Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre
Chapter 4
Trois minutes après, elle reparut avec une énorme écuelle de soupe fumante.
--On ne perd pas son temps à vous nourrir! dit-elle en riant, après avoir constaté la voracité avec laquelle j'avais engouffré la soupe.
Puis, comme je la remerciais, elle reprit:
--Le meilleur moyen, mon garçon, de me prouver votre reconnaissance, c'est de rester bien tranquillement enfermé dans ce commun à fourrages, sans vous montrer, sans sortir.
Ensuite, avec une intonation qui pesait sur les mots pour bien appeler mon attention, elle articula lentement:
--Il y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent que ça ne se présentera pas; mais si, par hasard, quelqu'un arrivait dans la maison, ne bougez pas plus qu'une souche, car vous feriez avoir bien de la peine à deux pauvres femmes qui ont eu pitié de vous.
Là-dessus, elle partit après avoir ajouté:
--Faites un bon somme, ça vous tuera le temps jusqu'à l'heure de vous regarnir la panse.
J'avais l'estomac plein. J'étais mollement étendu dans un creux de bottes de paille qui me tenaient chaud; j'obéis au conseil d'Annette en m'endormant profondément.
Quand je me réveillai, la nuit était venue et l'obscurité régnait dans mon réduit.
Seulement, au milieu de l'ombre, se détachait devant moi une raie lumineuse dont je m'expliquai bien vite la cause. La chambre voisine était éclairée et, par une lézarde de la cloison en pisé, filtrait la lueur que je voyais. La curiosité me poussa à connaître cette Gervaise dont j'avais seulement entendu la voix. Bien doucement, je m'approchai de la fente et j'y appliquai un oeil.
Ah! la belle et ravissante jeune fille que j'aperçus! Un ange à adorer à genoux!
Elle était en train de filer devant une vaste cheminée où, pendue à la crémaillère, chantait une marmite dont, en ce moment, Annette remuait le contenu avec une cuillère en bois.
--Ça embaume! disait la vieille servante. Je crois, Gervaise, que votre protégé s'en lèchera les babines jusqu'aux oreilles! Ah! si vous l'aviez vu, ce matin, absorber sa soupe! Ce n'est pas un homme, c'est un puits!
Tout à coup, le roulement d'une voiture se fit entendre au loin. À ce bruit, les deux femmes se relevèrent effarées.
--C'est votre père!... Pourvu qu'il ne découvre pas cette grande asperge de malheur! bégaya Annette avec terreur.
Sans être grand clerc, je devinai que la grande asperge c'était moi.
Le roulement de la voiture, qui s'était rapidement rapproché, cessa devant la porte.
Sans doute que les deux femmes, afin d'éviter une surprise, avaient la consigne de n'ouvrir à aucun bruit du dehors, car elles restèrent immobiles, attendant que celui qui arrivait eût ouvert, du dehors, avec une clef dont il était porteur.
Alors entra un homme dont la figure, à la vue de Gervaise, s'éclaira de la plus pure joie. La jeune fille se jeta dans ses bras et, pendant deux grosses minutes, il l'embrassa avec de petits frémissements de bonheur... Ah! il aimait rudement sa fille, ce bonhomme-là!
Quand Fil-à-Beurre avait prononcé ses derniers mots, sa voix s'était si douloureusement altérée, que Vasseur lui demanda aussitôt:
--Qu'as-tu donc, Barnabé?
--C'est que je compare toujours cette scène, toute pleine de tendresse, avec celle où, pour la seconde fois, j'ai revu cet homme.
--Ah! tu l'as revu?
--Oui, aujourd'hui même, quand je suis allé à l'exécution.
--Tu l'as rencontré dans la foule?
--Non! fit le squelette d'un ton navré.
--Où donc alors?
--Je l'ai revu sur l'échafaud, se débattant sous la main du bourreau, alors que, le dernier de tous, il allait être exécuté.
Vasseur eut sans doute besoin de veiller sur son intonation, car il prit un temps avant de lâcher un «Ah! vraiment!» dont l'accent de surprise, malgré son effort, sonna des plus faux.
Fil-à-Beurre avait continué:
--Oui. Quand tous les autres étaient morts avec une intrépidité farouche, lui résista, criant, pleurant, prononçant des paroles désespérées, une sorte d'appel qui demandait la vie.
Et, après une hésitation:
--Je crois même, reprit le squelette, qu'il prononçait votre nom.
