Le sang de la sirène

Part 5

Chapter 53,758 wordsPublic domain

Nous nous asseyons sur le banc, contre le lit clos. Ce serait manquer à la bienséance que de sortir, une fois commencée la prière. A ma gauche, sur le berceau de chêne, dort d’un paisible et blanc sommeil le dernier rejeton des Morvarc’h de Cadoran. La commissionnaire avait raison: c’est un enfant superbe. Des frisons d’un blond cendré--les cheveux de lumière de Marie-Ange--auréolent déjà son petit front obstiné, creusé entre les sourcils d’un sillon vertical. Il y a comme une énergie naissante dans l’expression encore indécise de ses traits. Il dort bravement, les poings en l’air. Le vieux psaume murmuré à l’intention des mânes paternels lui est une chanson de nourrice peu différente des antiques ballades en langue bretonne dont il a coutume, aux soirs ordinaires, d’être bercé. Il dort dans sa couchette à forme de barque, en attendant que d’autres barques l’emportent sur les mêmes eaux où son père a sombré... Puissent les Sirènes du Fromveur, les légendaires ennemies de sa race, lui être plus clémentes!

Je les avais oubliées, tout à la pensée de me trouver face à face avec Marie-Ange; mais elles sont là qui ne cessent de hurler autour de la demeure, les mystérieuses puissances de la tempête, ouvrières de destruction et de mort. Elles ébranlent les vitres, elles font cliqueter les ardoises du toit, et parfois, par le tuyau de la cheminée, soufflent jusque dans la salle leur haleine vivante, humide et salée. Lorsque Nola Glaquin prononce le _requiescat in pace_ final, c’est un hou! strident, sauvage, le rire démoniaque des vents et de la mer qui éclate en guise d'_amen_.

Nous nous disposons à nous lever, mais Paôl-Vraz nous retient.

--Voyons, pas avant le _prezec_! insiste-t-il.

--Il n’est donc pas encore prononcé? demande le syndic.

--Non. Tous les membres de la famille n’étaient pas arrivés.

Docilement nous reprenons nos places,--le syndic, par devoir, pour obéir à la tradition, et moi, pour faire comme lui, mais non sans un vif intérêt de curiosité. Au fond, puisque l’occasion m’en était offerte, il m’en eût coûté de ne point l’entendre, ce _prezec_, cette espèce de vocéro ouessantin, avec la commissionnaire de l'île pour vocératrice.

--Mais d’abord, si vous mangiez quelque chose, nous propose le vieux Morvarc’h... C’est l’heure du repas de minuit.

Une agape est servie, paraît-il, dans l’autre pièce: du pain, du lard, des viandes fumées, et le mets national, le _far_, un mélange de farine d’orge, de pommes de terre râpées et de pruneaux secs, cuit dans un chaudron sous la cendre. Nous déclinons l’invitation. Le vieux s’éloigne, va conférer avec Marie-Ange, puis grimpe l’escalier qui mène à l’étage, pour redescendre l’instant d’après, portant une fiole encrassée, au col brunâtre, qu’enrubannent des algues flétries.

--Si vous ne mangez pas, vous boirez, fait-il. Ceci, monsieur, c’est du vin de la mer. Ma belle-fille avait mis la bouteille de côté pour quand vous viendriez. Vous deviez la vider avec Jean. Nous trinquerons, si vous voulez bien, au repos de son âme.

Cela est dit simplement, sans vaine sentimentalité, mais d’un ton qui ne manque pas de noblesse. Et nous buvons le vin d’épave en commémoration de l’épave humaine que la tourmente roule à cette heure, Dieu sait où!...

Nola Glaquin, qui vient de réparer ses forces, rentre du bas bout de la maison, suivie de la plupart des autres «veilleurs». Elle a les lèvres humides, les yeux brillants.

--L’eau vulnéraire!--marmonne le syndic. Pour être à la hauteur, il faut qu’elle soit à moitié soûle!

