Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre

Chapter 3

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Tout cela était logique au possible. Aussi l'auditoire peu à peu s'était-il laissé convaincre. Un point restait encore à éclaircir.

--Et vous croyez que cet inconnu devait être un gendarme? demanda Lambert.

--Par la tranquillité qu'ont gardée, quand il est entré dans l'écurie, mon cheval et celui de Potain, deux bêtes, je le répète, qui s'effarouchent à tout casser, il est évident que notre personnage leur était familier... Donc, c'était un gendarme, conclua le brigadier.

--Mais, fit Lambert, il est alors facile à découvrir! Vous n'avez qu'à vous rappeler quels étaient ceux des nôtres qui se trouvaient là quand celui que vous appelez le grand efflanqué a proposé son idée.

--Oui, fit le brigadier en homme dérouté, c'est là précisément où je perds la carte... Au moment en question, en fait de gendarmes, il n'y avait avec moi que le lieutenant Vasseur.

Le brigadier achevait sa phrase quand une voix brève, qui sonnait le commandement, prononça cet ordre:

--Fichet, selle mon cheval!

C'était le lieutenant Vasseur qui venait d'entrer dans la salle.

III

Vasseur avait trente ans. C'était un grand et fort beau garçon, bien taillé en force, au visage mâle. Au moment de notre récit, dans tout le pays qu'il avait délivré des Chauffeurs, il excitait un engouement de reconnaissance que bien des coeurs de femme auraient été heureux de lui traduire en un sentiment plus doux.

Pourtant, le beau lieutenant, qui aurait pu se poser si facilement en Lovelace, semblait être de glace, car aucune conquête amoureuse n'était inscrite à son actif. Les plus empressées à lui faire connaître leurs bonnes intentions en avaient été pour leurs avances et leurs regards en coulisse.

--Il est amoureux de la lune, avait-on fini par se dire, pour s'expliquer cette indifférence. Faute du possible, on concluait à l'impossible.

Il est vrai que ceux qui vivaient auprès de lui auraient pu s'étonner de certaines absences que, de temps à autre et depuis six mois, ils lui voyaient faire. S'ils ne pointaient pas trop leur curiosité sur ces disparitions, qui ne dépassaient jamais sept ou huit heures, c'est qu'ils se disaient que le lieutenant, acharné à la poursuite des derniers vauriens échappés à sa poigne, s'était lancé sur la piste de quelque nouveau gibier à offrir à la justice, chasse à l'homme pour laquelle il tenait à avoir, d'abord et tout seul, relevé la trace.

Néanmoins, en même temps que ces absences, il avait été impossible de ne pas constater qu'un changement s'était opéré dans le caractère de Vasseur. En dehors du service, où il était d'une rigidité extrême, on l'avait toujours connu garçon de joyeuse humeur.

Subitement, il était devenu triste.

On avait, à l'origine, attribué cette tristesse au retard mis à le récompenser de ses services vraiment exceptionnels. Mais l'épaulette de lieutenant lui était arrivée et son front ne s'était pas déridé. Alors, à défaut d'une liaison malheureuse, ou d'une déception d'ambition, ou d'une maladie, ou d'une cause quelconque connue, qui aurait pu l'attrister, ses familiers, et surtout ses soldats, ne sachant à quoi attribuer cette mélancolie sombre, avaient fini par faire chorus avec ceux qui répétaient:

--Il est amoureux de la lune.

Jamais, peut-être, Vasseur n'avait montré mine plus abattue que celle qu'il avait quand, au retour de l'exécution, il arriva au _Bon-Repos_ pour commander à Fichet de lui seller son cheval.

--Bigre! il broie du noir, pensa le brigadier Bondu.

--L'exécution des Chauffeurs ne l'a pas précisément poussé à la gaieté, se dit Lambert.

Cependant, Vasseur avait parcouru la salle d'un regard rapide qui semblait chercher quelqu'un; puis, s'adressant à Bondu:

--Brigadier, commanda-t-il, j'attends un homme qui ne va pas tarder à venir... un grand maigre, qui répond aux noms de Barnabé ou de Fil-à-Beurre... La consigne n'est pas pour lui.

Le malheureux Fil-à-Beurre ne payait pas de mine. Or, comme la consigne donnée au brigadier que tout individu à figure suspecte, qui pénétrerait dans l'auberge, fût immédiatement ficelé et descendu dans une cave pour y attendre l'interrogatoire du lieutenant, il était bon que ladite consigne fût levée pour Barnabé.

