Part 4
Puisque les fils de Jacob ont le pauvre pour créancier,--le Pauvre qui est Fils de Dieu,--ne faut-il pas qu'ils soient à leur tour, en un sens plus mystérieux, les créanciers de ce prodigue Esprit-Saint dont Jésus aurait, par sa mort, laissé _protester_ les Écritures?...
Et cette mort elle-même, qui fut leur ouvrage, ne serait-elle pas alors, et par conséquent, la canaillerie profonde et parfaite, la scélératesse _en abîme_ que la précision liturgique a désignée sous le nom très-particulier de «perfidie juive»?
Ne s'agissait-il pas, en effet,--pour ne pas sortir des comparaisons abjectes qui conviennent si parfaitement au Dieu de l'abjecte humanité,--de faire _des frais_ au Consolateur pour le contraindre à _satisfaire_, avec une extrême usure, fût-ce dans vingt siècles, aux dépens du douloureux Christ qui continuerait à saigner et à mourir sur le bois d'opprobre, en attendant que les exacteurs cruels s'estimassent désintéressés?
Car le Salut n'est pas une plaisanterie de sacristains polonais, et quand on dit qu'il a coûté le sang d'un Dieu incarné dans de la chair juive, cela veut dire qu'il a _tout_ coûté depuis les temps et depuis les éternités.
Qu'on se souvienne de ce Père qui attend toujours, lui aussi, et qui attend bien mieux que personne, puisqu'il est seul à savoir la Fin.
L'histoire de l'Enfant prodigue est une parabole si lumineuse de son éternelle Anxiété béatifique dans le fond des cieux, qu'elle en est devenue banale et que nul n'y comprend plus rien.
Allez donc dire aux catholiques modernes que le Père dont il est parlé dans le récit de saint Luc, lequel partage la SUBSTANCE entre ses deux fils, est Jéhovah lui-même, s'il est permis de le nommer par son Nom terrible; que le fils aîné demeuré sage, et qui «est toujours avec lui», symbolise, à n'en pas douter, son Verbe Jésus, patient et fidèle; enfin que le fils plus jeune, celui qui a voyagé dans une «région lointaine où il dévora sa substance avec des prostituées», jusqu'au point d'être réduit à garder les porcs et à «désirer d'emplir son ventre des siliques mangées par ces animaux», signifie, très-assurément, l'Amour Créateur dont le souffle est vagabond et dont la fonction divine paraît être, en vérité, depuis six mille ans, de nourrir les cochons chrétiens après avoir pâturé les pourceaux de la Synagogue!
Ajoutez, si cela vous amuse, que le Veau gras «qu'on tue, qu'on mange et dont on se régale», pour fêter la résipiscence du libertin, est encore ce même Christ Jésus dont l'immolation chez les «mercenaires» est inséparable toujours de l'idée d'affranchissement et de pardon.
Essayez un peu de faire pénétrer ces similitudes grandioses, familières tout au plus à quelques lépreux, dans la pulpe onctueuse et cataplasmatique de nos dévots accoutumés dès l'enfance à ne voir dans l'Évangile qu'un édifiant traité de morale,--et vous entendrez de jolies clameurs!
XXV
Je n'ai certes pas lieu de supposer que les chrétiens du Moyen Age possédaient, en général, de si transcendantes aperceptions sur Dieu et sur sa Parole. Mais, n'ayant pas vu le dix-septième siècle ni la Compagnie de Jésus, ils étaient simples et lorsqu'ils ne croyaient pas d'une âme amoureuse, ils croyaient tout de même d'un coeur tremblant, comme il est écrit des démons,[28]--et c'était assez pour qu'ils devinassent au moins quelque chose, pour que leurs craintes ou leurs espoirs allassent plus loin que les horizons de cheptel entrevus par les somnolents bestiaux de la piété contemporaine.
[28] _Épître catholique de saint Jacques_, II, 19.
«Ce n'est pas pour rire que je t'ai aimée», entendit un jour la visionnaire sublime de Foligno. Ce naïf mot raconte l'histoire de plusieurs centaines de millions de coeurs.
La religion n'était pas risible alors et la Vie divine aperçue partout était, pour ces simples gens, la chose du monde la plus sérieuse, la plus péremptoire.