Et l’eau vulnéraire, ce _gin_ de Bretagne, doit être, en effet, pour beaucoup dans l’animation singulière de la vieille femme; mais on y sent autre chose encore, une ivresse spéciale et quasi prophétique, une sorte de délire sacré. Au lieu de regagner le poste qu’elle occupait jusque-là, dans l’embrasure de la fenêtre, elle se campe debout au pied de la table, et chacun fait cercle derrière elle. Seules, les trois veuves, hiératiquement accroupies dans leur coin d’ombre, n’ont pas bougé. Le silence est profond; la rafale même a fait trêve, et la mer, qui sans doute a baissé, n’est plus qu’une grande rumeur solennelle, un tonnerre lointain, dans l’espace. Nola commence:

--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je vais dire le _prezec_ de Jean Morvarc’h...

Un arrêt de quelques secondes. Toutes les oreilles sont tendues, et c’est à peine si l’on ose respirer. La vocératrice se recueille, le regard fixé sur la photographie du mort. Et soudain, comme d’une écluse ouverte, le torrent de sa parole se précipite. C’est d’un débit à la fois entraînant et monotone. Cela rappelle le récitatif adopté par les acteurs bretons dans la représentation des Mystères. Les notes élevées alternent avec les notes basses, suivant un mode large et simple, tour à tour fougueux et plaintif. Et, dans ce dialecte sonore d’Ouessant, cette mélopée tantôt aiguë, tantôt gémissante, a le charme d’un sortilège barbare, je ne sais quelle vertu d’incantation.

--Ne dites pas,--s’écrie la «prêcheuse» au début de son improvisation,--ne dites pas: «Le bonheur est sur cette demeure». Le bonheur est comme les goélands. Il se pose ici, puis là, entre deux vols; mais il fait son nid dans des lieux inconnus...

Où semblait-il que l’on dût être plus heureux qu’en ce manoir de Cadoran, «un des plus anciens de l'île»? Des champs au soleil, une barque solide sur la mer, des piles de linge dans les armoires et, entre les piles de linge, des piles d’écus accumulés par la sagesse des vieux parents. Un homme robuste et travailleur, une femme économe et gaie, un enfant bien venu... Les perfections de Jean Morvarc’h, Nola les énumère en ces termes:

--Il était doux envers sa femme, respectueux envers le chef de sa famille et ne souhaitant point sa mort pour jouir plus promptement de ses biens, serviable envers ses voisins, point avare avec ses matelots et ses domestiques...

A ce moment, derrière nous, au fond de la pièce, un sanglot retentit, un soupir long et triste, comme une plainte de bête battue. Je me retourne et, par-dessus les têtes, au dernier rang des auditeurs, j’aperçois le mufle de Maout-Eûssa,--de Maout-Eûssa à qui je n’avais plus songé depuis le soir tragique, et dont le crâne aplati, les mâchoires proéminentes dessinent sur la blancheur éclairée de la muraille un mélancolique profil de chameau.

--Pas plus fier qu’il ne faut avec le pauvre monde,--continue, sans s’interrompre, l’évocatrice,--toujours le premier à l’ouvrage, sur la semaine, le premier à la messe, le dimanche; ne s’attardant jamais à l’auberge après le couvre-feu; cher à ses proches, estimé de ses semblables, plein de déférence pour son recteur; un homme modèle, enfin,--et le voilà parti!...

Nola glisse très vite sur la catastrophe. Elle s’arrange de façon à ménager les susceptibilités des Morvarc’h, tout en sauvegardant les droits de la légende.

--Les autres s’en vont dans un coup de temps, dans un coup de mer... Lui s’en est allé par mer belle, sous une nuit d’étoiles. Ne dites pas: «La mer est traîtresse!» La mer n’est pas plus traîtresse que la terre. Quand la mort commande, il faut obéir. La mort est la reine du monde. Ainsi Dieu l’a voulu, _depuis la faute du premier père_. Que sa sainte volonté soit bénie!...

La passe dangereuse franchie sans encombre, la «prêcheuse» se livre toute à l’inspiration qui l’emporte. Les yeux enfiévrés, la voix haletante, elle interpelle le «disparu».

