Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre

Chapter 17

Chapter 173,877 wordsPublic domain

--Oh! non!... c'est un brave lieutenant de gendarmerie, nommé Vasseur.

Si le général n'eût été absorbé dans la contemplation de la main de la comtesse, il aurait été grandement étonné en voyant la pâleur qui, subitement, avait envahi le visage de la jolie femme.

Quand le général, mettant fin à son extase devant la main de la veuve, releva les yeux, la comtesse n'avait pu encore complètement maîtriser le trouble qu'avait causé le nom de Vasseur.

À la vue de ce visage altéré, la fatuité monstrueuse du militaire le poussa aussitôt à une énorme bourde qui nécessite quelques explications.

Labor était, comme on dit, fils de ses oeuvres. Ancien garçon boucher que le recrutement avait, jadis, ramassé en un jour d'ivresse, il était sergent lorsque la révolution avait éclaté. C'était un risque-tout, aimant la poudre, brave jusqu'à la témérité. Les guerres de la République lui avaient tant fourni l'occasion de prouver son audace qu'il avait promptement fait son chemin.

Mais, sous l'uniforme de général, l'homme était resté ce qu'il était au début, c'est-à-dire une nature brutale, grossière, aux appétits bassement sensuels, aux instincts vulgaires. Lourd, grand, bel homme aux chairs fraîches, se croyant un Adonis, quand il n'était qu'un superbe portefaix, Labor se mirait dans ses plumes. De trop faciles succès de garnison lui avaient donné une pyramidale suffisance. Ce Don Juan d'amours faciles en était arrivé à s'imaginer qu'à son aspect pas une femme ne pouvait rester insensible.

Donc, à la vue du trouble de la veuve et en remarquant qu'elle l'avait peu à peu entraîné à l'écart de ses invités, la vanité stupide de Labor s'attribua cette émotion et lui fit souffler avec un sourire vainqueur:

--Prenez garde, comtesse, on nous observe.

Phrase, ton, sourire, tout était si grossièrement fat que la comtesse en demeura interdite, se demandant si le soudard n'avait pas trop bu.

Loin de rien comprendre, Labor se fit encore gloire de cet embarras. Il le mit sur le compte du trouble de la femme qui se voit devinée. Toujours gonflé de lui-même, il murmura ce second avis:

--De grâce, madame, commandez à votre visage.

Puis, en mignardisant, ce qui lui donnait un peu l'air d'un boeuf qui jouerait au volant, il ajouta d'un ton cavalièrement aimable:

--Vous serez cause, belle dame, que, peut-être, cette nuit, je vais être lâche.

Et il se hâta d'ajouter avec un air dolent:

--Oui, cette nuit, je tremblerai devant le danger, en pensant que je puis être à jamais privé du bonheur de vous revoir.

Soit que madame de Méralec ne voulût pas paraître avoir compris l'inconvenance du lovelace de bas lieu, en se réservant de ne plus le recevoir, soit qu'elle eût remis à plus tard la leçon que méritait son impudente fatuité, elle saisit avec empressement l'occasion qui s'offrait d'amener la conversation sur une autre pente.

--Vous devez donc, cette nuit, affronter un danger, général? demanda-t-elle.

--Oh! oh, fit Labor se reprenant, je dis un danger sans en être bien certain, car les chenapans, dont je vais entreprendre la destruction, ne doivent avoir de courage que pour attaquer de pauvres diables sans défense... Néanmoins, je veux, comme on dit, tâter le fer de mon adversaire. Aussi me suis-je mis d'une expédition qui sera faite cette nuit... idée de me trouver en face des gredins en question, que je compte attirer dans un traquenard préparé depuis huit jours.

--Un traquenard? répéta la comtesse d'un ton curieux qui semblait demander des détails.

Labor comprit, et, tout souriant du prochain succès de sa ruse, il continua:

--Sachez donc que, depuis huit jours, j'ai fait propager le bruit que la recette de Nantes, arrivée à Ingrande où elle se grossit de celle de cette ville, devait partir cette nuit pour Angers. À coup sûr, les bandits vont aller s'embusquer au passage pour happer ce butin, qui dépasse quatre cent mille francs... Pour eux, malheureusement, le jeu ne vaudra pas la chandelle, car j'escorterai les voitures avec des forces échelonnées à distance, qui se concentreront au premier coup de feu... Les bandits, au lieu d'écus, ne récolteront que des coups de fusil.

