Part 10
En face du lit, de l’autre côté de la chambre, qui me fit l’effet d’être étrangement vaste et profonde, il y avait une haute fenêtre à meneaux, mais voilée de longues mousselines pendantes, de façon à ne laisser filtrer qu’un jour verdâtre, très discret. Les objets, les meubles, étaient comme embués d’une mystérieuse atmosphère sous-marine, et le silence régnait, si absolu qu’on eût dit qu’aucun bruit humain ne l’avait troublé depuis des siècles. Quel était ce logis enchanté? Par quelle suite de circonstances m’y trouvais-je? J’aurais voulu le demander à quelqu’un. Mais, outre que je n’apercevais pas ombre de créature vivante, je tremblais de dissiper le charme qui planait sur toutes choses et me donnait à moi-même une exquise sensation de bien-être et de sécurité. J’allais me pelotonner à nouveau sous mes couvertures... Sans bruit, entre mon chevet et la fenêtre, une silhouette d’homme s’interposa.
--Me reconnaissez-vous, lieutenant?
Je distinguai des traits rudes, un fourré de barbe brune, des yeux d’un bleu enfantin.
--Bonjour, Quéméner!... Expliquez-moi un peu... Que faites-vous là?
--Gardien de séquestre, donc... et votre infirmier, par-dessus le marché... Vous l’avez échappé belle, savez-vous?
Et, joyeusement, il héla:
--Arrivez, mademoiselle Véfa, ça y est: le mauvais cap est doublé.
Véfa... Ce nom, prononcé tout à coup, produisit en moi l’effet d’un «Sésame». Les portes du passé se rouvrirent. Comme à la rupture d’un barrage, les souvenir affluèrent, tumultueux, pressés, bondissants. En un clin d'œil je revécus tout: Tomé, le souterrain, la sinistre étape au chant du _Miserere_, les «Vêpres» impies, la scène avec Lézongar, et l’incendie enfin, le rouge incendie où, telle qu’une incarnation démoniaque, la hideuse idole barbare trônait...
A l’appel du brigadier, cependant, une deuxième silhouette,--féminine, cette fois,--s’était levée des profondeurs de la chambre. Et, sitôt que je l’eus vue s’avancer, mince et souple, dans le frôlement harmonieux de sa longue robe, il me sembla que c’étaient la lumière et la résurrection et la vie qui venaient. Chacun de ses pas, d’une légèreté tout aérienne, éveillait dans ma poitrine un émoi de plus en plus délicieux, de plus en plus fort. Cramponné au bras de Quéméner, j’avais réussi à me mettre sur mon séant.
--Voici celle qui vous a sauvé, me dit-il à l’oreille. C’est elle qui, la première, a senti la fumée; elle qui, par son empire sur Treïd-Noaz, a obtenu qu’il fît jouer le panneau; elle qui, depuis lors, trois semaines durant, sans un répit, sans une plainte...
--Et... l’autre? questionnai-je.
Il ne répondit pas, mais l’ample vêture noire de la jeune fille parla pour lui. Sous le capuchon de la mante de deuil qui l’enveloppait toute, son pâle et sérieux visage avait le reflet incertain d’un clair de lune entre des nuées. Elle s’était approchée jusqu’au pied du lit et s’y tenait immobile, les cils baissés, dans le cadre des deux colonnettes. Des larmes me montèrent aux yeux,--sans que je pusse démêler quelle cause exactement les faisait sourdre, si c’était la reconnaissance ou la pitié, le repentir ou l’adoration. Tous les sentiments se partageaient à la fois mon cœur; j’eusse voulu l’étaler à nu devant elle, lui dire:
--Voyez comme il souffre de votre souffrance et comme votre amour l’emplit!
Mes lèvres s’agitaient convulsivement. Elle mit un doigt sur les siennes, et, d’une voix lassée, d’une voix morte:
--Le ciel soit loué!... La fièvre est vaincue. Vous n’avez plus besoin que de ménagements... Votre mère, qui repose dans la pièce à côté, sera heureuse de l’apprendre. Je vais de ce pas la prévenir... Adieu, monsieur!
J’eus l’impression d’un froid subit, comme d’une grande ténèbre qui tombait. Grave et lente, de sa muette démarche d’ombre, la jeune fille avait gagné la porte.
--De grâce, suppliai-je, éperdu, ne vous en allez pas!