Comme il allait sortir pour aller au-devant de son cheval, que lui amenait Fichet, le lieutenant, après une courte réflexion, se tourna vers Lambert:

--À notre départ de ce soir, j'aurai besoin d'un cheval frais, tu iras chez moi chercher Bayard. Que je le trouve m'attendant ici, commanda-t-il.

--Oui, mon lieutenant, dit Lambert.

Et, en lui-même, le soldat fit cette réflexion:

--C'est donc bien loin et d'un train d'enfer qu'il va aller, pour avoir ainsi peur qu'à son retour Rolland soit incapable d'entreprendre notre voyage... une rude bête pourtant!

En effet, Rolland, le cheval qu'allait monter le lieutenant, était un animal remarquable par sa force et son ardeur. Pour épuiser un pareil coursier, il aurait fallu exiger de lui presque l'impossible.

--Dans trois heures, répéta le lieutenant, lorsqu'il fut en selle.

Et il sortit de l'auberge à la plus paisible allure de Rolland, suivi des yeux par Lambert, qui se disait:

--J'ai dans l'idée que tout à l'heure son cheval n'ira plus de ce train-là.

Le lieutenant traversa Chartres au pas de sa monture. Quand, la porte de la ville franchie, il se vit en rase campagne, c'est-à-dire loin des curieux, il assembla ses rênes en murmurant d'une voix émue:

--Voilà quinze grands jours que je ne l'ai vue!

Et, enfonçant ses éperons dans les flancs de son cheval, il le lança ventre à terre.

Trois heures après, comme il l'avait annoncé, le lieutenant était de retour au _Bon-Repos_.

Couvert d'écume, essoufflé, frémissant de fatigue, Rolland était presque fourbu. Ses flancs, qui haletaient douloureusement, étaient labourés de coups d'éperon.

--Là! qu'est-ce que je disais? gronda Lambert en reconduisant le cheval à l'écurie.

Au moment où il passait devant le brigadier Bondu, celui-ci, à la vue des flancs ensanglantés de la bête, eut un petit tressaut de surprise et se dit:

--Voilà, précisément, comment était arrangé le cheval de Doublet que nous avons trouvé empoisonné dans l'écurie.

Mais si Rolland était en mauvais état, on ne pouvait soutenir que le lieutenant, d'où qu'il arrivât, en rapportait la joie. Il était parti triste; il reparaissait désespéré. La plus profonde angoisse se lisait sur son visage abattu et douloureusement contracté. Cet homme, il n'y avait pas à en douter, venait d'éprouver une de ces souffrances terribles qui brisent le coeur.

Devant ses soldats, au prix d'un immense effort moral, il retrouva son calme.

À peine avait-il mis pied à terre que, près de lui, se fit entendre une voix qui disait:

--Me voici, mon lieutenant. Exact au rendez-vous.

C'était Fil-à-Beurre qui, après les six mois écoulés depuis sa dernière entrevue avec Vasseur, arrivait encore un peu plus maigre... un vrai squelette.

--Alors, tu consens toujours à venir avec moi, mon garçon? demanda le lieutenant.

Fil-à-Beurre poussa un gros soupir et, d'un ton navré:

--J'ai tant besoin de distractions, lâcha-t-il.

Soupir et voix firent que Vasseur le regarda plus attentivement au visage.

--Oh! oh! dit-il, quel chagrin t'est-il survenu, Barnabé? tu es pâle comme un mort et il me semble que la fièvre te secoue!

Fil-à-Beurre parut chercher sa réponse.

--La fièvre, non, dit-il enfin, mais l'émotion. Vous m'aviez ordonné de venir vous trouver après l'exécution des Chauffeurs. Alors, pour tuer le temps et afin d'être bien fixé sur le moment voulu, la fichue idée m'est venue d'aller là-bas, sur la place publique... et, dame! vingt-trois à la file! quand on n'est pas habitué à ce genre de spectacle, ça n'est pas sans vous secouer.

C'était là une raison trop plausible pour que Vasseur ne l'acceptât pas. Il entama donc un autre sujet en demandant:

--Tu persistes toujours à refuser le cheval que je t'offre?

--Je suis si maigre, lieutenant! Avec mes os, qui me percent la peau, j'aurais peur d'être cloué en selle par le coccyx.

--Mais tu finiras par tomber de fatigue.