--Qui sait? fit la comtesse avec une moue de doute.

--Vous croyez que le fameux Coupe-et-Tranche n'osera pas s'aventurer en cette circonstance?

Madame de Méralec se mit à rire.

--Si je ne craignais de vous offenser, général, je vous dirais que... commença-t-elle.

--Que quoi? fit Labor.

--Que votre plan laisse à désirer... J'ai bien peur que vos écus n'arrivent jamais à Paris.

--Parce que?

--Vous n'escorterez le convoi que d'Ingrande à Angers, n'est-ce pas?

--Oui, jusqu'à l'arrivée à Angers.

--Alors, qui vous dit que les détrousseurs qui, eux aussi, ne doivent pas être sans avoir leurs espions, n'iront pas attendre le convoi à sa sortie d'Angers, là où ils ne courront plus risque de cette récolte de coups de fusil que vous leur promettez?

Labor se mit à rire.

--Vous n'avez donc pas compris? demanda-t-il.

--Est-ce qu'il y a un dessous de cartes?

--Naturellement, oui, belle dame.

Madame de Méralec affecta une mine craintive qui la rendait vraiment charmante, et débita d'un ton faussement timide:

--Est-ce qu'il faudrait avoir peur d'être refusée, si on était tentée de demander quel est ce dessous de cartes?

Labor saisit cette occasion de revenir à ses moutons. Il fit ses yeux blancs, montra son plus aimable sourire et modula d'une voix languissante:

--Peut-on vous refuser quelque chose, trop séduisante curieuse? Un désir de vous n'est-il pas un ordre pour moi?

La veuve, à son tour, lui renvoya la phrase.

--Prenez garde, général, on vous observe.

Le soudard, au lieu de comprendre la raillerie, eut une nouvelle crise de fatuité lourde et idiote. Il crut avoir ville conquise et le visage tout illuminé de gloriole vaniteuse, il allait encore lâcher quelque monstrueuse sottise, quand la veuve lui envoya sa seconde phrase:

--De grâce, général; commandez aussi à votre visage!

Ensuite, souriante, elle demanda:

--Et ce dessous de cartes?

--Oh! il est bien simple. Dans les voitures que j'escorterai jusqu'à Angers, il n'y aura pas un sol.

--Alors les fameux quatre cent mille francs n'existent donc pas?

--Si, bel et bien. Seulement, pendant que Coupe-et-Tranche ira les attendre sur la route d'Ingrande à Angers, ils fileront en tapinois d'Ingrande à Laval.

--Sans escorte?

--À quoi bon, puisque mon déploiement de forces autour de mes voitures vides aura attiré Coupe-et-Tranche sur une piste où, je vous l'ai dit, il n'aura, s'il m'attaque, que des balles à recevoir?

La comtesse secoua la tête d'un air mécontent.

--Sans escorte, insista-t-elle; c'est bien imprudent de votre part, général.

--Mais, je vous le répète, ma charmante, puisque, d'Ingrande à Laval, ma ruse aura rendu la route libre.

--Oui, mais votre ruse, qui vous assure que Coupe-et-Tranche ne la connaît pas?

--Oh! oh! fit Labor avec un sourire malin, de cela, je le défie bien... et pour une excellente raison.

--Quelle raison?

--Que personne n'a pu en bavarder.

Tandis que la veuve secouait encore la tête en signe qu'elle ne croyait pas à une discrétion aussi complète, le général ajouta en pesant sur ses mots:

--Attendu que, ce secret, vous êtes seule à le connaître, car ce n'est qu'au dernier moment du départ que je donnerai mes ordres.

La veuve leva vers Labor un regard qui le remerciait de sa confiance et elle allait y ajouter sans doute quelques paroles, quand, tout à coup, ses yeux dévièrent en même temps qu'elle demanda:

--Est-ce que tu as à me parler, Cardeuc?

À cette question, le général se retourna.

Derrière lui se tenait le fidèle métayer qui répondit:

--Je venais prendre congé de madame la comtesse avant de retourner à ma métairie. Madame n'a rien à m'ordonner?

--Que de bien dormir cette nuit, mon brave Marcassin, dit gaiement la comtesse.

--Oh! je réponds que je m'en acquitterai à souhait, promit le serviteur qui semblait tomber de fatigue.

Après ces mots, se tournant vers Labor, il lui envoya ce compliment:

--On peut dormir tranquille, à présent qu'on sait son sommeil protégé par le citoyen général.

