Le sang de la sirène

Part 1

Chapter 13,688 wordsPublic domain

LE

SANG DE LA SIRÈNE

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

DU MÊME AUTEUR

LA CHANSON DE LA BRETAGNE, poésies (_Ouvrage couronné par l’Académie française_) 1 vol.

AU PAYS DES PARDONS 1 --

PAQUES D’ISLANDE (_Ouvrage couronné par l’Académie française_) 1 --

LE GARDIEN DU FEU 1 --

LE SANG DE LA SIRÈNE 1 --

* * * * *

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Hollande.

ÉMILE COLIN ET Cⁱᵉ--IMPRIMERIE DE LAGNY E. GREVIN, SUCCʳ

ANATOLE LE BRAZ

LE

SANG DE LA SIRÈNE

PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3

A MADAME ANDRÉ BÉNAC

NÉE EDMÉE CHAMPION

Je mets ce livre sous vos auspices, madame, d’abord parce qu’il ne saurait y en avoir pour lui de plus favorables, ensuite, parce que j’ai toutes raisons de croire que votre sympathie lui est d’avance assurée. Il évoque, en effet, des paysages qui vous sont chers à plus d’un titre, et des âmes qui, pour humbles qu’elles puissent être, vous ont toujours paru mériter, par une sorte de noblesse native, qu’on s’y intéressât.

Elles vous sont presque aussi familières qu’à moi-même, ces Bretonnes de la mer ou de la montagne, dont j’ai tâché de peindre en ces pages la grâce mélancolique et le charme voilé. Vous les coudoyez, chaque été, le long des grèves éclatantes ou dans les étroits chemins ombreux, autour de l’oasis d’enchantement qu’un signe de vous a fait surgir des dunes embroussaillées de Beg-Meil. Les vieux manoirs, d’aspect historique, où elles songent leur vie plutôt qu’elles ne la vivent, ont pour vous un attrait mystérieux. Volontiers vous en passez le seuil; volontiers, par les chauds après-midi de juillet ou d’août, vous vous y attardez dans le clair-obscur de la cuisine profonde qui mire les feuillages du dehors aux battants de ses meubles cirés et garde, en sa pénombre quasi souterraine, je ne sais quelle troublante odeur d’autrefois. On vous y accueille comme une «dame» des légendes, comme une fée. Quoi de plus naturel, en un pays que les fées n’ont point abandonné, où les yeux de Viviane sont restés ouverts dans l’eau des sources, où la blonde chevelure de Morgane ondule aussi radieuse que jamais sur la mer qu’elle embaume!... Et les esprits ne vous sont pas moins hospitaliers que les demeures. Ils vous sentent confusément de leur parenté. Ne communiez-vous pas dans le culte du rêve avec cette race de rêveurs? La langue même, cette énigmatique langue bretonne, vieille comme les âges, n’est point entre eux et vous un obstacle. Vous en avez appris les mots essentiels, les doux vocables d’humanité qui seuls importent à ces cœurs affamés de tendresse. Un de leurs proverbes dit: «Plus vaut une poignée d’affection qu’une boisselée d’or.» Parce que vous êtes allée à eux, l’incantation d’amour aux lèvres, ils se sont révélés à vous.

