Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre
Chapter 10
La preuve en fut que l'ex-Chauffeur, quand il eut mis pied à terre et donné la bride de son cheval à Pancrace, le valet d'écurie, accouru pour prendre les montures, marcha droit à Léocadie. En le voyant arriver, elle recula de quelques pas dans la grande salle pour que Pancrace ne pût entendre ce que François allait lui dire.
--Eh bien, la Saute, as-tu retrouvé ton argent? demanda-t-il en souriant et d'une voix qui n'avait aucune intonation hostile.
Avant que la Saute fût revenue de la surprise causée par ce changement d'humeur, le Beau-François reprit du même ton bon enfant:
--Allons, ma fille, n'aie plus peur. Je te tiens quitte de ces écus, mais à la condition que voici...
Il allait continuer quand, soudain, il se retourna au contact d'une main qui se posait lourdement sur son épaule. C'était celle du Marcassin qui, tout tranquille, débita de sa voix rauque:
--Veux-tu me faire un vrai plaisir, mon brave garçon?
Puis, immédiatement, avant toute réponse, il s'adressa à la Saute:
--D'abord, toi, la belle, va ouvrir la trappe de la cave, commanda-t-il.
Et quand Léocadie eut obéi, le Marcassin, en montrant l'ouverture béante, dit à François:
--Pendant dix minutes, va donc chercher dans la cave si j'y suis.
C'était net, clair, précis. Le Marcassin avait besoin de se débarrasser de la présence du Beau-François pour pouvoir faire sortir de la voiture son mystérieux contenu. Avec un adversaire tel que l'était le chef redoutable de l'ancienne bande d'Orgères, un autre y eût regardé à deux fois avant de lâcher son audacieuse injonction aux gens d'aller voir dans la cave s'il y était. Lui, le faux chouan, s'y prenait carrément, sans la plus mince hésitation, presque en bonhomme persuadé qu'on sera tout heureux de lui obéir.
À cette sorte d'ordre, le Beau-François s'était dressé de toute la hauteur de sa taille gigantesque, la raillerie aux lèvres, toisant d'un regard de mépris cet imprudent qui lui allait tout au plus au menton.
--Au nom de quoi parles-tu ainsi, compère? demanda-t-il en gouaillant.
--Au nom d'une de tes pattes que tu pourrais bien te faire casser, si tu ne te décides pas à descendre dans la cave de bonne volonté, répondit simplement le Marcassin, sans que sa voix montât d'un ton.
--Vas-en chercher encore deux comme toi, lâcha le colosse en éclatant de rire.
Mais ce rire ne s'était pas éteint que le Beau-François se sentait enserré comme dans un cercle de fer qui lui plaquait les bras au corps, et soulevé de terre en même temps que, d'une voix bien calme, le Marcassin lui disait:
--Gare à tes pattes en tombant, mon garçon.
Et, emportant son fardeau au-dessus de la trappe ouverte, le faux chouan laissa tomber François dans le trou béant.
Après avoir rabaissé et verrouillé la trappe, il se retourna vers la Saute abasourdie par cette preuve de vigueur extraordinaire:
--Ta cave n'a pas d'autre sortie? demanda-t-il.
Répondre que oui, c'était, pour Léocadie, donner à soupçonner au Marcassin que, trois jours auparavant, lorsqu'elle avait été enfermée aussi dans la cave, elle s'en était échappée pour venir écouter.
--Non, dit-elle sans hésiter.
Le Marcassin n'était pas de ceux qui s'épuisent en mièvreries de langage avec le beau sexe. Il parlait peu, mais il savait se faire comprendre des dames. La Saute n'eut pas besoin de le faire répéter quand il lui eut dit:
--Je te préviens, la gueuse, que je te tordrai le cou si tu ouvres la trappe à François sans ma permission.
Sur cette recommandation, il partit, se dirigeant vers la voiture de son pas lourd et calme, suivi par le regard, presque reconnaissant, de Léocadie qui murmurait:
--Il a du bon, cet ours-là... surtout s'il a la main assez heureuse pour tuer son homme du coup.
Cette supposition était d'autant plus admissible que le grand gars, après sa chute dans la cave, n'avait poussé ni cri ni gémissement.
Le Beau-François avait eu une excellente raison pour n'avoir ni crié ni gémi, car il avait été étourdi sur le coup. Mais, bientôt, il avait repris connaissance et, au souvenir de l'affront reçu, sa première pensée avait été de se venger de celui dont la force le faisait son maître.