--Mon nom? répéta le lieutenant qui, comme précédemment, simulait l'étonnement.
--Oui, il parlait de sa vie sauve promise par vous s'il avouait... C'est là, du moins, ce que j'ai cru comprendre, car sa voix était en partie couverte par les cris de la foule qui, furieuse de sa lâcheté, hurlait: Mort à Doublet!
--C'était donc l'aubergiste de Chartres?
--Lui-même.
Pendant cinq minutes, les deux hommes cheminèrent en silence. Était-ce que chacun d'eux avait besoin de se remettre de son émotion? S'il en était ainsi du lieutenant, son compagnon n'aurait pu s'en douter, car Vasseur reprit d'une voix sèche et railleuse:
--Alors ta Gervaise était donc la fille d'un des principaux Chauffeurs?... Qui sait même si elle ne faisait pas partie de la bande?
--Oh! lieutenant, ne dites pas cela, s'écria Fil-à-Beurre avec un sanglot douloureux.
--Qui me prouvera le contraire?
--Écoutez la fin de mon récit, je vous en prie.
--Soit! je le veux bien, dit Vasseur trop vivement pour qu'un autre, plus observateur ou moins ému que le squelette, n'eût pas deviné que ce n'était point par unique complaisance que le lieutenant allait prêter l'oreille.
Fil-à-Beurre poursuivit:
--Le père s'arrêta d'embrasser sa fille en entendant dire par Annette, qui s'apprêtait à sortir:
--Je vais mettre le cheval à l'écurie, n'est-ce pas, notre maître?
--Non, non, fit-il vivement, je ne coucherai pas au logis ce soir. Je passais à deux lieues d'ici. Je n'ai pu résister au désir de venir embrasser Gervaise. Le temps de manger un morceau et je repars. Veille plutôt sur la marmite, ma brave Annette.
--Et moi, je vais mettre le couvert, dit Gervaise.
Tout en s'occupant de cette tâche, la jeune fille causait avec son père, qui se chauffait, assis devant la cheminée. Par la crevasse de la muraille, ses paroles m'arrivaient bien distinctes.
--Quand donc, disait-elle, aurai-je un père qui ne sera plus toujours par monts et par vaux?
--Ah! dame! fillette, c'est mon commerce qui veut cela. Les chevaux que je vends à la République, pour ses armées, ne sont pas tous parqués dans une lieue carrée. Il me faut aller les acheter à droite, à gauche, à l'autre bout de la France, au diable.
Puis en se frottant les mains:
--Mais, sois tranquille, mignonne, aux grandes fatigues les gros profits. Avant peu, mon sac sera assez rond pour que je me repose. Alors nous irons nous établir dans un autre pays.
--Pourquoi ne resterions-nous pas dans celui-ci?
--Heu! heu! lâcha le père, qui me sembla un peu troublé par la question. D'abord, il y a plus beau pays que le Beauce; et puis, ailleurs, nous n'aurons rien à craindre de ces bandes de gredins qui pillent la contrée. Quand je suis en route je ne vis pas, tant j'ai peur que les misérables ne s'attaquent à cette maison.
Alors s'adressant à Annette:
--Aussi, ma vieille, défense absolue d'ouvrir à tout vagabond qui viendrait te demander l'hospitalité d'une nuit. C'est la manière dont les espions des misérables procèdent pour étudier les lieux avant de les piller.
--Oh! n'ayez pas peur, notre maître. Aucun d'eux n'est entré et n'entrera ici, répliqua la servante.
Et, pour détourner la conversation de ce sujet, elle s'empressa de décrocher la marmite en s'écriant:
--Là! c'est prêt. Vite à table.
Le père quitta le devant de l'âtre en disant:
--Bon! Pendant que tu empliras les assiettes, je vais aller chercher une botte de foin pour mon cheval.
--Restez donc. J'irai tout à l'heure, proposa Annette, prise de peur à la pensée que, si je dormais, il allait me découvrir.
--Non, non, dit-il, fais les portions. Je serai revenu avant que tu aies fini.
Je l'entendis qui arrivait par le couloir séparant la maison en deux.
En une seconde je fus enseveli sous dix bottes promptement rejetées sur moi. Je me tins plus immobile qu'un mort, retenant ma respiration.
Annette avait eu tort de s'alarmer, car le danger... si danger il y avait... était des plus minimes, puisque le père venait sans avoir pris de lumière.
Bientôt il entra. En pleine obscurité, il n'avait qu'à étendre la main pour prendre une botte à tâtons, puis à s'en aller.
