Le Salut par les Juifs

Part 3

Chapter 33,724 wordsPublic domain

«En larmoyant elle a pleuré dans la nuit et ses larmes sont en ses joues; il n'est aucun de ses bien-aimés qui la console: tous ses amis l'ont méprisée et lui sont devenus ennemis.

«Juda a changé de lieu à cause de l'affliction et du cumul de la servitude. Il a habité parmi les gentils et n'a pas trouvé de repos; tous ses persécuteurs l'ont appréhendé dans les lieux étroits.

«Les chemins de Sion pleurent parce qu'il n'y a personne qui vienne à la Solennité: toutes ses portes sont détruites, ses prêtres gémissants, ses vierges sordides, elle-même oppressée d'amertume.

«Les étrangers ont été mis à sa tête et ses ennemis se sont enrichis, parce que le Seigneur a parlé sur elle, à cause du grand nombre de ses injustices. Ses tout petits ont été conduits en captivité devant la face de celui qui leur fait tribulation.

«--_Jérusalem, Jérusalem, reviens au Seigneur ton Dieu!_

«Et de la fille de Sion s'est évadé tout son décor: ses princes ont été faits comme des béliers qui ne trouvent point de pacage et s'en sont allés sans force devant la face de celui qui les pourchassait.

«Jérusalem s'est souvenue du jour de son affliction et de l'inconstance de toutes les choses désirables qui étaient siennes, pour les avoir eues dès les anciens jours, lorsque son peuple tombait dans la main hostile et qu'il n'était point d'auxiliateur. Les ennemis l'ont vue et se sont moqués de ses sabbats.

«Jérusalem a grièvement péché, c'est pourquoi elle a été faite instable. Tous ceux qui la glorifiaient l'ont méprisée, parce qu'ils ont vu son ignominie; elle-même en gémissant est retournée en arrière.

«Ses ordures sont sur ses pieds et elle n'a pas eu souvenance de sa fin. Elle est mise en bas effroyablement, n'ayant point de consolateur. Vois, Seigneur, mon affliction, puisque l'ennemi s'est dressé.

«--_Jérusalem, Jérusalem, retourne-toi vers ton Seigneur Dieu!_

«L'adversaire a mis sa main sur toutes les choses désirables qu'elle possédait; car elle a vu les nations qui étaient entrées dans son sanctuaire, desquelles tu avais commandé qu'elles n'entrassent en ton église.

«Tout son peuple est gémissant et cherchant le pain; ils ont donné toutes les choses précieuses pour avoir de quoi manger à la réfection de leur âme. Vois, Seigneur, et considère que je suis devenue très vile.

«O vous tous qui passez par le chemin, soyez attentifs et voyez s'il est une douleur comme ma douleur; car le Seigneur m'a vendangée, ainsi qu'il l'a dit au jour du déchaînement de sa fureur.

«Il a envoyé le feu d'en haut dans mes os et il m'a ouvert l'entendement. Il a étendu le filet devant mes pieds, il m'a forcée de retourner en arrière; il m'a laissée désolée, tout le jour broyée de tristesse.

«Le joug de mes iniquités a veillé dans sa main: elles ont été enroulées et posées à mon cou; ma vigueur est extrêmement affaiblie et le Seigneur m'a abandonnée à une puissance dont je ne pourrai me délivrer.[18]

[18] _Office de Ténèbres_, 1er nocturne du Jeudi Saint.

«--_Jérusalem, Jérusalem, amende-toi pour l'amour de ton pauvre Dieu qui t'implore!_»

XVIII

Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde, écrivait Pascal,--le plus déplorable, je crois, d'entre les grands hommes qui se sont beaucoup trompés.

Pensée d'une haute beauté triste que le janséniste farouche, assurément, n'eût pas expliquée, et qui ne pouvait être, à ses propres yeux, qu'une hyperbole de piété.

Il serait peu facile, toutefois, d'exprimer à quel point cette combinaison de syllabes a le pouvoir d'obséder un coeur profond qui la supposerait plus qu'humaine...

A force d'aimer, le Moyen Age avait compris que Jésus est toujours crucifié, toujours saignant, toujours expirant, bafoué par la populace et _maudit par Dieu lui-même_, conformément au texte précis de l'ancienne Loi: «Celui qui pend au bois est maudit de Dieu».[19] Comment aurait-il pu ne pas abhorrer les Juifs?

