Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre
Chapter 6
--Nenni, nenni, lâcha Fil-à-Beurre, derrière nous se faisait la boule de neige, attendu que chaque vedette, dépassée par nous, se repliait sur la suivante. Il se formait ainsi un noyau d'hommes qui, avançant toujours, aurait fini par nous surprendre à l'auberge où, tôt ou tard, il aurait fallu laisser reposer vos montures fatiguées. Alors, à trente ou quarante coquins qu'ils auraient été, rien ne leur serait devenu plus facile que de vous égorger ainsi que vos deux soldats.
--Plan bien imaginé! approuva le lieutenant.
--Si bien imaginé même qu'ils avaient prévu que vous deviez infailliblement descendre à l'auberge des Buchard, sise à moitié de la route de Chartres au Mans, et dont la position isolée favoriserait votre désir de voyager en vous cachant.
--Ils avaient deviné juste.
--Heureusement pour nous!
--Pourquoi ton heureusement?
--Parce qu'ils étaient si certains de ne pas vous laisser dépasser la baraque des Buchard, que leur surveillance s'arrêtait à l'auberge... De sorte que maintenant, nous avons le chemin libre devant nous... C'est donc une avance à garder sur les gueux que nous avons aux trousses... Nous sommes à cheval, ils vont à pied, médiocre danger.
--À nos trousses? répéta le lieutenant, erreur de ta part, Barnabé. Par cela même que nous sommes à cheval, ils ne persisteront pas à nous poursuivre.
--Voilà qui vous trompe. Nous les aurons sur nos talons jusqu'au Mans et même plus loin.
Fil-à-Beurre avait si bien pesé sur la phrase que le lieutenant, étonné, s'écria:
--Qu'en sais-tu?
--On s'instruit toujours à écouter, et les deux hommes que j'écoutais, immobile dans le fourré, en ont dégoisé long... surtout celui qui m'a prêté son fusil.
--Oh! oh! prêté, répéta moqueusement Vasseur. Est-ce que tu ne m'as pas dit l'avoir un peu étranglé?
--Je l'ai même étranglé tout à fait. C'est ce qui l'a décidé à me prêter son fusil.
--C'est donc par ton prêteur de fusil que tu as appris que nous allons avoir la bande derrière nous?
--Oui, attendu que nos brigands avaient projeté de faire d'une pierre deux coups... D'abord de vous tuer.
--Et ensuite?
--L'ensuite, c'est qu'ils émigrent, les pauvres et intéressants persécutés! La Beauce et le Gâtinais leur sont devenus trop malsains. Alors ils vont chercher fortune dans le Bas-Maine et la Vendée où le chef qu'ils suivent leur a promis qu'ils trouveraient largement à frire.
--Ils suivent un chef, dis-tu?
--Qui, mais de loin, par exemple.
Et, tout à coup, Fil-à-Beurre se mit à rire.
--D'où vient ta gaieté? demanda le lieutenant.
--C'est que nous aussi nous avons l'air d'être de la bande, car, pareillement, nous suivons le chef.
Puis, reprenant le ton sérieux, Barnabé ajouta:
--Ce chef est un des deux cavaliers, escortant une voiture, qui sont sortis, avant le jour, de l'auberge des Buchard.
Le squelette fit une pause. Ensuite, lentement, il prononça:
--Et, ce chef, vous le connaissez.
--Comment s'appelle-t-il?
--Le Beau-François.
--Tonnerre! jura Vasseur en tressautant si fort sur sa selle qu'il faillit jeter à bas du cheval Fil-à-Beurre qui s'appuyait sur ses épaules.
Mais il retrouva aussitôt sang-froid et gaieté, car il reprit en riant:
--Toi aussi, Barnabé, tu connais le Beau-François.
--Moi! fit le squelette gouailleusement, pour connaître le Beau-François, il me faudrait l'avoir vu au moins une fois.
--Tu l'as vu une fois... Tu lui as même prêté quelque chose... Prêté, il est vrai, de la même manière que l'autre, aujourd'hui t'a prêté son fusil.
--Qu'ai-je pu lui prêter? dit le squelette abasourdi.
--Ta veste, mon garçon. Ce colosse qui, par une nuit d'hiver, t'a dépouillé après t'avoir étourdi d'un coup de gourdin, n'était autre que le Beau-François qui venait de s'évader de la prison de Chartres par un trou si étroit que, pour y passer, il avait dû abandonner sa veste... La tienne et les trois écus que contenait une de ses poches lui sont arrivés à bon point.
