Le sang de la sirène

Part 7

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Puis, d’un accent farouche où semblaient gronder toutes les furies du vent et de la mer:

--Tu t’es permis, paraît-il, de douter de mon prestige et, avec la belle suffisance des gens de ton espèce, tu te leurres volontiers de l’illusion que tes suppôts des douanes ont écarté de moi mes derniers dévots. Eh bien! ouvre les yeux, si tu en as. Il me plaît de te faire assister au défilé de mes fidèles. Tu te féliciteras ensuite, à bon escient, de la vigilance de tes gabelous et tu continueras d’écrire à tes chefs, selon l’usage: «Les côtes sont bien gardées!»

Elle brandit au-dessus de sa tête son aviron qui s’embrasa soudain, comme une torche. Et, tout aussitôt, des profondeurs ténébreuses du littoral, des nuées d’hommes, de femmes, se ruèrent, enjambant les talus, débouchant des chemins creux, envahissant au loin les plages. Vous eussiez dit une émigration de hordes primitives, à travers la stérilité des sables, des galets et des roches. Parmi cette houle humaine, çà et là des chariots flottaient ainsi que des barques sans voiles. Du haut de l’un d’eux, un géant trônait, le roi de l’expédition évidemment, une sorte d’Attila de la fraude. Je frémis en reconnaissant le maire de Tréguignec. J’allais lui crier mon indignation, mais je n’en eus pas le temps. La scène avait changé, avec cette brusquerie, cette incohérence qui est le propre des rêves. J’étais dans le ravin du Treztêl et j’appelais doucement:

--Véfa! Véfa!

La jeune fille se montrait à l’une des fenêtres de l’étage: elle était pâle, d’une pâleur lunaire; des traces brillantes sur ses joues attestaient qu’elle avait pleuré.

--Je sais tout, lui dis-je. Vous ne pouvez plus demeurer dans cette maison. Venez, Geneviève; soyez mienne!

Elle mit un doigt sur ses lèvres et hocha la tête, sans répondre. De nouveau je la suppliai:

--A qui donc vous confierez-vous, Véfa?... Ne sentez-vous pas que mon amour est encore plus grand que votre malheur?

Un instant, je me flattai de l’avoir persuadée. Elle fit mine de se pencher vers moi. Mais, comme je tendais les bras pour la recevoir, elle se recula d’un mouvement subit et, me tournant le dos, laissa tomber la mante bretonne qui l’enveloppait.... Horreur! Les cheveux aussi, les admirables cheveux d’or s’étaient écroulés avec la mante, comme si les ciseaux de quelque Parque invisible les eussent tranchés au ras de la nuque. Le cri d’abomination que je poussai fut tel qu’il me réveilla.

Vous devinez mon soulagement, lorsque, revenu au sens de la réalité, j’eus conscience de n’avoir été que le jouet d’un cauchemar. Il m’en restait cependant une impression désagréable et comme une fumée mauvaise sur l’esprit. Pour me rasséréner, je décidai de faire une sortie en mer et je commandai aux deux matelots du poste des Douanes d’armer la péniche. Le temps était à souhait: un ciel d’une légèreté délicieuse, une mer de soie, douce comme les yeux d’une femme aimée.

--Où faut-il faire cap, lieutenant? demanda l’un des marins.

A tout hasard, je répondis:

--Sur Tomé.

La fuite ailée de l’embarcation et cette espèce de griserie d'âme que l’on éprouve à se sentir emporter, d’un essor sans fatigue, dans l’espace, ne tardèrent pas à produire sur moi l’effet salubre que j’en attendais. Si je repensai à mon rêve, ce fut pour en élaguer toutes les péripéties odieuses autant qu’absurdes, et ne retenir qu’un seul point, à savoir l’aveu d’amour que j’avais fait à Véfa. J’y vis un présage infaillible, une anticipation, en quelque sorte, de ce qui ne pouvait manquer d’être, et cette idée acheva de dissiper les pernicieuses vapeurs de la nuit. Avec l’ardeur des espérances juvéniles, je me remis à caresser en imagination, dans la splendeur de cette féerique matinée, les beaux projets ébauchés la veille devant les étoiles. Car,--je n’avais plus à m’en défendre désormais,--j’aimais la _pennhérès_ du Treztêl et, quoi que prétendît Jean-René-Marie Omnès, surnommé Treïd-Noaz, je me fis le serment qu’elle serait à moi, dussé-je la conquérir de haute lutte.

