Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre
Chapter 14
Ainsi, pendant qu'ils poursuivaient le Beau-François, en comptant revenir à Gervaise après la capture du Chauffeur, quelqu'un s'était introduit dans la Saunerie et en avait enlevé la jeune fille.
--Et tu dis avoir aperçu cet homme? demanda Vasseur s'adressant à Fichet.
--Oui. Qu'il s'est déchu de cet arbre qu'il dépasse le toit, affirma le soldat, en montrant la grosse branche qui surplombait l'entrée de la maison.
--Et, une fois sauté à terre, après avoir essuyé ton coup de feu, il est entré ici d'où il est ressorti aussitôt en emportant une femme? continua Vasseur d'une voix brisée.
--Que c'est comme j'ai l'honneur de vous écouter, déclara Fichet.
Il n'y avait pas à douter pour l'amoureux. La jeune fille était encore perdue pour lui!
Cette révélation de la lugubre vérité fut suivie d'un moment de silence, pendant lequel résonna, au loin, la voix de Meuzelin, qui leur criait encore:
--À l'auberge! vite à l'auberge!... Le coup de feu a gâté tout!
Mais Vasseur, le coeur brisé, ne pouvait entendre cet appel, tout frémissant qu'il était du sort de Gervaise. Une seule pensée s'imposait à lui: retrouver la jeune fille.
--Il faut rejoindre le ravisseur! s'écria-t-il.
Et, avant qu'on pût le retenir, il s'élança hors de la Saunerie.
Il n'avait encore fait que deux pas quand un coup de feu éclata et une balle, lui rasant le visage vint s'enfoncer dans le mur de la masure.
D'un bond, Barnabé rejoignit le lieutenant et, sans lui laisser le temps de résister, il l'emporta, pour ainsi dire, dans la Saunerie. Si prompte qu'avait été cette retraite, elle avait été saluée de deux coups de carabine, qui, heureusement encore, manquèrent leur but.
Devant le danger, qui se révélait menaçant à Vasseur, l'amoureux redevint subitement soldat.
--Barricadons la porte et défendons-nous, commanda-t-il.
--Euh! euh! marmotta Barnabé, il y aura de l'ouvrage; nous avons à faire aux gars du Beau-François, que le coup de pistolet de Fichet nous a amenés sur le casaquin.
En un clin d'oeil, les quatre compagnons eurent entassé, derrière la porte, tous les obstacles, en pierres et en solives, que leur fournissaient les ruines éparses dans leur refuge.
Pendant ce travail, apparaissaient, sortant du bois et des taillis qui entouraient la Saunerie, une trentaine de mécréants à mine patibulaire. N'ayant pu surprendre leurs ennemis, ils se décidaient à une attaque ouverte, attaque d'autant plus acharnée que, lors de sa sortie, ils avaient reconnu Vasseur. Pour ces survivants de la bande d'Orgères, le lieutenant était une proie convoitée par leur haine féroce. Aussi hurlaient-ils, avec une joie sauvage:
--C'est le Vasseur, avec ses deux _cognes_! Nous les tenons! À mort! à mort!
Et ils se rapprochaient de la Saunerie.
Aux cris de mort qui menaçaient ses compagnons, Fil-à-Beurre se sentit jaloux et il grogna:
--Vasseur et ses _cognes_ à mort!... Il paraît que je ne suis pas de la fête, moi; alors je vais me faire inviter.
Sans se garer, montrant bien son visage à l'ennemi, il vint à une des deux étroites fenêtres ajuster un assaillant:
--Un de moins pour la guillotine! cria-t-il quand l'homme qu'il avait visé tomba foudroyé par une balle en plein front.
C'était un beau début; et, pourtant, il ne contenta pas le pauvre Barnabé, qui pesta tout chagrin:
--Toujours maladroit! Pas de précision! Je vise l'oeil et j'attrape le front!... Je ne serai jamais qu'une mazette!
Mais un succès le consola de son déboire. En tirant à la fenêtre, il s'était montré aux Chauffeurs. La mort du camarade redoubla leur rage.
--Tu nous le paieras, la grande perche!
--Mort au maigriot!
--Il est si sec qu'il nous servira de bois quand nous chaufferons les pieds de Vasseur et de ses cognes!
À toutes ces menaces, Barnabé, qui rechargeait son fusil, secouait la tête en souriant et disait, joyeux:
--Ah! à la bonne heure, ils sont gentils. Ils m'invitent à la fête.
