Part 11
Cette phrase de Jean Marzin lui frappa de nouveau l’oreille, comme chuchotée par les esprits invisibles de la nuit. Il se la répéta mentalement, à plusieurs reprises, oh! sans animosité (il n’en avait plus contre personne), mais avec un sentiment si douloureux qu’il lui sembla que cela lui faisait mal dans tout l’être. _Un autre!... Un autre!..._ C’était pourtant certain que, tôt ou tard, Renée-Anne se remarierait avec un autre. Et cet autre ne serait pas lui!... Du coup, il vit clair dans l’inexplicable tristesse qui, depuis des semaines, depuis des mois, lui assombrissait l'âme. Une sorte de percée lumineuse se fit en lui, pareille à ces puits de firmament, constellés d’astres, qui s’ouvraient entre les rebords immobiles des nuages, au-dessus de sa tête. Ce fut comme le jaillissement impétueux d’une eau souterraine, d’une source cachée. La somnambule d’auprès de la fontaine avait dit juste: il aimait... Guernaham, les labours, les bêtes, qu’ils devinssent le lot de n’importe qui, cela lui était égal. Mais, Renée-Anne, si on le privait d’elle, il n’avait plus qu’à mourir!
Par bonheur, il avait atteint l’aire de la ferme, car il n’aurait plus eu la force d’aller. Une meule de foin était là, creusée à sa base en forme de grotte, à cause des brassées de provende qu’on en tirait journellement pour les chevaux. Emmanuel s’y blottit, et, enfoui dans la litière odorante, se mit à sangloter désespérément comme un orphelin sans demeure, comme un pauvre enfant perdu.
IV
--Vous seriez mieux dans votre lit pour cuver le vin du pardon, disait une voix de femme, un peu tremblante, avec quelque chose, dans l’accent, de sévère et de contristé tout ensemble.
Le charrueur écarta l’énorme chien de garde qui lui promenait la langue sur la face, léchant ses larmes, secoua le foin qui s’était accroché à ses vêtements et se tint debout devant Renée-Anne. Elle était éclairée comme d’un nimbe par la lune dont le disque bleuâtre commençait à dépasser la cime des pins plantés en bordure de l’aire, pour la protéger des vents d’est. Droite et mince en sa longue robe noire et sous son grand châle de veuve, elle reprit:
--Quand j’ai vu que la nuit s’avançait, j’ai craint qu’il ne vous fût arrivé malheur. Alors, j’ai détaché Turc et je lui ai dit: «Cherche!» Il y a plus de deux heures que votre soupe vous attend auprès du feu. Vous êtes comme les autres, paraît-il: boire vous empêche d’avoir faim.
--Vous vous trompez, Renée-Anne, répondit Emmanuel en rompant lui aussi, à l’exemple de sa cousine, avec le tutoiement qui leur était habituel et que l’usage autorise, du reste, en Bretagne, entre gens de toute condition. Ce n’est certainement pas ce que j’ai bu à l’auberge qui aurait pu me couper l’appétit.
Elle eut un léger haussement d’épaules. Puis, d’un ton quelque peu radouci:
--Viens donc. Tu mangeras, si tu veux. En tout cas, avant que tu te couches, j’ai à te consulter.
Elle se dirigea vers la ferme où Emmanuel ne tarda pas à la rejoindre, après qu’il eut ramené Turc au chenil, situé de l’autre côté des bâtiments, contre le porche de la cour principale. Les sentiments les plus divers et les plus confus se disputaient l'âme du charrueur. La désobligeante et si injuste supposition de Renée-Anne l’avait blessé au vif. Ivre! Elle l’avait cru ivre! Et cela, tandis que navré d’amour... Non! vrai, ce n’était pas le moment de le traiter de la sorte... Mais, tout aussitôt, il réfléchissait que, faible encore et de santé si débile, elle avait eu la bonté de veiller pour l’attendre, de lui garder au feu sa soupe chaude, et finalement, de s’inquiéter de lui jusqu’à se mettre à sa recherche, sans autre escorte que le vieux chien, malgré l’heure peu rassurante, malgré la nuit. Toute sa rancune fondait à cette pensée. Restait néanmoins un point noir: cette consultation!... C’était donc bien pressé ou bien grave, que Renée-Anne tenait à s’en expliquer sur-le-champ? Qu’allait-elle lui demander ou lui apprendre? Ses accordailles peut-être... avec le fils de Rozviliou!... Il en avait une sueur froide, une sueur d’angoisse, au point qu’il dut s’éponger le front du revers de sa manche avant d’attaquer l’écuellée de potage fumant que la veuve venait de déposer devant lui sur la table.