Après un double salut à Labor et à sa maîtresse, il partit de son pas lourd et traînant.

Une heure plus tard, la comtesse recevait les adieux de ses invités. En prenant congé du général, elle le regarda tout anxieuse:

--Jusqu'à demain, dit-elle; je vais être bien inquiète à votre sujet, général. Je compte sur un mot, à votre retour, qui me rassurera.

--Permettez-vous, au lieu d'écrire, que je vienne vous montrer en personne que je ne suis pas mort? proposa Labor.

--Alors, à demain! dit vivement la veuve. Et, vous savez, pas d'imprudence de courage cette nuit; conservez-vous à vos amis.

Le général se courba sur la blanche et mignonne main qu'on lui donnait à baiser.

--Elle est folle de moi, pensa-t-il en y appuyant ses lèvres.

Quand madame de Méralec entra dans sa chambre à coucher, elle y trouva Gervaise qui l'attendait.

--Eh bien, ma bellote, tu as vu, ce soir, des militaires en bourgeois. As-tu reconnu en eux cette tenue un peu raide qui t'a frappée chez ton amoureux? demanda-t-elle.

--Exactement la même.

--Alors, mon enfant, tu aimes un soldat.

Congédiée avec un baiser, Gervaise après l'avoir aidée à se mettre au lit, quitta la comtesse qui annonçait avoir grande envie de dormir.

Mais le sommeil ne vint pas, car, plus de deux heures après, Madame de Méralec veillait encore, les yeux fixés dans le vide, pendant que ses lèvres murmuraient avec un frémissement:

--Vasseur! Vasseur!

Puis, tout à coup, la voix haletante, la face contractée:

--S'il en aimait une autre! grondait-elle avec un accent de jalousie féroce.

XII

Le lendemain, sur les deux heures de l'après-midi, moment où chaque jour, le Marcassin venait prendre les ordres de la comtesse, le fidèle métayer se trouvait dans l'espèce de petit salon boudoir, qui précédait la chambre à coucher de la belle Clotilde.

Il se tenait debout près de Gervaise qui, assise près d'une fenêtre, s'occupait d'un travail à l'aiguille.

--Ainsi, petite nièce, madame de Méralec n'est pas visible? demandait-il.

--Non, mon oncle. La comtesse, quand je suis entrée aujourd'hui, de bon matin, dans sa chambre, m'a annoncé qu'elle avait passé une nuit blanche. Le sommeil a dû lui venir dans la matinée, car elle n'a fait aucun appel... Je me fais donc un devoir de ne pas troubler son repos, à moins d'un motif urgent.

En écoutant la jeune fille, son oncle avait levé les yeux vers la fenêtre qui lui faisait face.

--Alors, fillette, reprit-il, je crois qu'il te va falloir réveiller ta maîtresse, car ce «motif urgent» dont tu parles m'a tout l'air d'arriver là-bas à cheval.

Ce disant, Cardeuc montrait du doigt la campagne qu'on voyait, par la fenêtre, s'étendre à perte de vue, coupée par une route poudreuse qui, faisant le coude, au loin, derrière un fort bouquet d'arbres, conduisait du bord de la Loire au château de la Brivière.

De derrière le bouquet d'arbres avait débouché un cavalier dont la monture arrivait ventre à terre.

--Mais, c'est le général! fit Gervaise.

--Et, tu vois, il est pressé d'arriver. Ce serait donc cruel de le faire attendre. Va prévenir ta maîtresse, mon enfant; elle ne pourra t'en vouloir.

Gervaise entra chez la comtesse, laissant son oncle devant la fenêtre, les yeux toujours attachés sur l'arrivant. Dès qu'il fut seul, le Marcassin fit entendre ce petit hoquet bas et précipité qui, chez lui, remplaçait le rire fou, et son oeil brilla joyeux.

--Eh! eh! Tu as eu le nez cassé, ivrogne bavard! murmura-t-il.

Tandis que le général ralentissait l'allure de son cheval en approchant du château, pour dissimuler son empressement à revoir la charmante veuve, le Marcassin frotta ses énormes mains velues en ricanant:

--Viens au pas, viens au galop, tu n'en es pas moins pincé, gros pigeon amoureux.

Il achevait quand madame de Méralec entra. Gervaise l'avait trouvée habillée et près de quitter sa chambre.

Le métayer lui montra Labor qui mettait pied à terre dans la cour du château.

