Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre
Chapter 22
Labor n'était pas, pour le quart d'heure, à la galanterie. Au lieu de répondre à la comtesse, il marcha droit à Barnabé et se campa devant lui les bras croisés...
--Sais-tu que tu t'es fait bien attendre! articula-t-il d'un ton sévère:
Tandis que Barnabé le regardait bouche béante, la mine stupéfaite, en homme qui tombe des nues, il poursuivit d'une voix qui s'irritait:
--Assez de comédie! Ne joue pas plus longtemps la bête. Pourquoi ne m'avoir pas dit tout de suite qui tu es?
--Mais je vous l'ai dit, général. «Barnabé Gobin, surnommé Fil-à-Beurre.» Ne vous en souvient-il plus? ajouta l'échalas.
--Attends! fit Labor.
Il retourna à la table, prit l'ordre écrit par le squelette, ainsi que la lettre qui se trouvait à côté, et, un papier déplié dans chaque main, il vint les mettre sous le nez de Fil-à-Beurre en demandant:
--Oserais-tu nier que ces deux écrits soient de la même écriture?
--Oh! c'est à s'y méprendre, avoua Barnabé en proie à la plus profonde surprise. C'est vraiment à croire que les deux billets sont de moi... Je ne...
Labor lui coupa la parole d'un geste de main, et, le front rembruni, l'oeil irrité:
--Assez, maître Meuzelin! dit-il.
--Gobin, général, Barnabé Gobin... et non pas Meuzelin, appuya tout naïvement l'échalas.
Au nom de Meuzelin, madame de Méralec s'était levée, surprise, les yeux sur Barnabé.
--Quoi! fit-elle, c'est là ce Meuzelin dont vous m'avez parlé, général? en me disant que vous ne le connaissiez pas de vue.
--Oui, Meuzelin, le célèbre policier, affirma Labor.
Mais Barnabé, ses grands bras en l'air, s'agitait en protestant de toutes ses forces et en croyant à un fort détraquement du cerveau du général.
--Voilà que je suis policier, à présent! Qu'est-ce qui lui prend? Où va-t-il chercher ces inventions-là?
Tout en gesticulant, il s'était rapproché du coin où se tenait le Marcassin, qu'il prit en témoignage:
--Hein! beugla-t-il, tu l'entends, citoyen? Parle. Est-ce que je suis un nommé Meuzelin?
--Dis donc que oui, imbécile! lui souffla vivement le métayer.
Pour le coup, Barnabé en demeura stupéfait. Sa face exprimait si bien l'hébétement de l'homme qui ne comprend rien à ce qu'on exige de lui, que Cardeuc, pour s'en débarrasser, le fit pivoter sur ses talons et le repoussa du côté du général. Mais, en lui faisant exécuter ce mouvement, il lui souffla encore:
--Dis oui. Je me charge de tout.
Au même moment, le général, qui avait échangé quelques mots à voix basse avec la comtesse, se retourna en prononçant:
--Meuzelin.
--Mon général? lâcha Fil-à-Beurre.
Labor éclata d'un énorme rire.
--Hein! fit-il en raillant, dis-moi donc, à présent, que tu n'es pas Meuzelin. Tu viens de te trahir en répondant à ton nom.
--Dame! mon général, ça paraît tant vous faire plaisir que je m'appelle Meuzelin, débita Barnabé d'une voix niaise.
Et, en même temps, il adressait au Marcassin un regard qui, bien clairement, lui disait que c'était pour obéir à son conseil qu'il s'embarquait sur cette galère.
--Ah! d'abord, parons au plus pressé, dit le général en se souvenant de l'ordre à envoyer.
Il vint se remettre devant la table et, bien lentement, comme si son poignet le faisait vraiment souffrir d'une foulure, il apposa sa signature au bas de l'ordre.
Il en résulta un petit silence pendant lequel la comtesse, après avoir examiné le visage en franc benêt de Fil-à-Beurre, qui se tenait tout effarouché au milieu du boudoir, tourna vers son métayer des yeux interrogateurs qui lui demandaient s'il était bien possible que ce jocrisse, qu'il avait amené, fût le policier célèbre dont on vantait l'audace et l'habileté. Mais cette sorte de question muette échappa à Cardeuc, tout attentif à surveiller Barnabé en caressant les rudes crins qui lui servaient de barbe.
Sa signature donnée, Labor se leva, son papier à la main, en disant:
--Il faut que cet ordre soit porté sur l'heure.