Elle s’était retournée au cri. Dans ce mouvement, sa cape glissa, et je vis qu’elle avait le front ceint d’un bandeau blanc, à la manière des nonnes. Ainsi que dans mon rêve de naguère, elle m’apparaissait soudain dépouillée de son nimbe et découronnée. Je m’enfouis la figure dans les mains. Il me sembla que je sombrais, par une nuit sans astres, au fond d’une mer sans bornes... Quand je sortis de cette prostration, ma mère était à genoux contre le rebord de mon lit, et priait.
--Alors, c’est vrai?... Elle est partie... partie! sanglotai-je.
Ma mère se signa et répondit:
--Elle n’attendait que ta guérison, mon enfant, pour prononcer les derniers vœux.
Et, avec une ferveur triste, elle ajouta:
--Ne regrette rien... Elle était de la race des saintes, vois-tu, cette fille de fraudeurs.
* * * * *
Mon histoire est finie, monsieur, conclut l’ex-capitaine Le Denmat, comme les éclatantes constellations de l’été achevaient de s’allumer au-dessus de nos têtes;--je ne regrette rien, mais je n’ai non plus rien oublié.
LES
NOCES NOIRES DE GUERNAHAM[2]
A MADAME F. HERLAND.
I
Le _pardon_ finissait. L’ombre hâtive des nuits d’octobre était descendue sur la petite bourgade bretonne, dénouant les danses, dispersant les couples, le long des routes crépusculaires, à travers le silence des campagnes endormies. Emmanuel Prigent, dont le cœur n’avait pas encore parlé et qui n’avait pas de «douce» à ramener chez elle, demeura un instant sur la place à regarder l'«homme aux chansons» rassembler ses feuilles volantes; puis, après une courte discussion avec lui-même, il s’achemina vers l’auberge.
Il se sentait triste... La solitude, sans doute; peut-être aussi une raison plus intime, certain malaise d'âme qui, depuis quelque temps, assombrissait sa pensée, ne lui permettait plus de jouir de la vie, béatement, comme par le passé. En vain s’était-il efforcé de réagir contre ce singulier état d’esprit dont sa cervelle obscure de paysan ne parvenait même pas à débrouiller les causes. Qu’est-ce donc qui avait pu altérer ainsi en lui, peu à peu, la belle source de joie de ses vingt-cinq ans? Il s’était rendu au pardon de Saint-Sauveur avec l’espoir d’y rencontrer une somnambule, une «voyante» assez lucide pour l’éclairer sur son cas. Connaître sa peine, comme dit le proverbe, c’est déjà la moitié de la guérison. La vieille sibylle qu’il était allé consulter dans son chariot, là-bas, derrière la fontaine, n’avait su que lui débiter des niaiseries, des fariboles, les mêmes exactement qu’elle avait contées à vingt autres, comme de lui assurer, par exemple, qu’il se languissait d’amour et que, seule, une brune aurait la vertu de dissiper son mal. Amoureux, lui! Ah bien! elle pouvait se flatter de lire dans les cœurs, la somnambule! Jamais encore il n’avait regardé une femme, autrement que pour le plaisir, du temps qu’il était soldat. C’était si vrai qu’à Guernaham,--où, de domestique principal, il était passé chef de labour depuis la mort du maître,--les servantes, blessées de ce qu’il ne faisait aucune attention à leurs agaceries, l’avaient surnommé Prigent le Dédaigneux. Non qu’il professât pour le sexe le dédain qu’on lui attribuait: il n’avait pas les idées tournées de ce côté, voilà tout. Il avait bien assez à s’occuper par ailleurs: un domaine d’environ trente journaux de terres arables à tenir en état, un personnel volontiers indocile, sinon récalcitrant, à manier et à conduire, tout cela dans une maison où il n’était lui-même qu’un subalterne, et sous la direction d’une jeune veuve sans expérience, à peine émancipée du couvent par quelques mois d’un mariage qui n’avait été pour elle qu’une agonie, qu’une passion, et dont elle n’avait pas fini de se remettre!... Pauvre Renée-Anne, si frêle, si menue et, comme on dit à la campagne, si «demoiselle», comment son père, le vieux Guyomar, avait-il pu la laisser épouser ce Constant Dagorn, cette brute?...
