disparu dans les profondeurs de l'escalier que le voyageur fit entendre un petit sifflement très doux et modulé de façon particulière.
À ce signal, on vit apparaître, dépassant la porte de la cuisine, la tête de Léocadie, dont le visage livide était contracté par l'épouvante.
Elle se tenait immobile sur le seuil de la porte, frémissante, attachant sur le siffleur ses yeux agrandis par la terreur.
Le voyageur tendit le doigt vers le pied de sa table et, d'une voix basse, mais accentuée du ton d'un commandement brutal et des plus impérieux, il prononça, comme s'il s'adressait à un chien:
--Ici, la Saute!
Semblable à l'oiseau fasciné par le serpent, Léocadie, pantelante de peur, s'avança lentement vers l'homme qui ordonnait de la sorte et qui, quand elle fut arrivée à la table, la regarda avec un mauvais sourire, en disant d'une voix railleuse:
--Je te remercie, la Saute, du bon souhait que tu viens d'exprimer tout à l'heure à mon égard.
Avec effort, car sa terrible émotion lui serrait la gorge, elle parvint à bégayer:
--N'en crois rien, François, je disais cela pour mon mari, mais...
--Tu as donc épousé l'énorme magot que je viens de voir? interrompit le Beau-François.
--J'étais seule... Tu venais d'être pris...
--Et tu me voyais déjà raccourci, ricana le bandit. Tu n'es pas longue à lâcher les amis dans la peine, toi?
Sans doute que celle qui portait l'étrange sobriquet de la Saute, savait par expérience, que l'ironie était une des formes qui cachaient les colères sourdes du Beau-François, car sa voix se fit suppliante pour répondre:
--Ne dis pas que je t'avais oublié, non, non, ne dis pas cela! Je te jure que je ne t'ai jamais oublié.
À cette réponse, le Beau-François montra du doigt le ventre de la femme enceinte et, toujours en gouaillant:
--Parbleu! lâcha-t-il, je t'avais laissé un souvenir.
La Saute, si terrifiée qu'elle fût, connaissait assez à fond son ex-amant pour savoir en jouer. Aussi sa voix fut-elle plus raffermie quand elle ajouta:
--Je t'ai si peu oublié que, dès que j'ai appris ton évasion, j'ai commencé à mettre de côté pour toi tout le bénéfice de l'auberge... Et il y a déjà une grosse somme va!...
L'effet de cette agréable révélation sur l'ancien amant fut coupé par la voix du Saucisson-à-Pattes qui revenait gagner l'escalier de la cave. Sur l'air du «Menuet d'Exaudet», le mari chantait cette chanson, déjà vieille de douze années à Paris, mais qui, au fond de la province, pouvait encore passer presque pour une nouveauté:
Guillotin, Médecin Politique, Imagine un beau matin, Que pendre est inhumain Et peu patriotique.
Aussitôt Il lui faut Un supplice Qui, sans corde ni poteau, Supprime du bourreau, L'office.
La voix du chanteur, en se rapprochant, indiquait qu'il venait d'atteindre le pied de l'escalier.
--Détale. Tu reviendras quand tu auras éloigné d'ici ton marsouin, commanda vivement le Beau-François.
--Ce ne sera pas long, promit la Saute.
Et elle rentra dans la cuisine pendant que son mari remontait en achevant sa chanson:
Et sa main Fait soudain La machine Qui gentiment occira Et que l'on nommera Guillotine.
Avec le dernier mot, reparut l'aubergiste portant un pot plein, qu'il posa sur la table du Beau-François, en disant:
--J'ai été un peu longtemps, citoyen, mais je tenais à te tirer cela du meilleur tonneau.
Et pendant que son client, qui avait grand'soif, buvait à même le pot, il le contempla en se répétant encore:
--Un rude gars tout de même!
À ce moment, du fond de la cuisine, s'éleva la voix de Léocadie, qui disait:
--Tu sais, cher ange, que tu dois aller au Mans pour les provisions?
--Et pour te rapporter des nouvelles du Beau-François, ajouta le bel ange.
Ce rappel n'était plus du goût de Léocadie. Sa voix résonna cassante et impérieuse.
--Pars donc, pie bavarde! disait-elle.
--Le temps d'atteler et je serai en route, répondit humblement le bel ange devenu pie.
Dix minutes après, le Saucisson-à-Pattes, qui s'était hissé péniblement dans sa carriole, s'en allait au Mans.
Léocadie était revenue à la table de son ancien amant.
--Écoute bien, ma fille, commença le Beau-François.
Mais avant qu'il pût continuer, une voiture basse et couverte, en usage au pays vendéen, qui venait en sens inverse de la carriole emportant l'aubergiste, s'arrêta devant la _Biche-Blanche_.
De cette voiture descendit un homme qui, après avoir pénétré dans la salle, demanda:
--Une potée de blanc, citoyenne.