Vous pouvez ainsi rendre témoignage en faveur de l'âme celtique, trop méconnue. Vous savez, pour l’avoir respirée, quelle merveilleuse fleur d’idéalisme persiste à s’épanouir en elle. Et vous savez aussi qu’elles ne sont point une pure fiction de littérateurs, ces filles des rivages cimmériens, qui hantaient le souvenir de Renan jusque sur les marches de l’Acropole et dont il comparaît les yeux aux vertes fontaines de leur pays, où, «sur des fonds d’herbes ondulées, se mire le ciel». Il n’est pas une vallée de Cornouailles, pas un repli des monts d’Arrée, pas un estuaire du Trégor qui ne recèle quelqu’un de ces types secrets et suaves, quelqu’un de ces miracles ignorés. Mais,--vous l’avez constaté vous-même,--c’est dans les îles, égrenées au large des côtes, qu’il en faut chercher les exemplaires les plus accomplis. Cela se conçoit sans peine. Ces îles sont comme des terres cloîtrées,--pauvres, d’ailleurs, et d’une médiocre séduction. L’étranger n’y pénètre guère et leurs habitants, par contre, s’en évadent peu, de sorte que la race s’y maintient dans toute son intégrité. C’est un usage consacré, presque une règle religieuse, de ne s’y marier qu’entre soi. L’homme qui s’irait choisir une compagne au dehors commettrait une forfaiture. La consanguinité des unions, si elle altère parfois la sève familiale, parfois aussi l’enrichit et l’affine. Dans ces petites communautés insulaires, où la vie est simple, rude et saine, elle aboutit souvent, chez les femmes surtout, à d’admirables réussites d’élégance naturelle et de distinction sans apprêt. Vous en avez contemplé plus d’une, madame, de ces graves et sveltes patriciennes de la mer. Il rayonne de leur regard, de leur sourire, du rythme tout instinctif de leurs mouvements, un charme dont elles n’ont pas conscience, mais auquel leur entourage même ne laisse pas d’être sensible. Parce qu’il a la mémoire encore imprégnée des mythes de l'ère primitive, il voit en ces créatures privilégiées les arrière-nièces de quelque antique Vénus marine et se persuade que la magie des Sirènes a passé dans leur sang.

Au fond, il n’a peut-être pas si tort. La mer est pour beaucoup dans la perfection de ces êtres rares. Elle ne sert pas seulement d’un cadre magnifique à l’harmonie de leurs formes. Elle les modèle, en quelque mesure, à son image, teinte leurs prunelles de la nuance changeante de ses eaux, fait courir son azur dans leurs veines, communique à leur chair la transparence de ses nacres frémissantes, répand enfin sur toute leur personne un peu de sa grâce, de sa poésie, de son mystère, et, pour tout dire, de sa beauté. Joignez que, pour achever de légitimer la croyance populaire, elle ne se prive pas de leur faire cruellement expier ses dons. Elle ne leur permet le plus souvent qu’une royauté précaire, des amours inquiètes, un destin traversé des pires catastrophes. Il n’est que trop vrai, le tragique symbole d’une grande Némésis ancestrale s’acharnant sur des clans entiers de marins! Elle a nom la mer, cette Némésis. C’est elle la Sirène éternelle, nourrice et meurtrière des races, source de tant de voluptés et de tant de larmes, sans cesse maudite, indéfectiblement aimée.

La mer!... Vous ne vous étonnerez ni ne vous plaindrez, madame, de la trouver presque à tous les feuillets et, pour ainsi parler, à tous les tournants de ce livre. C’est, ou peu s’en faut, la même qui, à Beg-Meil, berce vos rêveries à son murmure, la même encore qui vous sourit et vous chante la bienvenue, lorsque vous voyagez en Trégor. Je ne me flatte point d’avoir rendu ses prestiges. Je les subis depuis trop longtemps et j’en ai une impression trop profonde, pour ne savoir pas que tout verbe est pauvre et toute peinture misérable, en comparaison. Dussé-je pourtant être taxé de naïveté, je ne veux pas me refuser la satisfaction de rappeler ici le mot que M. Gaston Deschamps, dans une de ses chroniques, dit avoir recueilli des lèvres d’une des mondaines qui lisent, au lendemain de la publication du SANG DE LA SIRÈNE dans la _Revue de Paris_: «Cet homme, déclarait-elle, a le sens de la mer.»

La mondaine, madame, ce n’était pas vous. Mais, ce qu’elle a pu dire, j’en aurais vraiment quelque orgueil si, à votre tour,--après avoir refermé ces pages et revu en imagination les paysages de mer qu’elles évoquent,--vous le pouviez penser.

A. LE BRAZ.

Quimper, Stang-ar-C’hoat, 22 mai 1901.

LE SANG DE LA SIRÈNE

A M. ARMAND CONSIDÈRE

I

Les mains appuyées au bastingage, je regardais, dans le crépuscule embrumé d’un pâle matin d’octobre, se lever, de-ci de-là, sur les eaux, des formes d'îles aux contours imprécis, qu’on eût pu prendre aussi bien pour un fantastique troupeau de monstres. La vitesse de notre marche leur communiquait une sorte de vie mystérieuse, dans la clarté trouble du demi-jour où flottaient encore des restes de nuit. On les voyait surgir confusément et, presque aussitôt, s’atténuer, disparaître comme emportées par la fuite mouvante des houles.