Ce fut au tour de Barnabé de sursauter de surprise.
--Nom d'un gigot! s'écria-t-il.
Mais dans ce grotesque juron, il y avait un accent de haine qui n'annonçait rien de bon pour son emprunteur.
--Ainsi donc, reprit Vasseur, tu prétends, ami Barnabé, que le Beau-François est un des deux cavaliers qui nous précèdent en escortant une voiture?
--C'est ce que j'ai entendu dire à mes deux causeurs.
--Quel est l'autre cavalier? Que contient cette voiture?
--Ça, je n'en sais rien. Le meilleur moyen serait d'y aller voir. Cavaliers et voiture sortaient de l'auberge des Buchard comme nous arrivions. Accordons-leur l'avance du temps que nous sommes restés dans le coupe-gorge, soit une bonne heure. Cette avance, ils l'ont en grande partie perdue, car, retardés par la voiture, ils n'ont pu aller de ce train que nous menons depuis notre départ de l'auberge... M'est donc avis qu'en forçant encore un peu nos chevaux, nous ne tarderons pas à tomber sur le dos de ces gens-là.
Pour toute réponse, Vasseur donna de l'éperon à son cheval et s'écria:
--En avant!
Pendant dix minutes, on courut ventre à terre.
Tout à coup, la voix furieuse de Lambert grinça ces mots:
--Mille millions de milliasses de cornes du diable!
Vasseur savait que c'était le juron de son soldat dans les circonstances graves. Il arrêta donc sa monture et se retourna en demandant:
--Qu'y a-t-il donc, Lambert?
--Il y a que mon cheval refuse le service, annonça le soldat.
--Que le mien, il répugne aussi à fendre l'atmosphère, ajouta Fichet.
Bayard, la bête du lieutenant, était un cheval hors de pair; mais il n'en était pas même des montures des deux gendarmes. Après avoir voyagé toute la nuit, au lieu de la longue journée qu'on s'était proposé de leur accorder, ces chevaux n'étaient restés qu'une heure à l'écurie de l'auberge des Buchard. Et après une si courte pause, on venait encore de leur faire franchir huit lieues.
Ils étaient exténués.
Sous peine de les mettre hors d'état de continuer le voyage, il fallait faire halte.
À ce déboire, Vasseur fut pris de rage.
--Le Beau-François va nous échapper!!! gronda-t-il.
--À l'impossible nul n'est tenu! débita Fil-à-Beurre qui, après avoir sauté à terre, piétinait sur place pour dégourdir ses longues jambes raidies par l'inaction sur la croupe de Bayard.
Cela dit, il montra un petit bois qui se voyait à quelque distance de la route.
--Là-bas, conseilla-t-il, nous pouvons, cachés et tranquilles, attendre trois ou quatre heures.
--Attendre! répéta le lieutenant, oublies-tu donc, Barnabé, ces trente ou quarante bandits qui, comme tu l'as annoncé, nous arrivent sur les talons?
--Oui, mais je fais une réflexion. La Buchard, au fond du puits et son digne époux, avec la balle que je lui ai logée en tête, ne sont plus là pour défendre les caves de l'auberge où, à cette heure, les gredins doivent s'être installés. Tant qu'ils trouveront à boire... et il y a largement à boire, je vous l'affirme, ils ne penseront pas à se remettre en route. Donc nous pouvons nous reposer sans crainte.
--Soit! accorda le lieutenant.
On gagna le bois où, dans une petite clairière, les chevaux furent dessellés. À peine libres, les bêtes harassées se couchèrent sur le sol.
--Si nous faisions comme les chevaux? proposa Barnabé au lieutenant.
Lambert et Fichet n'avaient pas attendu le conseil. Étendus sur le sol, la tête appuyée, en guise d'oreiller, sur leur selle, les deux soldats, fatigués par la précédente nuit passée à cheval, battaient déjà de la paupière.
Dans les dernières phrases de Fil-à-Beurre, il en était une qui avait frappé Vasseur. Aussi, quand il fut couché près de Barnabé, qui étalait sur le maigre gazon son immense carcasse, s'empressa-t-il de demander:
--Comment as-tu pu savoir que, dans la cave des Buchard, il y a largement à boire pour les bandits?
