Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre

Chapter 11

Chapter 113,766 wordsPublic domain

Ce disant, Fil-à-Beurre montrait, sur la croupe de l'animal, étendu et frémissant à terre, une mèche allumée qui, attachée sous la croupière, achevait de se consumer. Aiguillonné par la brûlure, le cheval aurait, sans la balle de Fil-à-Beurre, entraîné à fond de train le Marcassin dans une direction opposée à celle suivie par son ennemi.

Sitôt après avoir vu la voiture vide, le faux chouan avait repris, toujours courant, le chemin de l'auberge. Il espérait arriver encore à temps pour rejoindre le Beau-François.

Fil-à-Beurre s'élança derrière lui.

Le Marcassin entra dans l'auberge, gravit l'escalier, pénétra dans les chambres désertes. Sa fureur terrible était devenue concentrée.

--Plus de femmes! prononça-t-il de sa voix rauque et brève.

Puis, après un regard dans un angle d'une des chambres:

--Et plus d'or! ajouta-t-il.

Cela dit, il quitta les chambres et redescendit dans la grande salle, toujours suivi par Fil-à-Beurre, qui se répétait avec une angoisse indicible:

--Gervaise au pouvoir du Beau-François!

Arrivé au seuil de l'auberge, le faux chouan se retourna vers l'échalas.

--Ton nom! demanda-t-il.

--Fil-à-Beurre.

--Jamais le Marcassin n'oublie un service qu'on lui a rendu, dit-il en faisant allusion au coup de fusil qui avait arrêté le cheval en sa course.

Ensuite, son regard se promena menaçant dans la grande salle, semblant chercher quelqu'un.

--Quant à la complice de François, ajouta-t-il, la femme de l'auberge, qui m'a trompé en me disant que la cave n'avait pas d'autre issue, elle ne perdra pas pour attendre. Le Marcassin n'oublie ni les services ni les tromperies. Je n'ai pas le temps de faire justice de la gueuse, mais je reviendrai pour lui scier le cou.

Et, sur ce, le Marcassin partit au pas de course.

Le squelette l'aurait bien suivi. Mais le lieutenant Vasseur allait arriver avec ses deux hommes.

--Le Beau-François n'a pas fui par eau, se dit-il en voyant par une fenêtre, ouvrant sur la Sarthe, le bateau la _Juliette_ toujours sur ses amarres, et plus bas la barque du pêcheur encore attachée au rivage.

À ce moment, derrière lui, se fit entendre une voix plaintive qui geignait:

--L'inquiétude me torture si fort les entrailles qu'il me semble que c'est moi qui vais accoucher!

* * * * *

Pour que Fil-à-Beurre eût reconnu le Marcassin lorsqu'il venait à lui courant après la voiture, où s'était-il déjà rencontré avec lui? Comment pouvait-il deviner que Gervaise devait être une des deux femmes disparues dont, tout à l'heure, avec le Marcassin, il avait visité les chambres désertes? Nous remettrons à plus tard d'expliquer ces deux points.

Il s'était si brusquement mêlé au rapide et dramatique incident qui s'était produit et le Marcassin l'avait quitté si vite qu'il en était encore ahuri. Besoin était pour lui de retrouver son sang-froid et d'étudier les faits. En son esprit troublé se dressait, seule et sinistre, cette pensée que Gervaise était tombée au pouvoir du Beau-François, qui l'avait enlevée au Marcassin. Pour arriver à la découverte de ce qui avait dû se passer, le brave garçon cherchait à rassembler ses souvenirs.

--Quand le lieutenant, ses hommes et moi nous nous sommes mis à la poursuite de cette voiture, que la fatigue de nos chevaux nous a empêchés d'atteindre, elle était escortée de deux cavaliers; nous savions déjà que l'un était le Beau-François. À présent, moi, je sais que l'autre était le Marcassin.

Cela posé, la réflexion amena Barnabé à s'adresser cette question:

--Mais que sont devenues leurs montures?

Marcassin était parti à pied à la poursuite de son ennemi. Pourquoi pas à cheval? Était-ce donc que le Beau-François avait emmené les deux bêtes qui, en même temps qu'elles étaient nécessaires à l'enlèvement de Gervaise, mettaient le Marcassin dans l'impossibilité de le rattraper.

--Oui, le Beau-François a emmené les chevaux, finit par conclure Fil-à-Beurre.

Et c'était quand il venait d'élucider ce point, que, tout à coup, avait retenti derrière lui cette voix geigneuse qui débitait:

--L'inquiétude me torture tellement les entrailles que je crois que c'est moi qui vais accoucher.