--C'est du bien de sa grand'mère, ça lui reviendra! avait-il grondé furieusement.
Alors, il avait voulu sortir de la cave, en soulevant la trappe, dont la résistance lui avait appris que les verrous étaient poussés.
--Si le Marcassin allait filer pendant que je suis enfermé! se dit-il, pris d'un redoublement de rage, en songeant que son ennemi pouvait lui échapper.
À nouveau, il tenta de soulever la trappe.
Comme il s'épuisait en efforts inutiles, un faible bruit se fit entendre dans l'obscurité de la cave.
--Quelqu'un était-il descendu ici avant moi? se demanda-t-il en prêtant l'oreille.
Une voix prudente prononça bien bas:
--C'est moi, la Saute. Je viens te délivrer... Donne-moi la main, laisse-toi guider.
C'était, en effet, Léocadie. En forte ménageuse de la chèvre et du chou, la digne créature s'était dit que, par cela même qu'un dogue a été rossé par un puissant molosse, il n'en est que plus ardent à mordre les autres chiens moins vigoureux que lui. Donc, elle avait à craindre que, tôt ou tard, le Beau-François la rendît responsable d'une défaite dont elle avait eu le tort d'être témoin. En vertu de ce raisonnement, qui ne manquait pas de justesse, elle avait pénétré dans la cave par la porte du cellier et, dans l'ombre, elle était arrivée au pied de l'escalier en haut duquel son ancien amant tentait de soulever la trappe.
Elle savait le colosse difficile à contenter. Il était homme à ne pas lui tenir compte de l'avoir délivré, en arguant qu'elle l'avait fait bien tard. Aussi s'empressa-t-elle de prévenir cette ingratitude en ajoutant:
--Il m'a été impossible de venir plus tôt. L'ours me surveillait tout en s'occupant de sa voiture.
--Oh! oh! fit joyeusement le Beau-François, qui descendit à la hâte l'escalier pour venir prendre la main de la Saute, qu'il serra fortement dans la sienne comme s'il craignait de laisser s'enfuir celle qui allait enfin satisfaire sa curiosité.
--Tu l'as vu s'occuper de sa voiture? répéta-t-il.
--Je l'ai vu, tant et si bien, que je sais ce qu'elle contenait, cette voiture soigneusement bâchée, appuya Léocadie en riant.
--Quoi donc?
--D'abord une vieille femme, à tournure de servante.
--Que faisait-elle là dedans? Du diable si je me serais douté que c'était une vieille femme que le Marcassin cachait si soigneusement.
--Attends donc la suite; la duègne n'était pas seule. Après elle, est venue une jeune fille.
--Jolie? demanda vivement François.
--Jolie, gracieuse, charmante.
Et, en traînant ses mots, la Saute, qui savait faire vibrer une des cordes sensibles du beau gars, débita un peu railleusement:
--Oh! oui, jolie! un de ces morceaux de roi qui ne sont pas pour ton bec.
La piqûre fut sensible à l'amour-propre du Beau-François qui se posait en bourreau des coeurs.
--Pas pour mon bec, pas pour mon bec, répéta-t-il avec un rire de fatuité. Pourtant, si je le voulais bien.
--Alors je te conseille de ne pas vouloir, débita Léocadie avec intention.
--Parce que? fit François sèchement.
--D'abord parce qu'il y a gros à parier que la fille ne voudrait pas de toi... et ensuite...
Elle mit une petite pause avant d'achever sa phrase, puis avec hésitation:
--Et, ensuite... tu devines bien pourquoi?
--Non. Dis.
--Parce que la jeune fille est sous la protection de l'ours et, tu le sais, il en cuit d'avoir affaire à cet animal féroce.
Le «tu le sais» n'avait l'air de rien, mais il heurta douloureusement la vanité du Chauffeur qui gronda:
--Sois tranquille. Je me vengerai de lui avant peu.
Il faut rendre justice à la Saute. Elle savait jouer à ravir du Beau-François. En descendant dans la cave, elle s'était dit:
--Puisque la guillotine ne m'a pas débarrassée de cette grande brute, il faut le mettre sérieusement aux prises avec le Marcassin qui m'en délivrera.
On le voit, elle agissait en conséquence.
