Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre

Chapter 19

Chapter 193,917 wordsPublic domain

Dépouillé de ses vêtements, le cadavre apparut beau de formes, aux chairs jeunes, à la gorge ferme, au ventre ne révélant pas que la morte eût été mère. Excepté les horribles blessures résultant des quatre coups de fusil qui avaient tué cette femme, le corps ne montrait aucune cicatrice ni signe qui dût servir à constater plus tard l'identité de la victime.

--Elle devait avoir de vingt à vingt-cinq ans, déclara Meuzelin, après un dernier regard jeté sur le cadavre.

Le lieutenant, Barnabé et Fichet assistaient, sans souffler mot, à l'examen du policier. Au dehors, devant l'auberge, s'entendait le murmure de la foule échangeant ses commentaires en attendant le moment où elle pourrait rentrer dans la salle.

Sur l'ordre de Meuzelin, l'aubergiste et le domestique cachèrent la nudité du corps en jetant dessus les vêtements dont il avait été dépouillé.

Alors Meuzelin se retourna vers le postillon Fourchu.

--C'est toi qui conduisais au moment de l'attaque, entre Angers et ce village? demanda-t-il.

--À preuve que j'y ai attrapé un vilain noyau, dit Fourchu en montrant son bras blessé... Voilà comment c'est arrivé: Ils étaient bien une trentaine; ils avaient barré la route avec deux grosses cordes tendues d'un côté à l'autre. Un de mes chevaux s'est abattu; alors ils ont fait feu sur la patrouille. C'est une des balles qui lui étaient destinées qui m'a percé le bras... La chute du cheval avait arrêté la voiture. Quatre gredins sont venus me mettre le pistolet sur le corps pendant qu'un cinquième me fouillait pour me prendre ma feuille de route...

--Sur laquelle étaient inscrits les noms de tes voyageurs?

--Oui, avec leur point de départ indiqué. Ils en avaient sans doute besoin pour savoir si je voiturais celle qu'ils voulaient tuer... Ah! ça n'a pas été long, allez! Cinq ou six sont allés droit au coupé; ils en ont arraché une des voyageuses et, avant qu'elle pût dire un mot, pan! pan! et ç'a été fini. Enfin, ils ont détaché leurs cordes et ont relevé mon cheval, puis ils m'ont ordonné de filer sans demander mon reste.

--Ils ne t'ont pas rendu ta feuille de route.

--Non, et j'avoue que je n'ai pas pensé à la réclamer.

--Sais-tu où la victime avait pris la voiture?

--À Angers.

--Tu en es certain?

--Quand j'étais à Angers à attendre pour prendre mon service, j'ai vu arriver la voiture amenée par Chatriot. Il n'y avait alors qu'une femme dans le coupé. Pendant que les palefreniers attelaient, j'ai été prendre un verre avec Chatriot. Quand je suis revenu pour monter en selle, j'ai vu alors deux femmes dans le coupé.

--Sans pouvoir affirmer laquelle des deux était la première?

--Ma foi, non, car il faisait noir dans le coupé.

--Et des Chauffeurs qui ont attaqué la diligence, as-tu pu en reconnaître un?

Fourchu se mit à rire à cette question:

--Oh! oh! fit-il, allez donc reconnaître des gredins qui se sont barbouillés le visage de suie ou qui ont la tête enveloppée d'un morceau de crêpe noir.

Meuzelin revint à la femme morte.

--De sorte que tu ne saurais dire quelle était la femme tuée?

--Non, mais c'est facile à savoir. En lui coupant la tête, les brigands n'ont pas été bien malins. Il n'y a qu'à aller à Angers, au bureau de la diligence, s'informer de la femme montée en voiture cette nuit à quatre heures du soir.

--Oui, objecta Meuzelin, mais rien ne dit que la victime n'était pas l'autre femme, celle qui occupait le coupé avant Angers.

--On n'a qu'à interroger celle des deux qui vit.

--Tu sais donc qui elle est?

--J'ai assez entendu prononcer son nom par ceux qui, cette nuit, à une lieue de l'endroit de l'attaque, l'attendaient au passage pour lui faire escorte à sa descente de voiture... Il paraît que c'est une comtesse de Méralec, qui revenait d'émigration. Elle rentrait à son château de Brivière. Ses gens ont pris les bagages et lui ont fait passer la Loire. Si quelqu'un peut vous donner des renseignements, ce doit être cette comtesse, car elle ne doit pas avoir été sans causer avec l'inconnue pendant la demi-heure qu'elles sont restées en compagnie dans le coupé, entre le départ d'Angers et l'attaque.