[19] _Deutéronome_, XXI, 23.

La Passion était pour lui si contemporaine, si flagrante, le Sang du Christ si tiède encore, si vermeil, et ses oreilles bourdonnaient si fort de la Clameur exécrable!

Ce peuple démoniaque ne hurlait-il pas, s'adressant au Lâche condamné à laver éternellement ses mains homicides: «Que son sang soit sur nous et sur nos enfants»? Il fallait bien le satisfaire, en accomplissant, par la vilipendaison à jamais d'un peuple entier, le pénal verset de ce Testament Nouveau, prophétique autant que l'Ancien dont il fut dit qu'un iota ou un point ne passera pas aussi longtemps que subsisteront le ciel et la terre.

Les souffrances de Jésus furent le pain et le vin du Moyen Age, son école primaire et le pinacle sourcilleux de sa clergie. Elles furent sa demeure, son foyer plein de brandons et d'étincelles, son lit pour naître et pour mourir et, quelquefois, le paradis de ses Saints qui n'imaginaient pas mieux que de pleurer avec la Mère aux Sept Glaives et le Bon Larron, pendant des éternités.

Elles furent et devaient être, en effet, la grande émotion, le poème toujours nouveau, la rédivive péripétie d'un drame toujours angoissant, pour une société naïve où les facultés d'enthousiasme et de dilection flamboyèrent avec une magnificence que les seules fournaises du Paraclet pourront rallumer un jour.

La _Pauvreté_ du Seigneur était sentie merveilleusement par ces tendres foules, et la compassion pour un Dieu si lamentable faisait quelquefois mourir d'autres pauvres qui prenaient volontiers, par-dessus leurs propres misères, tout ce qu'ils pouvaient porter de son fardeau.

Pour mieux souffrir avec lui, ils se serraient contre la Vierge navrée qui tient sur ses genoux--comme sur une croix nouvelle,[20]--son grand Fils mort et arrache de sa Tête, avec des tenailles précieuses, les dures épines qu'on y enfonça.

[20] _Sainte Brigitte_, liv. 1, chap. 10.

«--Vous êtes douloureuse et lacrymable, Notre Dame Vierge Marie, disaient-ils; à qui Vous comparer ou Vous égaler? Votre contrition est comme la mer. Faites-moi pleurer avec Vous, _faites-moi porter la mort du Christ_, faites-moi le convive de sa Passion et le miroir de ses Plaies.»[21]

[21] _Office des Sept Douleurs._

Elle seule pouvait leur conter la peine infinie du Dieu _Sans-avoir_ qu'elle avait mis humblement au monde chez des animaux et qui ne s'était jamais reposé d'avoir du chagrin et de festoyer la tribulation.

XIX

Et l'immense regard désolé dont l'Étoile du matin noyait tous ces compatissants avec Elle, était pour eux une réponse de la suavité la plus déchirante:

--Les méchants Juifs--croyaient-ils entendre,--ont accusé mon Enfant divin d'être un homme gourmand et buveur,[22] et c'est bien vrai, je vous assure, que, même en sa Croix, il a gémi pour qu'on lui donnât à boire.

[22] Ecce homo vorax et potator vini.--_Matthieu_, XI, 19.

Dites-vous bien qu'à ce moment, _il voyait MES LARMES!_

Ces larmes étroitement apparentées à son Humanité sainte et armées alors contre lui de la toute-puissance d'impétration pour un univers frappé de folie, s'élevèrent comme un grand nombre de vagues autour de sa Croix solitaire...

Avant que tout fût consommé, quand toutes les prophéties anciennes avaient achevé d'engendrer leurs effroyables accomplissements,--lorsqu'après quatre fois mille ans d'humiliation, la Femme est enfin _debout_, devant l'Arbre de vie, les pieds sur la tête du Serpent et le front dans les douze étoiles,--toute la descendance misérable du premier Désobéissant, magnifiée par ma Compassion, apparut dans la splendeur de mes larmes.

Le Calice d'amertume infinie que Jésus priait son Père d'écarter de lui, sous les oliviers, et qui épouvantait son Ame sacrée jusqu'à la Sueur de sang et jusqu'à l'Agonie, il fallait maintenant le boire de la main de Celle qu'il avait choisie dès le commencement pour être le ministre sans tache de la plus cruelle partie de son Supplice.