L’irréalité du décor avait quelque chose d’étrange et de saisissant. Il semblait que l’on assistât peu à peu à l’éveil frissonnant de la lumière et à l’organisation du chaos... Nous entrions au cœur de ce boulevard de la mer qui s’appelle l’Iroise et que borde une double rangée de phares alignés ainsi que des réverbères. Le feu blanc de Saint-Mathieu, dressé très haut dans le ciel, clignotait derrière nous, comme une étoile qui va s’éteindre; mais, à notre gauche, le feu rouge des Pierres-Noires continuait de brûler dans les profondeurs obscures de l’ouest et dardait sur l’abîme un reflet sanglant.

La _Louise_--un steamer de quelque cinquante tonneaux qui fait trois fois par semaine le service d’Ouessant--donnait tête baissée dans les vagues et les faisait gonfler sur ses flancs en deux bourrelets d’eau sombre, pareils à des glèbes retournées. Les vents étaient propices, on avait _sorti_ toutes les voiles, pour aider à la machine. Nous filions grand largue, quoique d’une allure un peu heurtée. Sur le pont, une dizaine de personnes, y compris le matelot, le mousse et le capitaine. Celui-ci, svelte et vigoureux tout ensemble, le torse moulé dans un tricot de laine bleue, se tenait debout derrière la roue du gouvernail et jetait de temps à autre un ordre bref, en breton. Des femmes du Conquet, assises en groupe sur l’avant, récitaient leur rosaire en commun. Près de moi, un facteur des postes vérifiait le contenu de son sac, classait une à une les correspondances,--de menues lettres de gens de mer, ornées de timbres exotiques, avec de grosses suscriptions tremblées.

Nous liâmes conversation: il me nomma des îles qui passaient, Béniguet, Morgol, Quéménès, pauvres terres veuves, épaves d’un continent effondré.

Soudain, il dit:

--Molène!

Il me montrait du geste une haute croupe dénudée, une espèce de morne roussâtre vers lequel le vapeur inclinait maintenant sa marche.

--N’est-ce pas, continua le facteur, qu’elle mérite bien son nom d' «Ile Chauve»? C’est un proverbe du pays qu’il n’a jamais poussé dans Molène que deux arbres, l’un en pierre, et c’est le clocher, l’autre en fer, et c’est le mât du sémaphore.

II

Nous stoppâmes en eau profonde, au pied d’un môle arrondi. Le jour levant éclaira, en face de nous, sur la rive, une petite bourgade silencieuse, aux maisons d’aspect ancien, toutes semblables, uniformément blanchies à la chaux. Des mouettes voletaient d’un toit à l’autre, sans hâte, avec des mines familières d’oiseaux apprivoisés. Leurs cris étaient toute l’animation de ce pauvre village, resté comme en détresse sur ce radeau de granit, en plein Océan. Au coup de sifflet du steamer, il se fit néanmoins un remuement dans les ruelles. Quelques pêcheurs se vinrent accouder au parapet du môle; d’autres, sautant dans un canot, s’apprêtèrent à donner la main pour le déchargement des marchandises. Le _recteur_ lui-même franchit l’échalier du cimetière et, la pipe aux dents, descendit vers la grève. Il échangea le bonjour avec le capitaine:

--Rien de neuf sur la «grande terre», Miniou?

--Rien de neuf, monsieur le recteur.

Des rouleaux d’étoffe, des paquets d’épices, des denrées s’accumulaient dans le canot. Comme le transbordement ne s’opérait pas assez vite à son gré, Miniou reprit:

--Ils ne sont jamais pressés, vos lascars de paroissiens!

--Bah! fit le prêtre, n’ont-ils pas l’éternité devant eux?

Nous allions repartir et la _Louise_ virait déjà sur elle-même, lorsqu’un appel retentit, un «Ohé!» vibrant et jeune, qui déchira le grand silence. Toutes les têtes se retournèrent au cri. Une femme dévalait en courant la principale rue du village, sa robe de laine noire retroussée sur un jupon rouge, sa coiffe envolée à demi. On entendait sur le pavé caillouteux le bruit précipité de ses socques. Le capitaine bougonna, les sourcils froncés:

--Qu’est-ce qu’elle nous veut, celle-là?

