Le sang de la sirène

Part 12

Chapter 121,589 wordsPublic domain

Une ombre se dessina dans l’ombre du porche: c’était lui. Renée-Anne l’eût reconnu entre vingt autres rien qu’au souple balancement de sa taille. Elle le laissa prendre quelque avance, puis s’élança sans bruit sur ses traces. Afin de mieux amortir ses pas dans la neige, elle avait ôté ses socques, ne gardant que ses chaussons feutrés. Il se trouva qu’elle avait dit juste, ce tantôt, en annonçant aux gens de Guernaham qu’elle se rendait au bourg. C’est, en effet, dans cette direction que l’entraînait Emmanuel. Jusqu’à ce qu’il eût atteint la voie charretière qui aboutit à la route vicinale, il marcha vite, en homme qui ne se soucie pas d’être rencontré,--si vite que la fermière, forcée de se dissimuler autant que possible dans l’ombre des talus, désespéra presque de le suivre. Heureusement qu’une fois sorti des terres du domaine, il ralentit son allure. Il cheminait sans hâte, maintenant, avec un air de crânerie tranquille, en sifflotant un refrain de chambrée, appris du temps qu’il était soldat. Lorsqu’on fut entré dans Saint-Sauveur, Renée-Anne, à la lueur que projetaient sur la neige les vitres des maisons, s’aperçut qu’il portait à la main un petit paquet noué d’une ficelle, comme en ont les «clercs» paysans, quand ils se rendent aux villes d’études, Tréguier, Plouguernével, ou Saint-Pol.

Cette idée--d’Emmanuel Prigent, déguisé en «clerc» et gagnant le collège, ses livres sous le bras,--la fit sourire malgré elle. Des livres, à lui! Qu’en eût-il fait, le pauvre garçon? Ne lui avait-il pas confié, naguère, qu’au régiment il était souvent obligé de recourir à des camarades pour déchiffrer les passages douteux des lettres que ses parents lui faisaient écrire par le magister? C’était même, avant les incidents de cet hiver, une des rares choses qui la fâchaient en lui.

--Quel dommage, lui disait-elle parfois, d’un ton de gronderie amicale,--quel dommage que tu n’aies pas plus de goût à t’instruire! Je suis sûre que ce n’est pas la capacité qui te manque, mais l’ambition et la volonté.

A quoi il avait coutume de répondre, avec le fatalisme insouciant des hommes de sa race:

--L’instruction, cela n’est bon que pour les maîtres, Renée-Anne.

Eh! mais, où donc venait-il de disparaître à l’improviste, le charrueur?... La place de Saint-Sauveur est bordée, d’un côté, par le cimetière au centre duquel s’écrase, parmi les croix des tombes, la lourde toiture de l’église que la neige drapait silencieusement d’un fin suaire d’argent mat. Du côté opposé, deux maisons forment saillie: l’une, grise et basse, avec cette enseigne en lettres noires sur un ruban de chaux blanche: «Au rendez-vous des Lurons, Café, Cidre, Liqueurs»,--c’est l’auberge de Jozon Thépaut; l’autre, massive, ventrue, sans âge et sans style, une clochette de chapelle suspendue à la façade, sous un auvent d’ardoises,--c’est l’école communale.

Le premier mouvement de Renée-Anne fut de jeter un coup d'œil dans l’auberge. Que de stations douloureuses elle avait faites là, devant l’étroite fenêtre aux rideaux de percaline rouge, du temps où, toute jeune épousée, elle tentait de disputer son mari à cette hideuse maîtresse, tueuse des corps et des âmes, l’eau-de-vie!... Deux ou trois consommateurs jouaient aux cartes, autour d’un tapis en loques. Mais celui qu’elle frissonnait déjà d’y trouver n’y était point.

Elle s’enfonça dans la venelle qui sépare les deux bâtiments, poussa une barrière à claire-voie, fit quelques pas dans la cour sablée sur laquelle s’ouvre la résidence de l’instituteur. De nombreuses empreintes de sabots faisaient sentier à travers la neige récente; les baies des classes découpaient de larges rectangles de lumière jaunâtre sur le sol.

--C’est vrai, songea la veuve, les écoles du soir sont commencées depuis la Toussaint.

Et une exclamation soudaine s’échappa de ses lèvres:

--Serait-il Dieu possible qu’il les fréquentât!...

Incrédule encore, et soulevée néanmoins comme par une force surnaturelle d’allégresse et d’espoir, elle se haussa jusqu’à l’une des grandes baies vitrées... Une douzaine d’adolescents,--des garçonnets du bourg, de jeunes apprentis auxquels s’étaient joints quelques pastoureaux des fermes les plus rapprochées,--s’appliquaient, de-ci de-là, dans la vaste pièce, à écrire sous la dictée du sous-maître dont on voyait la mince silhouette étriquée aller et venir entre les bancs. Le regard de Renée-Anne ne s’arrêta même pas sur eux, attiré tout de suite, par une sorte de magnétisme, vers un groupe de deux personnages qui se tenaient debout contre la muraille du fond, les yeux fixés sur le tableau noir où s’alignaient des colonnes de chiffres. Ils tournaient tous deux le dos à la veuve; mais, court, râblé, avec ses longues mèches grisonnantes et, sur le sommet du crâne, sa calvitie ronde, en forme de tonsure sacerdotale, l’instituteur n’était pas facile à méconnaître. Et, quant à l’autre, si svelte, avec sa maigreur nerveuse, sa droiture élancée de chêneau de haute futaie, comment Renée-Anne ne l’eût-elle point nommé, ne fût-ce qu’à la façon désinvolte dont il laissait pendre sur l’épaule sa veste en peau de bique, dans une pose noble et simple tout ensemble de saint Jean-Baptiste adulte?