À ces mots, Barnabé fit volte-face et reconnut le volumineux bonhomme que, vingt minutes auparavant, il avait aperçu, de loin, descendant de _la Juliette_.

Ayant appris par la servante, à sa sortie du bateau, que sa femme était en mal d'enfant, le Saucisson-à-Pattes, après avoir donné à son valet d'écurie Pancrace l'ordre de courir au Mans chercher un médecin, avait voulu pénétrer dans la chambre où sa femme allait le rendre père.

Mais la porte lui avait été si obstinément fermée sur le nez, que le pauvre diable en était réduit à promener par la maison ses angoisses conjugales.

Suivant sa manie déplorable de se confier à tous venants, le grotesque, sans se demander d'où lui tombait ce confident, dès que Fil-à-Beurre se fut retourné à sa voix, le regarda d'un air désolé et piailla d'un ton lamentable:

--Trop tard pour aller m'asseoir sur la pierre!!! Il faut que le pèlerinage précède la naissance!!! Léocadie s'est trop pressée!!! Elle aurait attendu quatre jours de plus que je n'en aurais pas été moins flatté d'être père au bout de cinq mois de mariage.

--Quel est cet oison gras? se demanda Barnabé, ignorant qu'il fût en présence du propriétaire de l'auberge de la _Biche-Blanche_.

Avant qu'il pût placer une parole, l'hôtelier éclata en sanglots:

--Oui! beugla-t-il, sans le pèlerinage, mon fils va naître sans tête! Avec toutes les histoires de mes clients sur la bande d'Orgères et son Beau-François, ma femme s'est si bien frappée l'imagination que, tout à l'heure, quand j'étais derrière la porte qu'on a refusé de m'ouvrir j'entendais Léocadie qui, au milieu de ses douleurs, répétait ces mots...

En l'entendant parler de ses clients, Barnabé avait deviné que son homme était l'aubergiste.

--Bon! pensa-t-il, par lui je vais me renseigner.

Mais comme, par ce que disait le Saucisson-à-Pattes, sa curiosité venait d'être éveillée, il prêta l'oreille pour savoir ce que la femme en couches répétait au milieu de ses douleurs.

--Eh bien, que disait donc la citoyenne, ton épouse? insista-t-il en voyant l'aubergiste s'arrêter.

Si celui-ci ne continuait pas, c'est que la parole lui était coupée par l'apparition de Pancrace, son garçon d'écurie.

--Tu n'es donc pas parti au Mans avec la carriole pour en ramener le médecin? demanda-t-il, étonné.

--Impossible, patron, déclara Pancrace.

--Parce que?

--Parce que, pour la carriole, il faut un cheval.

--Et mon vieux Blanc-Blanc?

--Tu peux venir le voir à l'écurie, ton Blanc-Blanc, citoyen patron... On l'a cruellement arrangé! Il a le jarret tranché.

Avant que son maître pût s'exclamer, Pancrace continua:

--Et il a été fait de même aux deux chevaux des voyageurs de tantôt. Les trois pauvres bêtes estropiées sont étendues sur leur litière que ça fait peine à voir.

--Les voyageurs, les chevaux, répéta le Saucisson-à-Pattes stupéfait, car, parti pour retenir son passage sur _la Juliette_ avant l'arrivée de Marcassin, il était incapable de comprendre.

Mais une pensée triompha de son ahurissement et lui fit tout oublier:

--Sans médecin, que va devenir ma Léocadie? hurla-t-il.

--Oh! fit Pancrace, tu peux être tranquille pour la citoyenne patronne. Elle a trouvé à propos l'aide d'une des voyageuses.

--Chevaux, voyageurs, voyageuses! ânonna l'aubergiste hébété par sa surprise redoublée.

Il était écrit que l'aubergiste, avant toute explication, passerait d'une émotion à une autre.

À ce moment, en haut de l'escalier, parut la servante qui lui cria:

--Tu peux monter, citoyen patron. C'est fini! Un enfant superbe!

Le Saucisson-à-Pattes sembla prendre son courage à deux mains, et, d'une voix brisée par l'émotion, il demanda:

--Il a une tête???

--Viens voir, dit la fille en disparaissant, pressée qu'elle était de retourner près de l'accouchée.