Les hommes qui garnissaient le môle, l’ayant reconnue, crièrent d’une seule voix:

--Eh! c’est Marie-Ange!

La physionomie du capitaine s’égaya aussitôt et, se penchant dans l’ouverture de la chambre de chauffe, il commanda au mécanicien de faire machine en arrière. Les mêmes pêcheurs qui avaient transporté à terre les marchandises amenèrent jusqu’à nous Marie-Ange.

C’était une toute jeune femme, aussi fraîche, aussi gracieuse que son nom. Je la vois encore, debout dans la barque, au milieu des rameurs, rajustant sa coiffe de linon brodée de fleurs peintes, sa coiffe carrée d’Ouessantine, les bras arrondis au-dessus de sa tête, en un geste harmonieux de canéphore. La lumière rosée du matin se jouait dans ses vêtements et sur son visage dont le vent de la course avait avivé les couleurs. Sous ses paupières battantes, ses yeux brillaient. Elle était délicieuse à regarder venir de la sorte, détachée en fine silhouette sur le calme miroir des eaux, telle qu’une apparition de légende ou quelque fée radieuse des anciens mythes de la mer... Elle saisit d’une main assurée l’échelle de bord et bondit lestement sur le pont de la _Louise_.

La toiture basse du rouf lui offrait un siège commode; elle s’y assit, encore essoufflée, et, lissant ses cheveux, d’un blond d’aurore, qu’elle portait courts et taillés en mèches inégales, suivant la mode de son île, elle poussa un soupir d’aise, murmura doucement, d’une voie suave comme une musique:

--_Va Doué_, un peu plus!...

Elle surprit mon regard arrêté sur elle et n’acheva point. A ce moment le capitaine qui, la manœuvre d’appareillage terminée, s’était approché par derrière à pas de loup, lui toucha brusquement l’épaule. Et, avec une rudesse familière où perçait toutefois quelque déférence:

--Hein! la Marie-Ange, voilà ce qui s’appelle s’embarquer au saut du lit!

Elle sourit; ses dents de nacre humide perlèrent comme des gouttes de rosée entre ses lèvres décloses.

--J’étais peut-être levée avant vous, ne vous déplaise, Joachim Miniou.

--Qu’est-ce qu’il y avait donc à Molène, ces jours-ci? Vous n’y êtes pas venue, j’imagine, pour manger des _berniques_.

--Non, grand curieux!... c’était pour boire du vin chaud.

Le «vin chaud», en Bretagne, est le breuvage traditionnel avec lequel on trinque à l’heureuse délivrance des femmes en couches. Une cousine de Marie-Ange, établie à «l'île chauve», avait mis au monde, l’avant-veille, un enfant superbe, «un gars de neuf livres, Joachim!...» Alors, comme elle était la marraine désignée, dame! elle avait dû prendre «ses cliques et ses claques», quoique ça la dérangeât en cette saison, à cause de ses petits pois qu’elle avait à battre au fléau.

Ils ne plaisantaient plus ni l’un ni l’autre maintenant, conversaient ensemble amicalement, d’un ton posé, elle, la tête un peu renversée, lui, le coude appuyé au mât.

--Et Jean? s’informa-t-il. Est-ce que cela va, le homard?

Elle eut comme un subit éclat de soleil dans les profondeurs mouillées de ses yeux d’aigue-marine.

--Une pêche miraculeuse, cette semaine... à pleins casiers!... Nous avons eu cent cinquante bêtes, tant moyennes que grosses, pour notre seule part. C’est même pourquoi Jean n’a pu m’accompagner au baptême. Il est allé vendre le poisson.

--Au Conquet?

--Non. A l’Ile des Saints. Il y a là-bas des mareyeurs qui paient plus cher...