Puisqu'il s'était plaint d'avoir soif, il fallait bien qu'il le vidât jusqu'à la dernière goutte, et il ne devait lui être permis d'expirer que lorsque toutes les larmes des générations seraient sorties de ce véritable _Calice de son Agonie_ qui était Mon Coeur!

L'Ange qui l'avait assisté la veille s'était enfui vers le ciel, son Père venait de l'abandonner, la sentence rigoureuse: «Malheur à celui qui est seul», se réalisait en lui d'une manière infinie et sans exemple.

Sa Mère elle-même lui était devenue comme une étrangère, depuis qu'il s'en était dépouillé pour son disciple, avant de demander à boire.

Il était désormais seul à seule et face à face avec Judith, comme un Holopherne cloué dans le lit de sa perdition.[23]

[23] _Épître de la messe des Sept Douleurs._

Le soleil déjà s'obscurcissait pour échapper à l'horreur de cette confrontation silencieuse et les morts commençaient à se démener dans leurs sépultures...

--Buvez, mon Fils,--disaient les voix désolées de mon abîme,--buvez ces larmes de tristesse et ces larmes de colère. Le fiel n'avait pas assez d'amertume et le vinaigre n'avait pas assez d'acidité pour éteindre une soif pareille à la vôtre.

Buvez ces larmes d'orphelins, de veuves et d'exilés;

Buvez ces larmes d'adultères, de parricides et de désespérés;

Buvez encore ceci qui est l'océan des larmes de l'Avarice, de la Concupiscence charnelle et de l'Orgueil;

Buvez enfin ces larmes d'_argent_ qui seront désormais l'unique patrimoine en Israël, et qu'un jour la dérision sacrilège des faux chrétiens répandra sur le catafalque vermiculeux de la vanité des morts.

Tout cela, c'est ce que le Peuple de Dieu a gardé pour le rafraîchissement de votre seconde Agonie, et c'est par moi qu'il vous l'offre, parce que c'est moi que vous désignâtes cruellement pour vous en abreuver avant votre dernier souffle.

Vous avez dit que «ceux qui pleurent sont bienheureux», et c'est parce que je pleure les larmes de toutes les générations que «toutes les générations m'appelleront Bienheureuse».

Je n'avais parlé que _six_ fois dans l'Évangile. Telle fut ma Septième Parole, inentendue de l'Évangéliste à ma droite et de Madeleine à ma gauche, mais à laquelle répondit le cri puissant du _Consummatum_.

Jésus baissa sa Tête effrayante pour que la Mort pût s'approcher...

Et le Voile du Temple fut déchiré du haut en bas, comme la robe de Caïphe ou le ventre du Proditeur,--pour exprimer que les Juifs cruels n'auraient plus que des tabernacles déserts.

XX

Les désolations et les terreurs de l'Évangile étaient ambiantes à tel point pour ces bonnes gens d'autrefois, que leur aversion à l'égard des Juifs empruntait à la nature même de leur sensibilité quelque chose de prophétique.

Non seulement les Juifs avaient crucifié Jésus; que dis-je? non seulement ils le crucifiaient actuellement devant eux, mais encore ils refusaient de _le faire descendre de sa Croix en croyant en lui_.

Car tous les mots du Texte sont vivants.

Pour ces âmes profondes et amoureuses, il ne pouvait être question de rhétorique ou de vaine littérature, quand il s'agissait de la Parole de Dieu.

Les faiseurs de livres, qui ont tout dilapidé, dormaient encore dans les limbes des maternités futures, et l'horreur eût été grande, si quelqu'un s'était avisé de supposer que l'Esprit-Saint avait pu raconter une anecdote ou relater un incident accessoire, élagable sans inconvénient.

On ne trouvait pas, dans le Livre, une syllabe qui ne se rapportât, en même temps, au passé et à l'avenir, au Créateur et aux créatures, à l'abîme d'en haut et à l'abîme d'en bas,--enveloppant tous les mondes à la fois d'un unique éclair, comme le tournoyant esprit de l'Ecclésiaste qui «passe en considérant les univers _in circuitu_, et qui revient en ses propres cercles».

Ce fut d'ailleurs, à toute époque, l'infaillible pensée de l'Église qui retranche d'elle, ainsi qu'un membre pourri, quiconque touche à cette Arche sainte remplie de tonnerres: la Révélation par les Écritures,--éternellement _actuelle_ au sens historique et _universelle_, absolument, au sens des symboles.