Barnabé tendit une main empressée.
--Donnez, mon général, je m'en charge, s'écria-t-il.
--Oh! que nenni! mon maître, ricana Labor. J'ai eu trop de mal à te trouver pour te laisser ainsi t'envoler.
Ensuite, s'adressant à la veuve, il lui demanda la permission de porter lui-même l'ordre à son cavalier d'ordonnance, auquel il avait quelques instructions particulières à donner. Sur l'autorisation accordée par madame de Méralec, il gagna la sortie du boudoir en disant:
--Suis-moi, Meuzelin.
De l'air d'un homme résigné à subir un rôle qu'on lui impose, Fil-à-Beurre emboîta le pas à Labor.
La porte s'était à peine refermée sur eux que la veuve demandait vivement à son métayer:
--Ce n'est pas Meuzelin?
--Vous avez pourtant, madame la comtesse, vu le général le reconnaître, dit Cardeuc.
--Oui, mais toi?
Avant que le Marcassin pût répondre, la porte se rouvrit. C'était Gervaise qui arrivait, la figure animée, l'oeil plein de joie. Elle avait à la bouche des paroles que la présence de son oncle, qu'elle ne s'attendait pas à trouver dans le boudoir, arrêta brusquement sur ses lèvres.
Immédiatement, la veuve devina une confidence à recevoir de la jeune fille. Elle n'eut pas besoin de congédier Cardeuc, car, profitant de l'arrivée de sa nièce, il gagna à son tour la porte en disant de sa voix gouailleuse:
--Je vais voir ce que le général fait de son Meuzelin.
--Mais tu ne m'as pas encore répondu au sujet de cet homme, insista la veuve.
Le dévoué serviteur avait son parler franc avec la comtesse. Arrivé au seuil du boudoir, il se retourna pour dire:
--Le général a tenu obstinément à trouver une fêve dans son gâteau. C'est son affaire.
Et il sortit.
Gervaise n'avait pas entendu un mot de ce qui venait d'être dit. La joie qui lui faisait doucement battre le coeur l'avait rendue distraite aux deux phrases échangées.
La jolie veuve ne la laissa pas languir.
--Allons, mignonne, dit-elle affectueusement, fais-moi la confidence qui a l'air de t'étouffer.
Gervaise, il faut le croire, étouffait vraiment, car tout aussitôt, en rougissant, elle prononça d'une voix heureuse:
--Je l'ai revu, madame la comtesse.
--Revu qui? appuya la veuve en feignant, pour s'amuser, de ne pas comprendre.
--Vous savez bien... la personne qui... que... commença Gervaise, qui s'arrêta sans oser continuer.
En voyant madame de Méralec ne pas venir au secours de son embarras, elle prit son courage à deux mains et balbutia:
--Mon amoureux!
--Ah! oui, ton amoureux que tu croyais perdu... Eh bien, que te disais-je? Que jamais un amoureux ne se perd. Un jour ou l'autre, on le voit reparaître, dit la comtesse en souriant. Où et quand as-tu revu le tien?
--Tout à l'heure, dans le parc, en longeant le petit mur qui conduit à la faisanderie.
--Il avait donc franchi la clôture?
--Oh! non. Je suivais l'allée quand, tout à coup, j'ai entendu prononcer mon nom au-dessus de moi. Alors j'ai levé les yeux et j'ai aperçu sa tête qui dépassait le mur.
La comtesse eut un sourire moqueur.
--Ah! çà, dit-elle, ton amoureux est donc un géant? Si peu élevé que soit le mur en cet endroit, il faut être d'une jolie taille pour le dépasser de la tête.
--Il était à cheval et avait fait avancer sa bête le long de la muraille.
--Bon! ça s'explique. Eh bien, ma gentille, tu dois être à présent renseignée sur ton amoureux, car j'aime à croire que tu lui as demandé son nom et sa profession?
--Non, fit Gervaise.
--Non? Alors qu'avez-vous donc dit pendant l'entrevue?
--Rien, avoua la jeune fille.
--Comment, rien? La joie vous avait-elle paralysé la langue? railla madame de Méralec.
--Nous n'avons pas eu le temps de rien dire.
--Pourquoi?
--Parce qu'il avait à peine prononcé mon nom que, de l'autre côté du mur, s'est élevée la voix d'une personne qui, elle, était à pied.