--Encore un qui voudrait faire cesser votre veuvage, dit-il avec sa familiarité de vieux serviteur.

--Oh! crois-tu? fit Clotilde en souriant.

Il la regarda dans les yeux. Peut-être aurait-il lâché quelque grosse plaisanterie bien salée de campagnard qui a son franc parler, mais la présence de Gervaise le retint. Il se contenta de dire:

--C'est en lui promettant du sucre qu'on voit un chien faire le beau!

Là-dessus, il se tourna vers Gervaise:

--Si tu veux, fillette, nous allons descendre pour recevoir le général? proposa-t-il.

Bientôt Labor faisait son entrée dans le boudoir où la comtesse était restée seule. Sa nuit blanche avait laissé des traces de fatigue sur le visage de la veuve. Du premier coup d'oeil, le général constata cette altération et il s'en attribua la cause.

--Elle a passé sa nuit entière à penser à moi, se dit-il.

Mais si la figure de la comtesse était quelque peu languissante, ce n'était rien à côté du visage de Labor. Bien qu'il affectât gracieuse mine et heureux sourire, il ne portait vraiment pas beau! Ses yeux teintés de jaune attestaient que sa bile avait été violemment secouée. Un tic nerveux qui agitait légèrement ses lèvres et ses gestes saccadés prouvaient une humeur rageuse que, devant la veuve, il s'efforçait de maîtriser. Il était clair comme le jour que le caractère du général était à la tempête violente.

Il eût été maladroit, de la part de madame de Méralec, de ne pas s'en apercevoir. Ce fut donc d'un ton affectueusement désolé qu'elle s'écria:

--Savez-vous, général, que votre vue me donne des remords.

--En quoi, comtesse?

--À la lassitude que je vois sur vos traits, j'en suis à maudire ma curiosité qui, au lieu de vous accorder un repos nécessaire après un nuit de fatigue et de combat, a su vous arracher la promesse que vous viendriez au plus vite, aujourd'hui, me faire le récit du succès de votre expédition nocturne.

Le mot de succès fut le feu aux poudres. Oubliant de se poser plus longtemps en vraie fleur des pois, il tressauta tout furieux en s'écriant:

--Ah! mille tonnerres! Il est joli, mon succès! J'en crève de rage dans ma peau.

Et il se mit à se promener dans le boudoir comme une bête fauve en cage, serrant les poings, faisant sonner ses talons en grondant:

--Que la peste soit de cet ivrogne!

Il fut arrêté en sa promenade de forcené par la petite main de Clotilde qui se posa sur son bras. Bien doucement et son regard doux et ému fixé dans les yeux du furibond, elle le ramena vers son siège, et quand il se fut rassis, elle demanda d'une voix pleine d'un tendre intérêt:

--Ne puis-je être votre confidente, général? Voyons, qu'est-il donc arrivé?

L'aveu partit comme une fusée, tant Labor avait besoin de se soulager en contant son déboire amer.

--Il est arrivé, parbleu! que cet infâme pendard de Coupe-et-Tranche a volé les quatre cent mille francs du gouvernement!

Ce fut à grand'peine que son immense surprise permit à la comtesse de bégayer:

--Mais, pourtant, votre ruse de faire filer l'argent sur Laval pendant que vous feigniez de l'escorter sur Angers?

--Ah! oui, parlons-en, de ma ruse, grogna furieusement Labor. Il paraît que les gredins la connaissaient; car, pendant que je ne trouvais personne sur la route d'Angers, ils mettaient la main sur le magot.

Madame de Méralec leva son doigt rose, et, d'une voix sévère:

--Général! général! fit-elle, vous aurez eu l'indiscrétion de confier encore à un autre que moi cette ruse que vous ne deviez dévoiler qu'au dernier moment du départ.

--Non, non, comtesse; j'ai fait comme je vous l'avais dit, affirma Labor. Excepté à vous, je n'en avais ouvert la bouche à personne. C'est à n'y rien comprendre.

Sur ces derniers mots, Labor, pris d'un nouvel élan de fureur, s'écria:

--Oui, c'est à n'y rien comprendre... pas plus qu'à ce billet que j'ai trouvé hier, attendant mon retour au logis.

Peu à peu Labor s'était calmé. Avec son sang-froid revenu, il pouvait à présent, être tout à son sujet.

--Devinez de qui était ce billet? s'écria-t-il.

--Dites, fit la comtesse.

