Le sang de la sirène

Part 6

Chapter 63,822 wordsPublic domain

--Voyez-vous cette espèce de four ruiné, là-bas, à la pointe Nord? Ce fut, au temps des incursions anglaises, une guérite, percée seulement d’une porte et d’une lucarne, d’où une vedette, payée par les habitants de Tréguignec, avait mission de surveiller jour et nuit le large. Cette pratique une fois tombée en désuétude, le lieu ne fut plus hanté que des oiseaux de mer, qui l’adoptèrent pour abri et le salirent de leur fiente. Tout à coup, sur la fin du siècle dernier, une rumeur étrange se répandit dans la paroisse. Des pêcheurs, rentrant à la marée d’aube, avaient aperçu de la lumière dans la guérite abandonnée. Intrigués, ils avaient voulu se rendre compte. Or, quelle n’avait pas été leur surprise de trouver là, debout contre le mur intérieur, une statue de femme devant laquelle brûlait un cierge! Elle était représentée les cheveux épars, sa main droite serrant un aviron. C’était, je pense, une de ces figures qu’il est d’usage de sculpter à la proue des vaisseaux. Elle provenait sans doute de quelque navire naufragé et avait dû séjourner longtemps au fond de l’eau, car elle était toute couverte de coquillages et de lichens marins. A cause de cela, les gens de Tréguignec décidèrent que c’était une madone de la mer. Comme on ne sut jamais qui l’avait hissée jusqu’à la guérite, il fut entendu qu’elle y était venue toute seule. Une légende se créa, des pèlerinages s’organisèrent. Les fraudeurs surtout s’y montrèrent assidus. Leur corporation n’avait pas de patronne: ils choisirent celle-ci et prélevèrent une dîme sur leurs gains pour transformer la guérite en une véritable chapelle. Ils prétendirent même la faire consacrer, et, le _recteur_ de l’époque s’y refusant, on raconte qu’ils envahirent nuitamment le presbytère, s’emparèrent du prêtre et l’emmenèrent de force à l'île, où ils le contraignirent, le couteau sur la gorge, de bénir selon les rites cet oratoire quelque peu païen. Notre-Dame de la Fraude eut, dès lors, son culte; on alla jusqu’à lui instituer une fête votive, un _pardon_. J’y ai assisté dans mon enfance. On descendait processionnellement l’idole à la mer et on l’y plongeait par trois fois en criant: «Mort à la maltôte!» Une année, on ne se contenta pas de crier: un douanier fut trouvé roide dans sa hutte, avec un bouchon de varech entre ses lèvres bleuies. A la suite de ce crime, l’autorité préfectorale interdit le pardon et fit démanteler la chapelle. Il eût fallu mettre aussi en pièces la statue; mais, parce qu’elle avait été bénie, on n’osa point; et c’est pour éviter des embarras à l’administration que Gonéry Lézongar offrit de la prendre en séquestre. Sans cela, soyez sûr qu’on l’adorerait encore à cette heure, clandestinement, dans quelque trou de roche. On n’abolit pas, chez nous, une superstition en démolissant une muraille, et le maire pourra vous dire qu’il a souvent à pourchasser de faux pauvres qui, sous prétexte de mendier l’aumône, s’attardent à marmotter des litanies suspectes autour de ses étables.

--Allons! déclarai-je, c’est décidément un auxiliaire précieux que ce Gonéry Lézongar.

Nous touchions à l’anse du Treztêl.

Il n’est pas, sur toute cette côte, de plage plus harmonieuse; il n’en est pas aussi de plus solitaire. Le sable s’y étend, d’une blancheur si vierge qu’on jurerait que, depuis les premiers jours du monde, aucun pas humain ne l’a foulé. Les deux promontoires qui l’étreignent dans leur courbe ne sont pas moins déserts. C’est à peine si la chaumine de quelque brûleur de goémon se tapit, de-ci de-là, dans les roches dont elle a les teintes noirâtres et presque la structure informe. Par quelle ironie avait-on gratifié ce point d’un poste de douanes et qu’y pouvait-il bien surveiller? J’eus tôt fait de feuilleter les registres; à toutes les colonnes d’observations, ils ne portaient que le mot «néant».

--Nous serions ici dans le pays de la mort, me dit le préposé de service, si les charrettes du manoir ne traversaient la grève, de temps à autre, en allant charger du varech ou puiser du sable.