--En ce cas, je prierai un de vos hommes de prendre mes souliers en croupe... ça me soulagera.

--Allons, puisque tu le veux! consentit le lieutenant qui s'était pris de sympathie pour cet être disgracieux qu'il devinait habile, courageux et foncièrement honnête.

Alors, se retournant vers Lambert et Fichet, qui se tenaient à quelques pas avec les chevaux en main:

--En selle! commanda-t-il.

Monté sur Bayard, son cheval frais, le lieutenant, suivi de ses deux hommes et précédé par Fil-à-Beurre jouant de ses longues jambes, quitta le _Bon-Repos_ à la nuit tombante.

Une heure après, en pleine obscurité, sur la route, Fichet fit entendre ces mots:

--Pardon, lieutenant...

--Hein! fit sévèrement Vasseur, as-tu oublié que, depuis notre départ, je ne suis plus que le citoyen Rameau, gros commerçant en grains, voyageant avec ses garçons fariniers?

Et, après cette leçon, il ajouta:

--À présent, lâche ce que tu avais à dire.

--Que, sans sortir de l'obédience, pourrait-on avoir la souplesse de demander ous'que nous allerions? demanda Fichet.

--Tiens-tu bien à le savoir?

--J'en aurais l'intendance.

Sans doute que le lieutenant était au courant du langage de Fichet, car, sans relever le mot, il répondit d'une voix qui vibrait de haine:

--Eh bien, mon brave, nous allons chercher la tête du Beau François.

Savoir qu'on allait chercher la tête du Beau François, c'était déjà bien; mais la curiosité de Fichet n'était qu'à demi satisfaite, car il reprit:

--Et, subséquemment à la conséquence, pouveriez-vous m'octroyer la licence que je saverais ous qu'il est le Beau François?

--Oh! oh! fit le lieutenant, tu m'en demandes trop, vieux Fichet. Autant que je puis croire, notre homme doit se trouver en Sarthe, en Mayenne ou en Maine-et-Loire, c'est-à-dire du Mans à La Flèche ou de Laval à Angers et Saumur. Tu vois que nous avons devant nous un bon bout de promenade.

--Une promenade plantée de coups de fusil! grommela Lambert après avoir entendu cet itinéraire qui leur donnait à traverser tout le pays que venait de désoler la terrible guerre des chouans.

Fichet, on l'a vu, n'était pas une de ces intelligences auxquelles on confie la destinée des empires; mais c'était un intrépide soldat, allant droit au danger sans barguigner, sabreur de première force, grand amateur de plaies et de bosses.

À la réflexion de son camarade, il débita gravement:

--Que les coups de fusil, c'est la santé des gendarmes.

--Mazette! alors nous allons nous porter comme des charmes dans le satané pays où nous conduit le chef... s'il est vrai que les coups de fusil soient la santé du gendarme, riposta moqueusement Lambert.

En effet, pendant six années consécutives, les pays cités par Vasseur avaient été le théâtre de cette lutte sanglante qu'on a appelée: «Une guerre de géants», guerre sans pitié ni merci des chouans et des Vendéens contre les troupes de la République, et qui, depuis quelques mois seulement, avaient pris fin sous les derniers coups du général Brune.

Mais, derrière les vrais chouans pacifiés, qui étaient rentrés dans leurs foyers, le pays était resté la proie de bandes armées, nombreux ramassis de vauriens qui, se donnant toujours pour chouans, pillaient les campagnes, arrêtaient les diligences, incendiaient les villages.

Des renseignements guidaient-ils Vasseur? Était-ce plutôt qu'un pressentiment lui disait que le Beau François, après sa bande détruite, avait dû aller continuer ses exploits chez les faux chouans? Toujours est-il que le soldat intrépide avait résolu d'aller chercher son bandit au milieu même des hordes formidables qui le protégeaient.

Précédant de quelques pas le cheval du lieutenant, Fil-à-Beurre avait entendu Vasseur détaillant à Fichet la marche à suivre. Aussitôt, se portant de côté, il s'était laissé dépasser par le cheval et quand il fut au côté du cavalier, il demanda, en observant la consigne:

--Ainsi, citoyen Rameau, nous irons jusqu'à Saumur?

--Oui, Barnabé; et, le fallût-il pour retrouver mon coquin, nous redescendrons la rive gauche de la Loire jusqu'à Champtoceaux.

--Ah! fit Barnabé avec une intonation joyeuse qui surprit Vasseur.