II
C’est à Lyon-sur-Rhône--où il était pour lors en garnison--qu’Emmanuel avait appris les noces de sa parente; car elle était un peu sa cousine à la mode de Bretagne, cette riche héritière, les Prigent et les Guyomar ayant mêlé leurs sangs autrefois, quand les ancêtres dont il était issu faisaient encore figure parmi les notables de la paroisse.
--La malheureuse! s’était-il écrié, en repliant la lettre qui lui avait apporté la nouvelle.
Il ne connaissait que trop le Dagorn, pour s’être rencontré avec lui en maintes occasions, aux charrois d’automne, aux assemblées de printemps: et tout de suite sa première pensée avait été pour plaindre la délicate Renée-Anne de tomber entre les mains de ce rustre, de cette espèce d’hercule paysan qui tenait moins de l’homme que du taureau dont il avait la force, les colères aveugles et aussi la stupidité. Jamais, toutefois, il n’eût osé concevoir, même d’un tel être, les abominables violences auxquelles il dut assister à Guernaham. Le hasard avait voulu qu’à son retour du service la place de valet de charrue fût vacante chez Constant Dagorn. «Personne n’y reste, affirmait-on de toutes parts au soldat libéré: mieux vaut se faire ramasseur de crottin sur les routes que d’accepter de vivre dans un pareil enfer!» Ce fut peut-être la raison qui, plus encore que la nécessité d’assurer sa subsistance, décida Emmanuel Prigent à se présenter. Dès qu’il eut exposé le but de sa démarche, il crut lire une sorte de gratitude attendrie dans le regard que fixa sur lui Renée-Anne. Quant à Dagorn, dont l’haleine empestait l’alcool, il marqua une satisfaction goguenarde de voir s’offrir chez lui, comme domestique, un jeune homme de sa parenté. «Tope là!» bégaya-t-il d’une voix pâteuse, et, pour arroser le pacte, il força le nouveau «charrueur» de vider avec lui une bouteille de genièvre aux trois quarts bue depuis le matin.
Car, les dernières lueurs d’une intelligence qui n’avait jamais brillé que d’une flamme incertaine, il achevait de les perdre dans l’ivrognerie, le misérable! Et d’autres vices lui étaient venus, des vices abjects, innommables, qui n’étaient plus d’un chrétien, mais d’une bête... Oh! ce premier hiver à Guernaham! Emmanuel en avait gardé une impression sinistre. Il couchait, selon l’usage, dans l’écurie, avec les chevaux. Parfois, très avant dans la nuit, le matin déjà proche, il entendait Dagorn entrer, en s’épaulant aux murs, dans le logis d’habitation que les maîtres occupaient seuls. Et de l’intérieur de la cuisine, où était leur lit,--le lit héréditaire, à gauche de l'âtre,--s’échappaient soudain des jurements, des vociférations obscènes, suivies d’un bruit sourd de piétinements et de coups. Alors, entre ses draps de toile bise, tout son corps bouillait: il brûlait d’envie de se lever, de courir au monstre, de l’empoigner à la nuque et de lui ployer la tête à terre, comme on fait pour les bœufs affolés. Mais il n’osait, à cause de Renée-Anne. Il sentait confusément que son intervention, en ces occurrences pénibles, l’eût froissée au plus profond de ses pudeurs de femme. Il n’avait pas été sans remarquer de quelle réserve, chaque jour plus hautaine, elle s’enveloppait dans son martyre. Ne poussait-elle pas l’héroïsme jusqu’à prendre devant son père la défense de son mari, jusqu’à feindre aux regards du monde des gestes d’une tendresse câline pour ce bourreau bestial et répugnant?
Une nuit, cependant, par extraordinaire, elle avait appelé Emmanuel à son aide. Ivre-mort, le Dagorn avait butté contre la marche du seuil et s’était allongé à la renverse, la face baignant à demi dans le purin de la cour. Trop faible pour soulever cette masse, Renée-Anne vint heurter à l’huis de la crèche, héla doucement son cousin. A eux deux ils avaient transporté l’homme dans le lit et lavé ses souillures immondes. Puis, après quelques paroles de remerciement, la jeune femme en congédiant Emmanuel, avait ajouté:
--Inutile d’ébruiter la chose, n’est-ce pas?... C’est, d’ailleurs, la première fois que cela lui arrive. D’ordinaire, il tient mieux la boisson.