Elle, cependant, assise sur le banc de son lit-clos, près de l'âtre, enveloppait de cendre les tisons, de façon que la braise couvât jusqu’au lendemain et qu’on n’eût, au lever, qu’à en raviver la flamme. Après quelques minutes d’un silence troublé seulement par les grands coups sourds du balancier de l’horloge, s’étant aperçue qu’Emmanuel ne mangeait plus, elle se rapprocha.
--C’est ta faute, dit-elle, si j’ai porté sur toi un mauvais jugement... Une autre fois, épargne-moi ces peurs. Quelle idée aussi d’aller te fourrer dans le foin, en cette saison!
--J’ai su que tu avais du monde. J’ai craint d’être un gêneur, de tomber mal à propos.
Elle repartit du ton le plus naturel:
--En quoi, un gêneur? Est-ce que tu n’es pas pour moi comme si tu étais de la maison?... Et moi qui priais l’aîné des Menguy de patienter jusqu’à ton retour, sûre que tu rentrerais au brun de nuit! Car, c’est tout le monde que j’ai eu, ce Menguy. Il paraît que leur froment n’a presque pas donné de paille, cette année, dans la montagne. Il en voudrait quelques milliers et nous céderait une paire de bœufs en échange, de leurs bœufs de là-haut, petits et trapus. J’ai répondu que je ne pouvais rien décider sans toi, que ces sortes de choses te regardaient. Comme tu n’arrivais pas, les étoiles déjà claires, il a pris congé, non sans beaucoup d’ennui. Il a grand défaut de cette paille et souhaite de l’avoir dès demain, si nous consentons au marché. Qu’en dis-tu, Emmanuel?
--Je dis qu’au prix où sont les bœufs tu aurais tort de refuser le cadeau de Menguy.
--Le cadeau!... fit la jeune femme dont les joues pâles se colorèrent d’une rougeur subite. Je n’ai, s’il te plaît, de cadeaux à recevoir ni du fils Menguy, ni de personne.
--Il n’y a pas d’autre nom pour désigner une offre aussi invraisemblable, prononça le charrueur, ou bien il faut que l’aîné des Rozviliou soit un benêt.
Son irritation de tantôt lui était revenue et vibrait, malgré lui, dans sa voix. Renée-Anne fixa sur lui ses beaux yeux graves.
--Tu m’étonnes, dit-elle. Est-ce que tu subirais les influences de la lune, par hasard?... J’ignore ce que tu peux avoir contre Jérôme Menguy. Je l’ai trouvé, quant à moi, d’une tenue parfaite et d’une conversation fort agréable. C’est au moins un homme bien appris. On voit qu’il a reçu de l’instruction et qu’il lui en est resté quelque chose. Ce n’est pas pour dire, Emmanuel Prigent, mais il serait à souhaiter qu’il y eût dans nos campagnes beaucoup de paysans comme celui-là.
--C’est assez pour toi qu’il y en ait un! ricana le laboureur.
Chacune des phrases de Renée-Anne avait pénétré en lui jusqu’aux fibres profondes, irritant sa plaie secrète, son amour douloureux et saignant. Il ajouta le plus posément qu’il put avec un calme affecté:
--Tu voudras bien, je pense, me garder cet hiver encore à Guernaham. L’hiver est une mauvaise saison pour se placer... D’ailleurs, la loi ne te permet pas de te remarier avant la Pentecôte.
Rencognée dans l’embrasure de la fenêtre, Renée-Anne écoutait son cousin sans comprendre. A quoi tout cela rimait-il? Les dernières paroles enfin l’éclairèrent. Une stupeur attristée se peignit sur son visage et deux larmes tremblèrent à la pointe de ses grands cils. Mais elle se ressaisit aussi vite et, d’un violent effort, maîtrisa son émotion.