Le général ménagea son effet en faisant une pause; puis, d'une voix qui appuyait sur le nom:

--De Meuzelin, déclara-t-il, de ce policier dont je vous ai parlé hier en vous disant que je ne savais où le retrouver.

--Il est donc venu vous rejoindre?

--Nullement. Il s'est contenté de m'écrire ce billet qui, si je l'avais lu à temps, aurait empêché Coupe-et-Tranche de faire son coup... Car j'aurais compris cette partie de la lettre qui concerne les quatre cent mille francs.

--Il y a donc une partie du billet qui vous est restée incompréhensible?

Le général hésita un peu. Enfin, il porta la main à sa poche en disant:

--J'ai sur moi cet écrit de Meuzelin. Nous allons le lire ensemble... Peut-être m'aiderez-vous à deviner l'énigme.

Tout en cherchant le billet de Meuzelin dans sa poche, le général continua d'un ton de dédain:

--Oui, ce policier aurait cent fois mieux fait de mettre les points sur les _i_ au lieu de m'écrire ses calembredaines vraiment incompréhensibles... Ah! voici l'écrit de notre homme.

Ce disant, il montrait un papier qu'il se mit à déplier en ajoutant:

--Permettez-moi de vous en faire la lecture.

Et il lut aussitôt en ânonnant un peu:

«_Général Labor, faites, cette nuit, tout le contraire de ce que vous avez décidé..._»

Labor s'arrêta à cette phrase et, s'adressant à madame de Méralec:

--Cela, ça se comprend, dit-il. Mais écoutez la suite, comtesse. Voici qui devient inintelligible.

Il reprit la lecture en traînant sur les mots avec le ton moqueur de quelqu'un qui répète les bêtises d'un autre:

«_Méfiez-vous en vous rappelant l'histoire d'Hercule aux pieds d'Omphale._»

Sur ce dernier mot, il regarda la veuve en demandant:

--Hein! comprenez-vous quelque chose à ce que chante le drôle?

--Continuez, fit Clotilde.

--C'est tout, absolument tout... puis signé «Meuzelin». Voyez plutôt.

Et Labor tendit le papier à la comtesse qui, après l'avoir parcouru des yeux, le jeta négligemment sur un guéridon placé près d'elle.

--Hein! répéta le général. À quel propos va-t-il chercher Hercule et Omphale?... Qu'est-ce que ces citoyens-là, je vous le demande?

Le brave Labor n'avait poussé ses classes que jusqu'à la lecture et un peu d'écriture. Il en donnait la preuve la plus incontestable.

--Vous ne connaissez pas la mythologie? demanda Clotilde avec un effort pour ne pas rire qui lui serrait les lèvres.

La mythologie! Pour le général, ce devait être une femme, quelque gourgandine de garnison. À cette question et en voyant la moue que donnait à la veuve son rire retenu, il crut à la jalousie de la comtesse s'enquérant de son passé amoureux. En conséquence, il se leva d'une seule pièce et, la main gauche sur son coeur, l'autre tendue en avant, il débita d'un ton grave:

--Je vous jure, comtesse, que jamais cette créature n'a régné sur mon âme!

Puis, tout naïvement:

--Si nous revenions au billet de Meuzelin? proposa-t-il.

Après la balourdise que venait de commettre le soudard, Clotilde ne pouvait plus aborder l'explication franche. Elle prit un biais pour éclairer l'ignorance de Labor.

--Sachez-donc que La Mythologie, une épicière de Bordeaux, avait une fille appelée Omphale, aimée d'un colonel célèbre du nom d'Hercule. Cette Omphale, abusant de la confiance de son amant, sut si bien s'y prendre qu'elle lui arracha la liste de tous ceux des officiers de son régiment qui avaient de vilaines dents.

Labor avait écouté, l'oreille tendue, la bouche ouverte, l'oeil rond, ces renseignements sur Omphale.

--Oh! la tarpiaude! s'écria-t-il indigné.

Après quoi, au bout d'une courte réflexion, il reprit avec étonnement:

--Mais je ne vois pas trop quel rapprochement Meuzelin peut faire entre moi et ce colonel Hercule.

--En citant l'aventure d'Omphale, le policier a voulu vous rappeler tout le danger qui existe à confier certains secrets à une femme.

Cette fois, Labor ouvrit des yeux démesurément écarquillés.

--Une femme, fit-il. À quelle femme pourrais-je aller me confier aussi bêtement?