Au lieu de cela, il demeura immobile dans un coin, où je me rappelais avoir vu, dans la journée, un tonneau d'avoine. En même temps qu'il poussait un «hem!» étouffé, qui trahissait un effort de sa part, je crus ouïr un roulement sourd. Ensuite résonna, bien faiblement pourtant, comme un bruit de monnaie; puis un autre «hem!» et un nouveau roulement, auquel succéda un frôlement de souliers sur le sol, comme si le père s'occupait à faire disparaître une trace. Après quoi, il prit la botte de fourrage la plus proche et s'en alla.
Tout cela n'avait pas duré la dixième partie du temps que j'ai mis à vous le conter.
Sitôt qu'il avait été parti, j'avais replacé l'oeil à la lézarde de la cloison. Je le vis reparaître et se mettre à table en disant:
--Ma botte est dans la voiture. C'est un en-cas. Il m'arrive souvent d'être obligé de m'arrêter, la nuit, dans de si pauvres endroits que mon cheval se voit devant un râtelier vide.
Pour moi, la botte de fourrage n'était qu'un prétexte dont il s'était servi afin de venir se livrer à la mystérieuse occupation que j'avais entendue.
Une demi-heure plus tard, il partit après avoir soupé.
Quand Annette m'apporta ma part du repas, elle me trouva étendu tout de mon long.
--Est-ce que vous avez toujours dormi? me demanda-t-elle.
--C'est le bruit de vos pas qui vient de m'éveiller.
Je vis ses lèvres se remuer. À coup sûr, elle se réjouissait du danger évité, heureuse chance qu'elle devait attribuer à ce que le maître n'avait pas pris de lumière.
Je dormis toute la nuit, mais la curiosité me fit ouvrir l'oeil au point du jour.
--Qu'est-il venu faire? me demandais-je, debout devant le tonneau d'avoine, examinant sur le sol des traces, imparfaitement effacées, qui prouvaient qu'on l'avait déplacé.
À mon tour, je changeai le tonneau de place.
À l'endroit qu'il recouvrait m'apparut, enfoui dans la terre, l'orifice d'un de ces énormes pots de grès dont il est fait usage pour conserver les salaisons.
Et ce monstrueux pot était à peu près plein de beaux louis d'or.
Le père de Gervaise avait grandement raison quand il avait dit à sa fille que son sac commençait à s'arrondir, car il y avait dans ce pot une bien grosse somme. Elle était fort simple, sa cachette, et même si facile à trouver, qu'elle était introuvable. On aurait bouleversé la maison sans avoir l'idée de changer de place ce tonneau d'avoine.
Je le replaçai sur le pot d'or et tout fut dit.
Deux jours après, mon crâne était guéri et je me sentais valide. Gervaise me congédia avec une bonne grosse miche de pain et une gentille pièce de quinze sols.
Quand j'arrivai à Chartres, où je n'avais pas mis le pied depuis six mois, les habitants, tout joyeux, n'y parlaient que de vous, mon lieutenant. Vous veniez de vous attaquer aux Chauffeurs dont une bonne partie était sous les verrous. Le reste allait suivre. Enfin, le pays était à la veille d'être délivré des brigands dont la frayeur générale avait assuré trop longtemps l'impunité.
Aussitôt l'envie me vint d'aller bien vite porter ces bonnes nouvelles à Gervaise et Annette, que la crainte tenait, pour ainsi dire, prisonnières en leur maisonnette. Je repris donc à la hâte la route du village de Mégin.
Que vous dirai-je? Un minime emploi que je trouvai dans une ferme de Mégin me permit de rester dans le voisinage des deux femmes, auxquelles je rendais tous les petits services en mon pouvoir. Ah! les bonnes heures que j'ai passées près de Gervaise, qui, le soir, avait entrepris de m'apprendre à lire!
Deux mois s'écoulèrent ainsi. Alors, Gervaise devint inquiète. Les plus longues absences de son père n'avaient jamais duré plus de quatre semaines. Pas de nouvelles! Qu'était-il devenu?
Une quinzaine se passa encore, et Gervaise ne vécut plus que dans l'angoisse.
Quand le père était parti, il tenait la direction d'Orléans. Il s'agissait de retrouver sa piste. Je partis donc pour Orléans où je m'inquiétai dans toutes les auberges du citoyen Grangé, le gros maquignon, voyageant dans sa carriole attelée d'un cheval blanc.