--Emmanuel, déclara-t-elle d’une voix ferme, quand nous avons fait nos conventions, je t’ai dit: «Tu auras tout pouvoir sur les hommes et sur les travaux des champs». Il ne me souvient pas que je t’aie chargé du soin de ma conduite. Mêle-toi donc de ce qui te regarde. Je t’ai choisi pour être mon chef de culture, non pour être mon confesseur. Je te croyais plus de sens et un cœur moins brutal. Il m’avait semblé remarquer en toi une générosité native qui t’élevait à mes yeux au-dessus de ton état. Mais il y a décidément un savoir-vivre qui ne s’apprend ni à la caserne, ni au labour. Tu m’as outragée grossièrement. A cause de ton ignorance des usages, je te pardonne. Seulement, tiens-toi pour averti. Une autre fois, je ne pardonnerais plus... Et maintenant, va te coucher. J’entends que, demain, au chant du coq, il y ait quatre charretées de paille en route pour Rozviliou.
Le charrueur n’essaya pas de répliquer. Il avait la tête brûlante et vide, la gorge serrée, la vue si trouble qu’il n’aperçut même pas la lanterne allumée que Renée-Anne lui tendait. Il sortit de la cuisine en chancelant, suivit le couloir à tâtons et, la porte tirée derrière lui, se laissa tomber sur les marches extérieures. Il n’avait plus ni sentiment, ni pensée. C’était comme s’il eût assisté, mort lui-même, à la mort, à la fin de tout. La nuit muette, la mélancolique nuit d’automne où fermentaient de vagues odeurs de moisissure et de décomposition lui apparut comme un sépulcre immense et les astres, là-haut, avec leurs dures et froides lueurs d’acier, lui firent l’effet de clous épars dans le couvercle d’un vaste cercueil.
Soudain, de l’autre côté de la muraille, dans la maison, une voix douce commença:
--_Ma Doué, mé gréd fermamant[3]..._
C’était Renée-Anne qui récitait ses «grâces», avant de se mettre au lit. D’une lèvre machinale, il répondit: _Amen!_ Puis à travers le tapis de fougères séchées qui jonchaient la cour, il gagna l’écurie.
V
La Saint-Sauveur clôt l'ère des pardons, dans cette région fromentale du Haut-Trégor qui fait lisière entre les dernières pentes des monts d’Arrée et les plateaux ondulés du «pays de la mer». Passé la Saint-Sauveur, adieu les réjouissances! Les «mois noirs» sont proches. Dans les fermes aisées, les domestiques les voient venir, non seulement sans appréhension, mais avec un secret plaisir. L’hiver est, pour eux, le temps du repos. S’il coupe court aux divertissements publics, aux assemblées en plein air, il est aussi le père des journées brèves et des longues soirées paisibles au coin du feu. Les semailles terminées, à vrai dire on ne travaille plus: on «bricole». Quelques talus à réparer avant l’époque des grandes pluies, les routes à empierrer, les chaumes des toits à consolider contre les rafales, le lin sec à broyer dans la grange, c’est à peu près toute la besogne, depuis les glas de la commémoration des Défunts jusqu’à la Procession des cierges, à la Chandeleur. La nuit, libre à chacun de dormir, s’il lui plaît, ses dix heures d’affilée. Dès la tombée des ténèbres, la soupe est sur la table, ou bien la chaudronnée de bouillie, sur son trépied de bois, au milieu de la cuisine. Après le repas, la prière en commun, ainsi qu’aux vieux âges patriarcaux. Puis, qui veut se retire. Le plus souvent, on préfère veiller avec les maîtres.
Elles sont le charme de la vie rustique, en Bretagne, ces veillées, et la manifestation peut-être la plus significative de l’antique esprit des clans. Il n’y a pas, en effet, que les gens de la maison à y prendre part. Toute demeure de quelque conséquence devient un lieu de rendez-vous traditionnel pour les paysans moins fortunés d’alentour. On s’y achemine par bandes, de tout le parage. Les hommes apportent du chanvre à éfibrer, les femmes arrivent leur fuseau à la main et la quenouille attachée par un ruban sous l’aisselle. Chacun s’installe où il trouve place. Quiconque se présente est le bien accueilli. Il n’y a d’exception pour personne, pas même pour les mendiants en quête d’un gîte ni pour la race aventureuse des colporteurs de chansons ou des marchands d’images. A tous la ménagère dit, sur un ton en quelque sorte sacramentel:
--Prenez un escabeau et approchez-vous du feu.
