Part 8
»Hier encore, mon capitaine, j’avais foi, tout le premier, dans la sincérité de ces apparences. Aujourd’hui, j’ai la certitude, sinon matérielle, du moins morale, que, d’une extrémité à l’autre de ma pantière, toute cette bordure de pays, îles et rivages, n’est qu’une immense terre à fraudeurs. Oui, fraudeurs ils sont, ces homardiers placides! Fraudeurs, ces métayers et ces pâtres! Fraudeurs, archi-fraudeurs, ces hobereaux de campagne dont quelques-uns eurent des ancêtres aux croisades et les lis de France mariés aux hermines de Bretagne dans leurs écussons! Seulement, c’est la contrebande érigée en système, d’autant plus redoutable qu’elle est plus puissamment organisée.
»Et ne m’accusez point, je vous prie, de pousser les choses trop au noir. J’ai la preuve qu’elle existe, cette organisation, et qu’elle fonctionne, depuis des années, avec la régularité silencieuse d’une force occulte, merveilleusement conduite et disciplinée.
»Représentez-vous une société secrète qui aurait toute une population pour affiliée ou pour complice. Ceux qui n’y entrent point par intérêt se solidarisent avec elle par peur. Son siège principal? Un manoir retiré, vaste comme une citadelle, qu’une voie souterraine, soi-disant comblée, relie, par l’intermédiaire des îles, à la haute mer, et d’où rayonnent vers les plateaux de l’intérieur des routes à l’ordinaire peu fréquentées. Son chef? Un homme insoupçonnable, héritier d’un prestige souverain, porteur d’un des plus grands noms de l’histoire locale, magistrat rigide et paternel tout ensemble, très craint et très aimé, né, du reste, pour commander, et doué, comme pas un, pour se faire obéir; les muscles d’une magnifique bête de proie et le cerveau d’un dompteur d'âmes; quelqu’un, enfin, qui avait en lui l’étoffe d’un conquérant, mais qui, n’ayant pas trouvé les circonstances à sa taille, est tombé au rôle de bandit. L’association qu’il dirige, c’est lui qui l’a conçue, au moins sous sa forme actuelle, et c’est lui qui la maintient, lui qui la fait prospérer.
»Avec une entente quasi géniale des conditions nouvelles exigées par des temps nouveaux, il a substitué l’action collective à l’initiative dispersée et tout individuelle des anciens fraudeurs. La fraude, jusqu’à lui, n’était qu’une aventure que chacun affrontait à ses risques et périls: il en a fait une entreprise commerciale, savamment réglée. Plus de pauvres hères guettant au creux des roches, sous l’embrun, pendant des nuits interminables, une barque souvent attendue en vain. Surtout, plus de coups d’escopette échangés avec les malencontreux douaniers. Non: le travail en commun, pratiqué à la façon d’une honnête industrie, sans bruit et sans esclandre. On est une «maison» anonyme; on a ses courtiers à l’étranger; les navires viennent à jour fixe; en un tour de main les marchandises sont déchargées, emmagasinées dans de prétendus greniers à fourrages, puis expédiées sur toutes les directions, en des voitures du modèle le plus neuf, qui sont censées approvisionner d’engrais marins les paroisses lointaines. Là sont les dépôts et les comptoirs de vente. Une fois l’an, le patron de la société les visite, contrôle les opérations faites et centralise les fonds perçus. Après quoi, dans une assemblée générale des actionnaires de marque, il distribue à chacun sa quote-part, au prorata des bénéfices. N’est-ce pas, que la combinaison est admirable?
»Les douaniers, cependant, attardés aux antiques routines, continuent de fouiller la côte en quête du fraudeur classique que l’on surprenait piteusement courbé sous quelque sac de tabac ou sous quelque barillet de rhum. Et, comme ils n’en découvrent même plus l’ombre, ils en arrivent tout naturellement à conclure que c’est fini de la fraude. Tout conspire, du reste, à le leur faire croire. Des gens, peu suspects de vouloir rendre hommage à leur zèle, vont geignant d’un ton de Jérémies: «La race des fraudeurs est morte: les gabelous l’ont tuée!» Tel est cet Omnès, surnommé Treïd-Noaz. A l’entendre, il est le contrebandier suprême, et, sans lui, notre office en ce pays aurait perdu toute raison d’être. Le vrai, c’est qu’il est gagé sous mains à l’effet de jouer ce personnage. Il est le compère payé pour amuser la galerie, avec mission de se faire pincer de temps à autre, pour que la duperie soit plus complète. Il est celui qui se fait arrêter pour que les autres «travaillent» librement. Mais cela, nos hommes ne le savent point, et moi-même je l’ignorerais encore, si le hasard ne me l’eût appris.