Il est parlé dans l'Évangile d'un certain Simon de Cyrène que les Juifs contraignirent à porter la Croix avec Jésus qui succombait sous le fardeau. La tradition nous apprend que c'était un homme pauvre et pitoyable qui voulut, aussitôt après, devenir chrétien pour avoir le droit de pleurer sur lui-même en se souvenant de la Victime dont il avait eu la gloire de partager l'ignominie.
Ne vous semble-t-il pas, comme à moi, qu'un tel adjoint du Rédempteur mortifié est une évidente préfiguration de ce Moyen Age plein de potences et de basiliques,[29] plein de ténèbres et d'épées sanglantes, plein de sanglots et de prières, qui, durant l'espace de mille ans, mit sur ses épaules tout ce qu'il put de l'immense Croix,--cheminant ainsi dans les vallons noirs et sur les collines douloureuses, élevant ses fils pour la même angoisse, et ne se couchant sous la terre que lorsqu'ils avaient assez grandi pour substituer aisément leur compatissance à la sienne?
[29] Paul Verlaine.
Prodigieuse, inlassable résignation!
Point de pain quelquefois, et jamais de repos; Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts, Le créancier et la corvée Lui font d'un malheureux la peinture achevée. Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder, Lui demande ce qu'il faut faire. --C'est, dit-il, afin de m'aider _A recharger ce BOIS_...
Ah! La Fontaine s'est trompé. Ce n'était pas un _fagot_ que les bûcherons priaient la Mort de les aider à remettre sur leurs épaules.
C'était le BOIS du Salut du monde, l'«Espérance unique» du genre humain que les Juifs les forçaient impitoyablement à porter.
Ils ne disaient jamais non, bien qu'ils fussent exterminés de fatigues, enveloppés dans un perpétuel brouillard de misères, et si, parfois, ils se ruaient contre les perfides, c'était, comme je l'ai dit, parce que ceux-ci refusaient de mettre fin aux Langueurs du Christ;--sentiment d'une tendresse ineffable que personne jamais ne comprendra plus!
XXVI
Il est vrai que les Circoncis eux-mêmes sont condamnés à porter la Croix depuis dix-neuf siècles, mais d'une toute autre manière.
J'ai dit plus haut que les Juifs du Moyen Age, traqués à la fois par toutes les meutes de l'indignation ou de la générosité chrétiennes, avaient encore la ressource de leur opposer, en écumant, le _Signe_ terrifique déterré dans les ossements du premier Caïn, en vertu duquel nul ne pouvait les exterminer par le glaive de la Colère ou le glaive de la Douceur, sans être puni _sept_ fois, c'est-à-dire sans s'exposer aux représailles infinies du Septénaire omnipotent que les chrétiens nomment le Saint-Esprit.
Or, le signe dont fut marqué le Patriarche des tueurs et que Moïse n'a pas eu la permission de révéler pouvait être fort bien le Signe même de la _Croix_, si on tient pour règle certaine l'inspiration perpétuellement réitérative des Textes sacrés.
Cette histoire merveilleuse de Caïn où les moralisants excogitateurs d'exégèse n'ont absolument rien vu, sinon qu'il est mal d'égorger son frère, donne, en quelques versets d'une concision effrayante, l'itinéraire complet de la Volonté divine explicitement déclarée dans les soixante-douze livres surnaturels dont l'ensemble constitue la Révélation.
Il n'existe pas dans l'Écriture un raccourci plus prodigieux. C'est au point que les noms d'Abel et de Caïn, _affrontés_ ensemble, forment une espèce de monogramme symbolique du Rédempteur:
_Agnus Bajulans Ego Lignum, Crucis Amanter Infamiam Nobilitavi._ Etc., etc.
On pourrait multiplier à l'infini ce jeu d'initiales qui faisait l'amusement des écolâtres anciens.
Mais il s'agit là d'un point central, de l'axe même des paraboles à venir, de l'essieu des Roues d'Ézéchiel, et si on veut parler sérieusement de ces deux premiers fils d'Adam qui sont à l'aube des antagonismes humains, toutes les Idées essentielles vont se précipiter en poussant des cris...
Qu'il suffise d'observer que le Seigneur, _ne pouvant parler que de Lui-même_, est nécessairement représenté du même coup par l'un et par l'autre, par le meurtrier aussi bien que par la victime, par celle-ci qui est sans gardien et par celui-là qui n'est le «gardien» de personne.