«A qui donc serait-elle? me disais-je. A quelque brute de gentilhomme-fermier peut-être, pour qu’elle s’étiole et meure dans son servage comme il est arrivé pour sa mère?... Jamais de la vie!... D’ailleurs j’ai la Providence pour moi. Si elle a fait que je rentrasse avec le grade de lieutenant dans mon pays le jour même où Geneviève Lézongar quittait le couvent, c’est qu’elle a sur nous ses desseins et qu’elle nous destine l’un à l’autre...»

J’en étais là de mon soliloque amoureux, lorsqu’une question de l’homme de barre y coupa court:

--Est-ce à la cale du Souterrain ou à celle de la Roche Verte qu’il faut accoster, mon lieutenant?

Quoi! nous étions déjà dans les eaux de l'île?... Je me passai rapidement la main sur le front, de l’air hébété d’un dormeur surpris en plein somme. La sauvage Tomé bombait, à une encablure de nous, sa croupe fauve, son dos monstrueux de bête marine, paresseusement allongée comme pour la sieste.

--A la cale du Souterrain, soit! répondis-je sans trop savoir.

Puis, l’attention soudain éveillée par le nom:

--Quel souterrain?... Il y en a donc un dans ces parages?

--Oh! son ouverture seulement, une voûte aux trois quarts éboulée, une ruine en train de s’effondrer pierre à pierre. Il y a longtemps qu’on aurait dû la démolir tout à fait. Du moins le lieutenant qui était avant celui que vous avez remplacé n’y aurait pas trouvé son triste trépas...

--Hein! Comment dites-vous?... Un officier des douanes a été tué là? demandai-je, non sans un léger frisson entre peau et chair.

--Oui. Dans une tournée de nuit, en hiver, un soir qu’il pleuvait et ventait à force, il commit l’imprudence d’y chercher refuge. Toute une semaine durant, on s’enquit en vain de ce qu’il avait pu devenir. En fin de compte, des ramasseuses de goémon aux gages de Gonéry Lézongar le découvrirent, la face et le corps écrabouillés sous un énorme bloc de granit. Il ne restait d’intact dans son cadavre que les pieds.

--Fichtre! pensai-je. Singulier pays tout de même!... Depuis qu’on n’y supprime plus les douaniers à coups de fusil, ce sont les cailloux qui s’en chargent.

Et quelle était, par surcroît, cette fatalité mystérieuse qui voulait que j’entendisse invariablement prononcer le nom de Lézongar à propos de toutes ces histoires de fraude et de mort?

Le matelot reprit:

--En commémoration de l’accident, le maire de Tréguignec a fait sceller une croix de fer dans la muraille; et la famille du défunt lui en a été très reconnaissante... Il considérait cela comme une réparation due, parce que le souterrain avait été construit par ses ancêtres...

--Ah! Est-ce qu’il va jusqu’au Treztêl, ce souterrain?

--Autrefois, oui, il mettait l'île en communication avec le manoir. Mais, sous la Terreur, des prêtres, dit-on, s’y cachèrent pour attendre un navire qui les transportât outre Manche. Les patriotes de Tréguier, avertis par quelque espion, se rendirent aussitôt, en deux bandes, les uns à Tomé, les autres au Treztêl, et, avec des barils de poudre, firent sauter une bonne partie de la voûte, à chaque extrémité du souterrain. Les prêtres, emmurés, périrent de faim, après une longue, une épouvantable agonie. Ils étaient au nombre de trente... Les vieilles gens racontent qu’aujourd’hui encore, si quelque navire vient à passer, de nuit, à proximité de l'île, on entend leurs trente squelettes se démener en hurlant et des voix d’angoisse crier sur un ton de psaume d’église: «_Miserere mei, Domine! Miserere mei!_»

--Oh! pour ça, c’est la vérité! intervint Paranthoën, le second matelot, un petit «demi-soldier» à peine âgé de dix-huit ans;--le «_miserere_ des grèves», comme on l’appelle, je l’ai entendu, moi, mon lieutenant, et de mes propres oreilles, sauf votre respect!

--Bah! fis-je, quelque farceur!...