»Ainsi s’explique que leur vigilance se soit égarée, tant d’années durant, sur le plus négligeable des comparses. Un de mes prédécesseurs, toutefois, semble avoir été sur le point de démasquer les agissements des gros coupables. Il lui en a coûté la vie. Le quartier de roc sous lequel a péri le lieutenant des douanes Mathorel avait bel et bien pour objet de lui clore la bouche. C’est une méthode de suppression sans fracas, inaugurée par ces fraudeurs nouveau style. La poudre fait trop de bruit: les pierres au moins sont muettes. Puis, quelle apparence, avec ce procédé, qu’il y ait eu meurtre? Un accident tout au plus, une déplorable catastrophe! Oh! ce sont des maîtres dans l’art de tuer innocemment!... A quelle sauce vont-ils me manger, moi, Julien Le Denmat? Je vous laisse le soin de vous en informer, capitaine, lorsque cette lettre vous sera parvenue par l’entremise du brigadier Quéméner, à qui j’aurai donné l’ordre de vous la porter lui-même, à la date du 16 août. C’est, en effet, le 15 que j’ai rendez-vous avec ces messieurs, un rendez-vous auquel ils ne m’ont pas convié, mais où je ne serai pas moins fidèle. J’ai décidé d’y aller seul, sachant, du reste, que je marche à une mort quasi certaine. J’ai pour cela mes raisons, dont une est qu’en ce pays de surprises et de chausses-trapes je n’ose plus me fier à personne, pas même à mes douaniers. J’attaque l’hydre dans son repaire. Si je succombe dans la lutte, c’est au manoir du Treztêl que vous aurez à réclamer mon cadavre, car c’est là que la Fraude aux mille têtes a son centre, là qu’elle a son chef et là qu’est son palladium.
»Adieu, Capitaine, et ne me plaignez point.»
Signé: «LE DENMAT.»
Ce factum rédigé, je le glissai dans une enveloppe que je scellai de cinq cachets de cire, avec la mention «pli de service» et une belle suscription en bâtarde à l’adresse de la capitainerie de Lannion. J’avais l’esprit en repos, mais le cœur noyé d’une infinie tristesse. Le sentiment de l’irréparable m’accablait. C’était comme si j’eusse mis ma jeunesse au cercueil. Je tremblais, en me levant de mon siège, de voir tout à coup passer dans la zone d’ombre de la chambre l’image douloureuse et les yeux éplorés de Véfa.
VIII
Je n’eus le courage ni de me déshabiller, ni de me coucher, et, lorsque je me réveillai, à l’aube du lendemain, j’étais toujours assis à la même place, les deux coudes en croix sous la tête, la poitrine rompue, les reins courbaturés.
--Hein! quoi?... balbutiai-je. Qu’est-ce qu’il y a donc eu?...
Il ne me restait de ma journée précédente que des impressions fort confuses, tout ennuagées encore de sommeil et que, par une espèce de crainte sourde, je ne souhaitais nullement d’éclaircir. J’aurais voulu me persuader que je continuais, sans plus, le mauvais rêve de l’avant-veille qui avait du moins pour lui de n’être qu’un rêve, et je m’efforçais de prolonger cet état de demi-conscience, pressentant la réalité mille fois plus terrible que le plus affreux cauchemar... Hélas! il ne dépend pas de nous de suspendre à notre gré le mécanisme de notre cerveau. Déjà l’impitoyable lumière se faisait en moi, comme le grand jour se faisait au dehors. La première chose que rencontrèrent mes yeux, ce fut la grosse enveloppe jaune, et, machinalement, ils lurent:
«A monsieur le Capitaine des Douanes...»