--Les flots t’ont pris, et ne t’ont point rendu à ceux qui te pleurent... Mais tu ne seras point leur jouet: car, avec la cire des abeilles, nous avons fait pour toi la croix du repos. Vois, nous célébrons ton proella... Moi, Nola Glaquin, qui te parle, je sais que tu m’entends! Tu es ici où nous sommes, où sont tes proches, où sont tes amis. Tu es dans la croix où nos prières t’ont enfermé. Nous te porterons à la chapelle du cimetière, et là, tu feras ton purgatoire jusqu’au jour du dernier jugement... Tu quitteras tout à l’heure cette maison, comme si tu avais trépassé dans ton lit. Un prêtre mènera ton deuil, et les chants de la mort seront chantés sur ta dépouille. Prends congé des tiens, pauvre âme, de celui-ci, ton père, qui t’a nourri, de celle-ci, ta femme, que tu as tant aimée, de ton fils, qui est ton sang, et de nous tous qui avons sur toi jeté l’eau bénite. La paix de Dieu soit avec ton _anaon_! Ainsi soit-il!

Une sueur abondante baigne le visage enflammé de Nola, colle à ses tempes les mèches de ses cheveux gris... Tandis qu’on s’empresse autour d’elle, nous gagnons la porte, heureux de secouer au vent de la nuit les images lugubres dont nous avons le cerveau hanté, d’échapper à cette atmosphère de sépulcre, de respirer l’air du dehors, purifié par la tempête, où circule déjà la fraîcheur saine, le virginal frisson du matin.

--Tenez, fait le syndic, les vents ont calmi... Les barques pourront sortir.

X

Elles furent vraiment imposantes, ces obsèques fictives de Jean Morvarc’h. Dès le point du jour, aussitôt que la veillée funèbre eut pris fin, les glas se mirent à tinter, non seulement à l’église paroissiale, mais dans tous les sanctuaires de l'île; puis, sur les huit heures, on vit s’avancer le cortège, un long fleuve noir précédé, comme d’un ourlet d’écume, par les ecclésiastiques et les chantres en surplis. Il venait à travers les pâtis, à travers les chaumes, grossi sans cesse de nouveaux affluents que déversaient les routes, les fermes, les hameaux du parcours. La mer, houleuse encore, tendait tout l’horizon d’une large bande d’azur sombre, lamée d’argent. Un soleil blanc--le soleil des lendemains de grande pluie en Bretagne--luisait dans le ciel nettoyé.

Au milieu de la nef, le catafalque était dressé. On y déposa la croix de cire que portaient, couchée sur un brancard, quatre pêcheurs homardiers du clan des Morvarc’h. Et l’office commença... Je songeais à l’avant-dernier dimanche, au moutonnement des coiffes claires, aujourd’hui endeuillées, aux voix douces des femmes entonnant du haut de la tribune le cantique des saints d’Eûssa, à celle surtout qui, s’élevant soudain, les domina toutes, et dont la vibration vous effleurait l'âme comme d’un toucher surnaturel...

La musique de cette voix, il me fut donné de l’entendre encore, au moment de quitter l’église; mais le timbre en était brisé.

C’était sous le porche. Debout entre les deux veuves, ses guides et ses soutiens dans la montée de son dur calvaire, Marie-Ange recevait les condoléances de la foule et les embrassades de sa parenté. Je m’approchai à mon tour, quand le gros de l’assistance se fut dispersé. Pas plus que la veille, elle ne leva vers moi son visage, encapuchonné dans son manteau. Elle me reconnut pourtant et me dit:

--J’ai su, par la petite gardeuse de chèvres, votre visite manquée de l’autre lundi... Hélas! si vous revenez un jour, à Cadoran-le-Neuf comme à Cadoran-le-Vieil ce sera, sans doute, la même ruine!...

Je balbutiai de vagues paroles, et ce furent tous nos adieux.

Elle s’en retourna là-bas, dans l’ouest. Je partis, de mon côté, par le premier vapeur... Oh! le triste chant des Sirènes, à la Pointe sauvage, et combien amer, en automne, le parfum des fleurs d’Ouessant!

FILLE DE FRAUDEURS

A MA FILLE ANDRÉE

I

Les beaux temps de la fraude maritime!--s’écria l’ex-capitaine des douanes, Le Denmat, comme nous prenions le frais sur sa terrasse, devant la mer,--je vous crois, monsieur, que je les ai connus! Je peux même dire que j’en ai vu l'âge héroïque, et, puisque cela vous intéresse, tenez, je veux vous conter un épisode dont les moindres détails, pour des raisons que vous aurez vite fait de comprendre, me sont demeurés aussi présents que si l’histoire datait d’hier.

