Le Salut par les Juifs

Part 2

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Il est donc bien démontré que rien n'est à faire, et, considérant ce que Dieu supporte, il convient, assurément, à des âmes religieuses de se demander une bonne fois, sans présomption ni rage imbécile et face à face avec les Ténèbres, si quelque mystère infiniment adorable ne se cache pas, après tout, sous les espèces de l'ignominie sans rivale du Peuple Orphelin condamné dans toutes les assises de l'Espérance, mais qui, peut-être, au jour marqué, ne sera pas trouvé sans pourvoi.

IX

Patience! Écoutez ceci, vous, les pauvres gens pour qui Jésus a voulu souffrir.

Si quelque fanatique de ma prose pouvait un jour être suscité, le malheureux dénicherait peut-être, avec le secours du ciel, les lignes suivantes, aussi parfaitement ignorées, j'imagine, que la page citée plus haut:

«On a fort écrit sur l'argent. Les politiques, les économistes, les moralistes, les psychologues et les mystagogues s'y sont épuisés. Mais je ne remarque pas qu'aucun d'eux ait jamais exprimé la sensation de _mystère_ que dégage ce mot étonnant.

«L'exégèse biblique a relevé cette particularité notable que, dans les Livres sacrés, le mot ARGENT est synonyme et figuratif de la vivante Parole de Dieu.[6] D'où découle cette conséquence que les Juifs dépositaires anciens de cette Parole, qu'ils ont fini par crucifier quand elle est devenue la Chair de l'Homme, en ont retenu, postérieurement à leur déchéance, le _simulacre_, pour accomplir leur destin et ne pas errer sans vocation sur la terre.

[6] Ps. XI, 7.

«C'est donc en vertu d'un décret divin qu'ils posséderaient, n'importe comment, la plus large part des biens de ce monde. Grande joie pour eux! mais qu'en font-ils?»[7]

[7] _Christophe Colomb devant les Taureaux_, p. 108.

Ce qu'ils font de l'argent, je vais vous le dire, ils le _crucifient_.

Je demande pardon pour cette expression assez généralement inusitée, je crois, mais qui n'est pas plus extravagante, si on y regarde bien, que cette autre: «Manger de l'argent», dont la monstruosité _réelle_, divulguée, ferait expirer d'effroi les innombrables humains qui l'utilisent.

J'ai dit exactement ce que je voulais dire. Ils le crucifient, parce que c'est la manière juive d'exterminer ce qui est divin.

Les symboles et les paraboles du Saint Livre _sont_ pour toujours, l'Église, infaillible, n'ayant pas plus raturé les figures qu'elle n'a congédié les prophéties. C'est l'éternité seulement qui a leur mesure et les Juifs ayant égorgé le Verbe fait chair, après l'avoir très-jalousement gardé, aussi longtemps qu'il n'éclatait pas à leurs yeux charnels, épousèrent à leur insu l'effroyable pénitence d'être fixés à jamais dans leur sacrilège et de continuer avec rage sur l'indestructible Symbole ce qu'ils avaient accompli sur la chair passible du vrai Dieu.

Crucifier l'argent? Mais quoi! c'est l'exalter sur la potence ainsi qu'un voleur; c'est le dresser, le mettre en haut, l'_isoler_ du Pauvre dont il est précisément la substance!...

Le Verbe, la Chair, l'Argent, le Pauvre... Idées analogues, mots consubstantiels qui désignent en commun Notre Seigneur Jésus-Christ dans le langage que l'Esprit-Saint a parlé.

Car, sitôt qu'on touche à l'une ou l'autre de ces effrayantes Images, qui sont si nombreuses, elles accourent toutes à la fois et mugissent de tous les côtés comme des torrents qui se hâteraient en bondissant vers un gouffre unique et central.

C'est moi! crie chacune d'elles.

--C'est moi, l'Argent, qui suis le Verbe de Dieu, le Sauveur du monde! C'est moi qui suis la Voie, la Vérité, la Vie, le Père du siècle futur!...

--C'est moi, le Verbe, qui suis l'Argent, la Résurrection, le Dieu fort, le très-bon Vin, le Pain vivant, la Pierre angulaire!...

--C'est moi, la Chair, la chair débile, qui suis pourtant la Joie des Anges, la Pureté des Vierges, l'Agneau des agonisants et le bon Pasteur des morts!...

--Et c'est moi toujours, moi le Pauvre, le Père des pauvres, qui suis le Trésor des fidèles, trésor de vermine et d'abjection, en même temps que le Roi des Patriarches et la Force des Martyrs! C'est bien moi qui suis l'Esclave, le Conspué, l'Humilié, le Lépreux, le Mendiant horrible dont tous les Prophètes ont parlé... et le Créateur des voies lactées et des nébuleuses, par-dessus le marché!

Mais qui donc pourrait avoir des pensées dignes de tels objets?