Il me sembla voir les mots s’embraser, courir comme une traînée de feu à travers la brume de mes souvenirs. Un cri m’échappa, qui me déchira tout l’être:
--Il n’y a pas à dire, elle est la fille d’un contrebandier!
Vainement mon cœur élevait contre la foudroyante logique des faits une protestation d’autant plus ardente qu’elle était plus désespérée. L’évidence était là; elle s’imposait, farouche, irrésistible, et je ne pouvais rien contre elle, rien, rien!... L’homme du souterrain n’avait-il pas expressément nommé son «frère Barthel»? En quels termes plus explicites eût-il déclaré qu’il ne faisait qu’un avec le maire de Tréguignec, avec le châtelain du Treztêl, avec le père de Véfa?... Un point,--un seul,--demeurait encore sujet à litige, au moins jusqu’à plus ample informé. Le personnage en question avait annoncé le projet de s’absenter l’espace d’une huitaine, et c’était apparemment sur le point de partir qu’il avait entraîné son séide loin de toute oreille pour lui donner les derniers ordres... Si pourtant Gonéry Lézongar avait le bon esprit de n’entreprendre pas de voyage en ce début d’août? Sans me demander ce qu’une telle constatation aurait de concluant, je résolus de tenter l’épreuve le jour même. Le naufragé qui sent l’abîme prêt à se refermer sur lui se cramponne au premier morceau de bois pourri qui passe à portée de sa main, ne servît-il qu’à retarder d’une minute l’engloutissement définitif.
Il avait dû se produire une saute de vent dans la nuit. Il faisait un temps humide et moite, ce que les Bretons appellent un temps blanc. Des vapeurs laiteuses flottaient entre terre et ciel. C’était comme une ouate légère, très douce, estompant les aspérités de la côte, ternissant les grands miroirs silencieux de la mer. Je marchais sans hâte, de l’allure incertaine d’un flâneur lassé. Comme je quittais l’étroit chemin de grève pour m’engager sous les futaies du Treztêl, un bruit précipité de pieds nus se fit entendre sur mes talons.
--Je parie que c’est encore toi, Treïd-Noaz, dis-je sans me retourner.
C’était lui, en effet.
--Si lieutenant des douanes que vous soyez, vous n’empêcherez cependant pas que les routes appartiennent à tout le monde, riposta-t-il avec son habituelle insolence de rustre.
Je ne relevai point le propos. Mais, avisant le seau de peinture qu’il balançait au bout d’un de ses bras:
--Tu es donc barbouilleur aussi, à l’occasion?
--Tous les métiers, vous dis-je... Vous avez admiré, l’autre jour, les charrettes du Treztêl. Eh bien! c’est moi qui les badigeonne, deux fois l’an, vers Noël et aux approches du 15 août.
--Sais-tu si le maire est chez lui? demandai-je.
Il eut un haussement d’épaules:
--Je suis chargé de peindre ses tombereaux, mais pas de contrôler ses actions.
Et, brisant là l’entretien, il se mit, comme par manière de divertissement, à reproduire, avec un art consommé, le bref coup de sifflet des courlis quand ils appellent dans l’orage. Ce signal--qui n’était plus pour me tromper maintenant--m’évitait toute peine de m’annoncer. A l’étage du manoir, une lucarne venait de s’ouvrir, et, lorsque je gravis les marches du perron, une grande diablesse de servante m’attendait debout dans le cadre de la porte.
--Monsieur Lézongar, s’il vous plaît?
Elle répondit sèchement:
--Venez!
Je la suivis. Elle traversa la cuisine, poussa une seconde porte donnant sur les derrières du manoir et me précéda dans les allées sablées d’un jardin entouré de hautes murailles comme un enclos de couvent. Des figuiers aux troncs gigantesques, et tels qu’on n’en eût point soupçonnés sous ce climat, étendaient sur le vert pâlissant des pelouses des ombrages démesurés. Entre les racines de l’un d’eux, disposées en forme de stalle, une jeune personne était assise et brodait. Elle était vêtue de couleurs éteintes, mais ses cheveux, d’un blond d’aurore, jouaient comme une gloire de rayons autour de son mince visage. Avant que j’eusse discerné ses traits, son nom était sur mes lèvres. Je demeurai, comme figé, à quelques pas d’elle, front découvert. Elle s’était levée, d’un mouvement plein de grâce, et, les premières paroles, ce fut elle qui les prononça:
--Je regrette infiniment, monsieur, mais mon père est en voyage. Il a même été très fâché d’avoir omis de s’excuser auprès de vous, lors de votre visite, de ce qu’il allait être dans l’impossibilité de vous la rendre aussitôt qu’il l’eût souhaité.