Ils n’avaient rien de fort attrayant, ces propos. Je les écoutais néanmoins d’une oreille amusée. La voix admirablement timbrée de l'«îlienne» avait quelque chose de magique et d’ensorcelant. C’était un pur charme de l’entendre: elle ne parlait pas, elle chantait. Puis, toute sa personne réalisait, sans qu’elle s’en doutât, un idéal si parfait de grâce simple, de souple harmonie, de rare et d’indéfinissable beauté!... Qu’elle dît n’importe quoi, qu’elle s’oubliât en n’importe quelle pose, elle était sûre de plaire et de captiver. On ne pouvait se défendre de contempler en elle une de ces merveilleuses architectures humaines qui sont comme le chef-d'œuvre d’une race. Et cela, il n’était pas jusqu’à Miniou, ce roulier des flots, qui ne le sentît à sa façon, car, avant de regagner son poste sur la dunette, il me chuchota au passage, assez haut cependant pour que Marie-Ange n’en perdît pas un mot:

--Vous avez de la chance, un premier voyage... Vous aurez vu la «Fleur d’Ouessant»!

L’image était d’une justesse frappante. Fleur de jeunesse, en effet, fleur de santé, de lumière et de joie, fine et robuste églantine sauvage, épanouie aux jardins de la mer. Les yeux la respiraient comme un parfum. On éprouvait, à la regarder, je ne sais quelle impression de fête, de vie libre, souriante, reposée, sans rien de factice ni de troublant. Et qu’elle était donc bien à sa place, sur ce rouf de navire, avec une voile éployée frémissant au-dessus de sa tête, et, tout à l’entour, l’immense horizon marin, débarrassé maintenant des dernières brumes, où, dans la gloire discrète d’un matin d’automne, le jour montait!

La ligne du continent, vers l’est, se découpait en un âpre relief, avec une netteté d’eau-forte. Un mince liséré d’or pâle dessinait jusqu’en ses moindres saillies l’échine sombre des grands promontoires lointains. Toute l’énergie à la fois tenace et stérile de la terre bretonne se révélait dans ces hautes masses, sabrées d’entailles profondes, et que la pourpre des porphyres marbrait de taches ensanglantées. Corsen, Kermorvan, Saint-Mathieu, d’autres pointes encore barraient les confins de l’espace, pareilles à d’énormes carènes où des figures énigmatiques de roches s’érigeaient en guise d’aplustres. Leurs ombres, balancées par la houle, ondulaient doucement à leur pied. Elles nous suivirent quelque temps de la sorte; puis, le soleil ayant franchi leur crête, elles fondirent, comme consumées par l’incendie céleste, et nous n’eûmes plus dans les yeux que l’éblouissement divin de la mer.

Qui peindra jamais avec des mots la magie d’un lever de soleil sur l’océan? Des irisations merveilleuses couraient à la cime des vagues. Nous nous faisions l’effet de voguer sur des eaux féeriques, à travers un amoncellement invraisemblable de pierreries en fusion. On eût dit un satin transparent, déroulé à l’infini, une de ces étoffes dont parlent les contes, qui sont tissées avec des rayons et constellées de gemmes par myriades.

Je regardais en extase, comme si j’eusse été admis à contempler pour la première fois la fête de lumière que donne au monde le soleil naissant.

--Est-ce assez beau, cela! s’écria Marie-Ange.

Elle s’était dressée sur le rouf, sa jupe claquant à la brise, ses mains jointes en un geste d’adoration. Ainsi devaient prier, en ces mêmes parages, les prêtresses des anciens rites. L’ayant vue se signer, comme après une oraison mentale, je lui demandai:

--Vous saluez l’astre, Marie-Ange?

--Non, me répondit-elle, c’est parce que nous entrons dans le Fromveur... Tenez! Balanec et Bannec ont glissé derrière nous.

Deux îlots verts, deux émeraudes enchâssées dans de l’or fluide, venaient, en effet, de passer au vent de la _Louise_, et presque aussitôt la marche du steamer devint plus saccadée, plus haletante, comme entravée par des flots plus lourds. On entendait, sous le pont trépidant, s’époumonner la machine. Je me penchai sur le bordage. Des lames courtes et trapues se ruaient avec une obstination de béliers contre le flanc du navire, lui arrachaient des plaintes sourdes, un gémissement caverneux. Des convulsions étranges secouaient la mer. Çà et là des trous se creusaient, des entonnoirs béants, de vastes puits d’abîme. Ils se comblaient d’ailleurs aussi vite, et c’étaient alors des accalmies soudaines, de larges champs d’ondes apaisées, réfléchissant comme des glaces immenses la splendeur du ciel. Je me remémorai les légendes qu’au temps de mon enfance des long-courriers du Trégor m’avaient contées sur le Fromveur.