Ce sont de véritables assises nocturnes, et qui ne laissent pas d’avoir une certaine solennité. Nul ne parle qu’à son tour, et s’il y est invité par le maître du logis. Celui-ci préside avec une simplicité débonnaire, du fond de son fauteuil de chêne massif, érigé comme un trône à l’un des angles du foyer. De temps à autre, durant les intervalles de silence où l’on bourre les pipes, il cligne de l'œil à sa femme pour qu’elle fasse circuler, dans l’écuelle de terre jaune, le cidre chaud, délieur de langues...
L’hiver d’avant, à Guernaham, on n’avait guère eu de cœur à veiller. La présence de Dagorn, les soirs où il ne s’oubliait pas dans les auberges mal famées des environs, était pour tous une cause de gêne, sinon d’épouvante. On tremblait sans cesse qu’il ne se livrât à quelque excentricité dangereuse. N’avait-il pas eu l’idée, une fois, par manière de plaisanterie, de mettre le feu à la veste en peau de mouton du pâtre? Absent, il terrorisait encore les âmes. C’est à peine si l’on osait respirer, dans la crainte de le voir entrer tout à coup, les yeux hagards, le bâton levé, en proie à toutes les démences de l’alcool. D’ailleurs, n’aurait-on pas eu cette angoisse, la pâle et silencieuse figure de Renée-Anne, abîmée en d’amères songeries, eût suffi à bannir des veillées de Guernaham toute expansion et toute joie. L’ombre de sa tristesse gagnait autour d’elle tous les visages, et l’on baissait la voix, pour échanger de rares propos, comme dans la chambre d’un agonisant ou d’un mort.
Il n’en allait plus de même cette année, Dieu merci! Le stupide et monstrueux Dagorn gisait à cette heure dans le cimetière du bourg, enfoui à plusieurs pieds de profondeur, sous une énorme dalle de granit bleu dont le tailleur de pierre qui l’avait sculptée avait dit, en la cimentant:
--Du diable si celle-ci ne le maintient pas en repos pour jamais!
Quant à la veuve, si elle avait encore un peu son air de fleur qu’un sabot de rustre a froissée, on la sentait toutefois redressée à demi, riche déjà d’une sève nouvelle et ne demandant qu’à s’épanouir... Dès qu’on sut dans le quartier que les veillées d’hiver étaient commencées à Guernaham, les gens accoururent; et non seulement ceux du voisinage, mais quantité d’autres, des points les plus éloignés. Beaucoup de jeunes hommes, dans le nombre, des fils de bonnes familles paysannes, déserteurs de leurs propres manoirs. Ceux-là, les servantes se faisaient un malin plaisir de les taquiner à mots couverts:
--C’est donc que notre chandelle éclaire mieux, s’informaient-elles, ou qu’il fait plus chaud à notre foyer?
Personne, au reste, n’ignorait qu’ils venaient pour les beaux yeux de la veuve, avec le secret espoir qu’elle finirait bien, un jour ou l’autre, par se décider en faveur de l’un d’eux. Elle les recevait le plus obligeamment du monde, en maîtresse de maison qui connaît ses devoirs, mais sans jamais se départir à leur endroit de ses façons de «demoiselle» un peu fière, qui excluaient par avance toute familiarité. Cette réserve, loin de les mécontenter, stimula leur zèle; ils n’en furent que plus assidus. La patience est une vertu bretonne. Puis, quoi qu’il advînt, c’étaient toujours quelques bonnes heures à passer; le lieu était confortable, la compagnie récréative, et le cidre de Guernaham réputé à juste titre pour être le meilleur du canton.
Seul, Emmanuel Prigent s’abstint de paraître à ces réunions. Pourquoi? Il en avait donné à Renée-Anne une raison assez médiocre. C’était peu de jours après la fameuse nuit du pardon de Saint-Sauveur,--des jours pendant lesquels ils s’étaient renfermés l’un vis-à-vis de l’autre, lui, dans un mutisme sombre, elle, dans une attitude distante et presque glacée. Brusquement, un samedi soir, le premier samedi de novembre, comme il rentrait avec les chevaux, d’une lande qu’il avait entrepris de défricher, pour occuper son hiver, il avait trouvé Renée-Anne qui le guettait adossée, malgré la fraîcheur, à l’un des ormes de l’avenue.