Sans doute qu'en pensant à sa vengeance, le Beau-François avait trouvé le moyen de la rendre plus complète, car il reprit:
--Tu dis que le Marcassin paraît tenir à cette jeune fille?
--Comme à la prunelle de ses yeux; il la choie au possible. Pour elle, l'ours se fait mouton.
--Bien! bien! lâcha le Chauffeur en riant.
Jugeant que le Beau-François n'était pas encore assez monté, la Saute pesa sur la chantrelle en s'écriant d'une voix effrayée:
--François! François! je devine ton projet à l'égard de cette jeune fille. Je t'en supplie, renonces-y. Songe au Marcassin qui te tuerait.
--Ah çà! ma fille, tu oublies donc que je suis le Beau-François? débita le Chauffeur d'une voix vibrant de tout l'orgueil de sa réputation sinistre.
Certes, il était bien amorcé. La Saute pouvait le lâcher contre le Marcassin. Néanmoins, elle pensa que deux motifs vaudraient mieux qu'un pour le mettre aux prises avec l'ennemi.
Aussi, d'un ton qui prêchait la prudence:
--Je sais bien que tu es brave, dit-elle. N'empêche que moi, à ta place, il est une chose que je préférerais de beaucoup à la jeune fille.
--Quoi donc?
--Ce que le Marcassin a retiré de la voiture après que les femmes en ont été descendues.
--Qu'était-ce? fit le colosse étonné.
--Un énorme pot en grès... un de ces pots où se conservent les salaisons.
À ce «pot de salaisons», que la Saute lui proposait comme compensation, le Beau-François partit d'un franc éclat de rire et riposta:
--Non. Grand merci! je n'aime pas la viande salée.
Ensuite, reparlant de la jeune fille:
--Je lui préfère la chair fraîche.
--Heu! heu! il y a pot et pot, avança gouailleusement la Saute.
--Ce qui veut dire?
--Que le pot du Marcassin, à défaut de salaison, contient quelque chose qui est du goût de pas mal de monde.
--Quoi donc?
--De l'or. Quand le sauvage le portait, le pied lui a buté sur le seuil de la maison; alors j'ai entendu certain bruissement qui a trahi le contenu.
--Oh! oh! lâcha François, devenu subitement moins dédaigneux.
--Et il doit y avoir une jolie somme si le pot est plein, car il est d'une belle taille, insista Léocadie.
Le Chauffeur aimait l'or. Depuis son évasion, le besoin de se cacher l'avait amené à une profonde détresse. Tous ses appétits se réveillèrent ardents à la pensée de cet or, qui lui permettrait de leur donner satisfaction.
--Où le Marcassin a-t-il déposé son fardeau? demanda-t-il.
--Il l'a laissé dans la chambre où s'est enfermée la jeune fille pour y reposer quelques heures, chambre qui communique avec celle de la vieille femme qui l'accompagne.
Sans l'obscurité de la cave, la Saute aurait pu voir le sourire de François qui murmura:
--Or et jeune fille, double moyen de me venger du Marcassin.
Si faiblement qu'elles eussent été dites, ces paroles avaient été entendues par Léocadie qui, elle, sans commettre l'imprudence de réfléchir à mi-voix, eut cette joyeuse pensée:
--Double moyen de te faire casser les reins, grand butor!... Ouf! je vais donc en être délivrée!!!
Tout aussitôt, le Chauffeur reprit:
--Lui? Qu'est-il devenu?
--Qui? le Marcassin?
--Oui. A-t-il aussi pris une chambre?
--Je n'en sais rien. J'ai laissé à ma servante le soin de s'occuper de lui, car j'étais pressée de venir te délivrer... Vrai! j'ignore ce que l'ours est devenu.
Elle achevait de parler, quand, au-dessus de leurs têtes, sur la trappe, on entendit un bruit sourd, semblant résulter d'une forte secousse.
Puis le silence se fit.
--Qu'est-ce? demanda Léocadie baissant la voix.
--Conduis-moi plus loin dans la cave, je te le dirai, lui souffla le Beau-François à l'oreille.
En le guidant à travers la cave obscure, la Saute sentit la main du Chauffeur, qu'elle tenait dans la sienne, secouée par un tressaillement qui devait agiter tout le corps.
--Qu'as-tu? demanda-t-elle, quand elle l'eut amené dans un second caveau.