L'innocent Abel «pasteur de brebis», tué par son frère, est une évidente figure de Jésus-Christ; et le fratricide Caïn, maudit de Dieu, errant et fugitif sur la terre, en est une autre non moins certaine,--puisqu'ayant tout assumé, le Sauveur du monde est, à la fois, l'Innocence même et le _Péché_ même, suivant l'expression de saint Paul.[30]
[30] II _Cor._ V, 21.
L'aventure du Prodigue rappelée tout à l'heure, n'est, au fond, qu'une des innombrables versions de cette première aventure de l'humanité.
Il est vrai que le compagnon des pourceaux n'a pas tué son frère, mais celui-ci est néanmoins immolé sous les espèces du Veau gras, et le bienvenu porcher reçoit,--lui aussi,--de la main du Père et Seigneur, quelques _signes_ mystérieux d'une fort étrange sollicitude...
Dans l'immense forêt pénombrale des Assimilations scripturaires, c'est bien toujours la même histoire et la trame infiniment compliquée du même secret.
Sous l'impulsion de ces insolites pensées, dire que les Juifs sont marqués de la Croix tout autant que les chrétiens et tout autant que put l'être le Fratricide, c'est risquer au plus une Lapalissade,--scandaleuse, j'en conviens, comme toutes les Lapalissades.
Ne voit-on pas, en effet, que c'est en accomplissant ce qui pouvait être imaginé de plus identique à la boucherie du vieux Caïn, qu'ils déterminèrent le Christianisme, aussi impossible sans eux que le «Cri du Sang d'Abel» sans le premier meurtre?--et, de même que les chrétiens portent la Croix en saillie sur leurs poitrines ou sur les frontons de leurs tabernacles, ils la portent en creux dans leurs âmes dévastées ou dans les cavernes périlleuses de leurs synagogues.
Quoi qu'ils disent et quoi qu'ils fassent, ils ne peuvent pas n'être pas l'intaille du Sceau de la Rédemption.
Et c'est pourquoi leur dégoûtant aspect est encore plus démonstrateur que celui des meilleurs chrétiens qui peuvent si facilement altérer,--par leur propre volonté,--le relief de l'Effigie salutaire.
Cette empreinte béante, élargie comme le précipice du Chaos, par l'oecuménique dilatation du Catholicisme, ils ont essayé de la combler en la remplissant d'argent, et ils n'ont réussi qu'à donner à ce terrible cancer l'apparence d'un astre blafard,--se rendant eux-mêmes tout à fait semblables à des miroirs de concupiscence et de mort.
XXVII
Oserai-je dire maintenant, fût-ce avec des timidités de colombe ou des prudences de serpent, au risque de passer pour un misérable fomentateur de sophismes hétérodoxes, le conflit adorablement énigmatique de Jésus et de l'Esprit-Saint?
J'ai parlé de Caïn et d'Abel, de l'Enfant prodigue et de son frère, comme j'aurais parlé du mauvais Larron et du bon Voleur qui les évoquent si étrangement.
J'aurais pu tout aussi bien rappeler l'histoire d'Isaac et d'Ismaël, de Jacob et d'Ésaü, de Moïse et du Pharaon, de Saül et de David et cinquante autres moins populaires, où la Compétition mystique des Aînés et du Puîné, décisivement et _sacramentellement_ promulguée sur le Golgotha, fut notifiée, tout le long des âges, dans le mode prophétique.
Les frères anathèmes ou persécuteurs représentent toujours le Peuple de Dieu _contre_ le Verbe de Dieu. C'est une règle invariable et sans exception que l'Éternité ne changerait pas.
Or, le Peuple de Dieu, c'est le lamentable peuple des Juifs particulièrement dévolus au Souffle du Sabaoth qui les fit tant de fois résonner comme les harpes des bois séculaires.
Israël est donc investi, par privilège, de la représentation et d'on ne sait quelle très-occulte protection de ce Paraclet errant dont il fut l'habitacle et le receleur.
Pour qui n'est pas destitué de la faculté de contemplation, les séparer semble impossible, et plus l'extase est profonde, plus étroitement soudés l'un à l'autre ils apparaissent. Cela finit par ressembler, dans la perspective des gouffres, à une sorte d'identité.
Mais voici quelque chose de singulier. La Croix représente aussi l'Esprit-Saint. Elle est l'Esprit-Saint lui-même!