III

Le manoir! On distinguait vaguement ses cheminées anciennes et son unique tourelle seigneuriale, perdues dans un fouillis de verdures sombres, tout au fond de l’anse, à l’amorce d’un étroit vallon. Nous nous y acheminâmes, Quéméner et moi, par une route, d’abord encaissée entre de hauts talus surplombants, mais qui bientôt s’élargissait en une vaste et majestueuse avenue, plantée d’un quadruple rang d’ormes séculaires. Elle aboutissait, après un parcours d’environ deux cents mètres, à un porche monumental, tout enguirlandé de lierre, donnant accès dans les dépendances de l’habitation. Nous n’étions plus guère qu’à une trentaine de pas de ce porche, lorsqu’une série de coups de sifflet, imitant à s’y méprendre l’appel strident et mélancolique du courlis, partit, au-dessus de nos têtes, de l’un des arbres.

--Ça, s’exclama le brigadier, c’est au moins cet animal de Treïd-Noaz qui s’exerce encore à quelqu’une de ses habituelles facéties!

Un long éclat de rire lui répondit, puis une voix que je reconnus incontinent à la singulière âpreté de son timbre me cria:

--Resalut à vous, monsieur le lieutenant!

--Eh! fis-je, mais c’est mon guide de l’autre jour?

--Oui bien, répliqua-t-il en passant son mufle broussailleux entre les branches... Jean-René-Marie Omnès, surnommé Treïd-Noaz, pour vous servir!

Ce sobriquet breton de Treïd-Noaz qui, en français, se traduirait, comme vous savez, par Nu-pieds, le bonhomme--à ce que m’expliqua plus tard le brigadier--s’en parait volontiers comme d’un titre de gloire. De fait, on ne se souvenait pas qu’il eût chaussé, de toute sa vie, ni souliers, ni sabots. Les grègues perpétuellement retroussées jusqu’à mi-jambes, il vagabondait ainsi, l’été, l’hiver, insensible à l’intempérie, bravant les morsures du soleil et celles de la bise, courant les landes, courant les galets, bondissant avec une souplesse de chat sauvage au milieu des roches les plus coupantes, dansant même, pour un verre de _vin-ardent_, sur des tessons de bouteilles cassées. Il est vrai que dame Nature lui avait engainé tout le corps d’une foisonnante fourrure de bête, et l’on affirmait qu’il lui avait poussé, sous la plante des pieds, une corne si épaisse, qu’il aurait pu, sans inconvénient, se faire ferrer comme les chevaux...

--Je te retrouverai donc toujours haut perché sur mon chemin, quelque part que j’aille? lui dis-je d’un ton de colère feinte, en le menaçant du doigt... J’ai eu de tes nouvelles, tu sais, depuis notre première rencontre.

--Bah! mon lieutenant, s’il ne restait quelque chenapan de ma sorte, vos douaniers n’auraient jamais personne à pincer. Ce que j’en fais, c’est pour leur être utile, par bonté d'âme. Plus de fraude, plus de maltôte. Si vos hommes n’étaient des ingrats, ils chanteraient mes louanges. Mais il n’y a pas de justice pour le pauvre monde, voyez-vous.

Il avait du bagou, le sire.

--Et qu’est-ce que tu cherches là-haut? lui demandai-je. Serait-ce par hasard une branche assez forte où te pendre?

--Nenni, lieutenant, je déniche des colombes, ne vous déplaise, et celle à qui je les veux offrir, vous penserez d’elle, tout à l’heure, quand vous l’aurez vue, qu’il n’y a point de créature plus angélique en paradis... Seulement, elle n’est pas pour vos moustaches, je vous préviens!

Qui? Quoi? Quelle était cette charade?... Une question du brigadier me tira d’incertitude.

--Ah! intervint-il, elle est donc de retour du couvent, la belle _pennhérès_[1] du Treztêl?

--Depuis le jour même où...

Le dénicheur de colombes n’acheva pas sa phrase.

--Chut! fit-il sourdement... Le patron!