Mais le coup avait porté. À cette réponse, qui ne précisait rien, l'aubergiste avait pris une mine désespérée; il hocha lentement la tête en disant d'un ton mourant:

--Du moment qu'elle n'a pas répondu franchement, c'est qu'elle n'a pas osé m'avouer l'horrible vérité qu'elle veut me laisser constater par moi-même... Pas de joues à caresser de mes lèvres de père!...

Cinq minutes avaient suffi à Fil-à-Beurre pour juger son homme. Aussi fut-ce avec un sérieux profond qu'il lui fit entrevoir une consolation.

--Même sans tête, ton enfant aura toujours deux autres joues à offrir à tes baisers de père.

--Tu me verses du baume dans l'âme! prononça le pauvre père qui, après un regard de reconnaissance à Barnabé, se mit à monter l'escalier conduisant chez sa femme, pendant que Pancrace sortait par la porte ouvrant sur la cour.

Dès qu'il fut seul, Fil-à-Beurre se mit à songer au rapport du garçon d'écurie.

À n'en pas douter, c'était le Beau-François qui, d'un coup de couteau, avait estropié les trois chevaux de l'écurie.

Pourquoi?

La seule réponse était qu'il avait voulu retirer au Marcassin le moyen de l'atteindre en sa fuite. Mais alors se présentait un autre pourquoi mystérieux. À quel propos, quand il y avait pour lui danger énorme à ne pas s'éloigner au plus vite, le Chauffeur avait-il dédaigné d'employer les chevaux qui l'auraient emporté au loin, lui et la jeune fille qu'il enlevait?

Car, pour Fil-à-Beurre, qui ignorait l'existence du pot plein d'or, la jeune fille était le seul empêchement qui dût embarrasser la fuite du bandit.

Et, dans ces conditions, il avait mieux aimé partir à pied. Il avait refusé le seul moyen de mettre l'espace entre lui et l'implacable ennemi qu'il allait avoir aux trousses.

Par eau, il n'avait pas eu la possibilité de s'éloigner. _La Juliette_ était encore là et la barque de Pancrace n'avait pas disparu.

Donc le Chauffeur était bel et bien parti à pied.

Malgré la logique qui l'affirmait, Barnabé se répétait que ce n'était pas possible. Que la jeune fille l'eût suivi ou qu'il l'emportât évanouie, le Beau-François ne pouvait, de gaieté de coeur, s'être exposé à se laisser aussi facilement rejoindre par le Marcassin.

Enfin un soupçon vint à l'esprit de Barnabé.

--À moins, se dit-il, que le Beau-François, au lieu de fuir, soit resté près d'ici, caché en quelque coin, laissant le Marcassin toujours courir en avant.

Alors, en se rappelant qu'il avait annoncé à Vasseur qu'il l'attendrait sur le point de la route où, avant le Mans, il y aurait du neuf, le squelette alla se poster sur le seuil de la _Biche-Blanche_.

Dix minutes après, comme on l'a vu, arrivaient Vasseur et ses deux hommes. Il n'était pas à la gaieté, à propos de Gervaise, ce bon Fil-à-Beurre. Néanmoins, à la vue de Fichet, gourmé et plus sérieux qu'un âne, il ne put résister à l'idée de lui demander:

--Vous qui savez tant de choses, ne sauriez-vous pas accoucher une dame?

* * * * *

Après avoir mis pied à terre devant la _Biche-Blanche_, on doit se souvenir que Vasseur avait été tout d'abord abasourdi et par l'apparition du Saucisson-à-Pattes hurlant au monde entier qu'il avait un fils, et par la scène burlesque où ledit fils, perdu par la servante qui l'avait posé elle ne savait où, pour nettoyer son étable, avait été supposé dévoré par les cochons et, finalement, retrouvé dans le chapeau de Fichet, qui l'avait rapporté en le prenant pour un singe.

Sur quoi, l'aubergiste s'était emparé de son rejeton, qu'il avait couvert de ses baisers, en vociférant d'une voix qui éclatait d'une joie délirante:

--Il a une tête! il a une tête!

Ce qu'il aurait répété peut-être bien longtemps, si Fil-à-Beurre ne l'avait arrêté en demandant:

--Dis donc, citoyen aubergiste, est-ce que, tant que ton fils aura une tête, tu laisseras tes voyageurs sans boire ni manger?

Moins de dix minutes après, le lieutenant était attablé avec Fil-à-Beurre; tandis qu'à l'autre bout de la salle, Lambert et Fichet, auxquels s'était joint l'aubergiste, fonctionnaient à pleines mâchoires.