«Un jour la Terre apprendra, pour en agoniser d'épouvante, que ce Signe était mon Amour, c'est-à-dire l'ESPRIT-SAINT caché sous un travestissement inimaginable!...»[31]
[31] _Le Désespéré_, page 367. Édition Soirat.
La Croix est un signe essentiellement Septénaire.
En conséquence, les Juifs, si prodigieusement harmoniques à l'Esprit-Saint dont on entend perpétuellement la voix _juive_ dans le contre-bas de nos liturgies, parce que cet Esprit a soufflé sur eux comme l'ouragan,--les Juifs donnent précisément la Croix au Verbe de Dieu pour que l'écrasant Amour soit sur Lui dans sa forme symbolique la plus parfaite et la plus dure.
A cette Croix, dont s'affligent les Sept Jours, ils clouent fortement le même Verbe de Dieu qui est le pauvre Jésus, comme les barbares paysans clouent l'oiseau de la Sagesse à la porte de leur maison.
Ils le clouent de façon puissante pour qu'Il ne descende pas sans leur permission.
Sept coups de marteau pour la Main droite, Sept pour la Main gauche et Sept encore pour l'effroyable pointe échardée qui transperce les deux Pieds du Bon Pasteur;--afin que soit obtenu le nombre significatif de _vingt et un_ qui fut celui des années de ce dérisoire Sédécias, au Nom magnifique,[32] lequel «ne rougissait pas devant la face de Jérémie», quand il monta sur le trône souillé de Jérusalem, dont le triste peuple allait être fait captif.
[32] _Sédécias_ veut dire le _Juste du Seigneur_.--II _Paralipomènes_, XXXVI, 11 et 12.
Ce n'est pas tout, la Croix est ignoble et elle fait le Verbe de Dieu ignoble comme elle.
La Croix est folle et le Verbe de Dieu, par la volonté du peuple hostile, devient l'Époux de sa démence.
La Croix est infirme, elle est immobile, capable seulement de torturer, et la toute-puissante PAROLE incarnée du «Dieu des Dieux», couchée dans ses bras, devient infirme avec elle, incapable de mouvement et bourreau de ses plus chers qui devront être «configurés» à son supplice...
Ah! s'ils pouvaient être séparés un jour! Mais les Juifs seuls ont le pouvoir d'abroger la loi de tourments qu'ils édictèrent, _sans savoir ce qu'ils faisaient_, par une étonnante impulsion d'En Bas.
La gloire de cette Parole qu'ils ont méconnue et l'avènement de l'Amour tant annoncé par leurs prophètes ne peuvent arriver ensemble que le jour où Jésus aura cessé d'être en Croix, et cela dépend exclusivement de la Volonté inconnue qui suscita leur malice.
Mais il était un million de fois nécessaire de les clouer auparavant l'un à l'autre avec cruauté, pour qu'ainsi fussent miraculeusement avérées, dans le futur, les _impossibles_ accordailles des deux Testaments...
Quelques éclairs plus rapides que la lumière, voilà tout ce qu'il est permis d'espérer. La Révélation est un firmament très-pâle offusqué par des montagnes de nues ténébreuses d'où sort quelquefois, pour s'y replonger aussitôt, l'extrémité du bras de la foudre.
Quant au Soleil, il n'a pu se remettre encore de son émotion du Vendredi Saint, et nous savons que les «iotas ou les points» ne pardonnent pas, qu'ils sont aussi implacables et ne se laissent pas mieux pénétrer que les apologues ou les oraisons les plus grandiloques de cette Écriture scellée Trois et Quatre fois, dont tant de chrétiens ont imaginé de si confortables explications.
XXVIII
Je sais trop combien doit paraître absurde, monstrueux et blasphématoire de supposer un antagonisme au sein même de la Trinité; mais il n'est pas possible de _pressentir_ autrement l'inexprimable destinée des Juifs, et quand on parle amoureusement de Dieu, tous les mots humains ressemblent à des lions devenus aveugles qui chercheraient une source dans le désert.
Il s'agit bien vraiment d'une rivalité pouvant être conçue par des hommes!