--Excusez-moi, mon lieutenant: cela sortait des profondeurs du sable sous mes pieds... C’était à mer basse, environ les deux heures du matin; et, aussi loin que le regard pouvait s’étendre sur la plage du Treztêl, elle était vide.

--Et alors, Paranthoën?

--Ma foi, j’ai détalé... Ça n’est pas dans notre ordre de service, de nous mêler des affaires de l’autre monde, n’est-il pas vrai, mon lieutenant?

Je feignis de sourire de sa repartie et la conversation en resta là. Nous touchions, d’ailleurs, à la cale de débarquement, un musoir minuscule, fait de quelques moellons mal équarris.

--Je vous accorde jusqu’à midi pour pêcher en baie, dis-je à mes hommes.

Et les ayant ainsi congédiés pour une couple d’heures, je montai seul la pente, taillée en pleine roche, qui aboutissait à l’entrée du souterrain en question.

VI

Lorsque je m’étais indiqué Tomé comme but à ma promenade, j’avais cédé inconsciemment au secret désir de revoir, ne fût-ce que de loin, le paysage du Treztêl, et, d’autre part, je n’étais pas fâché non plus de rendre, en quelque sorte, sa provocation au fantôme de Notre-Dame de la Fraude, en l’allant braver jusque sur le tertre qui lui fut anciennement consacré. Je me faisais, par avance, une joie puérile de fouler aux pieds le souvenir de ses détestables prestiges, sur les ruines de son oratoire détruit... Mais, depuis les révélations de mes deux acolytes, toute mon allégresse s’était envolée. Je me sentais de nouveau presque aussi troublé que je l’avais été le matin au sortir de mon cauchemar. Mille pensées confuses m’agitaient. J’étais tiraillé entre la peur de l’inconnu et la soif de savoir. Car, bien qu’elle resplendît toute blonde dans le soleil, l'île, maintenant, m’apparaissait comme enveloppée d’une lumière tragique. J’avais l’impression de quelque effroyable mystère planant sur elle, et qu’à le vouloir percer je risquais non seulement ma vie, mais--ce qui m’était encore plus cher--le sort même de mon amour naissant. N’importe! Un instinct irrésistible me poussait à la découverte. J’étais comme le limier lancé sur une piste et qui va droit où le mène son flair. Dût le mien me conduire à ma perte, tant pis, coûte que coûte, désormais je n’avais plus qu’à marcher.

Je ne pris donc pas la sente herbeuse qui montait, en contournant la falaise, vers le sanctuaire découronné. Le souterrain ouvrait au ras de la grève son arche béante qu’embroussaillaient des touffes d’églantiers nains et des buissons de prunelliers sauvages. Il dardait vers moi je ne sais quel regard ténébreux et fascinateur. Je m’y acheminai.

«Adieu va!» murmurai-je, à l’instar des gens de mer, lorsqu’ils se livrent aux forces obscures des éléments.

Et j’entrai.

Le passage brusque de l’ardente clarté du dehors à cette pénombre de caverne m’empêcha d’abord de rien distinguer. Mais, après quelques minutes d’accoutumance, j’y vis suffisamment pour procéder à un rapide examen des lieux. Ce qui tout de suite me frappa, ce fut l’extrême solidité de l’ouvrage. Vous eussiez dit une maçonnerie cyclopéenne. Elle était faite de blocs énormes, liés d’un indestructible ciment. Que si quelques-uns de ces blocs s’étaient, çà et là, détachés de la voûte, il avait certainement fallu qu’on les y aidât.

L’un d’eux avait les dimensions des pierres tombales de nos cimetières. Comme il semblait avoir été roulé à dessein contre la paroi de gauche et que la croix de fer mentionnée par mon matelot se trouvait précisément fixée au-dessus, je présumai que c’était celui-là même qui s’était ébranlé si à point pour réduire en une bouillie sanglante mon avant-dernier prédécesseur. Une inscription, en lettres jadis blanches, avait été tracée sur la muraille. Je fis flamber une allumette pour la déchiffrer. Elle portait:

_Pierre-Louis Mathorel, Lieutenant des Douanes, Est décédé ici le 17 mars 1844. Paix à son âme._

Mathorel?... Il me souvint d’avoir connu, à Perros, un brigadier de ce nom, avec qui mon père, ancien capitaine au long cours en retraite, aimait beaucoup à causer. C’était un douanier de la vieille école, dur à lui-même et dur aux autres. Il exhibait avec orgueil un pistolet d’ordonnance qui avait, à l’entendre, «escoffié» quinze fraudeurs. On pouvait l’en croire sur parole: les gasconnades n’étaient point son fait. Il ne vivait, à vrai dire, que pour son métier, et il le pratiquait avec une passion concentrée, une sorte de rage à froid. Les nuits les plus noires et les plus tempêtueuses le trouvaient à l’affût, embusqué derrière quelque roc.