Sitôt sa première faim apaisée, le lieutenant s'était hâté de répéter une question que les événements avaient laissée sans réponse:

--Maintenant, ami Barnabé, peux-tu me dire pourquoi, toi qui venais de charger ton fusil quand, tantôt, tu m'as quitté pour partir en éclaireur, je t'ai retrouvé, tout à l'heure, le rechargeant à nouveau... À quel propos et sur qui as-tu donc tiré pendant notre séparation?

Fil-à-Beurre sentait qu'il y avait imprudence à répondre au lieutenant avant de l'avoir préparé à son récit.

Il fit donc d'une pierre deux coups en répliquant:

--Mon coup de fusil se lie à un incident de la nuit dernière, auquel il me faudrait remonter.

--Alors, remonte.

--C'est bien votre avis?

--Certainement.

--Eh bien, puisque je remonte, voulez-vous m'apprendre pourquoi certain lieutenant de votre connaissance m'a embrassé avec des transports de joie quand, après lui avoir conté comment j'avais connu certaine demoiselle Gervaise, j'ai ajouté que je savais où retrouver cette jeune fille qui, subitement, avait disparu de sa maison, au village de Mégin?

Ce disant, l'échalas regardait Vasseur avec un sourire si franc et si dévoué, que le lieutenant ne put résister à cet appel à sa confiance:

--J'adore Gervaise! avoua-t-il.

Et, avec ce besoin, commun à tous les amoureux, de parler de l'objet aimé, Vasseur conta tout. Comment il avait découvert Gervaise à l'aide du cheval de Doublet qu'il avait empoisonné ensuite pour qu'aucun autre ne pût faire cesser l'ignorance de la jeune fille sur son père. Par quelle ruse il s'était fait admettre dans la maison. Les efforts qu'il avait tentés pour soustraire Doublet à l'échafaud. Enfin, quel avait été son désespoir lorsque, venu pour voir une dernière fois Gervaise avant de se mettre en route à la chasse du Beau-François, il avait trouvé la maison inhabitée.

--Par un paysan qui passait, j'ai appris que Gervaise avait suivi un oncle qui était venu la chercher avec une lettre de son père... «Un oncle qui avait l'air d'un ours, aimable comme un coup de trique!» m'a dit le paysan qui me renseignait, acheva Vasseur.

--Oh! ça, oui, fit Barnabé.

--Tu as donc vu cet oncle, toi?

--Écoutez à votre tour. Moi aussi, deux jours avant vous, j'étais allé à Mégin. L'exécution des Chauffeurs d'Orgères, que vous m'aviez indiquée pour le moment où j'aurais à vous suivre, était fixée au surlendemain. Je voulus donc aller faire mes adieux à celle qui avait été si bonne pour moi. Suivant mon habitude, je pénétrai par le jardin, à travers un trou de la haie. Le moyen m'avait été indiqué par Annette qui tremblait toujours qu'en arrivant par la route, je ne me trouvasse nez à nez avec le père, le prétendu maquignon Augé, subitement revenu de voyage.

Fil-à-Beurre s'arrêta pour boire, ce qui fit une pause pendant laquelle on entendit, à l'autre bout de la salle, la voix du Saucisson-à-Pattes qui, faisant ses confidences aux soldats de Vasseur, achevait cette phrase:

--... Par l'effet de la pierre du pèlerinage, on peut arroser des fleurs à six pieds de distance.

À quoi Fichet répondit dédaigneusement en retroussant sa moustache:

--Que mon père, il ne s'est jamais frictionné les fesses sur une pierre, ce qui n'empêche que moi, si le coeur il t'en dit, citoyen, je t'emplirai une bouteille à huit pieds, que tu en seras courbaturé de la précision de mon adresse de coup d'oeil quant au goulot.

--En vérité, tu fais cela?

Parmi ses qualités Fichet avait celle d'être un carottier fini, qui ne ratait jamais une aubaine. Aussi répondit-il:

--Que j'en suis susceptible, identiquement que je te le dis, lorsque j'ai bu... à ma huitième bouteille quand le vin est une saloperie et à ma douzième alors que le vin il me congratule le gosier.

Et Fichet ajouta:

--Ton vin, il me congratule le gosier.

Compliment qui, si l'aubergiste était curieux de le voir prouver son dire, renvoyait l'épreuve après la douzième bouteille.