--Laisse-moi, ma fille, rire à mon aise, répondit la voix joyeuse du grand gars.
--Rire de quoi?
--De ce bruit que nous venons d'entendre sur la trappe et dont j'ai deviné la cause.
À mots hachés, car il étouffait à contenir son rire, le Chauffeur parvint à dire:
--C'est notre imbécile de Marcassin qui, pour me garder prisonnier dans cette cave, dont il ignore l'autre issue, vient de se coucher sur la trappe.
Et d'une voix qui, soudainement, avait repris le ton du commandement, il ajouta:
--Conduis-moi vite dehors, la Saute, le temps presse.
Sans doute que les dix pas qu'ils venaient de faire avaient donné à François le temps de combiner son plan, car, lorsque Léocadie l'eut introduit dans le cellier sur lequel débouchait la cave, il demanda:
--Où est l'écurie?
--Là, en sortant, à gauche dans la cour.
--Je n'y trouverai personne? Nul valet d'écurie, n'est-ce pas?
À cette question, le regard de Léocadie, passant par l'étroite fenêtre du cellier, alla chercher sur la Sarthe, qui coulait à vingt pas, de ce côté de l'auberge.
--Non, répondit-elle, car je vois là-bas Pancrace, sur son bateau, jetant ses filets.
Et, en même temps, ses yeux remontant le cours de la rivière, aperçurent _la Juliette_ s'apprêtant au départ. Sur le pont se voyait le Saucisson-à-Pattes causant avec le maître marinier auquel, sans doute, il demandait son passage jusqu'au pèlerinage de Cormières. Suivant son habitude, il est probable que l'énorme grotesque devait lâcher quelques-unes de ses stupidités, car, derrière lui, deux bateliers, qui écoutaient son dialogue avec le patron, se tenaient les côtes de rire.
Ainsi tourné dans cette direction, le regard de la Saute fut attiré plus en amont de la rivière par un individu qui arrivait en suivant le rivage.
C'était un long personnage, tellement maigre qu'à cette distance il se dessinait comme une perche sur l'horizon.
--Quel est cet efflanqué? se demanda-t-elle en examinant l'arrivant dont les jambes démesurées arpentaient le chemin avec la vitesse d'un cheval au petit trot.
Une seconde avait suffi à la Saute pour que son rapide coup d'oeil eût successivement aperçu Pancrace, le Saucisson-à-Pattes et celui qu'elle traitait d'efflanqué. Il n'y eut donc pas d'intervalle entre sa réponse sur le valet d'écurie et cette nouvelle question du Beau-François.
--Où sont les chambres des deux femmes?
--En haut. Les deux portes en face de l'escalier.
--Celle de la jeune fille?
--À gauche.
--Ces deux chambres, malgré leur entrée séparée, communiquent entre elles, m'as-tu dit?
--Oui, par une porte que la vieille, quand la jeune femme fut entrée dans sa chambre, a refermée devant moi en disant: «Tâchez de reposer un peu, ma bonne Gervaise.»
--Et la voiture qui nous a amenés, le Marcassin et moi? continua François qui, tout en interrogeant, échafaudait son plan de vengeance, car, le regard dans le vide, il ne s'apercevait pas que la Saute lui tournait le dos.
--Votre voiture est sous le porche, avec son bidet toujours dans les brancards. Tout en laissant Pancrace conduire vos chevaux à l'écurie, le Marcassin s'est opposé à ce que le bidet fût dételé: il s'est contenté de lui mettre sa musette d'avoine.
En répondant ainsi, Léocadie, les yeux toujours tournés vers la fenêtre, était distraite par la vue du grand échalas ambulant qui se rapprochait de plus en plus.
--Tiens! il a un fusil en bandoulière, se dit-elle en relevant ce détail que la distance raccourcie lui permettait maintenant de constater.
L'homme maigre s'était brusquement arrêté et, se faisant de la main une visière sur les yeux, car il recevait le soleil en pleine figure, il s'était mis à examiner les lieux qu'il allait atteindre. Au mouvement de sa tête, il était facile de deviner que son attention allait du bateau _la Juliette_ à l'auberge de la _Biche-Blanche_.
Puis, sans doute pour se rendre compte du chemin parcouru, il exécuta un demi-tour sur place et se mit à regarder au loin.