Si ce Mathorel était le même que celui dont je venais de parcourir la brève épitaphe--et je ne mis pas un instant la chose en doute,--comment accepter qu’un être de sa trempe se fût sottement réfugié dans cet abri, comme un lapin dans un trou de rencontre, sous prétexte qu’il ventait?... Un abri, lui? Allons donc!... Est-ce qu’il ne choisissait pas précisément les temps les plus affreux pour battre les grèves? Elle était de lui, cette réponse typique à quelqu’un qui lui reprochait de s’endurcir dans le célibat:

--Marié? Mais je le suis. Ma femme a nom la tempête...

Plus j’y réfléchissais, plus me semblait absurde et mensongère la version accréditée sur sa mort.

--Ah! si ce granit pouvait parler! me disais-je en frappant du plat de la main la pierre homicide, le bloc encore tout rouillé de sang sur lequel je m’étais assis.

Mentalement, je l’apostrophais:

--Non, tu n’as point tué par hasard. Tu as été l’instrument d’une volonté. On s’est servi de toi pour se débarrasser d’un homme gênant... Qui donc gênait-il? Et lui-même, pour s’engager ici, dans la nuit que tu sais, quel fut son motif véritable? Qu’avait-il appris? Qu’avait-il soupçonné?...

Telles étaient les questions qui se pressaient dans ma pensée, quand, tout à coup, des bourdonnements très légers, très lointains, et comme propagés à travers l’épaisseur des murailles, attirèrent mon attention. Je prêtai l’oreille. C’était incontestablement un bruit de voix humaines, et il ne m’arrivait point du dehors, mais des entrailles mêmes du souterrain. Les propos du jeune Paranthoën me revinrent en mémoire. Et je songeai:

--A la bonne heure! je vais donc l’ouïr à mon tour, ce fameux _Miserere_! Voyons un peu sur quel air il se chante.

Avec des mouvements précautionneux d’Apache, je rampai dans la direction des voix, jusqu’à ce qu’un éboulis de matériaux, probablement déterminé, en effet, par quelque ancienne explosion, me barrât la route. Une couche de varech encore humide et, par conséquent, cueilli de fraîche date, recouvrait le sol en avant de cet éboulis. Mes doigts, en s’y plongeant, rencontrèrent une dalle que la finesse et le poli de son grain me firent reconnaître, au toucher, pour du schiste. Allongé sur le ventre, j’y collai ma joue. Je n’avais pas trop mal manœuvré: c’était juste de là-dessous que montaient les voix.

Elles étaient deux,--l’une, grave, avec une pointe de rudesse,--l’autre, d’intonation plutôt stridente. Et voici ce que je perçus de leur colloque:

--... Oui, disait la première, cette année, c’est mon frère Barthel qui viendra pour le règlement de comptes. Je lui ai écrit qu’il se fasse débarquer en canot, tandis que son navire croisera au large des Sept-Iles. Tu attendras ici qu’il heurte à la dalle, selon l’usage.

--Parfaitement, opinait la seconde voix; trois coups de talon dans la pierre et le mot de passe: _Miserere mei, Domine, miserere mei..._ Je connais mon bréviaire.

--Quant au signalement, le même que pour mon frère Thos: la vareuse de mer, les bottes, le suroît, le foulard de coton rouge...

--Et masqué, comme toujours?

--Parbleu!... veille à nous l’amener sans encombre, et surtout n’oubliez pas de hurler tous deux le _Miserere_ des grèves durant le trajet.