--Que disait ce trouble-fête? Il criait?
--Nullement. Sa voix était affectueuse et gaie... et même ce qu'il a dit m'a fait plaisir, confessa Gervaise.
--Ah bah! fit la veuve. Peut-on savoir, ma bellote, en quoi les paroles de ce survenant t'ont fait plaisir?
--En ce qu'elle m'ont donné l'espérance de revoir bientôt mon amoureux tout à mon aise, répondit bien naïvement la jeune fille.
--Où donc dois-tu le revoir, mon enfant? demanda la veuve un peu étonnée.
--Ici même, au château!
--Chez moi? fit la comtesse dont la surprise se doubla. D'où te vient cette croyance?...
--Je vous le répète, de ce qu'a dit la voix.
--Et qu'a-t-elle dit?
--Mon amoureux avait à peine prononcé mon nom que voilà, tout à coup, la voix du survenant qui s'écrie: «Ah! je vous y prends, cher ami, à enfreindre une consigne qui, pourtant, ne vous demandait que deux jours de patience. Ne vous ai-je pas promis que, dans deux jours, nous serons installés au château?...
--Installés au château, répéta la veuve dont le front s'assombrit. Tu es bien certaine d'avoir entendu cela?
--Si certaine que je m'aperçois que j'ai oublié deux mots de la phrase qui m'ont même bien intriguée.
--Quels deux mots?
--La voix a dit: Nous serons installés en maîtres dans le château.
Madame de Méralec se redressa, inquiète et pensive, sur son siège, et répéta:
--En maîtres?
Au bout d'une minute de silence, le sourire reparut sur ses lèvres.
--Et puis, Gervaise? demanda-t-elle.
--C'est tout.
--De sorte, ma chère fille, que tu n'es pas plus renseignée qu'auparavant sur ton amoureux?
Gervaise secoua la tête de façon joyeuse et prononça:
--Oh! que si! Je sais quelle est sa profession.
--Puisqu'il ne t'a rien dit.
--Oui, mais l'autre a dit pour lui.
Et, tout heureuse de sa découverte, la jeune fille continua d'une voix gaie:
--Quand ils sont partis, il faut croire que mon amoureux s'en allait à contre-coeur, car l'autre lui a dit pour le consoler: «Encore un peu de patience, mon cher lieutenant.» Donc mon amoureux est militaire.
Elle finissait quand le fracas des lourdes bottes de cavalier du général retentit à la porte du boudoir. Seulement, Labor, avant d'entrer, se soulageait d'une colère furieuse par d'énergiques jurons. Par malheur, son exaspération ne lui faisait pas bien étouffer ses éclats de voix, car on l'entendait rugir:
--Mille millions de tripes du diable! sacré tonnerre de charogne en putréfaction!
Puis il entra se croyant calmé.
--Qu'avez-vous donc, général? À vos yeux et à votre teint enflammés, on croirait presque que vous êtes un peu contrarié, demanda affectueusement la veuve.
--J'ai que ce pendard efflanqué, ce maudit desséché de Meuzelin, vient de me glisser entre les doigts, tonna le général. Il m'avait d'abord suivi d'assez bonne grâce; mais pendant que je remettais l'ordre et donnais des instructions à mon ordonnance, le drôle a détalé... et, dame! il a de longues jambes de cerf maigre qui vous retirent l'envie de le poursuivre.
Et le général, bien naïvement, ajouta en s'écriant, furieux:
--Quand je pense que le ministre de la police l'a attaché à ma personne!!! Ah! il s'y attache bien, l'animal?
Il allait ouvrir l'écluse à ses jurons, quand la châtelaine l'arrêta par un tout sec:
--Général!
En même temps, elle lui indiqua du regard Gervaise qui, depuis la brusque apparition de Labor, se tenait, muette et immobile, près du siège de sa maîtresse, ne sachant plus comment s'en aller.
Cependant la comtesse disait à Gervaise:
--Ma gentille, tu vas descendre à la cuisine pour avertir que le général reste à dîner et qu'on avise en conséquence.
Et, s'adressant à Labor:
--N'est-ce pas, général?
--Mais, comtesse, vraiment, je crains d'abuser... commença le soldat.
--Ta! ta! ta! fit gracieusement la comtesse qui congédia Gervaise en ajoutant: Va, ma belle!