Elle remonte pourtant à près d’un demi-siècle. J’ai soixante-treize ans sonnés aujourd’hui: je n’en avais pas, alors, tout à fait vingt-cinq. Deux bonnes fortunes venaient de m’échoir à la fois: d’abord, ma promotion au grade de lieutenant, ensuite ma nomination au poste de Tréguignec, sur la côte septentrionale de la Bretagne, presque au seuil de mon bourg natal, puisque je suis originaire de Perros. J’avais végété, jusqu’à ce moment-là, dans les brigades terriennes, conquérant un à un mes galons, tantôt sur la frontière suisse, tantôt sur la frontière belge, et vous devinez, n’est-ce pas? avec quel sentiment d’aise je retrouvai mon pays... et la mer! J’ai lu quelque part que des soldats grecs pleurèrent d’émotion en la revoyant, après des mois d’absence, quoique ce ne fût point celle qui baignait les rivages de leur patrie. Il en alla pareillement de moi, lorsque, parvenu à l’extrême bordure du haut plateau trégorrois, je découvris brusquement l’immense ceinture d’eau bleue déroulée à perte de vue sur le fond du ciel.

C’était--je me le rappelle--un 12 juillet, par un de ces jolis matins d’été où la lumière frissonne délicatement sur les choses et leur communique je ne sais quelle grâce virginale, quel mystérieux enchantement. L'âpre terroir de Tréguignec lui-même m’en parut comme égayé, et ce fut le cœur en fête que je descendis le raidillon caillouteux qui, entre des haies d’ajoncs et quelques maigres bouquets de pins, dévale jusqu’au village.

Vous les connaissez, ces villages de l'_armor_ trégorrois: ils se ressemblent tous. Une seule rue, avec, d’un côté, une rangée de maisons basses orientées vers le large, et, de l’autre côté, la grève, jonchée d’énormes troupeaux de roches ou pavée d’une mosaïque de galets: tel est le type à peu près uniforme de tous les petits ports de cette région; et Tréguignec est fait sur le modèle de ses voisins. Mais, par exemple, ce que vous chercheriez vainement ailleurs, c’est le prodigieux chapelet d'îles qui s’est comme égrené le long de cette côte. Où que vous portiez le regard, dans la direction du nord, de l’est et du ponant, ce ne sont que dures silhouettes granitiques éparses sur le miroir des eaux. D’aucunes, comme la grande croupe chauve de Tomé, semblent des promontoires détachés, d’hier à peine, du continent dont ils ne sont proprement séparés qu’à mer haute. D’autres, comme Bruk, Groaguez, Saint-Gildas, Enès-Kreïz, s’échelonnent parallèlement au littoral, ainsi qu’un brise-lames gigantesque où les pires colères de la Manche se heurtent et se viennent user. Un troisième groupe, enfin,--celui des Sept-Iles,--s’aventure hardiment au large et semble un chœur de cétacés préhistoriques se jouant à fleur d’horizon.

Quand, des landes qui surplombent les toits de Tréguignec, je promenai pour la première fois sur ce spectacle mes yeux de douanier, mes yeux professionnels, habitués à scruter la physionomie des paysages à l’égal de celle des gens, je ne pus me défendre de comparer cette suite d’archipels aux pierres de quelque gué monstrueux, et laissai échapper cette exclamation qui ne s’adressait pas uniquement à la beauté du site:

--Sapristi! Quelle contrée merveilleusement aménagée pour la fraude!

--Oui, mais la race des fraudeurs est morte, fit une voix, sur ma gauche, dans un des champs qui bordaient la route.

Je me retournai, un peu surpris de la riposte. L’homme qui l’avait lancée se montra sur le talus. C’était un robuste gaillard à la face broussailleuse et, à en juger par son accoutrement, un pêcheur.

--Salut! dit-il en touchant de la main son béret.

Et déjà il commençait à s’excuser de «la liberté grande». Je l’interrompis:

--Il n’y a pas d’offense. Au contraire. Vous pouvez même me rendre un service. Dans quelle partie du village, s’il vous plaît, se trouve le corps de garde des douanes?