En d'autres termes, la Parole divine est infinie, absolue, irrévocable de toute manière, _itérative_ surtout, prodigieusement, _car Dieu ne peut parler que de Lui-même_.

Ces âmes simples étaient donc «raisonnablement» persuadées que la Raillerie juive, consignée par les deux premiers Évangélistes, n'est rien moins qu'une échéance prophétique de l'histoire de Dieu racontée par Dieu, et leur instinct les avertissait que le «Règne terrestre» du Crucifié et la fin glorieuse de son permanent Supplice dépendaient, en quelque inexprimable façon, de la bonne volonté de ces infidèles.

XXI

Or, leur volonté, précisément, était infernale. Ces maudits se savaient puissants et leur détestable joie consistait à retarder indéfiniment ce Règne glorieux attendu par les captifs, en éternisant la Victime.

Le Salut de tous les peuples était, par leur malice, diaboliquement _suspendu_,--au sens figuré comme au sens propre,--et celui des Apôtres qui avait été pharisien et qui comprenait sans doute ces choses mieux que personne, s'était vu forcé d'avouer qu'on n'était sauvé qu'«en espérance», rien qu'en espérance, et qu'il fallait encore attendre la Rédemption, en exhalant, avec le dolent Esprit du Seigneur, des «gémissements inénarrables».[24]

[24] _Rom._, VIII, 24, 26.

Le refus de ces canailles immobilisait effroyablement, par minutes et par secondes, les plus rapides épisodes et toutes les péripéties de la Passion.

Le fétide Judas baisait toujours son Maître au Jardin et le déplorable _fils de la Colombe_, Simon-Pierre, ne s'arrêtait plus de le renier en «se chauffant» au Vestibule.

Crachats, Soufflets, Meurtrissures pleuvaient sans interruption ni merci, en même temps que le vacarme des Injures et le fracas surnaturel des _Cinq mille_ Coups de lanières plombées mentionnés par la tradition, retentissaient plus horriblement que jamais, grossis et multipliés par tous les échos de la Douleur de la terre, comme le carillon des ouragans.

Sous le haut portique d'une colossale demeure d'où semblaient sortir les ténèbres, le morose Pilate se lavait les mains depuis mille ans et songeait sans doute à se les laver mille ans encore, pour savoir s'il n'obtiendrait pas de quelque océan ce qu'il avait inutilement espéré de tous les fleuves.

Et devant ce juge oblique, l'impardonnable Couronne, l'authentique «Buisson de feu» qui coiffait le Fils de la Vierge, enfonçait toujours ses pointes atroces dans le Chef divin du Supplicié que le travail des flagellateurs avait fait brûlant comme un tison.

L'énorme cri des tueurs de Dieu grondait plus fort que le rugissement obstiné d'une cataracte, aggravé par la voix plaintive des agneaux destinés à l'immolation pascale, qu'on entendait à chaque instant du côté de la Piscine probatique...

Et cette Croix de démence, le clouement et le déclouement du Christ, ses langueurs inexprimables et les Sept Paroles qu'il prononça, la Station de la Mère et cette Mort d'entre les morts qui épouvanta le soleil pendant trois heures; tous les détails enfin de cette ribote scandaleuse de tortures dont le seul pressentiment consume les extatiques, étaient impitoyablement distincts et discernables, fixés à jamais dans le temps et dans l'espace, ankylosés par un infrangible vouloir.

«_Descendat NUNC de cruce_... Qu'il descende _maintenant_ de sa croix et nous croirons en lui. Destructeur du temple de Dieu, sauve-toi toi-même.» Il n'y avait pas à sortir de cet ultimat. Rien ne finissait parce que rien ne pouvait finir et que les choses finissantes renaissaient aussitôt partout.

On saignait avec Jésus, on était criblé de ses plaies, on agonisait de sa soif, on était souffleté à tour de bras en même temps que sa Majesté sacrée, par toute la racaille de Jérusalem, et les enfants même qui n'étaient pas nés tressaillaient d'horreur dans le ventre de leurs mères, quand on entendait le Marteau du Vendredi Saint.