Puis, quand la porte se fut refermée sur la jeune fille, madame de Méralec continua:
--Une fois pour toute, cher ami, qu'il soit bien convenu que les cérémonies seront bannies entre nous. Je veux que, chez moi, vous vous regardiez comme chez vous.
À ces derniers mots, Labor fit ses yeux désolés, posa la main sur son coeur, aspira tout le vent possible dans sa poitrine et poussa un: Hélas! de force à faire tourner un moulin et à attendrir un rocher.
Ensuite, faisant ses yeux blancs, la main en pigeon vole, la bouche en cul-de-poule, il débita d'une voix qui flûtait:
--Pourquoi cette recommandation de me regarder ici comme chez moi, n'est-elle pas, pour moi, une douce réalité?
Tout aussitôt, en voyant les traits de la veuve tourner au sévère à cette déclaration par trop incongrue, il s'empressa d'y joindre le corollaire:
--Comme époux légitime, bien entendu.
De sévère, le visage de madame de Méralec se fit attendri. Elle secoua tristement sa tête charmante, et, à son tour, elle soupira:
--Hélas!
--Vous refusez! fit le général avec l'accent d'une stupéfaction sincère; car il ne pouvait admettre que femme fût au monde qui refusât de s'appeler madame Labor.
Son ébahissement s'atténua quand il entendit madame de Méralec qui, à peu de chose près, lui répétait sa phrase:
--Pourquoi ce désir de votre part ne peut-il être pour moi une douce réalité!
--Mais, insista Labor, n'êtes-vous pas veuve, c'est-à-dire libre?
--Oui, fit la comtesse, mais une veuve qui ne peut se remarier. Ne connaissez-vous donc pas ma position, général? J'ai là, dans ce meuble, un acte de notoriété, signé par quatre témoins qui déclarent que, sous leurs yeux mon mari, le comte de Méralec, a été mortellement frappé à la défense du pont de Constance... mais ce n'est qu'un acte de notoriété. Le cadavre de mon époux, tombé à l'eau, ne s'est pas retrouvé. Donc mon veuvage n'a pu être établi par un acte de décès qui atteste, en toutes formalités, le décès du comte. Que demain je veuille me remarier, on sera en droit, faute de cet acte légal que je ne saurais produire, de me demander s'il ne se peut pas que le comte de Méralec soit encore de ce monde. Et quand je montrerai mon acte de notoriété, on m'objectera que plus d'un mari a profité de ce qu'on le disait mort pour ne pas rentrer sous le toit conjugal.
Tout en écoutant, le général faisait mine fort penaude à cette confidence, qui démolissait tous ses plans. Le soldat avait ses défauts, mais il possédait aussi ses qualités. Il n'était pas cupide d'argent. La veuve jouissait d'une fortune immense et il l'aurait acceptée avec la main de la comtesse; mais, en somme, sa nature brutale ne convoitait que la jolie femme. Aussi madame de Méralec n'avait pas encore achevé son aveu que la fatuité monstrueuse du général, qui lui persuadait que la veuve était folle de son individu, lui avait déjà offert une consolation.
--Après tout, pensa-t-il, elle sera une fort belle maîtresse qui me posera devant les autres femmes.
Madame de Méralec, gracieuse, souriante, s'était approchée de lui, et d'une voix caressante:
--Cela dit, général, reprit-elle, je n'en conserve pas moins l'espérance que vous voudrez bien accepter mon dîner de ce soir.
Ce mot de «dîner» fut comme le coup de trompe appelant la meute à la curée, car, après un léger coup frappé à la porte, il fit apparaître un cadet de haut appétit.
C'était Pitard, le vorace convive qui, entre deux plats, caressait un gigot de dix livres, sans que ce supplément lui fît perdre une bouchée de tous les mets du menu offert aux invités. De ce qu'il avait dîné la veille chez la comtesse, Pitard se regardait comme convié à perpétuité, et il arrivait le bec enfariné, les narines encore frémissantes des parfums de la cuisine où il avait été faire un tour avant de se présenter.
--Je venais déposer mes hommages aux pieds de madame la comtesse, annonça-t-il.
--Et vous avez bien choisi l'heure pour les déposer, car, dans vingt minutes, nous allons nous mettre à table. J'espère, Pitard que vous ne me ferez pas l'affront de refuser mon modeste dîner, débita la veuve avec un sérieux imperturbable.
Le pique-assiettte s'inclina profondément.
--Ce sera pour obéir à madame la comtesse, déclara-t-il d'un ton mielleux.