J’avais envie de lui crier:
--Votre père?... Oh! laissez-moi oublier que vous en avez un, et quel il est!... Je ne suis ici que pour vous, Véfa, pour vous seule!... Et que tout l’univers périsse, pourvu que la caresse de vos beaux yeux limpides soit toujours sur moi, comme à présent!
Au lieu de cela, je me contentai de m’incliner sans mot dire. Elle reprit:
--Vous auriez peut-être eu besoin de ses services?
--Oh! une simple signature, mademoiselle. Tout ce qu’il y a de plus insignifiant... J’en serai quitte pour m’adresser à l’adjoint.
La domestique avait disparu. Nous restions face à face, Geneviève Lézongar et moi, sans autres témoins que les vieux arbres géants qui inclinaient sur nous leurs larges feuilles. Les gazes légères dont le ciel était voilé planaient en vagues blancheurs flottantes, et l’on respirait dans l’air de ce jardin claustral un je ne sais quoi de tiède et de languide qui vous amollissait le cœur. La jeune fille s’avança pour me reconduire. Au moment où elle mettait le pied dans l’allée, je m’aperçus qu’elle traînait derrière elle le fil de sa broderie. Je me précipitai pour l’en dépêtrer. Elle voulut me prévenir, se pencha elle-même, en sorte que son buste souple m’effleura presque. Quand je lui eus ramassé son ouvrage, elle le reçut d’une main qui tremblait, et le «merci!» dont elle me récompensa fut murmuré d’une voix si basse que c’est à peine si je l’entendis. Nous marchâmes quelques secondes en silence. Elle regardait le sable devant elle; sur ses prunelles aux teintes céruléennes, dont l’azur s’était subitement foncé, ses paupières battaient. Je la sentais aussi troublée que moi. Un charme étrange était sur nous et sur les choses.
--Comme le vaste monde est loin! dis-je, tout ému. Et quel asile merveilleux de rêverie, de solitude....
J’ajoutai, mais en moi-même:
--Et d’amour!
--Il me rappelle un peu le parc des Dames de la Retraite, soupira-t-elle.
Puis, d’un ton plus raffermi:
--Et ne croyez point que l’on y soit privé de la vue de la mer.... Voulez-vous en juger, monsieur? De cette plate-forme on l’embrasse toute.
Dans la partie ouest du jardin, à l’endroit où la muraille de clôture joignait le pignon du manoir, avait été aménagée une terrasse, bordée d’une haie de troënes, à laquelle on accédait par un escalier de granit. Elle dominait de haut tout le paysage d’alentour, mais la perspective de mer, principalement, était des plus étendues. On avait l’illusion d’être sur un tillac; on était comme cerné par la glauque écharpe des eaux, et le chœur épars des îles semblait s’ébattre à vos pieds.
--Mes rêves les plus beaux, c’est ici que je les ai faits, dit Véfa. Ne trouvez-vous pas que Tomé, de ce point, a l’air d’une grande bête cabrée? Que de fois mon imagination d’enfant ne l’a-t-elle pas prise pour monture, en d’héroïques chevauchées vers des continents fabuleux comme le pays de la «Pierre qui sonne» ou de «l’Herbe qui chante»! Vous ne sauriez vous figurer la part qu’elle a eue dans ma vie, cette Tomé. Son nom revenait sans cesse dans les contes de ma nourrice. Aujourd’hui encore, elle m’apparaît comme une contrée de légende et de mystère, très proche et pourtant très lointaine, qui m’attire et qui me fait peur. Vous vous moqueriez peut-être si je vous avouais que je n’y suis jamais allée.