--En retirant mes souliers, dit laconiquement l'échalas.
Comme le lieutenant le regardait avec des yeux qui demandaient l'explication de cette réponse étrange, il ajouta:
--Autant que je débute par le commencement.
Et, sur ce, il poursuivit:
--Quand les deux hommes, que j'écoutais dans mon taillis, eurent causé de leurs petites affaires sur le Beau-François et l'égorgement qu'on vous préparait, celui qui avait arrêté l'autre au passage, et qui était ce cher Buchard en personne, dit à son compagnon: «Pendant que je vais à la rencontre des camarades qui arrivent, toi, cours à mon auberge. Tu connais les phrases convenues pour te faire reconnaître de ma femme. Comme moi, elle s'attendait à voir arriver tout seul le Vasseur maudit. Elle est capable, en les voyant se présenter trois, de les prendre pour de simples voyageurs et de les renvoyer au plus vite, afin de débarrasser la place pour la venue de notre ennemi. Dis-lui bien que c'est Vasseur avec deux autres _cognes_, qui la sauteront par-dessus le marché. Recommande-lui de les retenir jusqu'à ce que je revienne avec les compagnons.
--L'avis à la Buchard était inutile, interrompit Vasseur, car elle nous avait déjà éventés... par la faute de Lambert, qui eut la bêtise, devant elle, de m'appeler lieutenant.
--Après ces recommandations, reprit le squelette, mon Buchard partit à la rencontre des chenapans. Il n'était pas à cent pas et on l'entendait encore, franchissant les halliers, que l'autre tirait une langue d'une aune. Il était si près de moi que je n'avais eu qu'à étendre les bras pour le cueillir par le cou, ce qui est encore le meilleur moyen d'empêcher quelqu'un de crier... Il n'eut pas même un couic! Deux ou trois piétinements et ce fut tout. Je puis même reconnaître qu'il y a mis de la complaisance.
--C'est alors qu'il t'a prêté son fusil, ricana Vasseur.
--Oui, avec sa poire à poudre et son sac à balles. Alors, je pensai à aller vous prévenir. À dix pas de la bicoque, une peur me prit. Ne se pouvait-il pas, en plus des coquins qui allaient venir, que d'autres sacripants fussent cachés dans l'auberge, attendant le moment favorable pour vous tomber sur le dos? Je contournai donc la masure et j'escaladai le mur de la cour. Dans la cave, je déposai mon fusil et retirai mes chaussures. Ensuite, pieds nus, sans plus de bruit qu'une souris, je visitai la cassine de fond en comble... Voilà comment, lorsque vous me vîtes apparaître sans souliers, je savais que l'auberge était vide de gueux et la cave pleine de tonneaux.
Si gaiement qu'il fût conté, le récit de Fil-à-Beurre n'en contenait pas moins un immense service.
--Je te dois la vie, mon brave Barnabé, dit le lieutenant tout ému.
--Tu! tu! fit gaiement l'échalas, à quoi bon en parler?... Vous me rendrez ça au premier jour. Nous sommes en compte, voilà tout.
Tant dur à la fatigue que fût le lieutenant, il tombait de sommeil.
--Si nous dormions, proposa-t-il avec un bâillement.
--Dormons, dit Fil-à-Beurre d'une voix qui exprimait la déconvenue d'un homme dont la curiosité comptait sur une conversation prolongée pour amener sur le tapis un sujet qui lui tient au coeur.
La preuve en fut que le squelette avant de s'endormir à côté de Vasseur, murmura:
--Il ne m'a pas encore appris comment il a connu Gervaise.
Et sa dernière pensée fut toute au souvenir de l'embrassade et de l'exclamation joyeuse du lieutenant lorsqu'il lui avait dit savoir où se retrouverait Gervaise disparue.
Quand Fil-à-Beurre s'éveilla, Vasseur dormait toujours. À vingt pas de là, Lambert était étendu, ronflant à pleins poumons.
Fichet, debout, bouche béante, les deux mains sur ses hanches, pointait son regard en l'air.
--Est-ce que vous vous faites cuire le nez au soleil, citoyen Fichet? demanda Barnabé qui s'était approché du gendarme.
--Que je pensais individuellement à vous, répondit le soldat.
--Et à propos de quoi?