--Dame! cherchez parmi vos nombreuses amies, articula Clotilde en riant.

Le général crut encore à la femme aimante dont la jalousie jetait le plomb de sonde dans sa vie privée.

À nouveau, il remit sa main gauche sur son coeur et avança encore la main en jurant:

--Je vous donne ma parole que, depuis quinze grands jours, je n'ai parlé à aucune femme... sauf à vous.

--Alors il faut croire que c'est moi dont parle Meuzelin.

En éclatant de son rire frais et perlé, la veuve continua:

--Selon cet agent, je suis l'Omphale qui a causé votre insuccès de cette nuit en prévenant Coupe-et-Tranche qui guettait les quatre cent mille francs... Méfiez-vous de moi, général, méfiez-vous de moi!

Bien que ce fût dit en riant, Labor protesta.

--Jamais je ne vous ferai une telle injure, comtesse! déclara-t-il.

--Et vous aurez grand tort, car Meuzelin persistera dans son idée que je vous trahis.

Le général se redressa sévère et indigné:

--Ce Meuzelin est un imbécile! déclara-t-il tout sec.

--Oubliez-vous qu'il vous est recommandé par le ministre de la police, qui, pour ainsi dire, vous l'impose à titre de conseiller?

C'était blesser Labor au plus vif de son amour-propre. Il sourit de mépris en répliquant:

--Je saurai me passer de ses conseils. Puisque ce croquant, au lieu de m'écrire, ne fait pas acte de présence, j'agirai de moi-même. Dès ce soir, les troupes sortiront de leurs cantonnements.

Tout en parlant, il s'était avancé vers le guéridon où Clotilde avait posé la lettre de Meuzelin et étendait le bras pour la reprendre.

La comtesse posa vivement sa main sur celle de Labor.

--Non, non, dit-elle, ne prenez pas cet écrit; il me semble qu'il vous porterait malheur! La façon tragique dont il vous est parvenu est d'un trop mauvais présage.

Et, secouée par un frisson d'épouvante:

--Songez-y donc, continua-t-elle, ce billet n'a-t-il pas été trouvé sur le cadavre de ce malheureux gendarme Patigneul?... Oui, il vous serait funeste. Croyez-en l'instinct de mon coeur.

Mais le mot à peine lâché, elle rougit, et, bien vite, elle se reprit en disant:

--Croyez-en la voix... de ma raison.

Déjà troublé par le contact de la peau douce et tiède de la main de Clotilde, qui effleurait la sienne, l'ardent soudard, au mot de coeur, avait redressé son torse. La tête rejetée en arrière, l'air triomphant, il allait lâcher son cocorico de coq vainqueur, quand la veuve lui coupa la parole en disant d'une voix suppliante:

--N'abusez pas, mon ami!

Au lieu de reprendre la lettre, il s'éloigna du guéridon en se disant:

--La belle, décidément, m'adore à ce point qu'elle n'est plus maîtresse de cacher sa passion.

Cependant la veuve avait commandé à son embarras. D'un ton qui implorait encore, elle reprit:

--Parlons d'autre chose.

Au hasard, sans réfléchir, car, dans son trouble, le sujet de diversion qu'elle proposait était lugubre, elle ajouta:

--Parlons de l'assassinat de Patigneul.

--Mais, fit le général, Patigneul n'a pas été assassiné. Sa mort résulte d'un accident. Comme je vous l'ai dit, l'ivrogne avait tant bu à votre office qu'il ne pouvait plus se tenir à cheval. Il a vidé l'étrier à deux cents pas au plus de mon cantonnement. Quand une patrouille a ramassé le corps, un énorme trou à la tempe et un gros caillou ensanglanté retiré de dessous sa tête expliquaient suffisamment que sa mort provenait d'une chute de cheval.

--Et c'est avec l'idée qu'en trouvant le corps on trouverait aussi son billet que Meuzelin a glissé son écrit dans la poche de Patigneul, avança la veuve.

--Oh! ce n'est pas supposable. Il est plutôt à croire que Patigneul, avant sa chute, avait dû rencontrer le policier qui l'avait chargé de me remettre son billet.

--S'il se sait attendu par vous, pourquoi Meuzelin, au lieu d'écrire, ne vient-il pas? objecta madame de Méralec.

Le général haussa les épaules en homme qui n'en peut mais.

--Puisqu'il est dans le pays, vous devriez donner l'ordre de le chercher, insista Clotilde.