La Saute eût peut-être observé encore longtemps cet individu décharné, si, tout à coup, un craquement sec, qui se fit entendre derrière elle, ne l'eût fait brusquement se retourner.
Le bruit était causé par la détente d'un long couteau que le Beau-François venait d'ouvrir après l'avoir tiré de sa poche. Ce couteau, la Saute le connaissait. Deux fois elle avait vu le Chauffeur, impitoyable, en frapper ses victimes.
La lueur de la lame qui brillait dans la demi-obscurité du cellier la fit frissonner. Allait-il la tuer pour qu'elle ne mît pas obstacle à ses projets?
Elle se trompait. Le Beau-François, lui mettant la main sur l'épaule, accentua d'une voix qui sonnait la menace:
--Écoute-moi bien, la Saute: si tu tiens à ta peau, tu vas rester ici sans t'occuper de ce qui se passera là-haut dans un instant. Ne sois ni pour ni contre moi dans ce que je vais tenter; c'est tout ce je demande. À cette condition, je te jure que si je ne suis pas tué par le Marcassin, je ne troublerai plus jamais ta vie.
Et le colosse, sortant du cellier, disparut dans la direction des écuries.
L'épouvante de la mort avait été terrible pour la Saute, qu'un violent tressaillement avait secouée dans tout son être. Au frisson de peur succéda un élancement aigu qui lui traversa les flancs. Sous l'effet de l'émotion effroyable qu'elle avait éprouvée, la crise d'une maternité prochaine venait de se déclarer.
Affolée par les douleurs lancinantes qui lui déchiraient les entrailles, elle oublia la défense faite par François de quitter le cellier, et, sortant, elle voulut gagner sa chambre. S'accrochant à tout ce qui pouvait soutenir sa marche, étouffant ses cris, elle parvint, au prix de tortures inouïes, à monter l'escalier.
Arrivée devant sa chambre, qui s'ouvrait en face de celles des deux femmes, la force lui manqua, et, pantelante de souffrance, elle s'affaissa sur le sol près d'une des deux portes.
--Madame! madame! gémit-elle désespérément en frappant à cette porte.
VII
Ce voyageur, dont l'extrême maigreur avait tant étonné Léocadie, alors que, par l'étroite fenêtre du cellier, elle l'avait regardé arrivant vers la _Biche-Blanche_, n'était autre, on a dû le deviner, que notre ancienne connaissance, Barnabé Fil-à-Beurre, marchant en éclaireur devant le lieutenant Vasseur et ses deux hommes, qui le suivaient à une petite demi-heure de distance.
À deux cents toises de l'auberge, comme l'avait remarqué la Saute, le squelette s'était arrêté, la main en visière sur les yeux, pour étudier l'aspect extérieur de l'auberge.
--Bonne mine, cette hôtellerie! se disait-il. À coup sûr, le lieutenant ne voudra pas s'y arrêter, car le Mans n'est qu'à une petite lieue et mieux vaut y filer tout droit; mais rien n'empêche, pour donner le temps aux autres de me rejoindre, que je m'y rafraîchisse un peu le gosier.
Dans cette intention, il avait voulu se remettre en marche, mais il avait été retenu sur place par la vue du bateau _la Juliette_, qu'il s'était mis à examiner en se disant:
--Sans nos chevaux, ce serait encore là le moyen le moins périlleux pour nous de voyager... Mais, bast! allez donc parler de cela au lieutenant, qui aime les aventures à coups de fusil...
Et, en souriant, l'échalas avait achevé:
--Ainsi que moi, du reste.
Ensuite, comme son regard passait en revue l'équipage du bateau qui se trouvait sur le pont, il s'écria avec une sincère admiration:
--Oh! oh! voici un citoyen qui jouit d'une bien magnifique santé! Il aurait de la graisse à me revendre! À lui tout seul il vaut un chargement pour le bateau.
Inutile de dire que ces paroles de Fil-à-Beurre étaient motivées par la vue du Saucisson-à-Pattes qui, à ce moment précis, quittant le bord, venait de s'engager sur la planche en pente qui formait passerelle du rivage au bateau.
--On croirait voir un éléphant qui danse sur la corde! pensa le squelette en éclatant de rire au spectacle qui s'offrait à lui.