Je regardai dans la direction du manoir. La grande barrière à claire-voie qui fermait le porche venait de s’ouvrir sans bruit et, dans la rouge lumière que le soleil déclinant prolongeait entre les fûts des ormes, un homme s’avançait vers nous, une sorte de géant balourd, un peu voûté, comme si le poids des puissantes épaules eût fait fléchir la solidité du torse. Les dehors étaient ceux d’un paysan: il portait la veste à basques des laboureurs du Trégor et les braies, nouées d’un lacet au-dessus du genou, qui étaient encore usitées à cette époque dans la région. Les ailes d’un large chapeau, d’une espèce de sombrero de feutre, palpitaient sur une couronne de cheveux bouclés, une vraie toison mérovingienne, si noire qu’elle en paraissait bleue, avec des reflets métalliques et durs, des reflets de fer ou d’acier. Sans attendre que nous l’eussions joint et que je me fusse présenté moi-même, ainsi que je m’y apprêtais, le maître du Treztêl s’arrêta, se découvrit et, saluant d’un geste à la Fontenoy qui n’était plus d’un rustre, mais du mieux stylé des gentilshommes, dit:

--Messieurs, vous êtes les bienvenus.

Je balbutiai je ne sais plus quoi... J’arrivais, tout fier de mon nouveau grade, résolu à traiter d’assez haut un petit maire de campagne, pas fâché non plus d’humilier ses parchemins moisis d’ancien hobereau avec mon récent brevet d’officier de fortune,--et voici qu’au contraire je me tenais devant lui troublé, déconcerté, presque penaud, et c’était lui qui m’en imposait! Sa taille peu commune, ce qu’il y avait, à proprement parler, d’écrasant dans l’aspect de cette vaste architecture humaine, y fut, je pense, pour quelque chose. Quoique d’une prestance fort au-dessus de l’ordinaire, j’eus l’impression que je n’étais qu’un pygmée auprès de ce mastodonte. Mais ce qui m’intimida surtout et ne laissa pas de me causer, dès l’abord, je ne sais quelle obscure appréhension, c’est la violente énergie dominatrice que trahissait le front dur, bosselé, creusé de larges sillons et tourmenté comme une mer d’orage. Les yeux, cependant, affectaient une sérénité douce, presque triste, mais où passaient des lueurs rapides et soudaines, pareilles à des irisations de courants invisibles, en eau profonde. On se sentait en présence d’un organisme exceptionnel, d’un être de haute envergure, dernier survivant de quelque grande espèce disparue. Cet homme avait en lui la force aveugle d’un élément et possédait, par surcroît, l’art de la maîtriser. Sur un théâtre plus ample, il eût, je crois, accompli des prodiges. Aux âges barbares, il eût été un incomparable pasteur de peuples...

Il ne fut certainement pas sans remarquer le mélange d’inquiétude et d’admiration qu’il m’inspirait, mais, avec une courtoisie dont je lui fus reconnaissant à part moi, il n’eut pas l’air de s’en être aperçu.

--J’ai toujours eu les meilleurs rapports avec vos prédécesseurs, reprit-il, après m’avoir tendu une main restée fine en dépit des callosités dont elle était pleine et des stigmates que le travail y avait imprimés.--Ils ne circulaient jamais de ce côté de leur pentière sans m’honorer de leur visite. Vous avez appris le chemin, lieutenant; permettez-moi d’espérer que vous ne l’oublierez plus. Nous menons ici, mes gens et moi, une existence toute patriarcale, mais le brigadier peut vous dire que notre hospitalité est aussi franche que simple et que le cidre qu’on boit au Treztêl n’est pas plus frelaté que les cœurs.

Cela fut prononcé d’une voix lente, aux inflexions sobres et nettes, moins habituée probablement à faire des avances qu’à donner des ordres. Je répondis de mon mieux, et nous franchîmes de compagnie le cintre verdoyant du portail.

C’était, maintenant, une spacieuse cour pavée, close de murailles épaisses comme des remparts que trouaient, de place en place, des meurtrières ouvrant au loin sur la campagne et sur la mer. A droite et à gauche s’élevaient les écuries et les granges. Toutes étaient surmontées de greniers immenses, ayant chacun sa porte-fenêtre munie d’une potence et d’une poulie, pour faciliter l’emmagasinement des grains et des fourrages. Par les vasistas des écuries, on entrevoyait des croupes luisantes de chevaux, touchées de l’oblique rayon du soir. Entre les piliers des granges, des charrettes légères, de massifs tombereaux érigeaient leurs brancards, rangés côte à côte comme pour une parade. Il régnait, dans tout ce «bordj» agricole, une ordonnance quasi militaire. Comme j’en complimentais mon hôte, une fugitive expression de joie passa sur ses traits.