Et comme il tenait à les remercier de la politesse, il mit en joue son fusil rechargé et fit feu.
Cette fois, il demeura stupéfait du résultat.
--Ah! fit-il étonné, c'est bien un pur hasard. Juste dans l'oeil!
En même temps que le squelette, Vasseur et ses hommes, par l'autre fenêtre, avaient fait feu. Le lieutenant bon tireur, troua une poitrine. Lambert brisa une jambe.
Quant au pauvre Fichet, sa balle fut perdue.
--Oh! mille bourriques! que, tant seulement, si j'aurais Bec-Fin, jura-t-il! sans penser qu'à être ainsi enfermé entre quatre murs, son sabre ne lui eût été d'aucune utilité.
À cette défense, les assaillants ripostèrent par une décharge générale. Sitôt après avoir fait feu, les assiégés s'étaient retirés des fenêtres. Les balles des Chauffeurs s'incrustèrent dans la façade de la Saunerie. Une seule entra par l'ouverture qu'avait occupée Fil-à-Beurre.
Mais trois hommes tués et un blessé avait un peu calmé l'ardeur première des Chauffeurs. Ils battirent en retraite pour aller se cacher derrière les taillis qui, sauf du côté de la Sarthe, entouraient la masure. L'assaut menaçait de se convertir en blocus.
--Ils ont trouvé notre soupe trop chaude, avança Fil-à-Beurre, tout en bourrant son arme.
--Nous n'en avons pas fini avec eux, dit Vasseur en riant. Ils nous préparent quelque tour de leur façon.
Cependant Fichet avait pris Lambert dans un coin et, désolé de n'avoir pas Bec-Fin ni la possibilité d'en jouer, il lui disait:
--Que, vois-tu, un âne qui serait devant un grain de millet, il ne serait pas plus dans la mortification vexatoire que moi quant à ce qui décerne les armes à feu.
Pendant cinq minutes, il y eut répit de la part des Chauffeurs.
--Est-ce qu'ils nous oublient, les ingrats! murmura Barnabé en caressant son fusil. J'ai pourtant été poli avec eux.
Comme une réponse à son accusation d'ingratitude, il s'éleva, du côté de la rivière, une voix railleuse et mordante qui disait:
--Ah çà, les riffaudeurs, est-ce que vous vous cherchez les puces au lieu d'en finir avec ces gens-là? Allons, ouste! À la besogne, fainéants?
--Oh! oh! fit Barnabé, en voilà un qui le prend de bien haut avec nos drôles.
Et curieux de voir celui qui malmenait si cavalièrement le monde, il avança doucement la tête à la fenêtre.
Si Fil-à-Beurre ne connaissait pas la voix, il n'en était pas de même pour la figure de celui qui avait parlé, car il eut à peine regardé qu'il tressauta de joie en disant à Vasseur:
--Devinez qui? Le Beau-François en personne!
Et il arma son fusil en ajoutant:
--Justement, il est là bien en vue, à portée... Au sortir d'un bain froid, comme celui qu'il vient de prendre, on a de l'appétit et on n'est pas fâché de se mettre quelque chose dans le corps... Je vais lui offrir un pruneau.
Vasseur n'eut que le temps de relever le fusil de l'échalas.
--Non, non, dit-il, je veux avoir ce misérable vivant. L'échafaud le réclame.
Au même moment, le Beau-François disait à ses hommes:
--Je vous donne dix minutes pour vous emparer de cette cahute. Les deux cognes et la perche, je vous les abandonne; mais le lieutenant, gardez-le-moi vivant.
--Tiens! tiens! fit Barnabé en regardant Vasseur, il paraît qu'il y a de la sympathie entre vous.
Puis, croyant que la recommandation du Beau-François aurait fait Vasseur changer d'avis, il remit le colosse en joue et demanda:
--Faut-il que je le descende?
--Je te le défends! accentua le lieutenant d'un ton sec.
Il achevait quand, au dehors, la voix impérieuse du Beau-François donna cet ordre étrange:
--Quatre gars par rang, mouchoir en main, qu'on m'enlève cette taule _à la bombe_.
--Ah çà! ils possèdent donc de l'artillerie? Bigre! ils ont un ménage bien monté, ces gaillards! lâcha Fil-à-Beurre avec étonnement.
--Non. Attends et tu sauras ce qu'ils appellent _la bombe_, annonça Vasseur.