--Foi de Dieu! répondit-il, je vais par là, et vous conduirai jusqu’à la porte, si vous voulez bien.

Il sauta lestement de son talus et nous nous mîmes à cheminer côte à côte.

--Gageons que vous êtes le nouveau lieutenant, reprit-il dès les premiers pas.

--En effet. Et vous, vous êtes marin, sans doute, de votre état?

--Heu! murmura-t-il avec un hochement de tête, je suis surtout un pauvre diable. Tous les métiers et pas un gagne-pain. Voyez-vous, dans ce pays-ci, il n’y a plus rien à faire qu’à misérer. Et, sauf votre respect, c’est vous, les douaniers, qui vous êtes abattus sur lui comme une malédiction. Droit de fraude, droit d’épave, vous nous avez tout enlevé. Si du moins le gouvernement nous faisait des rentes comme à vous! Car c’est un argent facilement gagné que le vôtre. Flâner le long des grèves, en fumant des pipes, lézarder à plat ventre dans le gazon, sous les étoiles, si le temps est clair, et, s’il pleut ou s’il fraîchit, dormir, les pieds au chaud, dans le varech séché des huttes de guet, ça n’est pourtant pas si malin, avouez-le.

--N’empêche qu’on y laisse souvent sa peau, répliquai-je.

--Oui, des rhumatismes! Des maladies de nobles!...

--A moins que ce ne soient les coups de fusil qu’on vous tire de derrière les roches, dans le dos. La chose arrive, n’est-il pas vrai, mon garçon?

Il haussa les épaules et ricana d’un ton gouailleur qui n’allait pas sans quelque amertume:

--Ces fusils-là, ouais! il y a belle lurette qu’ils ne partent plus. La race est morte, vous dis-je, de ceux qui les maniaient. On est devenu sage, par ici, depuis que vous et vos consorts vous y êtes devenus si nombreux. Nos pères avaient voué une chapelle à Notre-Dame de la Fraude; nous autres, nous avons été assez lâches pour la laisser démolir, et, la statue même de la sainte, il est probable qu’on en aurait fait du bois à feu, si le maître du Treztêl, par pitié, ne l’eût recueillie...

--Notre-Dame de la Fraude!... Qu’est-ce que vous me chantez là?

--C’est juste. J’oublie que vous débarquez à la minute dans nos parages... Vous demanderez à votre brigadier de vous expliquer ça.

Nous avions, en effet, atteint le corps de garde, situé à l’orée du village, où sa façade, badigeonnée de chaux, éclatait d’une blancheur vive dans le gris un peu triste des deux auberges dont il était flanqué. Je remerciai mon guide et nous nous quittâmes.

J’appris, peu d’instants plus tard, que le personnage en compagnie duquel je venais de faire mon entrée à Tréguignec avait subi quatre condamnations pour contrebande. Ce début, comme vous voyez, ne manquait pas d’un certain piquant.

II

Une dizaine de jours s’écoulèrent, que je passai à m’installer, à prendre contact avec mes hommes et à inspecter la zone côtière sur laquelle ils étaient répartis. Elle n’embrassait pas moins de six lieues d’étendue, avec, pour points extrêmes, à l’ouest, l’anse du Treztêl; à l’est, l’embouchure de la rivière de Tréguier. L’anse du Treztêl dépendait à cette époque de la commune de Tréguignec et n’était distante du bourg que d’environ cinq kilomètres. Je la réservai pour la fin de ma tournée, désireux, par la même occasion, de faire visite au maire à qui je devais cette politesse et qui habitait de ce côté.

Je m’y rendis donc dans les derniers jours du mois. Le brigadier Quéméner m’accompagnait. Un vieux routier, ce Quéméner. Marié depuis de longues années dans le pays, il le possédait comme pas un. Êtres et choses lui étaient également familiers. Il savait le nom de chaque roche et l’histoire de chaque maison. Chemin faisant, je l’interrogeai sur le maire.