--N’est-ce pas, dit-il, que, pour une maison déchue, elle n’a pas, en somme, trop piteux aspect?... Je vous proposerais volontiers de faire le tour du bâtiment, mais pas avant que vous ne vous soyez rafraîchi.

Et il nous entraîna vers le manoir dont le dur profil féodal, enjolivé çà et là de quelques motifs Renaissance, se dressait en face de nous, à l’autre extrémité de la cour. Un perron d’une dizaine de marches conduisait à l’entrée principale; nous le gravîmes derrière Lézongar qui, poussant un énorme vantail de chêne, s’excusa d’avoir à nous faire traverser la cuisine.

Un tapage de voix sonores et de gros rires emplissait la vaste pièce, quand nous y pénétrâmes. Mais, à notre apparition, le silence se fit instantanément et si solennel, si complet, que l’on entendit pétiller les branches sèches dans l'âtre et tinter le choc d’un bourdon contre les menus vitraux.

Nous survenions sans doute à l’heure du goûter, car toute la table--une table aussi longue que la cuisine elle-même--était garnie de convives, assis sur des bancs à dossier, devant des monceaux de lard froid et de viandes saumurées. Dans le nombre, quatre ou cinq femmes au plus, des viragos de la mer, ramasseuses de patelles pour les porcs et faucheuses de goémons. Le reste, c’est-à-dire les hommes, ne comptait pas moins de trente individus appartenant un peu à toutes les conditions, à toutes les classes. Il y avait là des pêcheurs, des artisans, des pâtres, quelques fermiers aisés d’alentour et l’aubergiste même chez lequel je prenais pension à Tréguignec. A quel propos tout ce monde? Le maître du logis prévint ma question.

--Vous tombez un jour de grand charroi, me dit-il, et dans ces circonstances-là, j’accepte avec empressement tous les concours... Songez que je fournis de l’engrais marin à plus de cinquante paroisses de l’intérieur.

Il venait de nous introduire dans une salle aux boiseries sévères que des portraits d’ancêtres assombrissaient encore de leurs figures blafardes et deux fois mortes dans leurs cadres noircis. En même temps qu’il nous offrait des sièges, il appela d’une voix retentissante:

--Véfa!

IV

Par où fit son entrée au milieu de nous celle qui répondait à ce joli prénom de Véfa--abréviation bretonne de Geneviève,--si vous me l’aviez demandé à ce moment-là, je vous aurais répondu, selon toute vraisemblance:

--Vous ne voyez donc pas qu’elle descend du ciel!

Oui certes, elle devait en descendre, en droite ligne, et cette brute de Treïd-Noaz n’avait rien exagéré, ce tantôt, en la qualifiant d’angélique, car elle était la pureté même et la divine suavité. Aujourd’hui encore, de l’évoquer seulement, elle passe comme une lumière élyséenne sur le fond attristé de mes souvenirs. Et ce fut comme une lumière aussi qu’elle apparut dans la pénombre crépusculaire de la vieille salle où l’on eût dit que l’on sentait flotter la poussière des siècles mêlée à la cendre du soir.

Avez-vous regardé des vanneuses agiter leurs cribles, au soleil? Tandis que le grain s’égoutte à leurs pieds, la balle qui ondule autour de leur visage les enveloppe d’une brume d’or. Telle était Geneviève Lézongar, dans le nimbe de sa chevelure blonde. De ses yeux, qui étaient de nuances souples et changeantes, une clarté humide rayonnait. N’attendez pas de moi que je vous la peigne d’une façon plus précise. Il en était d’elle comme de ces images qui s’évanouissent dès qu’on se travaille à les vouloir fixer. Il y avait dans sa beauté délicate et pensive un je ne sais quoi d’insaisissable et presque d’immatériel. J’en fus touché, comme d’une révélation, comme d’un coup subit de la Grâce. Et ce qui m’était révélé, c’était toute la poésie de la jeune fille, toute la magie mystérieuse de la faiblesse, de l’innocence, de la candeur. Jamais rien d’aussi subtil, ni d’aussi doux, ne m’avait pénétré l'âme.