--Bon! fit Meuzelin en casant tous ses renseignements dans sa mémoire.

Puis il jeta un dernier regard sur le cadavre dont la nudité était voilée sous ses vêtements amoncelés pêle-mêle, et se tournant vers l'hôtelier:

--Faites rentrer le monde, commanda-t-il.

--Pas avant que nous ne soyons partis, lui dit Vasseur.

--Non, non, nous restons encore, répondit vivement le policier.

--Qu'espères-tu donc découvrir parmi ces villageois qui, en somme, ne sont que des curieux?

--Qui sait! fit Meuzelin.

Poussés par une curiosité sauvage, les villageois rentrèrent en se bousculant. Bientôt ils entourèrent la table se repaissant du lugubre spectacle, guettant d'un regard en dessous ceux qu'ils prenaient pour des magistrats, et dont ils attendaient quelques paroles qui leur apprissent le résultat de l'enquête, ou échangeant à voix basse leurs réflexions.

Meuzelin s'était glissé derrière ses compagnons. La face paterne, la bouche niaisement entr'ouverte il regardait la scène d'un oeil indifférent et immobile en apparence, mais qui embrassait toute l'assistance.

--Oh! oh! l'entendit murmurer le lieutenant, qui se tenait devant lui.

--As-tu donc déjà découvert les assassins? demanda tout bas, en se retournant, Vasseur, avec un peu de moquerie.

--Non. Mais j'ai déniché un vilain merle.

Et, avec assurance, il prononça:

--Je viens de découvrir celui qui a décapité le cadavre.

Puis, lentement, d'une voix basse qui prêchait la prudence, il poursuivit:

--N'ayez l'air de rien. Gardez-vous que vos visages ou vos regards donnent l'éveil à mon coquin. Celui qui a coupé la tête doit être cet homme barbu, noir de crasse, à tablier de cuir, qui est à droite de la cheminée.

Après cette indication, il ajouta:

--À présent, nous pouvons quitter la salle.

Derrière Meuzelin, qui se dirigeait vers la porte, Vasseur et les autres suivirent. Ce fut seulement à cent pas de l'auberge, loin des oreilles indiscrètes, que le lieutenant demanda:

--Tu plaisantais, n'est-ce pas? en avançant que c'est l'homme au tablier de cuir qui a tranché la tête de la victime?

--J'en jurerais! affirma sérieusement le policier.

--Pourtant, dit Fil-à-Beurre, rien ne distinguait cet homme de ses voisins.

--Oh! que si! appuya le policier en souriant.

--Et à quoi as-tu puisé cette certitude? reprit le lieutenant, qui, malgré les éloges qui lui avaient été faits de la sagacité de l'agent, refusait de se laisser convaincre.

--À quoi? répéta Meuzelin, à un détail bien simple, qui a pu vous échapper, mais qui devait me frapper.

--Apprends-nous-le.

Le policier regarda le lieutenant et lui posa cette question:

--Quel jour sommes-nous?

--Le cinquième jour de la décade.

À cette époque, le calendrier républicain, on le sait, avait supprimé les semaines pour diviser chaque mois en trois périodes de dix jours (décade), dont le dernier, portant le nom de _décadi_, représentait l'ancien dimanche, le jour du repos.

--Donc le dernier _décadi_ était il y a cinq jours, c'est-à-dire que voici cinq jours que cet homme s'est remis au travail, insista Meuzelin.

--Sans doute.

--Et vous reconnaissez mon individu pour être d'un état à forger: maréchal, forgeron ou serrurier?

--La fumée et la poussière de forge qui lui salissent le visage ainsi que son tablier le prouvent évidemment, avança Fil-à-Beurre.

--Très bien! fit le policier. Maintenant, passons à une autre question.

Sans rire, il demanda au lieutenant:

--Tous les combien pensez-vous que cet homme change de chemise?

--Toutes et quantes fois qu'il en met une autre, lâcha Fichet, prenant voix au chapitre.

Mais, si profondément vraie que fut cette réponse, elle ne satisfit pas Meuzelin qui redemanda au lieutenant:

--Répondez, tous les combien?

--Dame! cet homme doit être comme tous les ouvriers qui attendent le décadi, jour de repos, pour se faire beaux et propres.