Cependant, de son côté, Fil-à-Beurre avait repris son récit:

--Je passais par le commun à fourrages dont je vous ai parlé, quand, de l'autre côté de la cloison, une voix qui m'arriva par la crevasse me fixa sur place.--Le père était-il donc enfin revenu?--Bien doucement je m'approchai de la lézarde et je regardai. Je vis un homme laid, velu, carré sur sa base, une sorte d'ours qui était entrain de dire à Gervaise:

«Là-bas, à Saint-Florent-le-Vieil, où je vous conduis, votre père viendra vous rejoindre et se fixer après une dernière tournée. Pour vous engager à me suivre, il vous a adressé cette lettre que je vous ai donnée à lire. Comme il vous l'écrit, je suis votre oncle par votre mère. Il faut me suivre, mon enfant.»

Vasseur interrompit Barnabé.

--Doublet avait prévu son sort, dit-il. Cette lettre était écrite d'avance pour entraîner son enfant au loin dans le cas où il serait pris avant d'avoir pu filer.

--Comme vous le dites, mon lieutenant, continua Fil-à-Beurre. Pour moi, qui ne devais savoir la vérité que le surlendemain, en reconnaissant Doublet sur l'échafaud, cette lettre ne signifiait pas autre chose que le maquignon Augé, ne voulant pas revenir en Beauce, avait chargé son beau-frère de venir chercher Gervaise.

Il avait une voix bien rauque, ce vilain homme. Il me sembla pourtant qu'elle s'adoucissait quand il ajouta:

--N'ayez pas trop peur de moi, mon enfant. Je ne suis pas le Marcassin pour tout le monde.

C'est ainsi que j'appris qu'il se nommait le Marcassin.

Puis il reprit:

--Préparez donc votre départ.

--Mais, objecta Gervaise, et ma bonne Annette?

--Annette nous accompagnera jusqu'au Mans. Elle est de cette ville: nous l'y laisserons à notre passage.

J'eus le tort de croire que le départ n'était pas si proche. Chaque matin, Gervaise avait l'habitude de venir soigner les fleurs de son jardin. Je m'éloignai donc en me promettant de revenir le lendemain faire mes adieux à la jeune fille à son heure de jardinage. Hélas! quand je me présentai, il était trop tard. Gervaise était partie au point du jour. Mais dans ma mémoire, deux noms étaient restés. Le nom du village de Saint-Florent-le-Vieil et le nom ou plutôt le sobriquet de Marcassin.

--Le reconnaîtrais-tu, cet oncle? demanda Vasseur.

--Oui, d'autant mieux que je l'ai revu une seconde fois.

--Quand donc?

--Aujourd'hui même, dans cette auberge.

Fil-à-Beurre hésita un peu avant de continuer; mais il était de ceux qui pensent qu'à entasser les mauvaises nouvelles, on ne porte, en somme, qu'un coup. Il continua donc d'une voix grave:

--C'est à propos du Marcassin que je me suis servi tantôt de mon fusil.

--Tu l'as tué? fit vivement Vasseur.

--Non, il s'agissait de sauver Gervaise.

Le lieutenant avait pâli à ces mots. Sa voix tremblait quand il demanda:

--Elle courait donc un danger?

--Elle y est tombée, prononça Barnabé.

Et, brutalement peut-être, mais avec la conviction qu'il valait mieux tout dire à un homme de la trempe du lieutenant, il continua:

--Gervaise est aux mains du Beau-François depuis une heure!

À ce moment, à l'autre table, le Saucisson-à-Pattes était en train de dire d'une langue un peu épaissie par le vin:

--Ma Léocadie était un bourreau de vertu. Elle m'a vu et, aussitôt, elle a compris qu'elle était devant son vainqueur. L'amour l'a jetée à mes pieds sans défiance. Aussi ai-je eu pitié d'elle. Je lui ai accordé ma main.

Sous l'émotion de colère froide qui lui était montée au cerveau à la terrible nouvelle que Gervaise était au pouvoir du Beau-François, le lieutenant amoureux fut injuste envers Fil-à-Beurre. Il se leva brusquement de table en disant:

--Comment! imbécile! voici une heure que tu me fais perdre à t'écouter... heure que j'aurais employée à la poursuite du bandit!

L'échalas secoua la tête et, bien tranquillement, répondit:

--Le poursuivre? à quoi bon? Nous ferions trop l'affaire du Beau-François qui, à mon avis, loin d'avoir gagné le large, doit être aux environs, tapi en quelque cachette d'où il guette notre départ pour pouvoir prendre ensuite la route sur laquelle il saura n'être pas poursuivi.