Ce qu'on nommait ainsi, dans l'argot des Chauffeurs, quand il s'agissait d'enfoncer une porte, n'était autre que le vieux moyen du bélier.
Huit, dix ou douze Chauffeurs, suivant le poids à soulever, se rangeaient sur deux rangs se faisant face. Chacun se joignait à son vis-à-vis par un mouchoir, une cravate ou une ceinture, tenue au poing. Sur cette sorte de lien se balançait un tronc d'arbre ou une poutre, quelquefois une longue échelle, bref, ce que le hasard avait fourni de lourd à leur entreprise. On avançait alors un des bouts, pointé sur l'obstacle à démolir. À l'autre extrémité se tenaient deux compagnons chargés de donner le ballant à cette espèce de catapulte.
Or, une lourde solive, tombée des ruines de la masure, et qu'une cause inconnue avait transportée un peu loin de la bicoque, s'était offerte aux yeux du Beau-François pour lui donner l'idée et le moyen d'attaquer la porte _à la bombe_.
--Eh! mais, c'est assez ingénieux! approuva Fil-à-Beurre qui, bien en recul de la fenêtre, les voyait, par cette ouverture, faire leurs préparatifs.
Là-dessus, il épaula son arme en demandant à Vasseur:
--Faut-il en envoyer un dans le paradis des Chauffeurs?
--Non, attends, commanda le lieutenant, il ne faut user de nos munitions qu'à bon escient.
Lambert n'était pas bien adroit. Fichet montrait une maladresse désespérante. Vasseur et Barnabé pouvaient seuls répondre de leur coup. Ce fut ce qui dicta l'ordre du lieutenant à ses soldats:
--Dès que nous aurons fait feu, vous nous passerez vos carabines et vous rechargerez nos armes.
--Voici le jeu qui commence, annonça Fil-à-Beurre toujours en observation.
En effet, huit hommes, unis deux à deux par le mouchoir, s'avançaient vers la Saunerie, supportant la solive dont une extrémité était braquée vers la porte.
Vasseur vint rejoindre Barnabé.
--Nous allons abattre les deux premiers, dit-il.
--Les deux de tête? demanda l'échalas.
--Non. Les deux premiers du même rang. Puis, avec les carabines de mes hommes, nous descendrons les deux suivants, toujours du même rang. C'est compris? termina Vasseur en épaulant.
--Parbleu! fit Barnabé qui mit en joue.
Les Chauffeurs arrivaient lentement avec leur fardeau, quatre d'un côté, quatre de l'autre, mais avec une hésitation visible. _La bombe_ était un excellent moyen d'enfoncer une porte, mais toujours ils l'avaient employé contre des habitants que la terreur paralysait. Cette fois, ils s'adressaient à des adversaires sérieux qui avaient du sang sous les ongles. Cela changeait la thèse; ils le comprenaient si bien que, n'eût été qu'ils se sentaient surveillés par le Beau-François, ils auraient volontiers lâché cette corvée périlleuse.
--Feu! commanda Vasseur.
Les deux coups partirent.
--Feu! redit le lieutenant, quand Barnabé et lui eurent immédiatement pris les carabines des soldats.
Pas une balle n'avait été perdue.
Tués ou grièvement blessés, quatre porteurs venaient de s'affaisser du même côté de la poutre qui, prenant son dévers, roula sur leurs corps.
--Vlan! le jeu est fini! lâcha joyeusement Fil-à-Beurre qui, sans prudence, mit la tête à la fenêtre, pour mieux voir les survivants de la _bombe_ qui fuyaient à toutes jambes sans demander leur reste.
Sa tête, ainsi visible, servit de but au Beau-François, qui lui envoya son coup de fusil. Le colosse était un excellent tireur, mais le sort de ses hommes lui avait donné une rage bleue qui, paraît-il, lui secouait les nerfs, car la balle destinée à Fil-à-Beurre, alla se perdre dans le refuge. Vouloir atteindre Barnabé, si maigre, c'était du reste un peu viser le coupant d'une lame de rasoir.
--Pas trop mal! dit-il quand le plomb, en passant, eut sifflé à son oreille.
Mais, immédiatement tout surpris:
--Quelle est cette musique? se demanda-t-il.
En quel endroit que se fût logée la balle, elle avait, en frappant, produit un son étrange.
Comme, pour se rendre compte du bruit qui avait résonné, le squelette s'était mis à chercher dans les décombres qui jonchaient le sol, il poussa un cri d'étonnement qui attira le lieutenant à son côté.
--Qu'as-tu donc, Barnabé? demanda-t-il.
--C'est le plaisir de retrouver une ancienne connaissance, dit l'échalas.
En même temps, il montrait du doigt à Vasseur un énorme pot de grès qui, à demi fracassé par la balle, laissait échapper de son flanc, entr'ouvert, un flot de louis d'or.
--Voici la tirelire où, de son vivant, Doublet enfermait ses écus. C'est le pot de salaisons dont je vous ai parlé, que le père de Gervaise tenait caché, dans la maison de Mégin, sous un tonneau d'avoine et où, certain soir, je l'ai entendu verser des louis.
--Trésor que le Marcassin, averti par Doublet, avait mission d'enlever en même temps qu'il emmenait Gervaise du village de Mégin, avança Vasseur.
--Ce qui a fait coup double à François quand, aujourd'hui, il a pris au Marcassin sa nièce et son or, continua Barnabé.
Et il se mit à branler la tête en ajoutant:
--Si le Beau-François persiste à rentrer dans son tas de louis, nous ne sommes pas près d'en avoir fini avec le maître drôle.
Croyant avoir raison de l'obstination de Vasseur, il le regarda en demandant:
--Laissez-moi donc lui offrir une balle?
--Non! appuya sèchement Vasseur; je veux que cet homme ait la tête tranchée.
C'était bel et bien de dire qu'on tenait à ce que le chef des Chauffeurs eût la tête tranchée; mais il fallait se trouver, au moins, dans une situation qui permît de voir, plus tard, cette espérance se réaliser. Pour le moment, la circonstance n'y prêtait guère.
En quittant la Saunerie pour aller s'emparer de la barque du Saucisson-à-Pattes, le Beau-François y avait laissé jeune fille et trésor qu'il comptait venir reprendre dès qu'il serait maître de l'embarcation. L'enlèvement de Gervaise, opéré pendant que le géant, après son plongeon, était encore sous l'eau, s'était si brusquement exécuté, que lorsqu'il était revenu sur l'eau pour reprendre son haleine, il avait vu Vasseur et les siens se précipiter vers la Saunerie. Comme, immédiatement, la masure avait été cernée par sa bande, le Beau-François était en droit de croire que la jeune fille était encore enfermée avec les quatre compagnons.
Que la jeune fille fût tuée par une balle perdue qui pénétrerait dans la cahute, le Chauffeur ne s'en alarmait pas outre mesure. La mort de Gervaise était, en somme, un moyen d'être vengé du Marcassin par lequel, lui, tant fier de sa force, avait été si facilement terrassé et jeté dans la trappe de cave comme un paquet de linge sale.
Mais il tenait à son or!
Il voulait le recouvrer.
Aussi Fil-à-Beurre avait-il eu parfaitement raison de dire:
--Si le Beau-François persiste à rentrer dans son tas de louis, nous ne sommes pas près d'en avoir fini avec le maître drôle.
Il revint à la fenêtre pour voir ce qu'il était advenu des assaillants.
--Place nette! s'écria-t-il. Où sont-ils passés, ces forcenés-là?
--Ils s'avont évaporés comme des _ondes_! annonça Fichet qui, à l'autre fenêtre, faisait le guet.
En effet, nul Chauffeur n'était visible. Sans les cadavres étendus sur le sol, c'eût été à croire que rien ne s'était passé. Mais cette solitude et ce silence n'en étaient que plus redoutables. L'ennemi ne pouvait avoir renoncé à la lutte. Il devait, en cet instant, préparer quelque nouveau mode d'attaque.
--Ils nous préparent une vilaine manigance, avança Barnabé.
--Attendons, dit le lieutenant.
Pendant que, chacun à une fenêtre, Lambert et Fichet veillaient au grain, Vasseur et l'échalas s'assirent sur un tas de décombres.
La situation n'était pas gaie. Tenter une sortie, c'était vouloir se faire écharper sous le nombre. Des munitions, les quatre hommes en possédaient à eux tous, de quoi abattre un à un tous les gars du Beau-François, s'ils voulaient consentir à servir de cible; mais la disparition desdits gars prouvait que ce genre de distraction n'était pas de leur goût.
Quant à croire qu'ils étaient partis, il ne fallait pas s'arrêter à cette pensée. L'or du Beau-François était là pour défendre d'admettre cette supposition.
Restaient encore deux longues heures à s'écouler avant que le jour arrivé amenât sur la route des voyageurs qui pussent les secourir et, encore, ces voyageurs ne seraient ni assez nombreux ni assez hardis pour s'attaquer à toute une bande.
--J'ai confiance en Meuzelin, prononça Vasseur. Il ne doit pas être resté sans chercher un moyen de nous secourir.
--Oui, mais arrivera-t-il avant le tour que ces vauriens nous mijotent? répliqua Barnabé. Quel peut bien être ce tour?
--Je l'ignore. Il doit tendre à nous faire sortir de notre refuge, avança le lieutenant.
Et il répéta:
--Attendons.
Or, à attendre, la pensée travaille. Il arriva donc que l'esprit de Vasseur, oubliant la situation présente, se mit à caresser un doux souvenir, ce qui le conduisit bientôt à pousser un gros soupir en murmurant:
--Qu'est devenue Gervaise?
--J'ai dans l'idée qu'elle est maintenant en des mains amies qui la protégeront, dit gravement Barnabé.
Tandis que le lieutenant attachait sur lui des yeux où venait de luire l'espérance, il continua:
--Oui, j'ai la certitude qu'elle a été reprise par son oncle, le Marcassin. Il n'est pas précisément un imbécile, cet ours énorme. En fait de finesses et de ruses, je suis convaincu qu'il en remontrerait largement au Beau-François. Il n'a pas dû courir longtemps après le ravisseur de sa nièce. Le géant avait trop peu d'avance sur lui pour avoir compté lui échapper par la fuite. Donc le Marcassin est revenu sur ses pas et, à la vue de la Saunerie, il a éventé la mèche. Son ennemi devait être là!
--Mais, objecta Vasseur, pourquoi n'est-il pas venu attaquer le Beau-François dans son repaire?
--Pour la même raison qui nous a fait attendre pour secourir Gervaise que le scélérat eût quitté son trou. Comme nous, l'oncle a eu peur que le colosse, avant de lutter, se vengeât sur sa prisonnière et, comme nous encore, il a voulu surprendre son gredin en dehors de sa cachette; il a alors grimpé sur l'arbre qui accote la Saunerie, et tapi dans le feuillage de l'énorme branche qui surplombe la porte, il est resté à l'affût, à l'exemple du tigre qui guette, pour s'élancer sur sa proie, qu'elle passe au-dessous de lui.
--Et pourtant il est resté immobile quand le Beau-François est sorti de la masure, dit le lieutenant.
--Sans compter qu'il a bien fait, puisque nous nous chargions de sa besogne. Est-ce que vous croyez que du haut de sa branche il ne nous avait pas aperçus surveillant la Saunerie? N'a-t-il pas deviné, à la vue de Meuzelin, arrivant avec ses avirons, le moyen inventé pour attirer le Beau-François? Quand nous nous sommes élancés aux trousses du Chauffeur, il a profité de l'occasion qui lui laissait le champ libre. Se croyant suffisamment vengé de François qui allait tomber, croyait-il, en nos mains, le Marcassin s'est laissé choir de son arbre et il a emporté sa nièce.
--Gervaise aux mains de cette brute! prononça le lieutenant avec une crainte mêlée de dégoût.
--Brute, oui, mais une brute qui doit avoir de l'affection pour la jeune fille, prononça lentement Barnabé.
Et, après une pause:
--Voulez-vous une preuve de ce que j'avance? demanda-t-il.
--Dis.
Fil-à-Beurre étendit la main vers le tas d'or tombé du pot brisé par la balle.
--Ce trésor appartenait au Marcassin, dit-il, et il a dédaigné de l'emporter pour pouvoir plus promptement sauver sa nièce.
L'entretien fut interrompu par cette phrase que grondait Fichet, toujours au guet:
--Qué fichaise ils fichent donc, ces fichus-là! Que mon entendement il me les révèle qu'ils sont à fouillasser dans les taillis sans tant seulement qu'on observe le bout de leur nez.
--Peut-être cueillent-ils des violettes? avança Fil-à-Beurre.
Soudainement, il se fit immobile, attentif, l'oreille aux écoutes, en homme surpris par un bruit.
Il marcha à Vasseur qui, resté assis à la même place, semblait, de son côté, prêter une profonde attention à un bruissement suspect.
--Lieutenant, entendez-vous? souffla le squelette.
--Oui, depuis un instant.
--Que nous préparent-ils? continua Barnabé en tendant encore l'oreille pour tâcher de deviner.
Vasseur aussi demeura attentif.