Puis, après une courte hésitation, et d'une voix qu'il s'efforçait vainement de rendre indifférente, il reprit:

--Alors nous passerons par Saint-Florent-le-Vieil?

La main du lieutenant s'abattit aussitôt sur l'épaule du squelette ambulant, qu'elle serra entre ces doigts crispés et, en même temps, Vasseur articula ces paroles pleines de soupçon.

--Malpeste! sais-tu, Barnabé, que tu m'as l'air de connaître ce pays-là?

--Sur mon honneur! je vous jure que je n'y ai jamais mis les pieds, affirma Fil-à-Beurre, d'un ton de la sincérité duquel il n'y avait pas à douter.

--Alors, comment se fait-il que tu connaisses, entre Saumur et Champtoceaux, ce village que tu appelles Saint-Florent-le-V...

Au lieu d'achever le mot, Vasseur s'arrêta une seconde, puis, brusquement, en homme surpris par un souvenir:

--J'y suis! s'écria-t-il.

Il venait de se rappeler le billet trouvé dans la doublure de la veste que le Beau-François avait abandonnée en sa fuite, ce billet de l'écriture de Doublet et que ce dernier, quand il pouvait sauver sa tête, avait refusé de lui expliquer.

Parmi les notes énigmatiques, ne se trouvait-il pas cette mention: _S. F. le Vieil_? L'abréviation ne désignerait-elle pas le village de Saint-Florent-le-Vieil?

Et, persuadé qu'il avait deviné juste, Vasseur, sans penser qu'il réfléchissait tout haut, se demanda:

--Quelle anguille sous roche nous attend dans ce village?

Ensuite, comme si la suite pouvait l'éclairer, il se répéta de mémoire les mots suivants de l'écrit:

--S. F. le Vieil.--La saute.--Doublet.--Le Marcassin.--Sans sabots on...

Nous l'avons dit, Vasseur, sans s'en douter, réfléchissait à mi-voix. Fil-à-Beurre, qui marchait à sa botte, n'en avait pas perdu un mot.

--Oh! oh! lâcha-t-il soudainement.

Cet éclat de voix interrompit les réflexions du lieutenant.

--Qu'as-tu, garçon? demanda-t-il.

--Vous venez de prononcer Marcassin... Je ne sais pas si c'est le mien, mais, moi aussi, je connais un Marcassin... Au fond, je ne le connais que pour l'avoir vu et entendu une fois, sans que, lui, il ait seulement aperçu le bout de mon nez; car je me tenais tapi, bien immobile dans ma cache... Ah! oui, Marcassin! en voilà un qui est bien nommé! Tout en poil gris et rude, cet homme; trapu, râblé, l'air féroce, des mains énormes et velues! Un terrible athlète, je vous en réponds... Il doit rudement en découdre.

Vasseur avait laissé parler le squelette.

--Où donc as-tu rencontré ce Marcassin? demanda-t-il quand Barnabé se tut.

Sans doute que Fil-à-Beurre s'était imprudemment laissé allé à ses souvenirs, car, à la question, il eut l'hésitation de celui qui s'aperçoit trop tard de sa faute. Il fit cette réponse vague:

--Dans les environs d'Orléans.

--Précise l'endroit, appuya Vasseur.

Fil-à-Beurre garda le silence.

--J'attends, dit le lieutenant d'une voix qui se montait.

Le squelette prit tout à coup son parti et d'un ton plein de repentir:

--Tenez, dit-il, j'aime mieux vous avouer que j'ai à me faire un reproche à votre égard.

--Lequel, Barnabé? demanda Vasseur, désarmé par l'accent ému du jeune homme.

--J'aurais dû vous avouer un gros secret qui m'étouffe depuis tantôt... vous savez, quand je suis revenu de l'exécution?

--Lorsque tu étais si bouleversé d'avoir vu tomber vingt-trois têtes?

Fil-à-Beurre haussa les épaules.

--Oh! après tout, c'étaient de si cruels coquins, qui avaient tant commis d'atrocités, que je les ai vus mourir sans grande pitié...

Le squelette s'interrompit pour pousser un gros soupir, puis, tout frémissant, il ajouta:

--Sauf un pourtant!

--Quel était ce condamné?

--Je vous conterai cela à la couchée.