Tous les viols imaginables de ce qu'on est convenu d'appeler la Raison peuvent être acceptés d'un _Dieu qui souffre_, et quand on songe à ce qu'il faut croire pour être seulement un misérable chien de chrétien, ce n'est pas un très-grand effort de conjecturer de surcroît «une sorte d'impuissance divine _provisoirement_ concertée entre la Miséricorde et la Justice en vue de quelque ineffable récupération de Substance dilapidée par l'Amour».[33]
[33] _Le Désespéré_, page 51, édition Soirat.
Puisqu'on nous enseigne, dès le commencement de la vie, que nous fûmes créés à la ressemblance de Dieu, est-il donc si difficile de présumer bonnement, comme autrefois, qu'il doit y avoir, dans l'Essence impénétrable, quelque chose de correspondant à nous, _sans péché_, et que le synoptique désolant des troubles humains n'est qu'un reflet ténébreux des inexprimables conflagrations de la Lumière?
S'il existe au monde un fait notoire vérifié par l'expérience la plus rectiligne, c'est l'impossibilité d'assortir et d'atteler efficacement l'Amour avec la Sagesse. Les deux incompatibles chevaux de ton char funèbre s'entre-dévorent depuis toujours, ô identique Humanité!... Que celui qui peut comprendre, comprenne; mais assurément, c'est là que se cache le Secret de Dieu.
Et voici maintenant que, du fond des hypogées de la mémoire, me revient un apologue sublime d'Ernest Hello sur la Gloire et la Justice,--réduplicatives appellations de ces deux antagonistes éternels.
Cette _parabole_ étonnante, qui ne fut peut-être jamais écrite et que l'auteur, vraisemblablement, n'eût pas osé publier, je la livre de bon coeur, telle à peu près qu'il me la conta lui-même, quelques années avant de mourir.
Le Juge vient à son heure que nul ne connaît. A son approche, les morts ressuscitent, les montagnes tremblent, les océans se dessèchent, les fleuves s'envolent, les métaux entrent en fusion, les plantes et les animaux disparaissent; les étoiles accourues du fond des cieux montent les unes sur les autres pour assister à la Séparation des bons d'avec les méchants. L'épouvante humaine est au-delà de ce qui peut être pensé.
«--J'ai eu faim et vous ne M'avez pas donné à manger; J'ai eu soif et vous ne M'avez pas donné à boire; J'étais étranger et vous ne M'avez pas accueilli; J'étais nu et vous ne M'avez pas vêtu; J'étais malade et captif et vous ne M'avez pas visité...»[34]
[34] _Matth._, XXV, 31-46.
C'est tout le Jugement,--effroyablement infaillible, effroyablement sans appel.
Enfin, un homme se présente, un être horrible, noir de blasphème et d'iniquités.
C'est le seul qui n'ait pas eu peur.
C'est celui-là et non pas un autre qui fut maudit des malédictions du ciel, maudit des malédictions de la terre, maudit des malédictions de l'abîme d'en bas. C'est pour lui que la malédiction descendit jusqu'au centre du globe pour y allumer la colère qui devait dormir jusqu'au Jour des grandes Assises.
C'est lui qui fut maudit par les cris du Pauvre, plus terribles que les rugissements des volcans, et les corbeaux des torrents ont affirmé aux cailloux roulés dans le lit des fleuves qu'il était vraiment maudit par tous les souffles qui passaient sur les champs en fleurs.
Il fut maudit par l'écume blanche des vagues exaltées dans la tempête, par la sérénité du ciel bleu, par la Douceur et la Splendeur, et maudit enfin par la fumée qui sort des chaumières à l'heure du repas des très-humbles gens.
Et comme tout cela n'était rien encore, il fut maudit dans son infâme coeur, maudit par CELUI qui a besoin, _éternellement_ besoin, et que jamais il ne secourut.
Il se nomme peut-être Judas, mais les Séraphins qui sont les plus grands des Anges ne pourraient pas prononcer son _nom_.
Il a l'air de marcher dans une colonne de bronze.
Rien ne le sauverait. Ni les supplications de Marie, ni les bras en croix de tous les Martyrs ni les ailes éployées des Chérubins ou des Trônes... Il est donc damné, et de quelle damnation!
--_J'en appelle!_ dit-il.
Il en appelle!... A ce mot inouï les astres s'éteignent, les monts descendent sous les mers, la Face même du Juge s'obscurcit. Les univers sont éclairés par la seule Croix de Feu.
--A qui donc en appelles-tu de Mon Jugement? demande à ce réprouvé Notre Seigneur Jésus-Christ.