Les laboureurs sanglotants allumaient alors de pauvres flambeaux dans les sillons de la terre, pour que cette nourrice des malheureux ne fût pas infécondée par l'inondation des ténèbres qui s'épandaient du haut du Calvaire, ainsi qu'un interminable panache noir, au moment du Dernier Soupir.

C'était, en ce jour, le grand Interdit de la compassion et du tremblement. Les oiseaux migrateurs et les fauves habitants des bois s'étonnaient de voir les hommes si tristes, et les animaux sans colère suaient d'angoisse au fond des étables en entendant pleurer leurs pasteurs.

Les chrétiens à l'image d'un Dieu Très-Haut descendu si bas se reprochaient avec amertume de l'avoir fait à leur ressemblance et craignaient de regarder le plafond des cieux...

Depuis les Matines du Jeudi _absolu_ jusqu'à l'immense alléluia de la Résurrection, le monde était livide et silencieux, artères liées, forces percluses, «chef languide et coeur dolent». Arbitraire absolu de la Pénitence. Une seule porte lugubre environnée de pâles monstres accusateurs était entr'ouverte pour aller à Dieu. Les vitraux éclatants s'éteignaient. Les bonnes cloches ne tintaient plus. C'était à peine si on avait l'audace de naître et on n'osait presque plus mourir.

Vainement on s'efforçait de consoler la Vierge aux Épées dont les yeux brûlés de larmes ressemblaient à deux soleils morts. Cette Face maternelle, qui paraissait exiler tout réconfort, était devenue un volcan d'effroi et jetait par terre les multitudes...

«Qu'il descende!» hurlaient toujours les chacals de la Synagogue.--Pourquoi donc, ô Israël? Est-ce pour le dévorer, ce nouveau Joseph engendré dans ta vieillesse, à qui tu as fait une si belle «tunique de diverses couleurs»[25] et que voici dans les bras en croix de cette Rachel immobile qu'on ne peut pas consoler?

[25] _Genèse_, XXXVII, 3.

XXII

«Prions pour les perfides Juifs, pour que le Seigneur Notre Dieu enlève le voile de leurs coeurs et qu'ils reconnaissent, eux aussi, Notre Seigneur Jésus-Christ. Sempiternel Dieu Tout-Puissant, qui ne rejetez de votre miséricorde pas même la perfidie Juive, exaucez les prières que nous déférons à vous, à cause de l'aveuglement de ce peuple, pour qu'ayant connu la lumière de votre vérité qui est le Christ, il soit arraché de ses ténèbres.»

Telles étaient et telles seront jusqu'à la FIN les prières de l'Église pour l'étonnante postérité d'Abraham. Prières absolument solennelles qui ne sont récitées publiquement que le seul jour du Vendredi Saint.

En ce moment-là, sans doute, les coeurs d'autrefois s'arrêtaient de battre et le silence des colères était prodigieux, dans l'espoir universel d'entendre venir des lieux souterrains le préliminaire soupir de la conversion du Peuple obstiné.

On sentait, confusément que ces hommes de crasse et d'ignominie étaient, quand même, les geôliers de la Rédemption, que Jésus était leur captif, que l'Église était leur captive, que leur consentement était nécessaire à la diffusion des allégresses et que c'était pour cela qu'un miracle persistant gardait leur progéniture.

En accomplissement de la plus impénétrable des lois, ils étaient puissamment ancrés dans leur volonté mauvaise d'assoupir la Force de Dieu et d'ajourner implacablement sa Gloire, pour qu'en effet l'une et l'autre parussent oisives en présence des désespoirs de l'humanité,--jusqu'à l'heure admirablement occulte où la Propitiation douloureuse du Verbe fait Chair serait consommée _dans tous ses membres_.

Et cette heure furtive, Jésus lui-même avait déclaré ne la point connaître, affirmant que «nul, excepté le Père, ne la connaissait!...»[26]

[26] _Marc_, XIII, 32.

Mais où le mystère devenait intolérable complètement, c'était à l'idée que ce moment unique, désiré faméliquement, depuis tous les âges, par l'universalité des créatures, dépendait encore et toujours de ces mêmes Juifs, créanciers inexorables de l'Esprit-Saint, qui mettaient _opposition_ sur le Sang du Christ.

Les siècles avaient coulé comme de l'eau et les générations vivantes s'étaient empilées sur les générations mortes. On avait beau produire des titres ou des cédules paraphés de ce précieux Sang et contresignés du sang de tous les Martyrs; on ne rencontrait jamais que l'odieux visage de ces usuriers du Consolateur et la magnificence de Dieu restait close.