--Alors, asseyez-vous là, mon excellent Pitard, et attendons, en compagnie, l'annonce de mon maître-d'hôtel, invita la veuve en lui montrant un siège.
Au lieu de s'asseoir, Pitard hésita et finit par dire:
--C'est que je ne suis pas venu seul.
--Serais-je assez heureuse pour que vous ayez eu la bonne idée de m'amener un autre convive?
--C'est mon collègue à la commune; vous savez bien, madame, le citoyen Croutot.
--Ah! oui, ce troisième témoin qui s'est fait un peu prier pour signer, il y a un mois, mon constat d'identité, se rappela la comtesse.
Elle parut se consulter, puis elle reprit:
--Eh bien, Pitard, aller chercher le citoyen Croutot.
Le citoyen Croutot devait attendre dans la pièce voisine, car, tout aussitôt, il apparut derrière Pitard qui rentrait. Le petit homme, depuis le jour où il s'était, pour la première fois, trouvé en présence de madame de Méralec, semblait, comme on dit, avoir mis de l'eau dans son vin. Il avait quitté son air de roquet hargneux et lui qui, à la dernière entrevue, avait tant affecté, à l'égard de la veuve, d'user du tutoiement républicain, s'inclina des plus respectueux en disant d'une voix humble:
--Je prie madame la comtesse d'agréer mes devoirs.
L'avorton, on le voit, tant raidichon et si important d'habitude, changeait du tout au tout avec ceux qui lui demandaient, à l'oreille, des nouvelles de «la pauvre Julie qui aimait tant à aller sur l'eau». Ce secret, paraît-il, le rendait plus souple qu'un gant. Autant, son oeil, autrefois, était impudent et railleur, autant, à l'heure présente, il se montrait sombre et inquiet. Il était évident que Croutot devait vivre sous le coup d'une préoccupation constante, dont la cause s'était produite depuis peu et qui, sans doute, lui avait fait suivre Pitard chez madame de Méralec.
--Vous êtes des nôtres à dîner, citoyen Croutot? demanda la veuve.
--Impossible, madame la comtesse, je suis attendu chez moi, dit le nain qui semblait avoir hâte de partir.
Lisant alors sur le visage de madame de Méralec qu'elle se demandait, après son refus, pourquoi il s'était présenté au château, il s'empressa d'ajouter:
--Je venais ici m'acquitter d'une commission de la part de mon frère, que madame la comtesse a vu, il y a bientôt près d'un mois.
La comtesse paraissait chercher en ses souvenirs. Croutot vint à son aide en disant:
--À propos de caisses et de malles qu'il est venu vous apporter à la Brivière.
--Oui, je me rappelle cela, fit la veuve. Ces caisses étaient arrivées derrière moi par les messageries suivantes, et elles avaient été déposées au bureau d'Angers, avec charge pour le maître de poste de les diriger sur le château. Le maître de poste a tenu à exécuter lui-même la corvée.
--C'est mon frère.
--Ah! il est le maître de poste d'Angers. Eh bien, de quelle commission vous a-t-il chargé pour moi? demanda la comtesse avec une sorte d'hésitation.
--De m'informer si vous avez bien reçu le nombre exact de caisses que vous attendiez.
--Oui, fit la veuve avec un peu d'embarras.
--En êtes-vous bien certaine, madame? appuya Croutot.
La comtesse eut un sourire.
--Certaine, dit-elle, pas tout à fait. En partant d'Allemagne, je me suis fait suivre d'une vraie montagne de bagages. La plupart de ces caisses sont encore empilées ici sans avoir été ouvertes par moi. Ce n'est qu'à la suite d'une visite sérieuse que je pourrais vous répondre.
Après cette explication, que Croutot avait écoutée en secouant lentement la tête, madame de Méralec demanda avec une pointe d'inquiétude dans la voix:
--Mais à quel propos cette question?
--Vos bagages étaient rangés dans un coin du bureau de poste. Mon frère les a fait charger sur une voiture sans plus s'occuper d'autre chose, et il vous a amené ici et livré quinze caisses. De retour à Angers, mon frère alors a songé à une chose à laquelle il aurait dû penser tout d'abord, c'est-à-dire à consulter son livre d'inscription.
--Et il a vu que j'avais une caisse en trop... que son vrai propriétaire, probablement, lui réclame à cor et à cri, avança la comtesse en riant.