À ma grande surprise, partout, dans Orléans où, suivant Gervaise, son père avait dû aller maintes et maintes fois, le maquignon Grangé était inconnu.
Après Orléans, je visitai Chateldun, dont le père avait souvent aussi parlé à sa fille. Même résultat. Jamais un hôtelier n'avait reçu de citoyen Grangé.
Je continuai ma tournée par Chartres où je repris ma recherche d'auberge en auberge. Ce fut ainsi que je me présentai au _Bon-Repos_, le jour où vous vous y trouviez. L'aubergiste Doublet était arrêté depuis six semaines et, pour la vingtième fois, on fouillait sa maison à la recherche de la cachette où ce gueux, qui était le principal recéleur et le banquier de la bande d'Orgères, pouvait avoir renfermé ses écus. À ce moment, les chercheurs, en se rappelant que Doublet, chaque mois, faisait une absence de quelques jours, étaient d'avis que l'aubergiste devait aller à Paris porter son argent. L'idée me vint que ce pouvait être moins loin et que, peut-être, était-ce dans les environs de Chartres. Ce fut pourquoi je donnai le conseil de s'en rapporter à l'instinct du cheval en le laissant marcher bride sur cou... Le lendemain, l'animal était mort!... C'était aussi un cheval blanc, comme celui du maquignon Grangé... Hélas! pouvais-je me douter que Doublet et Grangé n'étaient qu'un même individu?
C'est alors que vous m'avez proposé d'être de l'expédition qui vient de nous mettre en route. Je ne devais pas être toujours à la charge des deux femmes. J'acceptai donc d'autant plus volontiers que ce jour de l'exécution, que vous me fixiez pour le départ, était, vu les lenteurs du procès, à une longue date. J'avais l'espoir qu'à cette époque le père de Gervaise serait de retour.
Je retournai donc près de la jeune fille...
Cette nouvelle partie du récit de Fil-à-Beurre avait été écoutée par Vasseur sans mot dire. À ce moment, il interrompit en disant d'une voix moqueuse:
--Tu as beau t'en défendre, Barnabé, tu étais et tu es amoureux de Gervaise.
Et dans ces mots, sous la moquerie du lieutenant, perçait une sorte d'aigreur.
Mais Fil-à-Beurre secoua la tête:
--Non, non, fit-il gravement, n'en croyez rien. Je vous l'ai dit et je vous le jure, rien que le dévouement du chien!... Est-ce que je ne me rends pas compte de mon individu ridicule?... Non, non, les belles filles comme Gervaise ne sont pas pour des grotesques de ma sorte... Et puis, s'il faut tout vous dire...
Au lieu d'achever sa phrase, Fil-à-Beurre s'arrêta tout net.
--Et puis? répéta vivement Vasseur en le voyant hésiter.
--Et puis, reprit Barnabé lentement, je crois bien que Gervaise a un amoureux.
Il y eut presque une explosion de joie dans la façon dont le lieutenant s'écria:
--Ah! tu crois qu'elle aime quelqu'un!!!
--Non, non, permettez, je ne dis pas cela. Je n'affirme pas que Gervaise aime quelqu'un. Je dis qu'elle est aimée par quelqu'un... ce qui n'est pas exactement la même chose.
--Et tu le connais? appuya Vasseur, dont l'accent, de joyeux, était brusquement devenu inquiet.
--Non, mais je pourrais dire comment il vient rendre visite à la jeune fille.
--Bah! et comment cela?
--À cheval.
Et, en riant, Fil-à-Beurre ajouta:
--Je vous garantis même que cet amoureux a le coeur fièrement pincé.
--Qui te le fait croire?
--L'ardente impatience qu'il met à accourir au village de Mégin. Plusieurs fois, j'ai découvert derrière la maison, où il l'attache, les piétinements de son cheval et, toujours, sur le sol foulé, j'ai aperçu des gouttelettes de sang. J'en ai conclu que la monture était surmenée à grands coups d'éperon.
--Et c'est à ces traces d'un cheval derrière la maison que tu t'es mis en tête que Gervaise avait un amoureux? ricana Vasseur.
--Oh! oh! fit le squelette, il n'y a pas que cela!
--Quoi donc encore?
--À mesure que le temps s'écoulait, sans que son père revînt, Gervaise aurait dû être de plus en plus inquiète, n'est-ce pas? Eh bien, pas du tout! À l'angoisse du premier mois avait succédé chez la jeune fille une sorte de calme. Elle parlait souvent encore de son père, mais sans cette terrible appréhension du début.