--Emmanuel, descends; j’ai besoin de te parler.
Il avait sauté à bas de la jument qu’il montait et ils avaient cheminé côte â côte, sous les grands arbres noirs, d’où se détachaient, au moindre souffle de vent, des tourbillons de feuilles flétries.
--Voici. Bien que je ne sois guère d’humeur à me complaire en des sociétés nombreuses, je sais ce que mon rang m’impose, et qu’il y a des coutumes établies auxquelles mon deuil même ne m’autorise pas à me dérober. La porte de Guernaham sera donc ouverte, dès lundi, à quiconque y voudra veiller. Seulement, je ne suis pas encore très en état de faire les honneurs de chez moi, comme il conviendrait. J’ai pensé que, si je t’en priais, tu m’y aiderais peut-être... L’année dernière, sans toi, on serait mort d’ennui... Et puis, il est bon qu’il y ait un homme, quelqu’un d’écouté, comme toi, capable de diriger la conversation et, s’il est nécessaire, de la retenir, quelqu’un enfin qui... Bref, je te demande, tant que dureront ces veillées, d’occuper en face de moi, à droite de l'âtre, le siège vacant du maître qui n’est plus.
Contrairement à l’attente de la jeune femme qui ne doutait point qu’une telle démarche--surtout après ce qui s’était passé entre eux--ne le flattât dans son amour-propre, le charrueur avait répondu, en hochant la tête:
--Je regrette beaucoup, Renée-Anne, mais je ne puis accepter. Je n’assisterai pas aux veillées de Guernaham, cet hiver.
--Ah!... Tu as la bouderie longue, Emmanuel.
--Je ne te boude pas... Je n’ai contre toi aucun mauvais sentiment... aucun, en vérité! répéta-t-il avec un accent profond;--je désire avoir à moi mes nuits, voilà tout.
Et, montrant les chevaux qui suivaient au bout de leurs longes, les paupières mi-closes, les jarrets gourds:
--Demande plutôt à ces bêtes; quand on a peiné, tout le jour, à défricher de la lande, on n’a plus envie de rien, si ce n’est de sommeil. A qui est le premier au travail, il est permis d’être le premier au lit.
--C’est juste, avait déclaré la veuve, d’un ton sec.
Alors, lui, avec une bonhomie feinte:
--D’ailleurs, sois tranquille, ce n’est pas les chefs de veillée qui te manqueront. Tu n’auras que l’embarras du choix. Il t’en viendra de partout et, quel que soit celui que tu désignes, il remplira toujours mieux qu’un domestique le fauteuil du maître défunt.
Ils arrivaient au portail. Elle lui avait tourné les talons sans répondre.
VI
L’abstention du charrueur prêta, dans les débuts, à des commentaires de toutes sortes. Le personnel de la ferme surtout, qui le jalousait, en prit prétexte pour se gausser à ses dépens.
--Il est devenu trop «monsieur», affirmaient les valets de labour; il croirait s’abaisser, voyez-vous, s’il teillait benoîtement du chanvre en notre compagnie.
Les servantes, d’esprit plus subtil et de langue plus acérée, insinuaient:
--Il y a peut-être, pour Emmanuel le Dédaigneux, des veillées plus intéressantes que celles de Guernaham.
Et elles faisaient remarquer que depuis le pardon de Saint-Sauveur il n’était plus le même, ce Prigent. Pour sûr, il devait avoir des chagrins de cœur. Il ne riait plus, il parlait à peine. Le pâtre ne prétendait-il pas l’avoir vu entrer dans la carriole peinte de la somnambule, derrière la fontaine sacrée? Il avait, d’ailleurs, les yeux qui ne trompent point, les yeux tristes de ceux qui aiment. Il était touché, l’insensible! S’il se retirait, sitôt soupé, dans son écurie, ce n’était point pour dormir, non-dà! mais pour rêver en paix de sa douce..., à moins que ce ne fût pour la rejoindre sournoisement, à travers la nuit.