C'est en ce sens que les Juifs, si durement opprimés par les adorateurs de la Croix, faisaient couler en revanche tant de pleurs chrétiens derrière eux, et de si terribles pleurs qu'on aurait pu croire vraiment que la Mer rouge s'était élancée à leur poursuite... et c'est pourquoi l'Église avait le courage de prier pour eux d'un coeur déchiré.

XXIII

Les Juifs ne se convertiront que lorsque Jésus sera descendu de sa Croix, et précisément Jésus ne peut en descendre que lorsque les Juifs se seront convertis.

Tel est l'impossible dilemme où le Moyen Age se tordit comme dans les branches d'un étau. Aussi ne s'interrompait-il de maudire ou de massacrer ces antagonistes abominables que pour se traîner à leurs pieds, en les suppliant, avec des sanglots, d'avoir pitié du Dieu pâtissant.

Il n'existe pas de poème qui puisse être comparé à cet agenouillement insensé de toutes les nations devant un troupeau de brutes fangeuses, pour les implorer _au Nom_ de la Sagesse éternelle en agonie:

«_Quid feci tibi, aut in quo contristavi te?_

«--O mon peuple! que t'ai-je fait et en quoi t'ai-je contristé? Réponds-moi.

«Parce que je t'ai mené hors de la terre d'Égypte, tu as préparé une croix à ton Sauveur...

«Parce que je t'ai guidé quarante ans dans le désert et que je t'ai nourri de manne, et que je t'ai introduit dans une terre très-bonne, tu as préparé une Croix à ton Sauveur...

«Qu'ai-je dû faire en outre pour toi que je n'aie point fait? Je t'ai planté comme ma vigne magnifique, devenue pour moi très-amère, car tu as abreuvé ma soif de vinaigre et tu as percé d'une lance le côté de ton Sauveur...

«A cause de toi, j'ai flagellé l'Égypte avec ses premiers-nés, et tu m'as livré pour être fouetté...

«J'ai marché devant toi dans la colonne de nues, et tu m'as conduit au prétoire de Pilate...

«Je t'ai repu de manne dans le désert, et tu m'as donné des soufflets et des coups de verges...

«A cause de toi, j'ai frappé les rois des Chananéens, et tu as frappé mon chef d'un roseau...

«Je t'ai donné le sceptre royal, et tu as donné à ma tête une couronne d'épines...

«Que t'ai-je donc fait? ô mon peuple!... Je t'ai exalté en grande force, et tu m'as suspendu à la Croix patibulaire...»[27]

[27] _Office du Vendredi Saint._ Adoration de la Croix.

Imploration vaine et refus insultant toujours identique. «Il a mis sa confiance en Dieu. Que Dieu le délivre donc maintenant, s'il tient à lui, puisque ce sauveur des autres a prétendu qu'il était son Fils!» La menace de l'écroulement des cieux n'aurait pu leur arracher une autre réponse.

XXIV

La Race anathème fut donc toujours, pour les chrétiens, à la fois un objet d'horreur et l'occasion d'une crainte mystérieuse.

Sans doute, on était le troupeau soumis de la douce et puissante Église, infaillible et indéfectible, au sein de laquelle on était assuré de ne pas périr; mais on savait bien aussi que le Seigneur n'avait pas tout dit, que sa révélation parabolique ou similitudinaire n'était pénétrable qu'à une faible profondeur...

On sentait _là_ quelque chose qui n'était pas expliqué; que l'Église elle-même ne connaissait pas tout à fait et qui pouvait être infiniment redoutable.

Autrement, pourquoi ces fureurs, ces supplications?

Si on avait la force ou l'audace de s'aventurer jusqu'au bord du gouffre, de se pencher sur l'effrayant entonnoir des arcanes indévoilés, c'était à mourir par le vertige de songer seulement qu'Israël, si «fort contre Dieu» et qui méprisait tant les leçons du Christ, était, néanmoins, _l'unique_, peut-être, ayant eu véritablement le droit et la confondante prérogative d'exhaler--à partir du cinquième millénaire de la Catastrophe primordiale--la cinquième revendication du _Pater noster_: «Remets-nous nos dettes comme nous remettons à nos débiteurs»?

Quelles dettes? Quels débiteurs?