--Quant à la femme que vous averiez intercalée ce matin dans un puits.
--Oh! oh! j'étais un peu pressé; alors je l'ai posée au premier endroit venu.
--Nonobstant qu'une femme qu'on abrite dans un puits c'est des agissements avec le beau sexe que la galanterie elle vitupère!... Moi, que je m'aurais satisfait en lui caressant avec fermeté les omoplates.
--Omoplates! répéta Fil-à-Beurre en le regardant tout ébahi. Comment, vous, citoyen Fichet, dont chacun vante le langage épuré, vous employez si mal ce mot!
--Oui! omoplates!... Que c'est français, j'en ai l'imaginative, insista le gendarme d'un ton froissé.
--_Hommo_plates, oui, quand on parle d'un homme... mais quand il s'agit d'une femme, c'est _femmo_plates.
Fichet était un garçon sérieux qui aimait à s'instruire.
--Je n'en avais nulle doutance! confessa-t-il loyalement.
La voix de Vasseur, qui venait de s'éveiller et donnait l'ordre de seller les chevaux, mit fin à cette leçon de bon français octroyée à Fichet par Fil-à-Beurre.
La sieste avait duré près de cinq heures. Les chevaux reposés pouvaient, à présent, fournir une longue course.
--Reprends-tu ta place en croupe, Barnabé? demanda le lieutenant après avoir enfourché Bayard.
--Non, j'aime mieux marcher.
--Mais, à pied, tu ne pourras nous suivre, car nous allons presser nos bêtes.
--Activer les chevaux, à quoi bon?
--Oublies-tu donc qu'il s'agit de rejoindre le Beau-François, ton emprunteur de veste, appuya en riant Vasseur, qui croyait, par cette allusion, raviver la haine de son compagnon.
Mais Fil-à-Beurre secoua la tête.
--Heu! heu! fit-il. Rejoindre le Beau-François, j'en doute. S'il a toujours marché pendant notre repos, il doit, à cette heure, être entré au Mans.
--Pour en sortir immédiatement, car le séjour des villes est malsain à ce drôle, dont le signalement a été envoyé dans tous les grands centres... J'ai même l'idée qu'au lieu d'entrer en ville le Beau-François a dû la contourner, avança le lieutenant.
--La contourner? c'est selon, fit Barnabé.
--Selon quoi?
--Selon ce que contient la voiture qu'il accompagne. Selon aussi ce qu'est l'autre cavalier... Peut-être, d'ici au Mans, trouverons-nous dans une des auberges de la route quelque indice qui nous renseignera sur ce qu'est devenu le Beau-François.
Tout en parlant, Fil-à-Beurre était en train de recharger son fusil, et il s'acquittait de ce soin avec une attention extrême, choisissant sa balle dans le sac, examinant le grain de sa poudre. Quand il eut fini, il mit son fusil en joue pour en étudier le point de mire; puis, satisfait, il prononça:
--Bonne arme! bonne charge! Avec ce joujou-ci, je connais quelqu'un qui fera belle besogne.
Sur ce, il se passa le fusil en bandoulière et, en regardant Vasseur:
--Là, fit-il, à présent je pars.
--Comment, tu pars?... mais, avec nous, j'imagine.
--Non, non, je vous quitte ou, pour mieux dire, je pars en avant. Puisque nous n'avons plus la chance de rejoindre le Beau-François avant le Mans, le mieux est de ménager les chevaux. Pendant que vous irez à la doucette, moi, en avant, j'éclairerai la route, étudiant chaque auberge de rencontre, en quête de la piste du vilain gibier que nous chassons.
--Alors je ne te rejoindrai qu'au Mans, dit Vasseur, approuvant l'idée du squelette.
--Au Mans ou sur la route, je ne sais... Mais là où vous me retrouverez vous attendant, c'est qu'il y aura du neuf.
Là-dessus, Barnabé développa le compas des longs fuseaux qui lui servaient de jambes et partit d'un pas allongé qui lui eut bientôt fait prendre l'avance sur les cavaliers chevauchant à paisible allure.
Depuis son arrivée à la masure des Buchard, qui avait failli se transformer, pour lui, en un coupe-gorge, les événements s'étaient succédé si rapidement que la pensée du lieutenant avait été toute à la situation présente. En apercevant de loin Fil-à-Beurre, qui allait disparaître dans un pli de la route, un souvenir lui revint au coeur:
--Barnabé ne m'a pas encore appris où je retrouverai Gervaise, murmura-t-il.