--Parfait! approuva l'agent.

Et, après une petite pause:

--Alors, reprit-il, si cet homme n'était pas, hier, d'une noce, d'un baptême ou d'une fête quelconque, c'est lui qui a coupé la tête de la morte.

--Parce que? demanda Vasseur un peu abasourdi par cette déclaration.

--Parce que aujourd'hui, c'est-à-dire cinq jours après le décadi, cet homme porte une chemise blanche. Donc il a été forcé de faire disparaître son linge maculé de sang, à moins qu'il n'ait eu hier, je le répète, une occasion de se faire beau.

En secouant la tête, Meuzelin ajouta avec un sourire plein d'assurance:

--Encore, en avançant cette supposition d'une fête, je suis intimement persuadé qu'elle est fausse, attendu qu'il se fût débarbouillé. Or, s'il a du linge blanc et les mains à peu près propres, il a conservé sur son visage la crasse d'un travail de cinq jours.

Et pendant que ses compagnons restaient émerveillés devant lui, le policier répéta d'un ton convaincu:

--Oui, il a été forcé de faire disparaître sa chemise tachée de sang.

Le doute avait cessé chez Vasseur qui s'écria:

--Alors pourquoi avoir laissé ce misérable libre?

--Oh! soyez bien tranquille, dit Meuzelin en souriant, il ne le restera pas longtemps. L'arrêter séance tenante eût été maladroit. Nous donnions l'éveil à ses complices s'il en avait dans la salle. Mieux vaut qu'il vienne tout seul se placer sous nos mains.

Comme le lieutenant et Barnabé restaient ébahis sans comprendre sa dernière phrase, il continua:

--Il y a chez les dix-neuf vingtièmes des criminels un mouvement involontaire qui les pousse à se trahir. Qu'un homme commette un meurtre et qu'il puisse s'échapper sans avoir été vu; malgré lui il quittera sa cachette pour venir dix fois rôder sur le lieu de son crime, incité par la peur qui lui crée un besoin irrésistible de savoir ce qu'on dit, qui on accuse, s'il est soupçonné. Au lieu de passer muet, il lui faudra parler, s'informer, questionner jusqu'au moment où il lâchera une parole imprudente... Notre homme au tablier sera de même. Il nous a pris pour gens de justice, et, par cela même que nous n'avons rien dit, il sera invinciblement poussé par la nécessité de se rassurer lui-même en nous questionnant.

Tout en parlant, Meuzelin faisait face à ses compagnons, rangés devant lui, tournant le dos à l'auberge. Son regard passa par-dessus l'épaule de Vasseur.

--Ne vous retournez pas! dit-il vivement.

Sa recommandation faite, il reprit en riant:

--Hein! que vous disais-je? Voici notre homme qui vient de sortir de l'auberge; il a abandonné les autres. La peur le met à nos trousses et il va nous suivre jusqu'au premier coin où il pourra nous interroger sans témoins. Je vous en supplie, ne vous retournez pas. Continuons notre chemin en allant rejoindre Lambert qui garde vos chevaux et ma voiture. Le coquin va se mettre à notre piste comme un chien qui flaire une saucisse.

Donnant l'exemple Meuzelin se mit en marche, suivi par ses compagnons, qui s'étaient gardés de se retourner. Dès qu'on eut rejoint Lambert à l'entrée du village, le policier se mit à tourner autour des chevaux, leur soulevant les pieds pour examiner les fers.

Cependant, il avait glissé un regard en dessous.

--Le gredin a fait comme je l'ai dit. Il nous a emboîté le pas. Il est là-bas qui nous guette. Nous jouerons de chance si c'est un maréchal, car voici un cheval dont le fer s'est cassé.

Alors se relevant avec les gestes désespérés d'un homme qu'un accident empêche de se remettre en route, il feignit d'apercevoir l'homme au tablier de cuir.

--Eh! citoyen! cria-t-il en lui faisant signe de venir.

L'homme s'avança lentement, avec hésitation, semblant appeler à lui son courage.

--Qu'y a-t-il pour ton service, citoyen? demanda-t-il quand il fut arrivé.

--Le village possède-t-il un maréchal?

L'homme montra son tablier de cuir en disant:

--Oui. C'est moi.

--Ta forge est-elle loin?

--La voici, dit le maréchal en indiquant du doigt la seconde maison du village.

--Alors, mon garçon, tu vas mettre un fer à ce cheval, et fais vite, car nous avons hâte de partir.