En effet, la planche, sous le poids extraordinaire qu'elle avait à supporter, avait fléchi. Il était évident qu'elle allait craquer au plus petit mouvement du mastodonte qui, les bras étendus en balancier, n'osait plus avancer ni reculer, et poussait des hurlements désespérés qui accusaient son peu de goût pour le bain qu'il courait risque de prendre dans la Sarthe.
À ces cris, un homme qui pêchait en aval de la rivière s'était empressé de pousser son bateau au rivage et d'accourir au secours du gros homme. En lui tendant une perche de filet en guise de rampe, il parvint à l'amener sur le plancher des vaches.
Alors, délivré et libérateur avaient marché vers l'auberge pendant que les mariniers qui, au lieu de porter secours, avaient assisté en riant à la scène, rentraient sous le pont du bateau où venait de les appeler une cloche qui, tintant sur le pont près d'un tuyau d'où sortait de la fumée, devait être secouée par le cuisinier de la _Juliette_, convoquant son monde à dîner.
À mi-chemin de l'auberge et de la rivière, le gros homme avait été abordé par une servante accourue à toutes jambes de la maison. Elle n'avait prononcé qu'une courte phrase et aussitôt Fil-à-Beurre avait vu l'énorme bonhomme gesticuler joyeusement et marcher en toute hâte vers la _Biche-Blanche_.
--On vient de lui annoncer un heureux événement, pensa Barnabé.
Quittant son poste d'observation, il se remit en marche. Seulement, au lieu de suivre le bord de l'eau, il fit un crochet afin de regagner la grand'route pour s'assurer s'il ne verrait pas poindre au loin le lieutenant et ses deux hommes.
--J'ai tout le temps d'avaler une potée de vin, se dit l'échalas après avoir constaté qu'aussi loin que le regard pouvait s'étendre, la route était déserte.
Et il se retourna vers l'auberge dans laquelle il allait pénétrer par la façade donnant sur la route.
Soudainement, il vit sortir du porche de la _Biche-Blanche_ une voiture basse et bâchée, attelée d'un vigoureux bidet qui partit ventre à terre dans sa direction. Telle était la rapidité de sa course que c'était à croire l'animal affolé par quelque terrible souffrance. Il passa, hennissant de douleur, devant Fil-à-Beurre, qui n'eut que le temps de se jeter sur le bas-côté de la route, pour n'être pas renversé par les roues de la voiture, léger véhicule que le cheval, dont les forces étaient décuplées par la furie, entraînait avec une si vertigineuse vitesse, qu'il fut impossible à l'échalas de voir si elle contenait quelqu'un.
--Arrêtez-le! arrêtez-le! cria une voix furieuse au moment où la voiture passait devant lui.
Fil-à-Beurre tourna la tête.
Un homme, qui venait de s'élancer de l'auberge, accourait de son côté à la poursuite de la voiture.
--Voici une laide figure que je connais! pensa le squelette en regardant le coureur venir à lui.
Puis, un souvenir l'éclairant:
--C'est le Marcassin, se dit-il.
Et, immédiatement, pris de désespoir, il se demanda:
--Gervaise est-elle dans cette voiture?
Bien qu'il fût trop tard, le Marcassin arrivait, fou de rage, criant toujours:
--Arrêtez-le! arrêtez-le!
--N'importe comment? demanda Fil-à-Beurre au faux chouan qui allait l'atteindre.
--N'importe comment! répondit le Marcassin.
Prompt comme l'éclair, l'échalas eut son fusil en main.
La voiture était déjà à plus de quatre-vingts pas, protégeant de son arrière-train le corps du cheval dont on n'apercevait plus que les jambes.
Fil-à-Beurre ajusta et fit feu.
La voiture s'arrêta subitement.
La balle avait cassé une jambe du cheval.
--Eh! eh! je n'ai pas été trop maladroit, se dit Fil-à-Beurre en s'élançant sur les talons du Marcassin, qui avait repris sa course en hurlant d'une voix qui, à présent, frémissait d'une joie féroce:
--Je vais t'étrangler, mon Beau-François!
Sur les jambes du chouan, les longues perches du squelette devaient avoir raison. Fil-à-Beurre arriva premier à la voiture dont son regard rapide sonda l'intérieur.
--Vide! s'écria-t-il.
La voiture, en effet, ne contenait personne.
--Vide! répéta le Marcassin qui arrivait à son tour. Je me suis laissé prendre à une ruse du Beau-François.
--Et voici qui devait vous faire courir longtemps après votre cheval.