Cette chute avait dû casser quelque ressort vital dans la puissante organisation de Constant Dagorn. A partir de ce moment, on le vit décliner de jour en jour. Ses muscles de fer s’amollirent, sa chair énorme coula, des taches de lèpre cadavérique se montrèrent çà et là sur sa peau, comme si le travail de la mort était commencé. Il ne parut plus aux champs, renonça même à se traîner aux cabarets d’alentour. Mais, au lieu de s’éteindre, sa fureur de boire s’était exaspérée. Il s’imaginait puiser dans les bouteilles un élixir de vie capable de réparer les forces qui l’abandonnaient. Il avait des regards, des gestes de fou. Des luxures étranges, nées de l’alcool, hantaient son cerveau. On était aux mois tièdes, dans la saison des foins. Le débraillement des faneuses qui rentraient en sueur, leur chemise de chanvre collée à leurs seins, excitait chez lui des rires convulsifs, faisait passer dans ses yeux des désirs effrayants de damné. Et, le soir, après la clôture des portes, les scènes de ménage continuaient de plus belle.
--Il ne crèvera pas avant de l’avoir tuée! se disait le charrueur en prêtant l’oreille à ce sabbat, à cette horrible «messe noire» dont Renée-Anne était l’hostie douloureuse, farouchement résignée.
S’il n’avait bondi à son secours, malgré elle, certain soir de juillet, on l’eût assurément couchée morte, le lendemain, dans le cimetière de la paroisse. Il frémissait encore d’indignation, à ce souvenir, et aussi d’une autre sorte de trouble qu’il ne s’expliquait pas... C’était un dimanche. Il s’était attardé au bourg à jouer aux quilles. En traversant l’aire pour gagner son étable, il vit la fenêtre de la cuisine éclairée. Par instants, une ombre passait, avec des gesticulations bizarres. Une curiosité le prit, une irrésistible envie de _savoir_. Il s’approcha sur la pointe des pieds, appuya son front à la vitre et demeura quelques minutes hébété, refusant d’en croire ses yeux, figé comme devant le spectacle d’une abomination de l’enfer. Cette brute satanique de Dagorn allait et venait d’un bout à l’autre de la pièce, un grand fouet de charroi dans sa main droite et, tordue comme une longe autour de son poignet gauche, la brune chevelure de Renée-Anne dont le corps, presque entièrement dévêtu, traînait sur les dalles, tout strié par les coups de fouet d’un réseau de marbrures sanguinolentes... Briser un carreau, faire sauter l’espagnolette intérieure, franchir la fenêtre et la table, terrasser le monstre abasourdi par la brusquerie de l’attaque, ce fut pour Emmanuel Prigent l’affaire de vingt secondes. Avec la courroie du fouet, il garrotta solidement les jambes de l’homme: «Toi, murmura-t-il, d’ici quelque temps tu ne bougeras plus!» Mais, quand il fut pour soulever le corps évanoui de la jeune femme, il hésita, perdit la tête, ne sut que s’agenouiller auprès d’elle, et l’appeler tout bas, d’une voix peureuse, d’une voix qui tremblait:
--Renée-Anne!... Renée-Anne!...
Sa gorge, quasi enfantine, était découverte, laissait voir un coin de chair blanche, d’une pâleur nacrée. Il se dépouilla de sa veste et l’étendit religieusement sur elle. Dans ce mouvement, ses doigts la frôlèrent; elle rouvrit les yeux. Alors, lui, par crainte qu’elle ne lui sût mauvais gré d’être là et de l’avoir surprise en ce désordre, il s’enfuit...
Ni le lendemain, ni jamais depuis, Renée-Anne n’avait fait une allusion à ce qui avait pu se passer. Quant au Dagorn, il eût été fort en peine de manifester un ressentiment quelconque. Sa fureur d’avoir été mis, par son domestique, momentanément hors d’état de nuire lui était montée à la tête en un transport de sang. Et du coup, pensée, mémoire, l’usage même de la parole, tout était parti. Il avait pourtant vécu des semaines encore, soigné, veillé par sa femme, tandis que sa propre parenté faisait allumer des cierges devant saint Tu-pé-du, pour lui obtenir un prompt trépas. La délivrance était enfin venue, un jour d’août, comme on achevait de battre la moisson. Et ç'avait été un soulagement universel qui se fût peut-être traduit d’une façon peu décente, n’eût été le respect d’un chacun pour la tristesse sans affectation de Renée-Anne, la «nouvelle veuve».