Visiblement, elle parlait pour parler, pour s’étourdir elle-même du son de sa propre voix. Je l’écoutais, frémissant. Mon amour s’exaltait d’une infinie pitié. Je songeais à l’épouvantable catastrophe suspendue au-dessus de cette tête si chère, à l’horrible nécessité où j’étais de la déshonorer dans son père, sous peine, moi, de forfaire à l’honneur. Pauvre, pauvre Véfa! Tandis que de ses lèvres les phrases s’égrenaient, musicales et lentes, je revivais, avec une intensité cruelle, la scène du souterrain, le dialogue criminel des deux hommes, tout le secret de l’association néfaste brusquement surpris.... Voyant que je me taisais, et, pour éviter le retour d’un silence embarrassant, elle m’interpella de façon plus directe:
--Vous l’avez certainement visitée, vous, lieutenant?
Elle s’était tournée vers moi, me regardait droit dans les yeux, avec je ne sais quelle bravoure à la fois inquiète et hardie.
--J’y étais pas plus tard qu’hier, mademoiselle, répondis-je, et vous ne devinerez sans doute pas ce que j’y faisais.
--Votre métier, je suppose. L'île n’est-elle pas de votre ressort?
--Vous n’avez deviné qu’en partie.
Une force surhumaine, une force plus puissante que toute volonté, fit jaillir de mon cœur à ma bouche l’aveu qui aurait dû ne s’en échapper jamais. Et, d’une voix vibrante de passion, je poursuivis:
--La vérité, la voici. J’allais à Tomé pour penser à vous, Véfa!... J’ignorais alors qu’elle fût la terre de prédilection de vos songes, quoique vos pas ne l’aient point foulée. Il me suffisait de la savoir dans votre horizon. Je n’avais dessein que d’y être seul avec votre image,--votre image que je porte en moi pour l’éternité!...
Elle s’était appuyée au parapet, toute pâle, à demi défaillante, et ne cessait de murmurer d’un ton attendri et angoissé tout ensemble:
--Je vous en prie!... Je vous en prie!...
Il n’était pas en mon pouvoir de m’arrêter.
--Véfa, dis-je, ne m’en veuillez point... Pour vous comme pour moi cette minute est solennelle. Je vous parle avec ce que j’ai dans l'âme de plus profond, de plus fervent, de plus religieux... La carrière des gens de ma sorte ne va pas sans de lourds devoirs et de grands risques. Quoi que l’avenir vous apprenne du lieutenant Le Denmat, tenez pour certain, je vous en conjure, que vous aurez été, dans son cœur d’homme, la première et l’unique aimée!
Elle avait joint sur sa poitrine ses mains de patricienne de la mer. Je fus pour les saisir. Une honte, un remords plutôt, m’en empêcha. Des sanglots me montaient à la gorge. Je m’enfuis.
IX
Que vous dirai-je, monsieur, des deux semaines qui suivirent? Elles constituent, dans ma vie, une période trouble, pendant laquelle, à proprement parler, je ne vécus pas. Je passai le temps à attendre qu’il passât et qu’il l’amenât enfin, cette date fatidique du 15 août dont la seule approche tenait toutes mes facultés en suspens. Je l’appelais et je la redoutais. Elle flamboyait devant mes yeux, en lettres fulgurantes. C’était une obsession, une hantise. Parfois, j’allais jusqu’à lui prêter forme humaine. Elle se dressait au chevet de mon lit comme la figure silencieuse et voilée du Destin. Lorsque je ne fus plus séparé d’elle que par une nuit, les heures se firent encore plus pesantes, plus interminables. C’était à croire, en vérité, que le jour ne se lèverait jamais.
Il se leva, cependant... On chômait, à cette époque-là, le 15 août, même dans l’administration des Douanes. Au cours de l’après-midi du 14, j’avais eu soin d’annoncer tout haut à qui voulait l’entendre que je profitais du congé de l’Assomption pour me rendre à Perros, auprès de ma mère; puis, dans la soirée, ayant mandé Quéméner au corps de garde, je lui remis, dans son enveloppe scellée, le rapport que j’adressais à mon capitaine et dont je ne m’étais pas un instant dessaisi.
--C’est un pli chargé, lui dis-je. Je ne vous le confie que pour le cas où je ne serais pas de retour mercredi matin (le 15 tombait un mardi). Il se peut que ma mère me retienne. Si je ne suis pas venu vous le redemander avant dix heures, vous le prendrez sur vous et partirez vous-même pour Lannion. En le déposant à la capitainerie, ne manquez pas d’avertir que c’est urgent.