En apercevant des étrangers avec son père, elle avait eu une seconde d’hésitation, puis s’était avancée, silencieuse, la tête un peu inclinée, les doigts joints sur sa robe d’étamine noire, dans l’attitude d’une pensionnaire qui n’a pas eu le temps de désapprendre les gestes de son couvent. Elle sortait, en effet, des «Dames de la Retraite», à Lannion, et portait encore au cou le ruban bleu, signe distinctif des élèves nobles. Je m’étais levé en sursaut, à son approche, et je me rappelle que je dus m’appuyer, derrière moi, au dossier de ma chaise, d’une main qui tremblait.

--Ma fille, prononça Lézongar. Vous l’excuserez, s’il vous plaît, si elle n’est point une irréprochable maîtresse de maison. Elle n’est ici définitivement que depuis le 12 de ce mois, et les devoirs de son nouvel état, c’est, si je ne me trompe, la première occasion qu’elle a de les remplir.

Puis se tournant vers elle:

--Véfa, mets-nous des verres, et, pour faire honneur au lieutenant, va nous quérir une bouteille de vin d’épave, cachet rouge.

Il ajouta, cette fois à mon adresse:

--Vous pourrez en boire sans scrupule: je l’ai dûment acheté aux enchères de la Marine, et j’en ai quittance... A ce que je me suis laissé dire, c’est un cru du Vésuve. Il provient, en tout cas, du naufrage d’un navire italien, le _San Giacomo_, qui échoua, voici quinze ans, dans les basses des Sept-Iles... Vous avez connu cela, vous, monsieur Quéméner?...

Ravi qu’on fît appel à son témoignage, le bon Quéméner, à qui la langue démangeait, entama le récit du naufrage:

--Si je m’en souviens! C’était exactement le 15 décembre. Je n’étais que préposé de deuxième classe, à l’époque, et j’avais été désigné de faction de nuit à Roc’h-Laz. Il ventait un vent de chien, même que...

Il continua longtemps sur ce ton, écouté du maire qui tantôt corroborait le récit, tantôt le rectifiait. Moi aussi, je simulais une attention passionnée; mais je me souciais bien, en vérité, des circonstances qui avaient accompagné la perte du _San Giacomo_! Je n’avais d’oreilles que pour l’hymne intérieur qui s’élevait du plus profond de mon être vers la beauté gracile et pure de la douce Véfa... Elle était remontée de la cave, avait déposé sur la table, devant son père, la fiole de vin doré, puis, de sa même allure toujours discrète et, en quelque sorte, monastique, s’était retirée dans l’encoignure de la fenêtre, à l’écart.

Je n’osais tourner ostensiblement les yeux de son côté, et mon regard, néanmoins, la cherchait sans cesse. Derrière elle, les carreaux exigus, enchâssés dans une résille de plomb, restaient teintés encore des feux du couchant; sa fine silhouette se découpait là-dessus, telle qu’une figure spiritualisée de sainte dans une verrière d’église. Vous eussiez dit la statue immobile du Rêve; seul l’orient de ses prunelles vivait, dans son visage noyé d’ombre.

--... Toutes les barques du pays furent, en un instant, sur les lieux du sinistre, poursuivait imperturbablement Quéméner... Mais les gens mettaient plus d’ardeur à repêcher les tonneaux qu’à sauver l’équipage. Ah! nous en eûmes, du fil à retordre! Et, sans vous, monsieur le maire, sans votre intervention inespérée, je me demande...

Moi, cependant, je songeais:

--Elle doit me prendre pour un butor. Mais que lui dire? En quels termes l’aborder?

J’avais beau me creuser la tête, je ne trouvais que des formules stupides et dont la banalité m’écœurait. Finalement, je laissai, je crois, échapper ceci ou quelque chose d’approchant:

--Vous devez être bien contente d’avoir quitté le couvent, mademoiselle?

Elle eut un tressaillement léger, se recueillit un peu, comme pour donner à sa pensée absente le temps de se ressaisir, puis, d’une voix mélodieuse et chantante, d’une voix de cristal clair, répondit:

--Ce n’est pas que je m’y sois jamais déplu, monsieur. La preuve, c’est que j’y suis restée neuf ans.

--Et la maison familiale ne vous manquait pas trop?

--La maison?... répéta-t-elle d’un ton hésitant. Je ne sais pas... Mais par exemple, ce qui m’a toujours manqué, c’est la mer.