--Ah dame! mon lieutenant, ce n’est pas le premier venu que Gonéry Lézongar. Quoique simple laboureur, il a dans les veines du pur sang de gentilhomme. Les Lézongar sont nobles, comme on dit, de la racine des cheveux à la plante des pieds. Autrefois ils furent très riches. De Trélévern à Plougrescant, toutes les terres arables leur appartenaient, et pareillement tout le vaste champ des grèves, dont ils ne retiraient pas un moindre profit, car jusqu’à la Révolution ils y exercèrent le droit d’épave. Mais avec la Révolution leur fortune déclina. Le Lézongar d’alors fit la guerre chouanne; et quand l’Empereur vint il fut contraint d’émigrer pour sauver sa tête. Il passa en Angleterre, d’où il ne rentra qu’avec les rois. C’était un homme dur et terrible. On prétend qu’à Londres, pour vivre, il travailla dans les docks à décharger les navires, ni plus ni moins qu’un portefaix. Quand il reparut, il était escorté d’une femme, une pas grand’chose qu’il avait, paraît-il, épousée au petit bonheur, dans les bas quartiers de la Tamise. Ses domaines, dans l’intervalle, avaient été confisqués, puis vendus à vil prix. Un notaire de Lannion s’en était rendu acquéreur, tout glorieux d’aller jouer à la seigneurie dans le manoir déserté du Treztêl. Lézongar, pour recouvrer légalement son bien, n’aurait eu qu’à s’adresser au roi. Mais cela n’était point dans ses manières. Les anciens de ces parages vous conteront que l’on vit, certain jour, un cotre de course mouiller en baie. Au brun de nuit, un canot s’en détacha, monté par une douzaine de matelots anglais, armés jusqu’aux dents. Le chef qui les conduisait n’était autre que Lézongar. L’instant d’après, le tabellion qui dormait sur les deux oreilles était ficelé comme un ballot et embarqué sur le cotre, à destination de l’Angleterre. «Vous me restituez ma place: je vous cède la mienne en échange», lui avait dit Lézongar en guise d’adieu...

--Diable!... Et le maire actuel de Tréguignec est le fils de cette Anglaise et de ce forban? m’informai-je.

--Leur fils aîné, vous l’avez dit. Il a eu deux frères, mais qui ont sans doute mal tourné, car, depuis quelque vingt ans qu’ils ont quitté le pays, on n’a plus rien appris d’eux, et maître Gonéry fronce le sourcil dès qu’on lui en parle... Ne le mettez pas sur ce chapitre, mon lieutenant, il serait capable de vous fermer ensuite sa porte à tout jamais. Et--soit dit sans vous commander--mieux vaut l’avoir pour ami que pour ennemi.

--C’est donc un particulier bien redoutable?

--Oh! il ne fait ni grand bruit, ni grands gestes. Mais ceux qui lui manquent, il ne les manque pas. Dans la contrée, on le craint autant qu’on le vénère, et tous ses administrés lui obéissent au doigt et à l'œil. C’est au point qu’en ce qui nous concerne, nous, les douaniers, il nous a par trop simplifié la besogne. Du jour où il a pris la mairie, nous n’avons plus eu vent d’un seul coup de fraude.

--Ce n’est pas au moins qu’il couvre les fraudeurs? fis-je d’un ton moitié sérieux, moitié plaisant.

J’eusse accusé de félonie le loyal Quéméner lui-même qu’il n’eût pas été, je crois, plus interloqué. De stupeur, il s’était arrêté net dans le sentier de falaise que nous longions, et j’entends encore l’accent navré dont il s’écria:

--Lui? Lézongar?... Couvrir les fraudeurs?... Oh! mon lieutenant!...

Je repartis, histoire de le faire causer:

--L’un d’eux ne m’a-t-il pas confié, l’autre jour, qu’il avait donné asile à leur sainte, une Notre-Dame peu catholique, si je ne m’abuse?

--Oui, pour la reléguer derrière le foin, dans le grenier de ses écuries, et après avoir averti les dévots de l’image, s’il en restait, qu’ils eussent désormais à venir la prier chez lui!... Ils ne s’y risqueront pas de sitôt, je vous promets.

--On la priait donc réellement? demandai-je un peu incrédule.

Il étendit le bras dans la direction de Tomé dont l’énorme échine de pierre, au pelage de gazon roussi, s’enlevait maintenant toute proche, barrant l’horizon.