Le soir même des obsèques, celle-ci avait pris à part Emmanuel Prigent.
--Tu es un peu de notre famille, lui dit-elle, et je n’ai pas été sans voir que tu avais de l’intérêt pour nos champs. Veux-tu me continuer tes services? Tu auras la surveillance de la terre et tes gages seront doublés.
Il avait fait oui de la tête, sans pouvoir proférer une parole de remerciement, dans l’émotion de sa surprise et de sa joie. Car il s’était attaché à ce Guernaham «où personne ne restait», et tout lui en était devenu cher, la maison, les granges, les étables, les labours, jusqu’aux cressonnières des douves, dans les chemins creux, jusqu’aux semis de lande, sur les talus. Renée-Anne l’eût prié, ma foi! d’y demeurer pour rien, fût-ce en qualité de gardeur de vaches, qu’il eût accepté... Or, voici que depuis deux mois, il y commandait en maître, sur les hommes et sur les harnais. Les débuts, certes, avaient été pénibles: les autres domestiques s’étaient obstinés longtemps à ne considérer en lui qu’un de leurs pairs, discutant ses ordres, se refusant même à les accomplir. Mais, il avait fini par dompter les plus rebelles. Si l’on grommelait parfois encore, quand il avait le dos tourné, du moins on obéissait. De l’avis du vieux Guyomar, le père de la veuve, qui faisait une apparition chez elle, de temps à autre, jamais les choses n’avaient aussi bien marché à Guernaham. Renée-Anne, de son côté, se montrait ravie. Bref, il n’avait de toute manière qu’à se louer de sa condition présente. Pourquoi donc cette amertume qui, insensiblement, s’était levée en lui, gagnant toute l'âme et voilant d’une tristesse subtile les pacifiques images de son bonheur?
III
--Cela va toujours au manoir? demanda Jozon Thépaut, l’aubergiste, lorsqu’il aperçut dans le cadre de la porte la haute silhouette élancée du charrueur.
--Toujours, répondit Emmanuel d’une voix distraite.
Il promena son regard dans la salle, cherchant quelque figure de connaissance parmi les groupes de buveurs attablés. Mais les jeunes hommes de son âge étaient tous partis reconduire leurs danseuses à la maison familiale, ainsi qu’il est de mode en Bretagne, les soirs de pardon. Il n’y avait là que des «étrangers», des gens des paroisses avoisinantes, venus en pèlerinage à Saint-Sauveur, et qui, leurs ablutions terminées à la fontaine, s’arrosaient maintenant l’intérieur du corps, selon le rite, tandis que les montures bridées et sellées piaffaient d’impatience dans la cour. Emmanuel allait s’asseoir à l’écart, quand, du fond de la pièce, un paysan qu’il n’avait pas remarqué l’interpella:
--Çà! dit l’homme, tu as donc pris de l’orgueil en prenant du grade, que tu ne daignes plus saluer ton ancien?
Le charrueur riposta en riant:
--Dame! tu me tournais le dos, Jean Marzin, et ton nom n’est pas écrit sur le collet de ta veste.
Ce Jean Marzin était précisément le valet de ferme qu’il avait remplacé à Guernaham. Ils rapprochèrent leurs tabourets et se mirent à deviser à la façon bretonne, par phrases courtes, interrompues de longs silences.
--Et où es-tu gagé pour l’instant? demanda Emmanuel.
--A trois lieues d’ici, dans la montagne, chez les Menguy de Rozviliou.
--Tout de même, tu n’as pas voulu manquer le pardon de Saint-Sauveur?
--Oh! ce n’est pas moi... c’est mon jeune maître... Il m’a dit, sur les deux heures, cet après-midi, d’atteler le char à bancs... Et nous n’avons pas langui en route, je t’assure. Mais s’il était pressé d’arriver, il n’est pas pressé de repartir, en revanche. L’angélus du soir est sonné, et je l’attends encore.
--Il faut bien qu’on s’acquitte de toutes ses dévotions, mon cher.
--Oui, des dévotions à Notre-Dame du mariage!... Et sais-tu dans quelle église? Au fait, tu l’as peut-être rencontré.
--Moi? Où ça?