Car Vasseur, que son indifférence pour les avances des belles Chartraines qui auraient volontiers conjugué avec lui le verbe «aimer» avait fait surnommer l'Amant de la Lune, était amoureux fou de Gervaise.
Comment avait-il connu la jeune fille?
Le brigadier Bondu, en racontant, on s'en souvient, à ses camarades, l'épisode du cheval de Doublet, trouvé mort sur sa litière, avait eu grandement raison quand il avait avancé que celui qui avait fait le coup devait être un gendarme; car, autrement, les autres chevaux, qui étaient chevaux de gendarmes et bêtes ombrageuses, auraient fait un vacarme du diable s'ils n'avaient connu celui qui, nuitamment, s'était glissé dans l'écurie.
Vasseur était présent lorsque, sur l'avis de Fil-à-Beurre, il avait été projeté que, le lendemain, on utiliserait l'instinct du cheval de Doublet pour savoir où l'aubergiste se rendait deux ou trois jours par mois.
--Bonne idée, s'était-il dit, mais il ne faut pas la laisser exécuter par des maladroits qui ne sauraient en tirer suffisamment parti.
Et, sitôt la nuit venue, il avait fait sortir le cheval de l'écurie et l'avait enfourché.
Où la bête de Doublet allait-elle le conduire? Était-ce au trésor de la bande, dont l'aubergiste était le recéleur, ou à quelque repaire abritant encore des Chauffeurs échappés à ses recherches? Dans l'un ou l'autre cas, la découverte lui servirait à nuire aux misérables dont il avait juré la perte. Le trésor fournirait une indemnité aux victimes. La capture de ceux dont il aurait surpris le refuge donnerait de la besogne au bourreau.
--Qui sait, se disait-il, si je ne vais pas tomber sur la cache où, depuis cinq semaines qu'il s'est évadé, se clapit le Beau-François, que Doublet, avant son arrestation, avait si grand intérêt à ne pas laisser reprendre?
Le cheval, abandonné à lui-même, l'avait conduit loin de Chartres, devant une maisonnette, un peu à l'écart du village de Mégin. Il était dix heures du soir. La lumière, qui filtrait à travers les volets disjoints, attestait que les habitants de cette demeure n'étaient pas encore couchés.
Après avoir attaché à distance le cheval, que ceux qu'il comptait surprendre auraient pu reconnaître, le lieutenant était venu frapper à la porte, se donnant pour un voyageur égaré, voulant gagner Chartres, tombant de fatigue et de faim.
Annette n'eût pas ouvert, mais Gervaise, que cet appel à sa pitié rendait éloquente, avait obtenu de sa servante, pour le voyageur, hospitalité d'une heure et souper.
Quand Vasseur se remit en route, la vue de cet intérieur paisible, la conversation de Gervaise et quelques bavardages d'Annette lui avaient fait tout comprendre.
Dans le coeur gangrené de Doublet, un coin était resté sain où vivait, immense et pur, l'amour paternel. Le scélérat que, à coup sûr, le désir d'assurer l'avenir de son enfant avait poussé au crime, tenait Gervaise éloignée de lui, dans la plus complète ignorance de sa vie véritable. Augé, car tel était son vrai nom, venait mensuellement passer quelques jours près de sa fille, alléguant son état de maquignon qui, toute l'année, le tenait par monts et par vaux. Puis, sous le faux nom de Doublet, il retournait à Chartres, où, brave aubergiste en apparence, profond scélérat en réalité, il demandait aux plus exécrables forfaits cet or dont il voulait enrichir sa fille.
S'il n'avait été arrêté, Doublet, qui se voyait assez d'or, allait quitter le pays chartrain et entraîner son enfant en un autre et lointain coin de la France où, se disant ex-marchand de chevaux enrichi, il aurait vécu pour sa fille, sans avoir rien à craindre des complices qu'il avait abandonnés.
--Cette pauvre et douce créature ignore absolument de quel coquin elle est l'enfant, s'était dit Vasseur, au bout d'une heure passée près de Gervaise.
Et il était parti sans se sentir le courage de rien souffler qui pût troubler la vie paisible de la jeune fille, laissant aux événements qui allaient se produire la pénible tâche d'apprendre à Gervaise quel horrible et sinistre misérable était son père.