Le maréchal marcha vers sa forge suivi par les voyageurs amenant après eux chevaux et voiture.

--Fais vite, fais vite, nous sommes pressés, répétait Meuzelin au maréchal qui forgeait son fer en tendant l'oreille.

D'un clin d'oeil, Meuzelin commanda aux siens de ne souffler mot. Ce silence irrita le besoin qu'éprouvait le maréchal de parler. Aussi, en enfonçant son premier clou, il dit au policier qui lui tenait le pied du cheval:

--Tu as trouvé le village bien alarmé par ce drame sanglant, citoyen magistrat.

--Que veux-tu, citoyen, les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Aujourd'hui on est dans la consternation; hier on sautait aux crins-crins d'une noce.

--Personne ne s'est marié hier à Monciel, déclara le maréchal en rabattant son second clou.

--Ou on fêtait joyeusement un nouveau-né, dit insoucieusement le policier.

--Le dernier nouveau-né date de trois semaines.

--Enfin, quoi? je veux dire que si aujourd'hui Monciel est en alarme, il était peut-être hier dans la joie. Le corps n'est pas de fer, que diable! On ne peut pas toujours travailler. Il faut bien se reposer un brin en se donnant du bon temps. Tel qui travaille aujourd'hui, hier la passait douce.

--Pas moi alors; car, hier, je n'ai pas quitté ma forge. J'ai ferré onze chevaux, dit le maréchal en remettant tenailles et marteau dans la poche de son tablier.

Puis, en examinant de l'oeil les pieds des autres chevaux, il demanda:

--Tu n'as plus besoin de moi, citoyen?

--Si, mon garçon, fit Meuzelin.

C'était débité d'un ton si bon enfant que le maréchal s'empressa de dire:

--À quoi puis-je t'être utile?

--À me donner un renseignement, articula le policier en lui faisant la risette.

--Parle, citoyen magistrat.

--Au fond, c'est de peu d'importance.

--N'importe.

--C'est plutôt une affaire de curiosité.

--Crois que s'il est en mon pouvoir de la satisfaire, je serai tout heureux de te procurer cette satisfaction.

--Oh! tu dis cela!

--Prenez-moi au mot.

--Avant que je t'interroge, veux-tu d'abord me faire une toute petite promesse?

--Laquelle?

--Celle d'être bien franc.

--Je vous le jure, dit le maréchal amadoué par tant de bonhomie.

Meuzelin lui posa la main sur l'épaule, et toujours souriant, il demanda de sa voix la plus aimable:

--Alors, mon garçon, puisque tu es si bien disposé, dis-moi donc où tu as caché la tête de la femme que tu as coupée cette nuit?

Le maréchal, à ces mots, eut un effroyable tressaillement de tout le corps. Pâle comme la mort, les cheveux dressés sur la tête, les yeux pleins d'une folie d'épouvante, il agita convulsivement les lèvres sans pouvoir parvenir à prononcer les mots que le saisissement arrêtait dans sa gorge.

Puis l'instinct de la conservation lui vint. Sans se dire que fuir c'était se trahir, il se ramassa sur ses jarrets comme la bête fauve qui va bondir, poussa une sorte de rugissement et s'élança. Mais le cercle des compagnons s'était resserré. Il fut, pour ainsi dire au vol, saisi à chaque poignet par Lambert et Fichet.

Au contact de ces deux mains qui paralysaient sa résistance, l'homme se devina perdu. À la surexcitation nerveuse succéda la réaction d'une complète prostration qui, anéantissant ses forces, le fit vaciller sur ses jambes. Il se fût affaissé s'il n'eût été soutenu par Fichet qui, croyant à une comédie, le remit sur pied en disant:

--Le quart d'heure il n'est pas à songeasser de nous faire l'imitation de la jeune vierge qu'elle accouche.

Après avoir laissé l'homme s'anéantir sous son effroi, Meuzelin répéta d'une voix sèche:

--Dis-moi où tu as caché cette tête de femme que tu as tranchée la nuit dernière?

Encore incapable de parler, le maréchal secoua négativement la tête.

Le policier lui mit le doigt sur le plastron de chemise et poursuivit en pesant sur les mots:

--... Cette tête dont le sang avait rejailli sur toi, ce qui t'a obligé de changer de chemise.

Cette phrase galvanisa le maréchal qui parvint à bégayer.

--Je ne sais ce que tu veux dire.