Alors, à l'appui de son dire, Fil-à-Beurre conta les faits auxquels il avait assisté, c'est-à-dire la mèche allumée sous la croupière du bidet de la voiture bâchée, pour que l'animal, affolé par la souffrance, entraînât le Marcassin à sa poursuite dans une direction opposée à celle que le Chauffeur comptait prendre pour détaler.

En écoutant le récit des trois chevaux estropiés dans l'écurie par le Beau-François, le lieutenant s'étonna:

--Pourquoi, au contraire, ne s'en est-il pas servi pour s'enfuir? demanda-t-il.

--Là est le mystère, fit Fil-à-Beurre. Que Gervaise ne fût pas évanouie, notre gredin aurait été forcé de la lier sur une des montures ou, en cas d'évanouissement, de l'emporter en travers de sa selle. Il n'aurait pu aller bien loin ainsi, mais il aurait gagné du terrain. Pour que le Beau-François ait négligé ce premier moyen de prendre du champ, il faut qu'une raison s'y soit opposée... Là est le mystère, je vous le dis encore.

--En coupant le jarret des chevaux, il aura voulu les empêcher de servir à ceux qui se lanceraient à ses trousses, avança Vasseur.

--Euh! euh! j'en doute, fit le squelette.

Et il répéta en insistant:

--Là est le mystère... Il y a, j'en suis certain, une cause, inconnue de nous, qui a dû guider cette conduite étrange du Beau-François.

--Cause qui, sans doute, était aussi inconnue au Marcassin, puisque n'ayant pas, comme toi, le soupçon que le Chauffeur ne s'était pas éloigné, il s'est mis en chasse du sacripant.

--Euh! euh! répéta Fil-à-Beurre.

--Tu ne le crois pas?

--Le Marcassin m'a eu tout l'air d'un finaud, qui n'en est pas à compter les malices de son sac. Qui sait si, au lieu d'être au diable, comme nous le croyons, il n'est pas à l'affût dans le voisinage.

Et Fil-à-Beurre, qui avait l'habitude de tenir à ses idées, devint pensif et murmura à mi-voix:

--Quel motif a pu arrêter la fuite du Beau-François?

Soudainement, il se frappa le front en homme qui se souvient.

--Oh! oh! lâcha-t-il en souriant.

--Quoi donc? fit le lieutenant.

--Un fait me revient en mémoire. Quand j'ai suivi le Marcassin lorsqu'il a visité les chambres désertes des deux femmes, il a commencé par dire: «Disparues!» puis il a regardé dans un coin d'une de ces chambres, et il a ajouté: «l'or aussi!»

Tout satisfait, Fil-à-Beurre lâcha, en se frottant les mains:

--Tiens! tiens! «L'or aussi.» Est-ce que, par hasard, c'est cela qui a mis un fil à la patte du Beau-François et l'a empêché partir à cheval?

Puis, avec étonnement:

--«L'or aussi!» redit-il lentement; il fallait donc qu'il y en eût un bien gros tas!

De tout ce qui venait d'être dit, il surgissait pour l'amoureux lieutenant une inquiétude immense.

--Qu'est devenue, à cette heure, ma pauvre Gervaise? soupira-t-il.

Une crainte, qui lui traversa l'esprit, le fit frémir.

--Le Beau-François va-t-il l'entraîner vers la bande de Coupe-et-Tranche, ajouta-t-il.

À ce mot étrange, Fil-à-Beurre avait ouvert de grands yeux. Sa physionomie demandait une explication.

Vasseur, qui le comprit, tira d'une de ses poches un petit papier graisseux, qu'il se mit à déplier, en disant:

--Voici le billet, écrit par Doublet, que j'ai trouvé dans le collet de la veste abandonnée par le Beau-François la nuit de son évasion. Le père de Gervaise s'est bêtement fait couper le cou en refusant de m'expliquer le sens de cette lettre dont, aujourd'hui, grâce à toi pour la plus grande partie, j'ai la complète explication. Au pied de l'échafaud, quand j'en ai parlé à Doublet, il n'y avait encore dans ce grimoire que deux renseignements que je comprenais. Tiens, écoute:

Et le lieutenant se mit à lire:

«_Coupe-et-Tranche.--Jéhu 24.--S.-F.-le-Vieil.--La Saute.--Le Marcassin.--Sans sabots, on s'enrhume.--Sept et quatre font neuf.--La faîne est tombée._

--C'était là un memento fait par Doublet pour servir au Beau-François après son évasion, reprit le lieutenant après sa lecture.