Elle était bien charmante, la jeune fille, charmante surtout de grâce, d'innocence et de bonté.
Tout en labourant de l'éperon, au retour, son cheval pour l'avoir ramené à temps à l'écurie, Vasseur eut beau songer à ce que prédisait l'avenir, il ne put se défendre de penser à Gervaise, à son gracieux visage, à son doux regard si plein de bonté. Bref, dans ce coeur de soldat, qui ne s'était encore ému pour aucune femme, se glissa, à la suite de la pitié pour la jeune fille, un sentiment beaucoup plus doux.
Vasseur était parti gendarme.
Il revint amoureux.
Tant et si bien amoureux que, après avoir rattaché au râtelier le cheval de Doublet, il se sentit pris d'épouvante.
Dans quelques heures, l'animal, comme il l'avait fait pour lui, allait en conduire d'autres à la maisonnette de Gervaise. Pour ceux-là, elle ne pouvait être qu'une complice de Doublet, indigne d'aucuns ménagements. Vasseur prévit l'effroyable coup de foudre prêt à fondre sur l'enfant qu'il revoyait heureuse et souriante.
--Mieux vaut qu'elle ignore à jamais la vérité. Je dois empêcher que ces gens la lui apprennent.
Et il vida dans le seau de l'animal tout un paquet de poison trouvé sur un Chauffeur qu'il avait arrêté la veille.
Dès ce moment, il n'avait plus mérité son surnom d'Amant de la Lune, car il adorait Gervaise.
Vasseur avait d'abord voulu lutter contre sa passion pour la fille d'un homme que l'échafaud réclamait; mais, bientôt, il n'avait pu résister au violent désir de revoir Gervaise.
Doux et timide comme les vrais amoureux, il avait su désarmer la sévérité du cerbère qui s'appelait Annette. Son prétexte pour entrer dans la place était, du reste, des meilleurs. Se donnant pour un commerçant de Chateldun que ses affaires appelaient souvent à Orléans, il venait, à tous ses passages à Mégin, s'informer si des nouvelles de ce père disparu étaient enfin parvenues à la jeune fille que, lors de sa première visite, il avait trouvée si alarmée par cette absence prolongée.
Sur ce thème, il avait beau jeu à entretenir Gervaise, trouvant des excuses pour expliquer le silence du père, inventant des motifs qui devaient retenir au loin le maquignon Augé, affirmant qu'après avoir été entraîné au diable par ses achats de chevaux, on le verrait bientôt reparaître avec la sacoche garnie. N'avait-il pas promis que ce voyage serait le dernier et qu'à son retour il resterait près de sa fille? À tant faire, puisque c'était sa dernière excursion, il avait tenu à ce qu'elle fût lucrative. De là son retard.
Et en affirmant ainsi que le père rentrerait à la maisonnette, Vasseur était de bonne foi. Dans le commencement il avait cru Doublet des moins coupables ou, pour mieux dire, son amour pour Gervaise lui avait, sinon blanchi l'aubergiste à ses yeux, tout au moins fait trouver digne d'indulgence.
Par malheur, à mesure que le procès s'était déroulé, les charges sur Doublet s'étaient accumulées si monstrueuses, que Vasseur avait dû s'avouer que la peine de mort attendait infailliblement l'aubergiste.
Alors il avait songé à lui sauver la vie. Le faire descendre de l'échafaud, c'était, en somme l'envoyer au bagne... Mais, du bagne, on s'évade... Et, plus tard, bien loin, à l'étranger, la fille retrouverait son père.
C'était dans ce but que Vasseur avait obtenu l'ordre de surseoir à l'exécution de Doublet, si ce dernier consentait à racheter sa vie par des révélations. On le sait, au pied de l'échafaud, l'aubergiste avait refusé de parler et avait répondu, à celui qui voulait le sauver, la cynique plaisanterie:
--Citoyen lieutenant, il faut prendre un bain de pieds bien bouillant, ça vous fera descendre la curiosité du cerveau, avait ricané le condamné.
C'en était fait de l'espérance de Vasseur.
Pris alors d'une de ces rages du désespoir qui ne font plus peser l'importance des phrases, il avait répliqué:
--Merci du conseil, j'irai demander ce bain de pieds à Gervaise.