L'agent avança la main et promena circulairement l'ongle de son pouce sur la nuque du prisonnier en disant:

--Si tu ne parles pas, le couperet de la guillotine te passera là avant un mois.

Un frissonnement nouveau secoua l'artisan, mais il n'en répéta pas moins:

--Je ne sais ce que tu veux dire.

--Alors, nous allons opérer une perquisition chez toi.

Et Meuzelin, s'adressant à ses compagnons:

--Faisons entrer voiture et chevaux dans la cour et fermons la maison. Personne ne viendra nous déranger, commanda-t-il.

Il fut obéi au plus vite par le lieutenant et Fil-à-Beurre, lequel, tout en verrouillant la porte charretière, murmura:

--Pas de chance tout de même, le maréchal! Pour une pauvre petite fois qu'il fait un _extra_ de linge, on le lui reproche.

Pendant la fermeture, le prisonnier que l'épreuve avait exténué, fit un pas pour aller s'asseoir sur l'enclume de sa forge.

--Une bonne conscience qu'elle n'a jamais besoin de s'asseoir, lâcha Fichet en le ramenant sur place.

Se sentant surveillé, l'homme se tint immobile, muet, le regard vague et fixe, comme s'il craignait de l'arrêter sur un point de l'atelier.

En attendant le retour de Vasseur et de l'échalas, Meuzelin fit ce qu'avait voulu faire le maréchal. Il vint s'asseoir sur la massive enclume que supportait un énorme billot de bois.

À ce moment, l'oeil effrayé de l'artisan se tourna involontairement vers la base du billot. Ce regard n'eut que la durée de l'éclair, mais il fut surpris par le policier.

Vasseur et Barnabé reparurent.

--Est-ce fait? demanda l'agent.

--Nous sommes tout à fait chez nous, annonça le squelette.

Pour adresser sa question aux arrivants, Meuzelin avait tourné la tête vers eux. Il la ramena si brusquement du côté du prisonnier que celui-ci n'eut pas le temps de changer la direction de son regard qui, une seconde fois, était venu s'attacher au pied du billot de l'enclume.

--Oh! oh! pensa le policier, est-ce que par hasard je suis assis sur la roche sous laquelle il y a anguille?

--Chut! chut! souffla Barnabé dont la fine oreille avait surpris un bruit de pas dans la rue.

Les pas s'arrêtèrent devant la maison. Puis on frappa bien doucement à la petite porte de la forge.

Du poignet de son prisonnier, la main de Fichet se porta vivement à son gosier.

--Si tu insuffles un mot, dit-il tout bas, en accompagnant sa recommandation d'un serrement de doigts qui le dispensait de compléter sa phrase...

Bien qu'on ne lui ouvrît pas, celui qui frappait devait savoir que le maréchal avait quelque motif de se tenir clos en son logis; car loin de s'en étonner, il fit entendre d'une voix prudente:

--C'est nous, Chauvelot et Bourdois.

Et après une petite pause:

--Je viens comme c'était convenu. Ne crains pas qu'on nous voie entrer. Ils sont encore tous autour de la femme de cette nuit... Ouvre.

À ces paroles qui, jusque-là peu compromettantes, pouvaient le perdre en se prolongeant, le maréchal était devenu livide et tout pantelant d'angoisse.

On frappa encore.

Puis une autre voix prononça:

--Inutile de cogner, va! il a décampé.

--Pas possible! N'avait-il pas été dit que ce serait moi qui, en prenant un cheval à Angers, irait vendre la chose aux _francs_ (récéleurs) de Laval ou de Mayenne?

--Oui, mais il y est allé lui-même, idée de nous faire sauter notre part! Allons, nous sommes volés. Faut nous résigner, grogna la seconde voix.

Les deux causeurs s'éloignèrent.

Malgré lui, un petit soupir de satisfaction échappa au maréchal. Ce qu'ils avaient dit n'était pas des plus catholiques, mais, en somme, il n'accusait rien de si grave qu'il fût impossible de l'expliquer. Donc, à peu près rassuré, il attendit Meuzelin qu'il voyait s'avancer pour lui répéter sa question.

Seulement, lui aussi, l'agent, avait entendu le dialogue et sa prodigieuse sagacité y avait puisé une inspiration soudaine. Il venait bien, à la vérité, pour renouveler sa question, mais il y ajouta quelques mots dont l'effet fut foudroyant sur le misérable quand il l'entendit lui dire:

--Où as-tu mis les boucles d'oreilles que tu as retirées des oreilles de la tête que tu as coupée cette nuit?