--Soyez tranquille, maître! Je puis bramer à moi seul autant que trente-six curés. Et les gens qui auront à traverser l’anse du Treztêl, en cette nuit du 15, détaleront ferme, je vous promets: ce n’est pas quelques spectres qu’ils s’imagineront avoir à leurs trousses, mais tout le Purgatoire, ma parole, et l’Enfer avec, par-dessus le marché!... Vous tâcherez là-haut, en revanche, qu’il reste de quoi désaltérer les chantres?

--Oui, oui. On ne commencera pas sans vous le _pardon de la Fraude_... Et, à ce propos, rappelle-toi qu’il y a la bonne femme à repeindre, la table à dresser, le couvert à mettre...

--Je veux perdre ma part d’associé, si tout n’est pas en état avant votre retour. Quand revenez-vous?

--Une semaine me suffira, j’espère, pour faire rentrer tous les fonds.

--Oh! bien, moi, je n’aurai pas besoin de plus de trois nuits...

--Et de jour, hein! tu ne lâches pas le nouveau chef de la maltôte!

--Naturellement. Comme d’habitude, je tiendrai note de ses moindres démarches. Un blanc-bec, d’ailleurs, ce galonné, et qui en est encore à l'_a b c_ de son métier de malheur!... Il n’y a pas à craindre qu’il évente nos mèches, celui-là, comme l’autre, celui que...

Je n’entendis pas la fin de la phrase; elle s’était étranglée en un hoquet suivi d’une bordée de jurons, tandis que la voix du premier interlocuteur articulait, d’un ton bas et sombre:

--Je t’ai dit qu’à chaque fois que tu en reparlerais, je te ferais ravaler ta langue.

Mais, presque aussitôt, elle ajoutait, radoucie:

--Allons! viens, et prends garde aux souffles d’air, à cause de la lanterne.

Je ne distinguai plus qu’un faible glissement de pas, très vite évanoui dans la grande profondeur souterraine, et le silence régna,--un silence lourd, sépulcral et sinistre, que scandait un pleur intermittent, égoutté par quelque fissure des roches, dans la partie de la voûte que l’éboulement avait mis à nu. Je ramenai soigneusement sur la dalle le varech dont je l’avais déblayée pour m’y étendre, puis, après m’être épousseté, je rebroussai chemin. Devant la croix de fer, je m’arrêtai une seconde et, soulevant mon képi:

--Les pierres ont parlé, murmurai-je. Vieux Mathorel, ton cadet te vengera!

En retrouvant la splendide, l’auguste lumière du dehors, je fus sur le point de choir à la renverse, terrassé, sans doute, par l’éblouissement, mais plus encore par l’espèce de vertige mental auquel, depuis près d’une demi-heure, je me sentais en proie. Je me raffermis de mon mieux dans le laps de temps qui précéda le retour de mes hommes. Mais, lorsque, le soleil touchant le zénith, ils passèrent me reprendre, je n’avais pas réussi, paraît-il, à effacer de mon visage toute trace d’émotion, car l’un d’eux me demanda:

--Auriez-vous failli, vous aussi, recevoir un caillou sur la tête, mon lieutenant, que vous êtes si pâle?

--Pas tout à fait, répondis-je; mais vous aviez raison: l’air de ce souterrain ne vaut rien... Il n’y a de vrai que la brise de mer!

Et je fis mine de la humer avec délices, allongé à demi dans l’ombre de la grande voile... Là-bas, au-dessus des cheminées gothiques du Treztêl, de sveltes colonnes de fumée ondulaient paisibles, sur le ciel calme.

VII

Le soir du même jour, à l’heure plus fraîche où, le souper fini, les femmes de la bourgade se réunissaient pour caqueter au seuil des portes, je vins familièrement m’installer auprès de Quéméner sur le banc du corps de garde. Les banalités préliminaires une fois épuisées, la conversation, ainsi que je m’y attendais, roula sur notre visite de la veille. De nouveau, l’excellent brigadier entonna l’éloge du maire.

--Quel âge a-t-il donc? demandai-je. A voir ses cheveux d’un noir de jais, et n’était sa taille un peu fléchissante, on lui donnerait au plus quarante ans.

--Il en a passé soixante. Mais c’est un terrible homme, bâti à chaux et à sable, sur qui la vieillesse n’a point de prise. Il vous balance une roche avec la même aisance qu’il soulèverait un fétu.

--Cela n’est pas pour m’étonner, dis-je avec componction.