C'est alors que, dans le silence infini, le Maudit profère cette réponse:
--_J'en appelle_ de ta JUSTICE à ta GLOIRE!
XXIX
Parmi tous les préjugés ou congénitales opinions dont la multitude s'accommode, il n'existe rien de plus fortement rivé dans l'âme chrétienne que le lieu commun surbanal qui consiste à expliquer la fameuse cupidité juive et l'instinct de mercantilisme universel du peuple errant par un rigoureux décret qui le châtierait ainsi d'avoir trafiqué de son Dieu.
Incontestablement, à partir de la vendition du Christ où cet instinct se déchaîna, les Juifs ont été fixés dans leur infidélité, juste au point mathématique où se consommait ignoblement leur vocation de dépositaires des prophéties;--de même que tous les hommes, d'après la Théologie, sont irrémédiablement amarrés à la circonstance précise du péché dont ils sont impénitents, quand la mort vient les y surprendre.
Je n'ai jamais dit autre chose et je crois même avoir assez entr'ouvert sur les lieux obscurs cette porte blême de l'Irrévocable.
Mais le «Ver» de leur damnation les rongeait à l'_intérieur_, depuis très-longtemps, lorsqu'il apparut. Car l'essence des choses ne dévie pas, les plus atroces pervers n'ont pas le pouvoir de supplanter leur propre nature et il serait contraire aux arrangements indéclinables de Dieu que les Juifs n'eussent pas toujours été, _substantiellement_, ce qu'on les voit être aujourd'hui, et cela dès l'origine,--jusque dans les flancs d'Abraham qui les a tous engendrés.
L'immensité de ce Nom, béni au-dessus de tous les noms, et la sainteté colossale du Patriarche n'y peuvent rien.
Que dis-je? Ne donnent-elles pas justement, pour l'effroi de la pensée, quelque mesure appréciable de la chute en avalanche de _ses_ innombrables enfants qui ne cessent de dégringoler au travers de l'histoire humaine, en rebondissant contre toutes les parois sonores?
En ce tabernacle sublime qui se nomme pour l'éternité le «Sein d'Abraham» dut exister, tout d'abord, à l'état d'indicible germe, l'horrible ivraie de malédiction et de dégoût que cultive exclusivement, avec tant de soin, la postérité cadavéreuse de l'«Appelé» de Jéhovah.
En d'autres termes, celui qui fut désigné l'«Ami de Dieu pour toujours» et qui n'eut jamais «son semblable en gloire», dut porter au dedans de lui,--sous les espèces de la lumière,--toute la chiennerie des usures et des brocantages dont sa descendance lointaine, réprouvée du genre humain, devrait subsister dans les temps futurs.
L'admirable négociation de l'amnistie de Sodome, au XVIIIe chapitre de la Genèse, en est un exemple confondant.
Qu'il me soit donc permis, pour délivrer enfin tout à fait mon âme, d'en citer ici une paraphrase un peu plus qu'extraordinaire...
L'auteur dont j'ai promis de respecter l'anonyme et qui est, je crois,--en même temps qu'un pestiféré,--le dernier fervent de la haute exégèse des anciens jours, apparaît ici tel qu'un intraitable spéculatif d'_Absolu_, ne consentant pas à se déplacer un seul instant de ce point: qu'Abraham est absolument le _Père_ du Fils de Dieu par Marie et que c'est au nom de la Vierge Mère qu'il lui faut parler...
Il est bien entendu que cette page est offerte comme ces caractères en relief qui servent à l'éducation littéraire des jeunes aveugles.
Les lecteurs au tâtonnement lucide y trouveront à coup sûr une preuve singulière de la _juiverie_ du Patriarche qui marchande pied à pied,--comme un Youtre d'Alger ou de Varsovie marchanderait un haillon pourri,--le très-juste assouvissement de son Seigneur en colère.
Miséricordieuse, adorable juiverie des commencements, lorsque le nom même des Juifs n'était pas encore et que les chevreaux des pasteurs pouvaient exulter sur des collines pleines de parfums et d'encensoirs, que n'avait pas profanées l'abomination du Peuple de Dieu!
XXX
LA PREMIÈRE SPÉCULATION JUIVE
La clameur de Sodome et de Gomorrhe s'est multipliée, dit le Seigneur, et leur péché s'est excessivement aggravé.[35]