Il appuyait la craie sur le tableau, d’un geste un peu rude, en énonçant à mi-voix les calculs. Et, brusquement, il parut à Renée-Anne que les signes qu’il traçait agissaient sur elle comme les formules enchantées d’une mystérieuse cabalistique d’amour. Ses derniers scrupules tombèrent, ses dernières velléités de résistance furent vaincues. Pas un instant, elle ne douta qu’Emmanuel n’eût repris le chemin de l’école pour s’élever jusqu’à elle, pour la mériter. Émue aux larmes de ce qu’il y avait de troublant et de fort dans l’hommage secret de cette passion silencieuse, elle s’en revint à pas lents vers le manoir, et, cette fois, ne craignit point de laisser voir aux veilleurs de Guernaham qu’elle avait pleuré.

VII

Elle dut s’aliter à la suite de cette équipée. On trembla même pour ses jours: le médecin fut quelque temps sans oser répondre de son salut. Elle seule ne tremblait pas, sûre qu’elle ne mourrait point, qu’elle ne pouvait pas mourir. Un élixir était en elle, plus puissant que toutes les drogues, contre lequel les influences malignes de la fièvre étaient incapables de prévaloir... Au premier duvet qui se montra sur les ramilles des saules, elle était sur pied, et son visage refleurit de couleurs saines qui embaumaient le renouveau.

Aussitôt commença vers Guernaham la procession des tailleurs, émissaires attitrés des accordailles bretonnes. Ils arrivaient, une gaule blanche en main, une guirlande de lierre enroulée autour de leur chapeau. C’étaient des parleurs insinuants et diserts. Chacun d’eux vantait à sa manière les mérites de son client, avec force citations de proverbes et de vers de chansons.

--Il n’y a qu’un Dieu dans le ciel, Renée-Anne; il n’y a non plus qu’une saison pour l’amour.

La veuve souriait, emplissait de cidre mousseux l’écuelle du messager:

--Dites à celui qui vous envoie que les coucous de Guernaham n’ont pas encore chanté. Plus tard, nous verrons.

Ils s’en allaient, mi-grognons, mi-contents.

L’été vint et, avec lui, l’anniversaire du trépas de Dagorn. Ces commémorations funèbres sont, en Bretagne, l’occasion d’agapes solennelles auxquelles il est d’usage de convoquer, non seulement la parenté, mais toutes les personnes qui sont en relations d’amitié ou d’affaires avec la famille du défunt. Un joli matin d’août, pommelé de roses et de lilas, la cour de Guernaham offrit le spectacle d’un champ de foire, couvert de tilburys et de chars à bancs, les brancards en l’air, les chevaux abandonnés à la libre pâture dans les luzernes et les trèfles d’alentour. La grange, transformée en salle de festin, avait peine à contenir les cent cinquante invités qui s’étaient rendus à l’appel de Renée-Anne.

Tout ce monde mangeait ferme et buvait de même. En pareille occurrence, c’est une obligation, un devoir de piété envers le mort. Sur la fin du repas, des servantes entrèrent, qui apportaient de l’hydromel, dans des jarres. Alors, le vieux Guyomar qui trônait au haut bout de la table se leva et fit le signe de la croix. Tous les assistants l’imitèrent, en silence.

--_De profundis ad te clamavi..._

Il débita tout le psaume avec une espèce de majesté biblique, puis, quand les convives eurent donné les derniers répons:

--Renée-Anne, dit-il, maintenant que l'âme de Constant Dagorn est en paix, je t’adjure de rompre ton veuvage. Demande à ceux qui sont ici présents: tu aurais tort de t’obstiner dans le deuil; il n’est pas bon que la place du maître demeure plus longtemps vacante à Guernaham.

La jeune femme articula d’une voix claire:

--Je n’attendais que ce moment pour vous faire connaître publiquement mon choix.

Elle plongea son verre dans une des jarres d’hydromel et, après l’avoir approché de ses lèvres, elle marcha devant elle, à travers la grange... Ils étaient tous là, les prétendants riches qui recherchaient sa main, et, parmi eux, Menguy lui-même, l’homme de la montagne, le fils aîné de Rozviliou. Elle ne fit mine de le voir, ni lui, ni les autres, alla droit vers le charrueur, debout à l’extrémité opposée, dans le groupe des domestiques. Il était blême; ses paupières battaient.

--Veux-tu boire après moi? prononça-t-elle en lui tendant le verre.

Il le saisit d’un geste convulsif, le vida d’un trait et, l’ayant retourné, en laissa tomber, comme par manière de libation, la dernière goutte sur le sol. Telles furent les fiançailles de Renée-Anne Guyomar et d’Emmanuel Prigent.

FIN

TABLE

LE SANG DE LA SIRÈNE 1

FILLE DE FRAUDEURS 113

LES NOCES NOIRES DE GUERNAHAM 239

ÉMILE COLIN ET Cⁱᵉ--IMPRIMERIE DE LAGNY--17587-12-08.

E. GREVIN, SUCCʳ

NOTES:

[1] Héritière. C’est le mot par lequel on désigne les filles uniques, en Bretagne.

[2] NOTA.--On appelle «Noces noires», en certains cantons de la montagne bretonne, les secondes noces d’une veuve ou d’un veuf, sans doute parce qu’il en est qui conservent le deuil pour se remarier.

[3] Mon Dieu, je crois fermement...