--D'où tu as conclu?
--Que le cavalier devait avoir rassuré la jeune fille, qu'il lui avait donné un motif de cette absence prolongée, qu'il lui avait fait entrevoir un prochain retour et même qu'il s'était fait fort de lui ramener bientôt son père.
Pris d'un frisson au souvenir de ce père qu'il avait vu dans la journée se débattant sur l'échafaud, Fil-à-Beurre ajouta:
--Lui ramener son père! À coup sûr, cet amoureux devait se leurrer d'espérance et ignorer la vérité sinistre... Car nul homme ne pouvait arracher le père au bourreau.
Muet, pâle, frissonnant aussi sur sa selle, le lieutenant se souvenait de la scène où, sur le chemin de l'échafaud, il avait offert la vie à Doublet contre des révélations. Ce rôle de l'homme arrachant sa proie au bourreau, il avait inutilement tenté de le jouer.
Pendant quelques minutes, un silence se fit entre les deux hommes, absorbés en leurs tristes pensées.
Puis, d'un ton de pitié, le squelette soupira:
--Pauvre garçon!
--Est-ce que tu plains Doublet? demanda Vasseur.
--Oh! ce n'est pas à lui que je pense.
--À qui donc?
--À l'amoureux.
D'une voix attendrie, Fil-à-Beurre continua lentement:
--Oui, pauvre garçon! car il a dû éprouver un rude crève-coeur.
--En apprenant qu'il aimait la fille d'un coquin? avança le lieutenant d'un ton trop brutal pour être sincère.
--Non, fit le squelette avec enthousiasme. Gervaise est de ces femmes inspirant un amour qui résiste à tout... Le désespoir dont je parle a un tout autre motif.
--Dis-le.
--Je songe à l'horrible douleur qu'il a ressentie, le malheureux, si, hier ou aujourd'hui, il est allé pour voir Gervaise, en trouvant la maison déserte.
Le squelette fit encore quelques pas, puis prononça lentement:
--Je voudrais bien le connaître.
--Pourquoi?
--Pour lui apprendre où il pourrait retrouver Gervaise.
Un cri d'une immense joie s'échappa de la poitrine de Vasseur qui, tout pantelant de bonheur, s'écria:
--Tu sais où est Gervaise!!!
Et, se penchant sur sa selle, il saisit la tête de Barnabé, qu'il se mit à embrasser frénétiquement.
Fil-à-Beurre n'était pas encore revenu de la surprise causée par l'embrassade et les paroles de Vasseur, quand celui-ci se redressa vivement sur sa selle.
--Chut! chut! fit-il, on vient à nous.
En effet, devant eux, sur la route, s'entendait le trot d'un cheval qui s'approchait.
À cette époque où, dans bon nombre de départements, le peu de sûreté des communications exposait les voyageurs à se faire assassiner ou, tout au moins, à se faire détrousser, chacun pourvoyait à sa sûreté en se munissant d'armes.
Il n'y avait donc rien d'extraordinaire à ce que, tout déguisés en campagnards qu'ils étaient, Vasseur et ses hommes fussent armés. Chacun avait une carabine accrochée à l'arçon de sa selle dont les fontes étaient garnies de pistolets. Ce luxe d'armes à feu avait, au départ, fait faire la grimace à Fichet qui, grand sabreur devant l'Éternel, aurait vingt fois mieux aimé sentir sa lame lui pendre au côté. Bon tireur pourtant, il n'en méprisait pas moins la poudre et les balles.
--Que les armes à feu, disait-il, c'est de la superfluité incombante, qu'elle peut rater son homme. Tandis que le sabre, votre émule qu'il a beau dire non, il faut qu'il l'accepte dans le corps.
Donc, au bruit du cheval, le lieutenant avait mis le pistolet au poing. Pendant l'attente de celui qui arrivait dans l'ombre, une pensée lui vint.
--À propos, j'y songe! Tu n'es pas armé, mon brave Barnabé. Sais-tu jouer des armes à feu? demanda-t-il.
--Couci, couça? À soixante pas, si je vise mon homme à l'oeil, j'attrape le sourcil, avoua Barnabé.
--Bigre! Alors tu es modeste avec ton couci, couça! dit gaiement Vasseur.
Puis, tout aussitôt il cria:
--Qui vive!