Ces commérages des femmes de sa maison agaçaient Renée-Anne, quoi qu’elle fît pour y demeurer indifférente.
--Si pourtant vous parliez d’autre chose! dit-elle, un soir, avec une irritation mal contenue.
Il ne fut plus question du charrueur; mais par un revirement singulier, du jour où l’on cessa de s’occuper de lui, il hanta constamment la pensée de la veuve. C’est en vain que les visages nouveaux affluaient à Guernaham, y apportant l’écho des bruits du dehors, la rumeur variée de tous les racontars de la paroisse. Ni l’empressement de tout ce monde, ni les histoires plus ou moins drôles qu’il débitait n’avaient le don de distraire Renée-Anne. Elle souriait aux gens sans les voir, écoutait leurs discours sans les entendre. Elle n’avait plus en tête qu’Emmanuel. Si c’était cependant vrai qu’il aimât?... Eh! mon Dieu, n’était-il pas libre!... Oui, mais pourquoi se cacher d’elle, pourquoi lui mentir? Et, quand elle lui avait demandé de veiller avec elle, bien gentiment, pourquoi ne lui avoir point répondu en toute franchise: «Excuse-moi; j’ai promis ailleurs»?
Mentait-il, au fait? Elle n’eut plus de repos qu’elle ne s’en fût assurée. Une nuit donc, feignant d’avoir omis une communication d’importance à faire au charrueur, elle prit un fanal, gagna l’écurie, qui n’était jamais fermée qu’au loquet, et se coula le long d’un des bat-flancs, jusqu’au lit, sorte de couchette primitive dressée à l’aide de quelques planches, sans autre garniture qu’une couette de balle d’avoine sur un monceau de paille de seigle, avec des mèches de foin, que les râteliers laissaient pendre au-dessus du chevet, en guise de courtines.
Réveillés de leur somnolence par cette lumière inattendue, les chevaux s’ébrouèrent, mais, de remuement d’homme, il n’y en eut point. Le lit était vide et n’avait pas même été défait.
--Le misérable! Le misérable! murmura Renée-Anne.
Une douleur aiguë, lancinante, venait de lui traverser le cœur. Elle eut peur de s’abattre là, pour ne se relever plus, et se sauva en courant, suivie du long regard étonné des bêtes. Sur le seuil du manoir, elle s’arrêta, refoula des larmes près de jaillir, et, pour donner le change aux veilleurs, dit d’une voix suffoquée:
--C’est extraordinaire, ce que la bise pique à cette heure!.... J’en ai les paupières bleuies et l’haleine coupée.... Il y a certainement de la neige dans le temps....
Elle tombait, en effet, à quinze ou vingt nuits de là, elle tombait par menus flocons serrés, la neige, en ce morne soir de décembre où la veuve de Constant Dagorn, sous prétexte de dévotions à remplir, aux approches de la Noël, avait fait mine de se diriger vers le bourg, vêtue de sa mante de deuil à grande cagoule noire, bordée d’un large ruban de satin. Le ciel était bas et fermé, la terre rigide et d’une pâleur funèbre sous toutes ces ouates blanches qui pleuvaient. Le porche de la cour franchi, Renée-Anne, au lieu de s’engager dans l’avenue, se glissa dans une antique bâtisse effondrée, débris du four banal de Guernaham, aux âges seigneuriaux.
Depuis qu’elle avait eu la preuve de ce qu’elle appelait à part soi «la trahison» du charrueur, elle avait résolu de pénétrer le secret de ses fugues nocturnes. Dût l’intempérie achever de briser sa poitrine si délicate, elle s’était juré de savoir: elle saurait!... Et voici que, tapie en embuscade derrière le four en ruine, elle guettait, toute grelottante, le passage de cet homme détesté. Car elle le détestait, oui; que dis-je? elle l’avait en horreur, et c’était bien son intention de le lui crier à la face, pas plus tard que demain, de le lui crier devant tous et, après, de lui montrer la porte:
--Retournez d’où vous venez, Emmanuel Prigent. Je sais à qui vous donnez vos nuits... Sortez! Ma maison n’est pas faite pour des débaucheurs de filles, pour des galvaudeux!....
Et, ces injures mêmes lui paraissant trop faibles, elle s’ingéniait, pour tromper l’attente, à en imaginer de pires encore.