--A Guernaham, donc!
Emmanuel se sentit devenir tout pâle. On lui eût porté un coup de poing entre les deux yeux, en plein visage, qu’il n’eût pas éprouvé une commotion plus violente. L’autre, attentif seulement à bourrer sa pipe, continua d’un ton calme:
--Je prévoyais cela. Depuis les funérailles de Dagorn, il n’était guère de jour qu’il ne m’interrogeât sur Guernaham, sur la contenance du domaine, sur la valeur des terres et celle du bétail... Quand, au carrefour des Cinq-Croix, il a tiré sur la bride de la jument pour la lancer dans la descente de Saint-Sauveur, je me suis dit: «Ça y est: il va nouer commerce avec la veuve!» Il faut croire que sa conversation n’aura point paru déplaisante, puisqu’elle dure encore, la nuit tombée. Qu’est-ce que tu en penses, camarade?
--Rien, sinon que Renée-Anne n’est peut-être pas assez guérie de son premier mari pour avoir tant hâte d’en prendre un second.
--Le Menguy est beau garçon et, comme il a été aux écoles de la ville, il sait la manière de parler aux femmes... Ça te vexe donc, que tu te lèves?
Le charrueur, un peu nerveux, venait de vider son verre d’un trait, Marzin poursuivit:
--Certes, tu as tout à gagner à ce que le veuvage de ta maîtresse ne finisse jamais... Il est plus agréable de commander que d’obéir... Mais Renée-Anne a vingt-deux ans et Guernaham, si j’ai bonne mémoire, compte sous blé, sous taillis et sous lande, plus de cinquante journaux... Va, si ce n’est pas Menguy, ce sera un autre!
--Soit, conclut Emmanuel. En attendant, j’ai mes bêtes à soigner... Bonsoir, Marzin!
--Bonne chance, Prigent!
C’était, dehors, une douce nuit d’arrière-saison, ouatée de petites nues floconneuses, avec des trous de ciel, d’un bleu d’ardoise, où clignotaient des lueurs d’étoiles. Le charrueur traversa rapidement la place, contourna le mur du cimetière, et, les dernières maisons de la bourgade dépassées, s’arrêta brusquement pour respirer avec force, humant l’air de tous côtés, comme indécis sur la direction à prendre. Le chemin de Guernaham s’amorçait à droite, entre deux hauts talus au-dessus desquels s’arrondissaient en voûte des frondaisons encore touffues de chênes nains et de coudriers. C’est par là qu’il rentrait d’habitude, pour être plus vite rendu à la ferme. Mais, cette fois, au moment de s’y engager, le cœur lui faillit. Il songea qu’il allait peut-être s’y croiser avec le fils de Rozviliou, et cette idée lui fut pénible. Il se sentait une colère sourde contre cet homme dont, quelques minutes plus tôt, il soupçonnait à peine l’existence.
--C’est étrange, se dit-il, je n’ai pas bu de quoi troubler la cervelle d’un oiseau et j’ai pourtant comme une fureur d’eau-de-vie dans les veines. Le mieux est de faire le grand tour, par les champs. La fraîcheur me calmera.
Il poussa plus avant, sur la route vicinale de Saint-Sauveur à Lannion, jusqu’à un échalier de pierre par où l’on pénétrait dans les cultures. Ses pieds baignèrent dans l’humidité des gazons. Des chanvres qu’on avait laissés en terre pour porter graine lui frôlèrent le visage de leur rosée. Peu à peu, la marche détendit ses nerfs et la vertu apaisante des choses nocturnes agit sur sa fièvre à la façon d’un baume. Ses pensées se tassèrent en lui, comme les tranquilles nuées d’argent, là-haut, dans la profondeur du ciel automnal; et, tout en cheminant, il se raisonna... Pourquoi donc en voudrait-il au Menguy? Est-ce que ce n’était pas le droit d’un chacun de fréquenter à Guernaham?... Il y faudrait peut-être sa permission maintenant!... Qu’avait-il, dans la maison, qui fût à lui? Ses hardes, et voilà tout! Un maigre baluchon de domestique qu’il avait apporté à la main, noué dans un mouchoir, et qu’il remporterait de même, un jour à venir, quand on n’aurait plus besoin de ses services!... Alors! de quoi se mêlait-il?
--Va, si ce n’est pas Menguy, ce sera un autre!...