--Au contraire, articula lentement Croutot.
Le sourire de la veuve disparut aussitôt.
--J'ai une caisse en moins? fit-elle vivement.
--Oui, madame, car vous avez reçu quinze caisses et le registre en accuse seize... Donc, il en manque une... Si mon frère a tant tardé à vous avertir, c'est qu'il espérait que cette caisse, adressée par erreur à un autre, lui serait retournée. C'est en ne voyant rien revenir qu'il m'a écrit pour me charger de la commission de m'informer près de vous si l'erreur n'aurait pas été commise ici en comptant les bagages apportés. Mon frère cesserait d'être inquiet du moment que vous reconnaîtriez que rien ne vous manque.
Une caisse de plus ou une caisse de moins, qu'importait au général dont l'estomac faisait rage? Était-ce bien au moment où le dîner venait d'être annoncé qu'il fallait s'occuper de pareilles questions? À la pensée que le potage refroidissait, le général lâcha deux: Hum! hum! destinés à rappeler la comtesse à choses plus sérieuses. Pour lui faire écho, Pitard fit grincer, l'une contre l'autre, ses robustes mâchoires, avec un fracas plein d'éloquence.
Cet appel de ses invités fut compris par la veuve, qui termina avec Croutot en disant:
--Ce n'est que demain, quand j'aurai tout examiné en détail, que je pourrai vous faire une réponse certaine.
Et, se remettant à rire:
--En somme, fit-elle, votre frère a grand tort de se mettre martel en tête... Pour une caisse en moins de chiffons et de falbalas, je ne mourrai pas!
Croutot la regarda dans les yeux. Il avait aux lèvres une phrase que la présence du général l'empêcha de prononcer. Après une courte hésitation, le petit homme s'inclina devant la veuve en disant d'une voix qu'on aurait pu croire prêchant la prudence:
--Mon devoir, madame la comtesse, était de vous avertir.
Sur ce, après un autre salut au général, dont les yeux furibonds lui reprochaient le dîner en retard, Croutot partit.
--Enfin, se dit avec satisfaction Labor quand il se vit attablé devant son assiettée de potage à la purée de gibier.
Mais le soldat gourmand avait compté sans l'obsession d'une idée tenace qui s'était logée en sa cervelle. Dès la première cuillerée, il resta, l'oeil fixé, la cuillère immobile, se demandant toujours:
--Pourquoi cet animal de Meuzelin s'est-il enfui?
Il avait beau faire, l'obsession le tenait tant et si bien que les meilleurs plats passaient devant lui sans qu'il en profitât autrement que par quelques rares bouchées sans saveur.
Si quelqu'un pouvait le rappeler au sentiment de la situation présente, c'était à coup sûr la maîtresse de la maison dont il fêtait si mal la cuisine. Mais la comtesse, aidée par le silence du général, s'était, elle aussi, laissée tomber en une méditation profonde. De sa conversation avec Gervaise un détail lui était revenu en mémoire, et opiniâtre à vouloir lui trouver une réponse, elle ne cessait de se poser cette question:
--Que voulait donc dire l'ami de l'amoureux de Gervaise, quand il lui affirmait que, bientôt, ils seraient installés en maîtres au château?
Et ses lèvres frémissantes redisaient:
--En maîtres! en maîtres!
De sorte que l'excellent Pitard, à qui la distraction des deux convives laissait le champ libre, s'en donnait à pleines mâchoires, vidant les plats, torchant les assiettes que les domestiques enlevaient pleines de devant le général et la veuve pour les lui apporter, opérant en silence de peur que le moindre bruit, en tirant les songeurs de leur rêverie, ne les amenât, en mangeant, à lui faire tort de leurs parts. Tout doucettement, sans gloriole ni fausse modestie, l'ogre arriva à se loger dans la panse le dîner préparé pour trois couverts.
Comme, alors qu'il avalait sa dernière bouchée, la pendule sonna l'heure où, chez un paysan du village, on allait s'attabler devant une plantureuse soupe aux choux, il s'échappa à la sourdine après un dernier regard jeté sur la nappe pour bien s'assurer s'il ne laissait rien qu'il pût se mettre sous la dent.
Il disparaissait quand Labor revint à lui. En même temps que sa présence d'esprit, il retrouva son appétit féroce. À la vue de la table nette, l'affamé, sans se rendre compte du temps écoulé, s'écria tout bourru: