Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre

Chapter 13

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--Imitez-moi et attendons.

--Attendons quoi? demanda Fil-à-Beurre curieux, en s'étendant à côté du policier.

--Le lever de la lune qui éclairera bien en plein le morceau de lard, répondit l'aubergiste.

Tout avait été dit à voix basse. Après que les cinq hommes se furent couchés, le silence se fit.

Un quart d'heure se passa.

Tout à coup, Meuzelin dressa vivement la tête et sembla écouter. Son mouvement avait été simultanément imité par Fil-à-Beurre, qui lui souffla:

--Avez-vous entendu?

--Oui.

--Un bruit de branches brisées! n'est-ce pas? De ce côté, près de la Saunerie, vers ce gros arbre dont une énorme branche s'étend au-dessus de la masure, appuya Barnabé.

--Grosse branche où, jadis, fut pendu le grand-père de Pancrace, auquel appartenait la Saunerie. Le pauvre diable s'était fait pincer. Dame Justice l'a accroché au-dessus de sa propriété pour effrayer les fraudeurs de la gabelle, dit l'aubergiste.

Pour l'intelligence de ce qui va suivre, quelques explications au sujet de la Saunerie sont nécessaires sur ce qu'on appelait la gabelle et les faux-sauniers.

Ce nom de gabelle fut d'abord commun à plusieurs taxes. Plus tard, il fut uniquement appliqué à la _taxe du sel_, dont le monopole constituait un des plus gros revenus de la monarchie. «Autrefois, dit Boullet, qui nous fournit ces renseignements, le roi avait seul le droit de fabriquer et de vendre le sel, ainsi que d'en fixer le prix. On était, en outre, obligé d'acheter au roi une quantité déterminée de sel, avec défense de revendre ce qu'on avait de trop; de là l'impopularité qui, tant qu'elle dura, s'était attachée à cette taxe inique et vexatoire.

Et il tenait ferme à son monopole, ce bon roi de France, tant et si bien qu'il faisait pendre tout pauvre diable qui se laissait pincer en contrebande de sel. C'était le procédé dont usait la monarchie pour attaquer son monde en concurrence déloyale.

Voilà pourquoi le grand-père de Pancrace, faux-saunier qui était jadis tombé entre les mains des gens du roi, avait été accroché à la maîtresse branche de l'arbre qui abritait la maisonnette où il cachait son sel de contrebande.

En 1800, époque du présent récit, il y avait dix ans déjà que le monstrueux impôt avait été aboli.

Tout en parlant de la mort du grand-père de Pancrace, le policier n'avait pas quitté des yeux la branche qui avait jadis servi de potence à l'infortuné faux-saunier. Que voyait-il?

À ce moment, Barnabé lui souffla encore:

--Nouveau bruit de branche cassée. Décidément quelqu'un rôde autour de nous sous ce couvert...

--Chut alors! fit l'aubergiste; raison de plus pour vous taire. On pourrait entendre.

Donnant l'exemple du mutisme et de l'immobilité, il se recoucha à plat sur le sol. Mais, dans cette position, son regard ne quittait pas la branche.

--Je m'en doutais! pensa-t-il, en faisant allusion sans doute à ce que guettaient ses yeux.

Une demi-heure s'écoula encore.

Alors les berges de la rivière s'éclairèrent d'une lueur douce qui dessina les contours de la _Juliette_ dont le pont apparut désert.

C'était la lune qui se levait.

Bien doucement, l'aubergiste se glissa près de Vasseur.

--Voici la lune; je pars, lui souffla-t-il. Voulez-vous accepter de moi une consigne?

--Parle.

--Le principal quand j'aurai fait sortir le Beau-François de sa tanière, sera de lui fermer la retraite pour l'empêcher d'y rentrer. Aussitôt que vous me verrez apparaître là-bas, à l'angle de l'auberge, commencez à vous approcher bien doucement de la Saunerie.

Et, en appuyant, il répéta:

--Bien doucement, vous m'entendez... car il est tout près d'ici d'autres oreilles au guet.

--Quelles oreilles? demanda le lieutenant étonné.

Meuzelin parut n'avoir pas entendu la question et continua:

--Ne faites feu qu'à la dernière extrémité, car je flaire aux environs une meute que l'explosion nous attirerait. À bientôt.

Cela dit, le Saucisson-à-Pattes, avec une agilité qu'on n'aurait pu attendre de son obésité, se glissa dans les taillis et disparut.

--Que je présuppose que nous allerions avoir de l'amusement récréatif et surabondant, murmura Fichet à son voisin Lambert.

Ensuite, avec un soupir de regret:

--Quelle infortune que je n'aurais pas mon sabre!

Vasseur approuvait pleinement la manoeuvre indiquée par l'aubergiste. Une fois qu'il serait sorti de sa tannière, il fallait que le Beau-François n'y pût rentrer, en trouvant derrière lui la retraite coupée.

Quant à ce danger terrible dont le menaçait l'agent, danger que pouvait attirer un coup de feu, le lieutenant n'y croyait pas beaucoup. Quel danger pouvait exister autre que celui encouru en empoignant le Chauffeur? Si vigoureux que fût le bandit, et fût-il même armé, eux, n'étaient-ils pas quatre hommes pour venir à bout du colosse et le prendre vivant, car Vasseur le voulait vivant? Son amour-propre exigeait que le Chauffeur montât, en pleine place de Chartres, sur la guillotine qui avait exécuté ses complices.

Les yeux tournés vers l'auberge de la _Biche-Blanche_, dont on apercevait au loin la façade bien éclairée par la lune, le lieutenant guettait l'apparition du Saucisson-à-Pattes, qui devait donner le signal d'entourer la Saunerie...

--Crois-tu, en dehors de la capture de François, à ce danger dont parle le policier? demanda-t-il à Fil-à-Beurre qui se tenait près de lui.

--J'y crois si bien et j'ai tant pris au sérieux la recommandation de Meuzelin de ne faire feu qu'à la dernière extrémité que, pour ne pas céder à la tentation, j'ai remis mon fusil désarmé en bandoulière.

--Mais quel est, selon toi, ce danger?

--J'ai la doutance qu'en ce moment, dans quelque coin des environs, peut-être à vingt ou trente pas de nous, il doit y avoir deux ou trois douzaines de vauriens en train de rudement endêver.

--Ils ont hâte de nous attaquer?

--Non, pas du tout... et probablement même qu'ils ignorent notre présence sous bois.

--Alors, pourquoi enragent-ils?

--À cause de l'immobilité de _la Juliette_ qui a été s'arrêter de l'autre côté de la Sarthe quand, au contraire, elle devrait être sur notre rive pour les embarquer... Ils ne comprennent rien au silence de l'équipage que n'a pas fait bouger le sifflet de leur chef le Beau-François.

Vasseur, à ces mots, haussa les épaules d'incrédulité.

--Où diable vas-tu t'imaginer cette bande qui marche avec le Beau-François? ricana-t-il.

--Qui marche avec lui... non... mais qui l'a rejoint, appuya Barnabé pour faire comprendre la différence.

Et, à l'appui de son dire, il continua:

--Avez-vous donc oublié les trente ou quarante mécréants, ce reste de la bande d'Orgères échappé à votre poigne, que nous avons eu à nos trousses à la sortie de Chartres? Ces aimables drôles, pour qui le séjour en Beauce est devenu périlleux, n'émigrent-ils pas, vous le savez, pour aller, à la suite de leur ancien chef, chercher fortune en provinces chouannes et vendéennes, que le Beau-François n'a pas dû manquer de leur représenter comme le vrai pays de cocagne des pillards!

--Soit! accorda Vasseur; mais ces coquins, nous les avons laissés derrière nous, arrivant à l'auberge des Buchard. L'homme et la femme, tués par toi, laissaient au pillage des arrivants la cave de leur cabaret qui, m'as-tu annoncé, était bien garnie... L'ivresse, à ton dire, devait les retenir.

--Oui, les retenir, mais pas à tout jamais. Or, en route, nous avons d'abord perdu six heures à laisser reposer nos chevaux fatigués et ensuite six autres heures se sont écoulées depuis notre arrivée à la _Biche-Blanche_... Total, douze heures, pendant lesquelles on a le temps de boire pas mal de vin et de le cuver... Nous avons donc perdu notre avance.

Au fond, ce que Barnabé avançait là était fort possible. Le lieutenant fut un peu ébranlé en son incrédulité.

Fil-à-Beurre reprit:

--Et puis nos gueusards se sont-ils soûlés? Qui sait si le Beau-François, en partant le matin de chez les Buchard, avec le Marcassin et la voiture où était Gervaise, n'avait pas laissé un ordre pour ses hommes, à leur arrivée, de le rejoindre sans retard à la _Biche-Blanche_, où les attendait un bateau qui les embarquerait?

--Tu pourrais bien avoir raison, avoua le lieutenant à demi convaincu.

Pour arriver à donner une conviction pleine à Vasseur, l'échalas poursuivit:

--Tout a été bien convenu d'avance, croyez-le. La bande, en arrivant ici, devait se tenir cachée en attendant un signal du Beau-François qui lui annoncerait que l'embarquement pouvait se faire sans danger. Or, ce danger, le Beau-François le flaire à cette heure. S'il ne donne pas le signal à ses gens qui attendent en leur cachette et s'il ne sort pas lui-même de son trou, c'est qu'il est alarmé par l'immobilité de _la Juliette_ et le silence de l'équipage. En voyant le bateau, qu'un coude du courant colle là-bas en cet endroit où la rive se creuse, notre chef chauffeur ne peut se douter que si l'embarcation n'est pas manoeuvrée, c'est parce que les bateliers sont endormis par la drogue de Meuzelin. Dans cette persistance à ne pas répondre à son sifflet, il a fini par croire que _la Juliette_ l'avertissait qu'il y a mauvaise anguille sous roche pour lui.

Sur ce, l'échalas se mit à rire en ajoutant:

--Notre sacripant doit fièrement pester de ne savoir pas nager.

--Crois-tu qu'il ne le sache pas.

--Dame! c'est évident. Est-ce qu'il n'y aurait pas belle lurette qu'il aurait dû traverser la Sarthe à la nage pour se rendre à bord de _la Juliette_? Il reste dans sa taupinière, faute d'un moyen quelconque d'arriver au bateau.

--Et ma pauvre Gervaise est enfermée avec lui! soupira tristement Vasseur.

Fil-à-Beurre ne lui laissa pas le temps de s'assombrir.

--Elle sera bientôt avec nous, reprit-il, Meuzelin ne nous a-t-il pas promis d'attirer François hors de son trou?

--Quelle est son idée?

--Je l'ignore. Mais sitôt François sorti, nous nous emparerons de la porte et il ne remettra plus le pied dans la Saunerie.

Cet espoir de retrouver Gervaise irrita l'impatience de Vasseur, qui murmura:

--Meuzelin tarde bien à agir.

Comme son regard remontait vers l'angle de l'auberge où l'agent devait apparaître, il rencontra la barque qui servait à Pancrace pour ses pêches sur la Sarthe.

--François aurait pu se servir de cette barque pour traverser l'eau, avança-t-il.

--Oui, fit Barnabé, mais vous oubliez que Pancrace a eu la précaution d'en retirer les rames.

Puis, revenant à son idée:

--Décidément, notre Beau-François ne sait pas nager, ajouta-t-il gaiement.

À la pensée de Gervaise, qu'il allait bientôt revoir, Vasseur s'énervait dans l'attente.

--Meuzelin ne paraît pas! Pourquoi n'attaquerions-nous pas le Beau-François immédiatement? proposa-t-il.

--Non, non, dit vivement le squelette alarmé, songez au péril que peut courir Gervaise entre les mains du bandit exaspéré.

Et, en insistant d'un ton de prière pour vaincre la résistance du lieutenant, qui s'obstinait en une attaque subite, il continua:

--Fions-nous au policier que vous m'avez annoncé comme le malin des malins. Son plan doit être bon. Du reste n'avons-nous pas promis de suivre sa consigne de point en point?

--Soit! attendons, concéda enfin Vasseur, faisant céder son amour à la voix de la raison.

Pendant qu'il obtenait gain de cause, Fil-à-Beurre après un coup d'oeil sur Fichet et Lambert, voulut avoir son procès entièrement gagné.

--Et songeons que cette consigne de Meuzelin nous recommande, pour ne point attirer sur nous la bande des Chauffeurs qui attend aux environs, de ne faire feu qu'à la dernière extrémité. Au premier coup de pistolet, les gueusards accourraient sur notre dos.

Cette phrase préparatoire de Fil-à-Beurre n'avait d'autre but pour lui que d'amener un conseil.

--Aussi feriez-vous bien, lieutenant, de commander à vos hommes de remettre à leurs ceintures les pistolets qu'ils ont à la main... Un doigt, appuyé par inadvertance sur la gâchette, peut amener le coup de feu que nous avons à éviter.

--Quittez vos armes, commanda Vasseur à ses hommes.

En replaçant ses pistolets à sa ceinture, Fichet gronda:

--Que si tant seulement j'aurais Bec-Fin!

--Qui appelles-tu Bec-Fin, citoyen Fichet? demanda Barnabé.

--Que c'est mon sabre. Un gendarme qu'a son sabre, il vaut plus mieux, je t'en fiche l'incertitude, que six gendarmes qu'à tant seulement que des joujoux à poudre, accentua le sabreur avec le dédain qu'il avait pour les armes à feu.

Un petit cri étouffé par le lieutenant joyeux fit retourner Fil-à-Beurre.

Là-bas, à l'angle de l'auberge, venait enfin d'apparaître le policier. Bien éclairé par la lune, il arrivait, suivant le rivage dans la direction de la Saunerie, de son pas lourd et avec son allure grotesque du Saucisson-à-Pattes. Le policier était redevenu l'aubergiste ridicule qui faisait tant rire.

Il allait jouer le rôle, annoncé par lui, du morceau de lard devant faire sortir le rat de son trou.

--Que porte-t-il donc sur son épaule? demanda Vasseur empêché par la distance de reconnaître l'objet.

La vue plus perçante de Fil-à-Beurre lui permit de découvrir quel était le fardeau de l'aubergiste.

--Eh! eh! fit-il en riant, il paraît que Meuzelin est de mon avis.

--Quel avis?

--Que le Beau-François ne sait pas nager. Alors il lui apporte de quoi se tirer d'affaire... Ça va être drôle! À coup sûr le rat doit sortir... Pourvu, pourtant, qu'il n'en cuise pas à l'ami Meuzelin! acheva Fil-à-Beurre d'une voix alarmée.

Enfin la distance diminuée laissa le lieutenant se rendre compte de ce que l'aubergiste tenait sur son épaule.

--Des avirons! dit-il.

--Oui, des avirons, reprit Barnabé, et son plan, que je devine, est des meilleurs. Il arrive vers la barque de Pancrace en homme qui se propose de jeter le filet au clair de la lune. Le Beau-François qui, comme nous, doit l'avoir vu, va se dire que les avirons lui permettront d'utiliser la barque pour se rendre à la _Juliette_, et nous allons le voir sortir de sa cachette.

Mais la voix de l'échalas, d'abord joyeuse, tourna au grave pour ajouter:

--Seulement, j'en suis toujours pour ce que j'ai dit. J'ai peur qu'il en cuise à Meuzelin.

Le moment était venu de se diriger vers la Saunerie pour être tout prêt à fermer la retraite au Chauffeur si, une fois sorti, il voulait revenir sur ses pas et rentrer en son repaire.

À pas assourdis, en évitant tout bruit, les quatre hommes s'approchèrent de la bicoque et vinrent se coller sur un des côtés de la Saunerie.

Seul, l'Échalas, dépassait de la tête l'angle de la façade, observant, pour les autres, ce qui allait se passer.

--Sort-il? demanda bien bas Vasseur, placé derrière Barnabé.

--Pas encore, souffla Fil-à-Beurre.

Il avait à peine répondu qu'il leva vivement la tête.

Au-dessus d'eux s'étendait cette grosse branche de l'arbre qui, jadis, avait servi de potence au faux saunier, le grand-père de Pancrace. Après avoir, en grande partie, recouvert le toit de la Saunerie, cette branche faisait brusquement saillie au-dessus de la porte du bâtiment qu'elle protégeait de son épais feuillage, impénétrable à l'oeil.

--C'est drôle, pensa Barnabé, il me semble avoir encore entendu là-haut un craquement.

Mais le moment était à chose plus pressée. Il reprit son poste d'observation.

--Et bien? demanda le lieutenant.

--Ça mord! ça mord! lui murmura Fil-à-Beurre.

Le Beau-François, en effet, avait aperçu l'aubergiste arrivant à la barque avec ses rames. Il venait d'entre-bâiller la porte, juste de quoi passer la tête pour observer le Saucisson-à-Pattes.

Les quatre compagnons étaient aussi immobiles que des statues. Le plus petit bruit, en donnant l'éveil au Beau-François, le prévenait du voisinage de ses ennemis. Alors il rentrait en la cache où il tenait Gervaise, et la jeune fille avait tout à redouter du premier transport de rage qui s'emparerait du colosse en se voyant découvert.

Cependant l'Échalas soufflait toujours à Vasseur, dont la tête lui touchait l'épaule:

--Ça mord au mieux. Le maître rat se laisse attirer de plus en plus.

C'était la vérité. Le Beau-François s'était avancé d'un pas. Son plan était bien facile à deviner: il allait bondir vers l'aubergiste aussitôt que celui-ci atteindrait la barque. Alors, il l'assommerait sur place et possesseur des avirons qui lui permettraient d'utiliser l'embarcation, il traverserait la Sarthe pour se rendre à la _Juliette_ et connaître la cause de son immobilité.

Comme l'araignée, après avoir paru au bord de son trou, guette la mouche qui va se prendre en sa toile, le Beau-François, sur le seuil de la Saunerie, laissait sa victime arriver.

Il crut enfin le moment favorable.

Pourtant, avant de s'élancer, il interrogea du regard les alentours de l'abri qu'il allait quitter.

Fil-à-Beurre n'eut pas le temps de retirer sa tête qui dépassait l'angle.

À un petit claquement qui se fit entendre, il avança le nez à nouveau.

Le Beau-François venait de fermer la porte et, ayant pris son élan, il courait sur l'aubergiste, se montrant de dos à Barnabé.

--En chasse, le rat décampe! annonça le squelette.

Aussitôt, les quatre compagnons, quittant leur poste, bondirent sur ses traces. Le plus urgent pour eux était d'arriver à temps pour sauver le Saucisson-à-Pattes des mains du géant. Une fois le scélérat pris et garrotté, ils reviendraient alors vers Gervaise.

Assourdi par sa course, le Chauffeur ne pouvait entendre les ennemis qui lui arrivaient sur les talons.

Ceux-ci le virent, tout courant, tirer de sa poche et ouvrir un long couteau. Il allait frapper l'aubergiste que, probablement, il jetterait ensuite à l'eau.

--J'avais bien raison de dire qu'il en cuirait à Meuzelin! pensa Fil-à-Beurre tout alarmé, en cherchant à gagner l'avance qu'avait le Beau-François.

Loin de se tenir sur ses gardes, l'aubergiste semblait ne pas même se douter du danger. Après avoir mis les avirons dans la barque, il était resté sur le rivage, occupé à rassembler les plis de son épervier étalé à terre, tournant le dos au Chauffeur qui approchait.

Le Beau-François finit par l'atteindre et leva sa main armée du couteau.

--Garde à vous! cria Vasseur, oubliant toute prudence à la vue de l'arme qui menaçait le policier.

Il était trop tard.

Le bras du Chauffeur s'abattit.

--Imbécile! ricana soudain l'aubergiste au lieu de tomber sous le coup.

La lame, loin de s'enfoncer dans le dos de l'agent, venait de voler en éclats, ne laissant plus que son manche au poing du géant.

Mais le cri d'alarme, jeté par Vasseur, avait fait se retourner le Chauffeur. Il avisa, encore à dix pas, ceux qui allaient fondre sur lui.

Il se vit pris.

Alors, poussant du pied la barque pour lui faire quitter le rivage, il s'y élança. Mais son intention n'était pas de s'en servir. Il avait aperçu les armes de ses adversaires et, ignorant qu'ils ne voulaient pas en faire usage, il eut peur qu'une décharge l'atteignît en sa fuite. En conséquence, il se dressa à l'avant du bateau et plongea dans la Sarthe.

Le bateau, déchargé de son poids, s'en alla à la dérive.

La vue du plongeon de François avait abasourdi Barnabé.

--Tiens! il sait nager, s'écria-t-il.

Tout à coup, il tressauta de colère. Malgré la consigne, un coup de feu avait retenti.

Il venait d'être tiré par Fichet qui, mauvais coureur et n'ayant pu suivre les autres, se trouvait encore à dix toises du groupe.

Seulement, fixé sur place, il regardait du côté de la Saunerie.

--Pourquoi as-tu tiré malgré la consigne? gronda Vasseur quand il l'eut rejoint.

--Que la consigne, il me figure, elle avoir été de ne pas tirer sur le Beau-François, objecta le soldat tout placide.

--Eh bien, alors? fit le lieutenant surpris.

--Et bien que j'ai visé un autre particulier.

Ensuite, tout en remettant à sa ceinture un pistolet déchargé, le soldat poursuivit:

--Que la nature dans sa compatissance quant à moi, elle a oublié de me gratifier des jambes d'un cerf. Courir, il n'est pas dans mes agréments. Pour lors, il m'est incombé, tout à l'heure, que je m'ai en allé les quatre fers en l'air. Comme je me recueillais de par terre en mon altitude, que t'est-ce que j'ai observé?

--Oui. Qu'as-tu vu en te relevant de ta chute? fit Vasseur sèchement.

Fichet montra du doigt la Saunerie en continuant:

--J'ai observé un homme qu'il dégringolait de la grosse branche qu'elle se superpose dessus la porte de la maison. Alors, dans la crédulité qu'il venait à la secouration de François, j'ai tiré sur lui.

--Et tu l'as atteint?

--Que son chapeau, il a sauté de sa tête. Mais je dubite que je l'aurai touché dans la gravité, car il est pénétré dans la Saunerie, et, tout succinctement, il s'en est excédé en emportant une femme dans ses bras.

--Gervaise! s'écria Vasseur avec un accent d'angoisse indicible.

Et, oubliant tout, affolé par le désespoir, il se précipita vers la Saunerie, sourd à la voix de Meuzelin, qui lui criait d'une voix alarmée:

--À l'auberge! vite à l'auberge, le coup de feu a tout gâté. Gagnons la _Biche-Blanche_.

Fil-à-Beurre par amitié, les deux soldats par devoir s'étaient élancés sur les traces du lieutenant.

--Le policier nous donne pourtant un bon conseil, mais, bast! Gervaise avant tout! pensa Barnabé tout en courant derrière Vasseur.

Resté seul sur la berge, le policier promena son regard sur la Sarthe pour apercevoir la tête du Beau-François venant reprendre haleine après son plongeon. Il ne vit que la barque, déjà éloignée, qui, contenant ses avirons, s'en allait à la dérive.

--Tout à l'heure, il ne fera pas bon ici, pensa-t-il.

Puis, mettant ses mains en entonnoir sur sa bouche, il envoya, à pleins poumons, un dernier cri d'appel à ceux qui venaient de disparaître dans la Saunerie.

Après avoir un peu attendu, comme il ne les voyait pas reparaître, il secoua la tête en disant:

--Chacun pour soi!

Sur ce conseil de prudence qu'il se donnait, il reprit le chemin de l'auberge.

Après y être entré et en avoir soigneusement verrouillé la porte, il se prit à rire.

--N'empêche, dit-il, que j'ai bien fait de me cuirasser le dos. Sans cela, le Beau-François me trouait comme une vieille savate.

Malgré le silence qui régnait au dehors, la fine oreille de Meuzelin dut surprendre quelque faible bruit lointain et inquiétant, car il murmura:

--Voici mes gredins qui entrent en chasse... Satané coup de feu! Comment secourir ces braves gens?

IX

C'était bien improprement que la masure de l'ancien pendu s'appelait la Saunerie. Elle ne contenait ni puits, ni fontaines, ni bassins, en un mot, rien de ce que comporte le travail du sel. Du vivant du faux-saunier, elle n'avait été que le dépôt du sel qu'il amenait par bateau de la basse Loire et qu'il vendait ensuite, en contrebande, dans tout le pays.

Encore ce dépôt, qu'il fallait dissimuler sous peine de mort, ne s'entassait-il qu'en des caves bien sèches, sur lesquelles s'élevait la maison qui, jadis, avait été celle du passeur d'un bac, établi en cet endroit de la Sarthe, que s'était fait allouer le grand-père de Pancrace. La gabelle restait insoucieuse de cette maisonnette du passeur, pauvre diable au service du contrebandier, sans se douter qu'une entrée habilement cachée descendait à ces caves où s'amassait le sel dont le prix de vente lui filait sous le nez.

Plus tard, le contrebandier pendu et le bac supprimé, la maison, dont le souvenir de l'exécution détournait tout locataire, était tombée en ruines. L'escalier des caves s'était peu à peu effondré, puis s'était comblé avec les débris d'une partie de la bicoque qui s'était écroulée. En somme, la construction ne consistait plus qu'en les quatre murailles qui entouraient celle des deux chambres, restée debout, qu'avait possédées l'habitation.

C'était en ce refuge, que protégeait encore une partie de toiture, que s'était caché le Beau-François, après y avoir amené Gervaise.

Donc, quand Vasseur, que suivaient Barnabé et les deux soldats, tous sourds au cri d'alarme de Meuzelin, se fut précipité dans la ruine, il ne fut pas long à constater l'horrible vérité.

--Disparue! s'écria-t-il douloureusement à la vue de la chambre déserte.