--Mais, mon garçon, tu dois comprendre que je ne me soucie pas d'être vu en plein jour sur la grand'route. Jusqu'à la bonne moitié du voyage, mon intention est de chevaucher la nuit et, durant le jour, de rester coi en quelque gîte sûr. Si donc, comme tu le dis, ton secret t'étouffe, tu vas le garder sur la conscience jusqu'au point du jour, moment de notre couchée... Mieux vaudrait te soulager tout de suite.

Et Vasseur, d'une voix rieuse, insista en disant:

--Allons! lâche ton secret.

--Mais, fit Barnabé, c'est que ce secret n'est pas le mien. D'autres oreilles que les vôtres ne peuvent l'écouter.

--Tu dis cela pour Lambert et Fichet?

--Précisément.

La curiosité talonnait trop le lieutenant pour qu'il ne lui sacrifiât pas ses hommes. Il se retourna en selle et commanda:

--Fichet, à cent pas en avant, pour éclairer la route. Toi, Lambert, même distance en arrière pour t'assurer si nous ne sommes pas suivis.

Et quand ils furent seuls:

--Là! fit Vasseur, à présent tu peux parler.

--Le jour où vous m'avez engagé pour vous suivre, vous rappelez-vous qu'après vous avoir demandé à quelle date il faudrait partir, je me suis réjoui en apprenant que j'avais tout le temps devant moi pour faire mes adieux?

--Oui, et il me souvient que, comme je te plaisantais en supposant que ces adieux s'adresseraient à tes amours, tu m'as parlé d'un être bon, doux, auquel tu avais voué le dévouement... du chien pour celui qui lui a donné la pâtée, alors qu'il crevait de faim... Ce sont là tes expressions.

Il y eut un accent indicible de reconnaissance dans la voix de Fil-à-Beurre quand il répondit:

--Oui, c'est ainsi que je suis dévoué à ma bonne Gervaise.

À ce nom, une convulsion violente fit frissonner le lieutenant des pieds à la tête. Et tant était grande son émotion qu'il lui fallut se retenir au pommeau de la selle pour ne pas tomber de cheval lorsqu'il entendit le squelette ajouter:

--Gervaise qui, il y a deux jours encore habitait le village de Mégin.

Dans l'ombre de la nuit, Fil-à-Beurre n'avait pu s'apercevoir de la pâleur livide du lieutenant ni de la violente émotion produite par le nom de Gervaise.

Sans se douter de rien, il commença son récit:

--Comme je vous l'ai dit, j'ai toujours demandé mon pain de chaque jour un peu à tous les métiers. Cette fois-là, j'avais eu la main heureuse. Ma maigreur avait été exploitée dans une baraque de saltimbanques. De foire en foire, on m'avait exhibé à l'admiration des populations en me donnant pour un malheureux marin, resté seul sur un radeau en pleine mer, pendant quarante-six jours, sans autre nourriture que ses larmes. Par malheur, arriva l'hiver qui interrompit les fêtes foraines. Plus de recettes. Le patron aurait bien voulu me garder jusqu'au retour du printemps. Mais pour me garder, il eût fallu me nourrir. Alors j'aurais engraissé... et j'aurais perdu de ma valeur.

--Va crever de faim jusqu'au printemps, me dit-il; tu auras ainsi conservé ton prix et je te reprendrai.

Et il me congédia après m'avoir réglé mon compte. Des plus maigres! Trois écus! Il y ajouta une bonne grosse veste de ratine qui lui était devenue trop courte et qui arriva, pour moi, comme marée en carême, vu qu'elle était chaude et, ce jour-là, il faisait grand froid.

Il était environ dix heures du soir; car c'était après avoir eu la prévenance de me garnir d'un solide souper que le patron m'avait congédié. J'aurais pu coucher là, mais je me souvins que, le lendemain, c'était grand marché à Chartres. Peut-être y trouverais-je à m'employer. Quinze lieues me séparaient de la ville, mais c'était un jeu pour mes longues jambes et la nuit, dont les étoiles scintillaient de froid, était des plus claires.

Je marchais bon pas, tout chaudement heureux sous ma veste de ratine... Et trois écus en poche!... Le premier consul n'était pas mon cousin!

Je venais de dépasser un village dont, à mon passage, l'horloge avait tinté minuit et j'allais longer une meule de foin quand, soudainement, je vis se dresser devant moi un colosse qui, par cette température glaciale, était en manches de chemise.

--Donne-moi ta veste, m'ordonna-t-il.