Le bruit du cheval cessa brusquement et, dans l'obscurité, une voix annonça:
--Fichet, pour votre délectance.
--Bon! fit le lieutenant, que le langage de son soldat trouvait toujours impassible. Approche, mon brave, et dis-nous ce qui te fait revenir.
--Que le jour il ne va pas tarder à nous éclaircir. Alors que nous devrons nous hospitaliser en nous tenant motus jusqu'à la nuit subséquente; j'ai entrepercé, à mille pas de céans, une auberge qu'elle ferait notre commodité, annonça Fichet.
Ce qu'il fallait à Vasseur, c'était quelque refuge modeste, par cela peu fréquenté, où il pût faire sa pause du jour sans trop de regards curieux.
--Ton auberge est-elle vaste? appuya-t-il.
--Un trou qu'il crèverait avec plus de quatre voyageurs... Juste de quoi que nous y logerions.
--Alors, s'il a déjà du monde, l'aubergiste va nous refuser sa porte, faute de place.
--Je n'en ai pas la suspicion.
--Parce que?
--Vu l'occurrence que la cassine elle a la certitude d'être vide. Tout à l'heure, quand je la remarquais lointainement, j'en ai vu se retirer deux hommes à cheval et une voiture couverte qu'ils s'en allaient.
--Voici des voyageurs bien pressés d'arriver à leur destination pour partir ainsi avant le jour, pensa Vasseur.
--Que nous serons là en salubrité, insista Fichet qui, à coup sûr, voulait dire que l'auberge en question leur offrirait toute sécurité.
Cet arrêt dans la marche avait permis à Lambert, qui chevauchait en arrière-garde, de rejoindre le groupe.
--Eh bien, vieux, tu n'as pas remarqué que nous soyons suivis? demanda Vasseur à l'arrivant.
Lambert haussa les épaules en homme indécis et, avec une moue, répondit:
--Je ne saurais dire ni oui ni non.
--Explique-toi.
--C'est-à-dire que, depuis une heure, sans voir personne sur la route, je n'ai cessé d'entendre un bruit sur ma droite, comme si quelqu'un me suivait derrière les taillis qui bordent les revers de la chaussée.
Sans mot dire, Fil-à-Beurre avait écouté l'un et l'autre rapport des soldats. À la dernière phrase de Lambert, il souffla vite au lieutenant:
--Ne m'attendez pas. Je vous rejoindrai à l'auberge.
Aussitôt, pliant sa longue taille jusqu'à ce que ses mains touchassent terre, il disparut avec l'agilité d'un chat, dans le fourré qu'avait désigné Lambert.
--Voilà un talent que je ne lui connaissais pas encore, pensa le lieutenant, émerveillé par cette véritable course à quatre pattes.
Puis il regarda le ciel dont les étoiles, en devenant moins scintillantes, annonçaient la prochaine arrivée du jour.
--Allons! Fichet, conduis-nous à ton auberge, dit-il.
En mettant pied à terre devant l'auberge, véritable cassine, comme l'avait annoncé Fichet, Vasseur dut frapper longtemps à la porte. Enfin, au premier étage, par l'entre-bâillement d'un volet, se fit entendre l'organe rêche d'une femme qui débita:
--Est-il possible de faire quitter le lit au pauvre monde d'aussi bonne heure!
Le principal pour le lieutenant était, d'abord, de se faire ouvrir. Il parlementa en avançant un mensonge.
--Histoire d'avaler un morceau sur le pouce et nous repartons, ma bonne citoyenne.
--Bien vrai? fit la femme.
--Juste le temps de dépenser deux écus, promit le lieutenant avec l'espoir que la cupidité de l'hôtesse triompherait de son mauvais vouloir.
La ruse était bonne. On entendit un pas lourd descendre l'escalier et, bientôt, la porte fut ouverte par une horrible harpie, tenant une chandelle à la main. Elle accueillit les arrivants par un long bâillement, et grogna:
--Que le diable vous emporte, je dormais si bien!
Le premier regard de Vasseur fut pour le costume de cette femme.
--Si elle était vraiment au lit, elle n'a pas eu le temps de s'habiller aussi complètement... Donc elle ment, pensa-t-il.
Puis, des vêtements, son regard se reporta au visage de la harpie et, en pensant à ce quart d'heure qu'elle leur accordait, il se dit encore:
--Loin de s'éveiller, cette créature tombe de sommeil, et elle a hâte d'aller dormir... À quoi a-t-elle employé sa nuit?