Et, en montrant l'enclume, Meuzelin ajouta:

--Sous le billot de ton enclume, n'est-ce pas?

Le maréchal eut un soubresaut convulsif: puis, après un sourd rauquement de rage désespérée, il tomba évanoui.

Quand il reprit ses sens, il était solidement garrotté, et Fichet était en train de lui verser un broc d'eau dans le cou en disant à son camarade Lambert:

--Rien n'est plus mieux officiant pour l'évaporation de la connaissance que l'eau sur la colonne vénérable.

En revenant à lui, le premier regard du maréchal se tourna vers l'enclume. Elle avait été déplacée. Une épaisse dalle, qui servait d'assise au billot, apparaissait montrant, au milieu de sa surface un petit trou carré qui servait de cachette.

Après le billot, les yeux alarmés de l'artisan cherchèrent Meuzelin. Il lui était masqué par Vasseur et Barnabé qui, devant lui, étaient occupés à examiner un objet que leur montrait le policier en disant:

--Au bas mot, elles valent trois mille livres.

Ils se retournèrent à la voix de Fichet leur faisant part que le prisonnier avait repris ses sens.

--Il s'est cicatrisé de son délabrement, annonça-t-il.

Alors Meuzelin vint au maréchal, tenant dans le creux de la main une paire de boucles d'oreilles qu'il mit sous les yeux de son homme en demandant:

--Veux-tu maintenant avouer où tu as caché la tête que tu as dépouillée de ces bijoux?

Le gueux sembla hésiter.

L'agent appuya sur la chanterelle en articulant:

--À moins que tu ne tiennes à être guillotiné avant un mois.

--Si je parle, aurai-je la vie sauve? prononça le maréchal d'une voix brève.

--Heu! heu! fit Meuzelin. Elle vaudra cher à racheter ta vie... Il faudra que tu en contes bien long.

Tout frémissant de la peur que son marché ne fût pas accepté, le prisonnier dut trouver bien longue la minute pendant laquelle l'agent le tint sur le gril en ayant l'air de se consulter.

--Tu diras bien tout et tout? insista-t-il.

--Oui, tout et tout. Car dès que j'aurai commencé, le mieux sera pour moi de défiler mon chapelet jusqu'au bout, attendu que si je ne vous faisais pas pincer toute la bande et le chef, je serais un homme mort... Ils me tueraient.

--Et ton chef est le Beau-François? demanda Meuzelin à tout hasard.

Le prisonnier eut un sourire de mépris.

--Ah! oui, fit-il, ce grand bellâtre qui, depuis deux jours, est venu travailler dans le pays avec une trentaine d'hommes? Oh! il n'en a pas pour longtemps. Coupe-et-Tranche lui apprendra, avant peu, à ne pas venir rogner la portion des autres.

Alors, revenant à ce qui l'intéressait bien plus:

--Si je parle, aurai-je la vie sauve? répéta-t-il.

--Allons! c'est marché conclu! dit enfin le policier.

Soit pour prouver son empressement soit qu'il craignît que Meuzelin se rétractât, le prisonnier se hâta de dire:

--La tête est enterrée au pied du pommier de ma cour. Je l'ai mise là, ce matin, un peu avant le jour, mais mon intention était, la nuit prochaine, de la brûler au feu de ma forge.

L'agent fit signe à Lambert et Fichet de lui délier les bras et, quand il le vit libre:

--Viens la déterrer devant nous, commanda-t-il.

XIV

Comme l'avait dit le maréchal, au milieu de sa cour s'élevait un vieux pommier dont la tête énorme et feuillue ombrageait un banc de pierre placé à son pied.

Fichet avait pris, dans la forge, une bêche que Meuzelin fit donner au prisonnier en lui disant:

--Mets-toi à l'oeuvre en te gardant bien de toute atteinte qui pourrait défigurer le visage.

Le maréchal se posa devant une place où nul n'aurait pu soupçonner le dépôt sinistre, tant l'endroit avait été soigneusement nivelé. Après s'être servi de la bêche pour enlever la croûte du sol durci par son piétinement de la nuit, il s'agenouilla et, avec ses mains, se remit à retirer la terre devenue friable.

--Voilà! dit-il bientôt en montrant une masse de cheveux noirs qui venait d'apparaître au fond du trou.