--Comme cette parole me rend heureux! dis-je avec une vivacité dont je ne fus pas maître.--Là-bas, dans l’Est, d’où j’arrive, c’était aussi mon supplice d’être privé d’elle. Parfois, dans les nuits de garde, je m’imaginais entendre sa rumeur lointaine. Et, de constater soudain que ce n’était que le bruit du vent dans les sapinières, j’éprouvais une si poignante impression d’exil, une telle angoisse de solitude, que j’en pleurais... Son souvenir m’obsédait presque plus que celui de ma mère.

Elle souriait, en m’écoutant; mais, aux derniers mots, ses traits se voilèrent d’un nuage et, les cils baissés, elle murmura:

--Que je vous envie d’avoir une mère, monsieur!.... Moi, je n’ai pas connu la mienne...

Il se fit entre nous un silence douloureux que je ne tentai plus de rompre. Les autres aussi, d’ailleurs, en avaient fini avec l’histoire du _San Giacomo_.

--Vous n’avez pas encore goûté à mon élixir, observa Lézongar.

Nous trinquâmes debout, à la façon bretonne.

--C’est un breuvage merveilleux, déclarai-je après y avoir trempé mes lèvres.

J’eusse été bien en peine de dire quelle saveur il avait, ni même s’il en avait une. J’emportais, dans l'âme, un philtre autrement capiteux et troublant; et ce ne fut pas le vin d’épave qui fut cause si je m’éloignai de la gentilhommière du Treztêl en proie à une ivresse enchantée....

--Il y a donc longtemps que le maire est veuf? demandai-je à mon brigadier, lorsque nous nous retrouvâmes seul à seul dans les sentiers de falaise, au crépuscule déjà tombé.

--Sa femme, répondit-il, mourut en mettant au monde la _pennhérès_. Elle ne fit, du reste, pas beaucoup de bruit de son vivant. C’était une personne timide, effacée, et qui se languissait d’on ne savait quel mal. Jamais elle ne sortait du manoir, si ce n’est pour quelque œuvre d’aumône. Elle était très charitable pour les pauvres....

La grâce un peu fragile de Véfa était évidemment un héritage de cette mère mélancolique et souffrante. Ainsi s’expliquait qu’une fleur aussi tendre eût poussé de la souche rude des Lézongar.... Il me semblait la respirer dans la tiédeur parfumée de la nuit. Et nous nous tûmes désormais, Quéméner et moi,--lui, par déférence hiérarchique envers son supérieur, moi, par ce sentiment de pudeur jalouse et d’ombrageuse réserve de l’homme qui ne sait pas encore s’il aime, mais qui tremble qu’on ne le soupçonne d’aimer. J’eusse craint, d’ailleurs, de déranger, en parlant, l’harmonie de mes songes, avec laquelle s’accordait si bien le mystérieux chant d’orgues de la mer dans la solennité du grand paysage nocturne. La voûte du ciel, recourbée sur le parvis des eaux, avait des profondeurs obscures de nef où les étoiles clignotaient avec des scintillements de cierges. De confuses visions de fiançailles traversèrent ma pensée. Je les envisageai, pour la première fois, non seulement sans déplaisir, mais avec un émoi secret; et, monté dans ma chambre d’auberge, qui me parut d’une laideur sinistre, au lieu de m’étendre sur mon lit, je restai des heures à ma fenêtre, devant l’espace, à le peupler de magnifiques projets d’avenir.

V

Croyez-vous à la vertu des rêves, monsieur? J’en eus un, cette nuit-là, auquel je ne laissai pas d’attribuer plus tard une sorte de valeur prophétique.

Voici. Je marchais seul le long d’une grève désolée. Du côté de la terre ce n’étaient que ténèbres. La mer, en revanche, était éclairée d’une bizarre lumière laiteuse. Tout à coup, une voix sarcastique et mordante m’avait jeté cet appel non moins irrévérencieux qu’imprévu:

--Ohé, l’homme de la maltôte!

--Qui ose me parler sur ce ton? rétorquai-je, courroucé.

--Moi.

--Qui, toi?

A la face des eaux livides, une figure surgit, émergée jusqu’à mi-corps. Elle avait la forme et l’aspect des Sirènes de la légende. Sur ses épaules ivoirines ruisselait une chevelure d’algues. En guise de sceptre, elle tenait un aviron.

--Ne me reconnais-tu donc pas? dit-elle, avec un rire pareil au grincement des câbles sur les poulies... Je suis Notre-Dame de la Fraude.