--Entendu, lieutenant. J’exigerai un récépissé.
La chaleur avec laquelle je pressai la main de ce digne sous-ordre dut l’étonner: je n’étais guère coutumier de ce genre de démonstrations. Il n’y vit du reste pas plus loin, tandis que ma mère!... Rien qu’à ma mine, quand je franchis le seuil du petit appartement qu’elle occupait, depuis son veuvage, au rez-de-chaussée d’une des plus antiques maisons de Perros, sur la rade, elle flaira, comme on dit, du nouveau.
--Il y a quelque chose de changé en toi, prononça-t-elle en me poussant dans le jour de la fenêtre et en rajustant ses besicles, pour mieux me dévisager.
--Parbleu! mère, il y a que je suis lieutenant... C’est un autre tintouin!
--Ta, ta, ta! tu l’avais déjà, ton épaulette, lorsque tu as fait une pointe jusqu’ici, le mois dernier, avant de gagner ton poste, et, pour ce qui est des responsabilités, tu en as affronté de plus graves, là-bas, dans les factions terriennes... N’essaye donc pas de me mentir, Julien!
Je finis par lui confesser que je me sentais sur le point de devenir sérieusement amoureux.
--Seulement, ajoutai-je, ne me questionne pas davantage. Tout cela n’est encore qu’à l’état de projet.
--Oui, dit-elle avec sa nature superstitieuse de Bretonne, il est imprudent de parler de ces choses tant qu’elles ne sont pas décidées.
Elle ajusta sur ses vieilles épaules son grand châle de cérémonie et nous allâmes ensemble à l’église entendre la messe, parmi la population perrosienne endimanchée. Elle était toute fière d’exhiber son fils, l’excellente femme, et la majeure partie de la journée fut consacrée à des visites, qui me parurent singulièrement longues, chez des parents, des amis, ou même de simples connaissances. Partout, je feignis de m’intéresser aux caquetages les plus enfantins. Je me montrai d’autant plus gai que j’étais plus énervé. L’ironie de la situation, d’ailleurs, m’amusait presque. Je songeais entre deux rires:
--Demain peut-être les bonnes gens que voilà, si l’on retrouve mon cadavre, feront la veillée des larmes autour de mon cercueil.
Par exemple, pour peu que je rencontrasse à ces moments-là les yeux de ma mère, tout mon courage fondait... Comme je la ramenais au logis, son bras sous le mien, nous croisâmes sur le quai Désiré Larsonneur, pilote en retraite, mais pêcheur impénitent, et qui m’avait plus d’une fois bercé dans ses dures mains calleuses.
--Parfait, Désiré! Je n’aurai pas à vous relancer à domicile. Vous prenez la mer, ce soir, n’est-ce pas?
--Au jusant de six heures, oui, mon petit... Vêpres dites, la fête est close. Je finirai mes dévotions dans les parages des îles, en relevant mes casiers... C’est-il que tu veux être déposé à la Pointe de Louannec?
--Précisément. Vous m’épargnerez la moitié du chemin.
--Tope là. Je t’embarque.
Ma mère, dès qu’il se fut éloigné, se plaignit de ce que je voulusse la quitter si vite. Je dus essuyer une douce gronderie. N’y avait-il donc plus de voitures à Perros?... Que ne l’avais-je laissée faire!... Elle eût prié Jouan Meur, le boulanger, de me reconduire en char à bancs, et j’aurais toujours été assez tôt de repartir à nuit pleine, après avoir dîné avec elle, chez nous, en tête à tête... Drôle d’idée de m’en retourner en bateau! Et dans quel bateau, encore!
--Une «carque», tu sais, ce canot de Désiré!... De l’eau pourrie plein la cale et des entrailles de poisson traînant partout... Je ne te vois pas là dedans avec ton bel uniforme neuf!
Je m’attendais à l’objection.
--Aussi n’ai-je pas l’intention de le garder sur moi. Tu dois avoir, parmi les vêtements que tu as conservés de papa, quelque vieille défroque de loup de mer qui n’en est plus à craindre les taches. Une paire de bottes, une vareuse, un foulard, un suroît et des braies de toile goudronnée suffiront...