À son tour, Léocadie dut descendre à la cave.
Pendant cette absence, le nouveau venu, sans même regarder François, car son regard était tourné vers la route, prononça à mi-voix, comme s'il réfléchissait:
--Sans sabots, on s'enrhume.
--Sept et quatre font neuf, riposta l'autre.
--La faîne est tombée, ajouta l'homme de la voiture qui, alors, se tournant vers le grand gars demanda:
--Donc, tu es le Beau-François?
Si l'ancien chef de la bande d'Orgères était un magnifique athlète aux formes superbes, il n'en était pas de même du nouveau venu. Et, pourtant, dans une lutte entre ces deux hommes, il n'aurait pas trop fallu gager pour le premier. L'autre devait posséder la vigueur formidable de l'ours dont, pour ainsi dire, il avait la structure et l'aspect.
De petite taille, il se rattrapait de sa hauteur en largeur; car ses épaules étaient si démesurément larges qu'il en paraissait, en quelque sorte, carré sur sa base. À ses énormes bras, dont les biceps s'accusaient monstrueux sous les manches de sa veste, étaient emmanchées des mains gigantesques et velues.
Son visage, au front bas, que recouvrait une épaisse crinière, disparaissait sous une barbe inculte et touffue, qui ne laissait voir que deux yeux gris, au regard aigu et à l'expression féroce.
En voyant le Beau-François, on pouvait douter de sa cruauté. Rien qu'à première vue, l'autre se devinait implacable.
Quand, de sa voix rauque et lente, qui ressemblait à un grognement, il eut demandé:
--Donc, tu es le Beau-François?
Ce dernier, s'empressa de dire:
--Et toi, le Marcassin?
--Oui, fit l'homme, et j'ai reçu ta lettre.
Alors, s'asseyant devant le chef des Chauffeurs d'Orgères, il s'accouda sur la table et demanda:
--La vérité sur Doublet?
--Les _parrains_ (dénonciateurs) et _marraines_ ont trop bavardé sur son compte; il aura le cou fauché.
--Quand?
--Il paraît que tous les pourvois sont rejetés; ce sera donc dans deux ou trois jours.
Une lueur de rage froide éclaira l'oeil du Marcassin, qui poursuivit:
--Pourquoi Doublet ne s'est-il pas évadé avec toi?
--Parce qu'il était trop gros. Comme moi, il s'était fait admettre à l'infirmerie. Au dernier moment, il n'a pu passer par le trou qui a facilité ma fuite... trou tellement étroit que, pour m'y glisser, j'ai dû abandonner ma veste.
Cela dit, François sourit et ajouta:
--Heureusement que j'ai de la mémoire.
Le Marcassin le regarda sans comprendre.
--Ce qui veut dire, reprit le Chauffeur, qu'il ne m'en a pas cuit pour avoir laissé ma veste. Alors que nous nous promettions de fuir ensemble, Doublet me parlait des bons coups que nous trouverions encore à faire en pays des chouans et des Vendéens, où nous irions organiser une nouvelle bande et il me parlait de toi qui nous donnerais un coup de main.
--Mauvais depuis la guerre finie, tous ces pays-là! Doublet aurait dû le savoir, débita Marcassin.
Sans s'arrêter à cet avis décourageant, le Beau-François continua:
--Seulement, Doublet était un homme prudent. Il prévit le cas où les événements nous sépareraient... ce qui est arrivé puisqu'il n'a pu fuir. Alors, par écrit, en quelques mots, il me donna tous les renseignements utiles pour me faire reconnaître par toi... Au besoin, son écriture, que tu connais, me servirait de témoignage... Or, ce billet était caché dans le collet de la veste que j'ai dû laisser là-bas... C'est ce qui me fait me réjouir d'avoir de la mémoire; car, sans elle, je n'aurais pu rien me rappeler, et, par conséquent, ne savoir où aller te trouver pour exécuter la mission que j'avais à accomplir de vive voix.
Et, en répétant de mémoire, le Beau-François débita à voix posée:
«Si la mauvaise chance nous sépare, m'a dit Doublet, tu iras en Loire, au village de Saint-Florent-le-Vieil, trouver Marcassin et tu lui diras qu'il sait ce qu'il sait et que je le prie d'exécuter ce que je lui ai demandé pour le cas où je viendrais à mourir.»
Là-dessus, le Beau-François éclata d'un gros rire, en s'écriant:
--Voici la commission faite, et du diable si j'en comprends un traître mot.
Était-ce pour provoquer une explication? En ce cas, le Chauffeur manqua son but, car le Marcassin demanda:
--Puisque ta commission devait se faire de vive voix, pourquoi m'as-tu écrit au lieu de venir me trouver?