Les sirènes, disaient ces hommes ingénus, initiés à tous les mystères de leur élément, les sirènes ont là leur palais. Là, elles habitent, vierges éternelles, tourmentées de désirs sans fin qu’elles s’efforcent vainement d’assouvir, car les lèvres des fils des hommes où elles voudraient boire l’amour se ferment, mortes, sous leur baiser. Déçues la veille, elles recommencent le lendemain. Les vagues sont leurs pourvoyeuses. Mais plus encore que les vagues il faut craindre ces longues écharpes flottantes qui moirent de leur azur glauque les eaux inquiètes et rebroussées du Fromveur. Ce sont les ceintures des fées mauvaises: malheur à qui se laisse envelopper dans leurs souples enlacements!...

--Croyez-vous aux sirènes, Marie-Ange?

J’avais posé cette question très en l’air, sans y attacher d’autre importance, et je ne m’attendais certes pas au trouble qui saisit la jeune femme. Elle pâlit visiblement, sa bouche se plissa, ses beaux yeux de clarté se rembrunirent. J’avais touché, à mon insu, quelque point douloureux de son être.

--Pourquoi me demandez-vous cela? fit-elle d’un accent quasi farouche.

--Oh! pour rien, en vérité... Les gens de chez moi racontent sur ce Fromveur des choses si singulières!

--De quelle Bretagne êtes-vous donc?

--De l’Armor trégorrois.

--Le pays du pain blanc, à ce qu’il paraît...

Je n’eus point à m’excuser de l’avoir blessée involontairement. Convaincue de la pureté de mes intentions, elle avait repris son sourire. Ces Bretonnes des îles ont une âme changeante comme leur mer. Marie-Ange se mit à m’interroger sur le Trégor qu’elle ne connaissait que par ouï-dire, mais qu’elle se représentait comme une terre de délices, une terre fortunée, blonde d’épis, toute bruissante du murmure des feuillages et du chant des ruisseaux. Puis vint le tour de sa patrie à elle, la Thulé des Gaules, la sauvage et poétique Eûssa.

--Dans un instant, prononça-t-elle, vous la pourrez embrasser toute.

Ce ne fut d’abord qu’une estompe légère, à peine indiquée sur l’horizon et qui tremblait, indécise, dans les fonds vibrants du ciel. Peu à peu l’image se précisa, se matérialisa en quelque sorte. Une arête hardie courut parallèlement à la ligne des eaux. Des détails colorés surgirent, des pans de granit ouvragés comme des bas-reliefs colossaux et couronnés d’une frise d’herbe rousse. Cela donnait l’idée d’une gigantesque table de gazon portée sur de formidables assises de pierre et faisait penser à quelque autel primitif, dédié par des prêtres barbares au culte du vieil Océan.

III

Ouessant n’a que deux ports accessibles; les marins font cap sur l’un ou sur l’autre, selon les vents. Ils sont situés chacun à une extrémité de l'île: au sud-ouest, Porz-Paul, au nord-est, le Stif. C’est à ce dernier que nous accostâmes. Il s’ouvre entre de hautes parois verticales, deux murs de falaises en surplomb qui y entretiennent une pénombre éternelle. Une cale est bâtie au fond de ce fiord minuscule. Cette cale et une baraque en appentis abritant le bateau de sauvetage, c’est tout le Stif. Une demi-douzaine d’Ouessantines y guettaient notre arrivée, rangées près d’une chaloupe hors d’usage, en cette attitude triste et avec cet abandon résigné des membres qu’ont les îliennes au repos. Marie-Ange leur cria:

--Bonjour, les filles!

Leurs traits s’animèrent et, comme tantôt les pêcheurs de Molène, elles dirent d’une voix joyeuse:

--Eh! c’est Marie-Ange!

Quand elle eut débarqué, ce furent des effusions, des cajoleries, un empressement comme autour d’une reine. Elle s’y déroba, du reste, au plus vite et, m’apercevant planté là, un peu embarrassé de mes premiers pas sur ce sol inconnu, elle m’interpella d’un ton légèrement narquois, en femme qui se sent chez elle:

--Si vous attendez Miniou, vous savez, vous n’êtes pas près d’en avoir fini... Avant qu’il ait livré toutes les commissions!... Suivez-moi plutôt: je vous mettrai sur la route.