--J'y suis! fit brusquement l'échalas; ils sont en train d'amasser sur le toit un tas de matières combustibles auxquelles ils mettront le feu. Ils se servent du gros arbre pour arriver au-dessus de la maison. Bientôt le toit de vieilles planches vermoulues flambera comme un papier brûlé et un brasier nous tombera sur la tête.
Le lieutenant avait écouté Barnabé, la face étonnée, les yeux grands ouverts.
--Ah çà! fit-il, c'est donc là-haut que tu entends?
--Oui... et vous? demanda l'échalas, surpris à son tour de la question.
Vasseur montra à ses pieds.
--Moi, c'est là! dit-il.
À cette réponse, Barnabé se pencha vers la terre qui, sous les décombres, formait l'aire de la chambre.
Des coups sourds s'entendaient sous la profondeur du sol et témoignaient d'un travail souterrain pour arriver jusqu'à eux.
--Saperlotte! Par en haut, par en bas, nous allons avoir tout à l'heure bien de la réjouissance, murmura Fil-à-Beurre.
Il avait deviné juste pour le toit. En s'aidant de l'arbre, les Chauffeurs avaient entassé sur l'abri de la masure tout ce que les environs leur avaient fourni de bois mort et d'herbes desséchées.
Puis ils mirent le feu à l'amas.
Comme l'avait prévu Barnabé, le toit fit une courte flambée, et, en s'effondrant, entraîna avec lui la masse enflammée.
Mais, aussitôt, une effroyable explosion retentit. La masure fut secouée jusqu'aux fondations et ses murailles, après avoir vacillé sur leur base, s'écroulèrent en s'abattant sur les quatre compagnons.
X
Quand la guerre civile avait détruit et incendié tant de châteaux dans les pays soulevés, c'était miracle qu'elle eût épargné le charmant domaine de la Brivière, situé à deux portées de fusil de la rive gauche de la Loire, non loin de Beaupréau, entre le village de Chalonne et celui de Saint-Florent-le-Vieil.
Le château avait bien été pillé, mais les constructions étaient restées debout et intactes; de sorte que ç'avait été affaire de meubles, envoyés d'Angers et de Nantes, pour la personne qui était venue habiter le castel, au bout de longues années d'abandon écoulées depuis le départ de son dernier maître.
C'est quinze jours après les événements de la Saunerie, précédemment racontés, que se passait, à la Brivière, la scène suivante entre deux jeunes femmes, l'une blonde, âgée d'environ dix-huit ans; l'autre brune, qui devait compter vingt-trois ans; mais toutes deux d'une beauté incontestable, quoique d'un genre tout différent.
La brune, renversée sur un fauteuil, position qui faisait saillir, sous un riche peignoir de mousseline des Indes, toutes les richesses de son buste, dominait la blonde qui, simplement vêtue de laine, était assise devant elle sur un tabouret bas.
Avec un sourire aimable et d'une voix douce qui sollicitait une confidence, la brune demandait:
--Voyons, mignonne, sois franche: tu as un amoureux?
--Non, madame, dit ingénument la jeune fille.
La dame, à cette réponse, leva un doigt et, d'un ton rieur qui semblait douter:
--Gervaise! Gervaise! fit-elle. Ton nez remue... preuve que tu n'es pas franche.
La jeune fille secoua négativement la tête.
--Comment? ma bellotte, vrai de vrai?... pas un petit amoureux... un amoureux timide qui, en rougissant, t'ait jamais dit combien tu es gentille? insista la dame.
Et, prenant le menton de Gervaise dont elle tourna vers elle le gracieux visage:
--Cherche bien dans tes souvenirs, appuya-t-elle.
Il dut y avoir sur les traits ou dans les yeux de Gervaise quelque indice qui la trahit, car la belle brune s'écria joyeusement:
--Oh! la vilaine! qui ne veut pas franchement avouer qu'elle aime...
Alors Gervaise se hasarda à demander:
--Vous, madame, aimez-vous ou avez-vous aimé?
Un nuage rapide passa sur le front de la brune.
Elle sembla hésiter; puis, sans préciser si elle parlait du présent ou du passé, elle répondit:
--Oui, Gervaise.
Ces deux mots, elle les avait accentués d'un ton bref, et un éclair avait lui dans ses yeux... Était-ce colère sourde; était-ce souffrance secrète? Il eût été impossible de deviner lequel de ces deux sentiments avait réveillé la question de la jeune fille.