--Moi, dans de pareilles occasions, je ne suis pas causeur et, grâce à mes jambes, j'ai bien mis vite une distance entre moi et l'autre que je laisse attendant toujours une réponse. Quant à résister, j'en aurais eu l'envie qu'elle me serait aussitôt passée, rien qu'à la vue de la solide carrure de mon emprunteur de veste.

Sans doute qu'il devina mon projet de lui brûler la politesse en détalant, car, sans autre phrase, il m'asséna sur la tête un coup d'un gourdin énorme, qui me renversa sans connaissance.

Fil-à-Beurre fut interrompu dans son récit par le lieutenant, qui demanda vivement:

--Tu ne saurais reconnaître cet homme?

--Oh! que si! que si! Je n'ai vu mon gaillard qu'une demi-minute, mais ça m'a suffi pour le reluquer... Que jamais je le rencontre et je jure bien qu'il me rendra compte du coup de gourdin qu'il m'a administré, de ma veste qu'il m'a volée ainsi que mes pauvres trois écus qui étaient dans ma poche... Que je le trouve face à face, si je ne lui bondis pas sur le casaquin, c'est que, ce jour-là, j'aurai un ventre qui traînera par terre.

Malgré tous ses efforts pour la contraindre, une impatiente curiosité se trahissait dans la voix de Vasseur, quand il demanda:

--Mais, Barnabé, je ne vois pas encore apparaître dans ton récit cette personne que tu appelles Gervaise?

--Attendez donc, attendez donc... Quand je revins à moi, j'étais étendu sur des bottes de paille et j'avais la tête entourée de bandes de linge qui m'aveuglaient. À ce moment, une douce petite voix disait:

--Mais, ma bonne Annette, nous ne pouvons pourtant pas mettre dehors ce pauvre garçon.

--Bah! bah! répondit l'organe grognon de celle qui venait d'être nommée Annette, quand ils ne tuent point, les coups à la tête ne sont pas dangereux. Après qu'il aura dormi jusqu'à ce soir, notre grand diable, avec une bonne soupe dans le ventre, s'en ira trottant comme un cerf.

--Non, il faut le garder quelques jours. Il a besoin de se remettre. Regarde donc comme il est délabré, insista la voix jeune et douce.

À ces derniers mots, Annette répliqua en riant:

--Oh! oh! si, pour le renvoyer, vous attendez qu'il se soit remplumé, il sera encore ici au jugement dernier.

--Rien que deux jours.

--Oui, mais si votre père arrivait? Vous savez combien de fois il m'a sévèrement recommandé de ne jamais laisser pénétrer personne dans la maison.

--Papa est parti il y a huit jours, et il s'écoule un mois entre chacune de ses visites.

Après son excuse donnée, la petite voix revint à l'assaut en disant:

--C'est convenu, n'est-ce pas; nous garderons deux jours notre blessé?

--Gervaise! Gervaise! vous me faites commettre une imprudence, prononça Annette d'un ton qui cédait.

Il y eut un petit cri joyeux de Gervaise triomphante; puis, vivement, elle reprit:

--Renouvelle-lui son pansement. Moi, je descends pour surveiller la soupe qui lui rendra ses forces.

Et je l'entendis qui s'éloignait.

Alors je crus bon de donner signe de vie. Comme Annette avait fini de me retirer la bande de toile, je poussai un soupir et j'ouvris les yeux.

--Ah! ah! fit-elle, voilà donc que vous revenez à vous, mon beau merle?... Pardieu, je puis me vanter d'avoir fait ce matin une jolie trouvaille.

C'était une brave et digne femme, cette Annette, malgré son air bourru. Elle m'apprit qu'au point du du jour, en allant chercher son beurre et son lait à une ferme un peu distante du village, elle m'avait trouvé étendu raide, dépouillé, à demi gelé, la tête ensanglantée. Par bonheur, le froid, en saisissant ma plaie, avait empêché la perte de sang. Aussitôt, elle était venue pour donner la nouvelle à Gervaise, et les deux femmes, dans leur premier élan de pitié, m'avaient, en réunissant leurs efforts, emporté dans la maison qui les abritait.

Après avoir achevé de me panser, elle reprit:

--Moi, j'étais d'avis de vous renvoyer tout de suite; mais on a obtenu de ma faiblesse que vous resteriez ici deux jours à vous reposer et à vous rabibocher un peu le torse. Vous allez commencer par m'avaler une soupe. Attendez, je reviens.