--Eh! eh! ricana François, parce que, après mon évasion, il faisait trop malsain pour moi sur les grandes routes, où mon signalement était donné. Mieux valait attendre que la surveillance s'endormît, et je suis resté six mois bien en sûreté, dans la cachette de l'auberge des Buchard... Quand j'ai pensé que je pouvais mettre le nez dehors, je t'ai écrit pour te donner rendez-vous à la _Biche-Blanche_, où je m'acquitterais de la commission de Doublet.
En dialoguant ainsi, tous deux ne se rendaient pas compte que Léocadie aurait dû être remontée de la cave. Sans chanter comme son mari et plus légère que lui, elle était revenue, mais elle s'était arrêtée sur l'escalier. Le pot de vin à la main et sa tête ne dépassant pas la trappe, elle écoutait, prête à sortir à la moindre alerte.
--Quel est cet animal attablé maintenant avec François que, tout à l'heure, à son arrivée, il semblait ne pas connaître? se demandait-elle.
Et, du Marcassin, sa pensée se reportant, haineuse, sur son ex-amant, elle murmura:
--Oh! toi, si mon homme n'était pas un tel crétin, comme je te ferais payer toutes les suées que tu m'as données!
À ce moment, le Marcassin fit claquer sa langue sur son palais et grogna:
--Tonnerre! j'ai soif!
En une seconde, Léocadie fut sortie de la trappe et, son pot de vin à la main, s'avança souriante.
Le Beau-François, nous le répétons, absorbé qu'il avait été par sa conversation avec Marcassin, ne s'était pas aperçu de l'absence trop longue de la femme; mais, à sa vue, une idée de méfiance s'éveilla en lui.
--Encore un autre pot pour moi, la Saute, commanda-t-il.
--Tout de suite, dit-elle.
Et avec un joyeux empressement, elle regagna la trappe.
Elle venait à peine de disparaître sur l'escalier que François, bondissant vers la trappe, la refermait sur elle et, après avoir poussé le verrou, criait à la prisonnière:
--Fais-moi le plaisir, ma fille, d'attendre au frais que je t'appelle.
--Oh! François, la mauvaise farce! cria la voix rieuse de la Saute, qui semblait avoir pris la chose au plaisant.
Mais, avec une colère blanche, entre ses dents serrées, elle siffla tout bas ce mot:
--Imbécile!
Car la cave avait une seconde entrée ouvrant sur un cellier, par lequel on introduisait les futailles.
--Là! nous pouvons, à présent, causer à l'aise, dit en riant le Beau-François quand il fut revenu s'asseoir.
Le Marcassin était devenu songeur. Il balançait de droite et de gauche, à la façon de l'ours, son énorme tête. Enfin, il prit son pot de vin, le vida lentement, toujours pensif, puis, quand il l'eut reposé sur la table, il demanda de sa voix rauque:
--Tu connais le _cogne_ Vasseur, qui a fait avoir de la peine à Doublet?
--Je l'ai vu comme je te vois.
À cette réponse, Marcassin poussa un sourd rugissement de joie; ses deux poings monstrueux se crispèrent et il articula avec un accent de férocité indicible:
--Je lui règlerai son compte.
--Bast! bast! là où nous devons aller, nous ne le retrouverons plus. Au pays des chouans, le champ nous sera libre, à moi et aux compagnons qui vont me suivre... car, du fond de ma cachette chez Buchard, j'ai reformé une bande avec ceux des miens qui ont échappé à ce Vasseur maudit... Là-bas, nous opérerons à l'aise.
À cet avenir heureux que se promettait le Beau-François, le Marcassin haussa les épaules et répéta encore:
--Mauvais depuis la guerre finie, tous ces pays-là.
Mais le Beau-François n'avait pas le découragement facile.
--N'ayant plus Vasseur aux trousses, on saura encore y trouver à frire, dit-il en riant.
Le Chauffeur chantait si bien d'avance victoire, il voyait tant en beau ces nouvelles contrées qu'il allait exploiter, que le Marcassin, qui avait pourtant le rire solidement attaché, fit entendre une sorte de gargouillarde railleuse. Puis, tout sèchement:
--Nigaud! lâcha-t-il.
--Parce que? fit François prenant la mouche.
--Parce que tu ne vois pas plus loin que le bout de ton nez.
--Et qu'y a-t-il donc plus loin que le bout de mon nez?
--Il y a mieux que Vasseur et ses gendarmes.
--Quoi donc?
--Il y a le ministre de la police Fouché et ses agents... Des gendarmes, ça se reconnaît... mais des espions, il faut plus malin que toi pour les deviner.
Nier au Beau-François sa supériorité, c'était le piquer au vif.
--Un malin comme toi peut-être? gouailla-t-il d'un ton qui trahissait une colère naissante.
--Oh! moi, fit tranquillement le Marcassin, je n'y mets pas tant de prétention... Un individu vient regarder d'un peu trop près dans ma marmite; je ne me demande point si c'est un mouchard ou non... je lui plante mon couteau dans le dos.