Et, sournoisement, j’insinuai:

--Du temps qu’il marchait avec ses deux frères, ça devait faire un fier trio d’athlètes!

--Ses frères? Ptt'!... Des gringalets, en comparaison,--des mortels ordinaires, des gens comme vous et moi, lieutenant, soit dit sans vous offenser. C’est à peine s’ils lui arrivaient aux épaules.

--Vous les avez connus, Quéméner?

--Oh! de loin seulement. Ce n’était déjà rien de bon, à l’époque. Tout le jour à chasser et toute la nuit à battre les cartes, sans compter le reste. Très «ancien régime», quoi!... Je n’étais pas ici depuis cinq mois que j’apprenais un beau matin qu’ils avaient filé au diable, sur l’injonction de Gonéry, lui laissant chacun, pour adieux, une quinzaine de mille francs de dettes à payer... Quelqu’un qui les a vus de près, eux et leur séquelle de fripons et de gourgandines, tenez, c’est votre logeur. Ils avaient adopté sa maison pour leurs ripailles. Questionnez-le à leur sujet: il vous en dégoisera, des histoires vertes, sur Thomas et sur Barthélémy Lézongar!

Je répétai après lui, comme pour mieux retenir les deux noms:

--Thomas et Barthélémy, dites-vous?

--Oui, lieutenant. Mais si vous voulez que l’aubergiste vous entende à demi-mot, parlez-lui plutôt de Thos et de Barthel. C’est ainsi qu’on les désignait communément.

Un flux de sang m’était monté au visage. Je m’empressai de me moucher avec force.

--Fichtre! déclarai-je, voilà le serein. Bonne nuit, brigadier!

--Bonne nuit, mon lieutenant!

Rentré dans ma chambre, je m’y enfermai à double tour. Le moment était venu de mettre un peu d’ordre dans le tumultueux chaos d’idées qui, tout l’après-midi, m’avait bouleversé le crâne. Persuadé que le meilleur moyen de me les préciser à moi-même était de les fixer par écrit, sous la forme d’un rapport à mon chef immédiat, je m’installai à la méchante table d’auberge qui me tenait lieu de bureau de travail, et, sur son bois tout maculé de taches vineuses, j’étalai une large feuille de papier à lettres administratif et me disposai à écrire.

Mais, quand je vins à saisir la plume, mes doigts furent pris d’un tel tremblement que je la laissai retomber, d’un geste inerte. J’avais la fièvre. Mon cœur, tantôt précipitait furieusement ses coups, tantôt les suspendait, étreint d’une indicible angoisse. Une sueur glacée me baignait les tempes et j’éprouvais une envie maladive de pleurer,--de pleurer comme un enfant, comme un lâche...

Lâche! Il me sembla que le mot venait d’être prononcé par quelqu’un d’invisible, derrière ma chaise. Dans un sursaut de révolte, toutes mes énergies se roidirent; ma tête recouvra soudain son calme, mon esprit, sa lucidité; et ce fut d’une main assurée que je commençai de rédiger ce que je vais vous dire. Les termes m’en sont aussi présents à la mémoire que si j’avais le libellé même sous les yeux.

«Capitaine,

»J’ai l’honneur de porter à votre connaissance les faits suivants que des circonstances fortuites, trop longues à énumérer, m’ont permis de découvrir. Je ne me cache pas qu’ils vous paraîtront, à première lecture, peu vraisemblables, étant donné que le ressort de Tréguignec passe, depuis des années déjà, pour ne compter plus un fraudeur.

»Et certes, à consulter nos registres, on n’y relève, dans un intervalle de près d’un quart de siècle, que quatre procès-verbaux, tous dressés contre un seul individu, un contrebandier d’opéra-comique, du nom de Jean-René-Marie Omnès, qui se proclame lui-même unique de son espèce, et, à ce titre, mériterait presque un brevet. Par ailleurs, rien que des marins vivant le plus honnêtement du monde du produit de leurs casiers à homards, des fermiers, qui n’ont souci que d’arracher quelques boisselées d’orge ou de seigle à leurs champs pierreux, un petit nombre de propriétaires, enfin, menant, dans leurs gentilhommières à tourelles, une existence semi-rustique, semi-bourgeoise, et ne se hasardant guère hors de chez eux que pour se rendre, le dimanche, au sermon.