X

Ah! quand Jésus clamait vers son Père: «Pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font», une telle prière d'un tel mourant, voulût-on même qu'elle _n'ait pas dû être exaucée_,--supposition bien déconcertante, impliquant le plus audacieux blasphème;--une pareille déprécation d'agonie dut aller infiniment au delà de ce qui peut être conçu ou pressenti par les hommes ou par les Esprits des cieux.

Comme c'est la nature des cris divins de s'élancer à la fois partout, celui-ci dut percer la croûte du globe et retentir efficacement dans les sombres couloirs de la terre où gisent les minéraux dangereux tenus en réserve et recélés avec soin par le désespoir des Anges vaincus.

L'impassible Argent, l'exécrable et saint Argent par le moyen duquel Dieu voulut qu'on l'achetât Lui-même comme une pièce de bétail, fut alors investi, pour l'effroi du genre humain, de la Survivance mystérieuse et profondément symbolique dont les enfants de Jacob allaient être les curateurs.

Par le prodige d'un aveuglement qui dépasse toute misère et décourage toute pitié, le plus pâle des métaux remplaça, pour un peuple condamné à durer toujours, le Dieu livide qui expirait entre deux voleurs.

En conséquence, j'estime que c'est l'enfantillage sans innocence d'une émulation mercantile, d'incriminer obstinément cette foule mélancolique pour sa félonie et pour sa cupidité sans bornes. Il vaudrait mieux, sans doute, s'efforcer d'apercevoir, ne fût-ce que dans un sillon d'éclair, à travers la colonne de fumée fétide qui se tient toujours sur son front de guerre, le spectacle prodigieux de son châtiment sans fin.

Je le disais, il n'y a qu'un instant, on a vainement assommé, grillé, pilonné les Juifs, pendant des siècles et sur la superficie de tous les empires. Ils sont _forcés_ par Dieu, invinciblement et surnaturellement forcés, d'accomplir les abominables cochonneries dont ils ont besoin pour accréditer leur déshonneur d'_instruments de la Rédemption_.

On recommencerait aujourd'hui le même carnage avec le même insuccès, puisqu'ils ne peuvent absolument pas s'empêcher d'être ce qu'ils sont et qu'il leur faut, au moins, l'arrivée d'Élie et le déclouement des Mains et des Pieds du Christ pour obtenir leur pardon.

XI

La sympathie pour les Juifs est un signe de turpitude, c'est bien entendu. Il est impossible de mériter l'estime d'un chien quand on n'a pas le dégoût instinctif de la Synagogue. Cela s'énonce tranquillement comme un axiome de géométrie rectiligne, sans ironie et sans amertume.

Je m'embarrasse peu, quant à moi, de ce que les théologiens ou les économistes leur reprochent. Il me suffit de savoir qu'ils ont commis le Crime suprême, en comparaison duquel tous les crimes sont des vertus, le Péché sans nom ni mesure qui touche à l'Intégrité divine et qui n'aurait aucune chance de rémission si la prière insensée de Jésus, ivre de tourments sur sa Croix folle, n'intervenait pas.

_Ils ont détesté le PAUVRE_, d'une détestation infinie. Ils l'ont tellement détesté, que pour l'outrager et le torturer à leur convenance, il a fallu qu'ils rassemblassent de partout et qu'ils appelassent à leur secours l'énergie de feu souterrain des ressentiments héréditaires contre un Sabaoth qui châtiait si terriblement, autrefois, leurs transgressions.

Il a fallu qu'avec la patience de plusieurs millions de fourmis qui s'acharneraient à construire une montagne, ils accumulassent, à l'avance, pendant des générations, contre l'Homme Unique et volontairement désarmé, les plus féroces témoignages du Livre implacable où l'Esprit du Dieu d'Israël avait écrit sa colère.

Retournant contre lui l'excessive menace de leurs vieux textes, ils semblaient lui dire: «Ton Père nous a battus de verges, mais nous allons te flageller avec des scorpions».[8] «Nous froisserons ta chair avec les épines et les chardons du désert»,[9] etc.

[8] _Rois_, Livre III, chap. 12.

[9] _Juges_, chap. 8.

Les clameurs de possédés qui précédèrent la Sentence et qui accompagnèrent, comme une basse continue, l'incommensurable Supplice furent assurément la plus complète manifestation de l'horreur humaine pour la Pauvreté.

Ce délire surnaturel ne pourra jamais être dépassé et lorsque la houle des populaces démentielles grondera de joie sur les cadavres des «Deux Témoins» dont l'Apocalypse a prophétisé l'immolation, ce ne sera pas plus épouvantable.

Il n'est pas nécessaire d'avoir fait de puissants travaux d'exégèse pour savoir qu'en effet Jésus-Christ fut le vrai Pauvre,--désigné comme tel à chaque page de l'Ancien ou du Nouveau Testament,--l'unique parmi les plus pauvres, insondablement au-dessous des Jobs les plus vermineux, le diamant solitaire et l'escarboucle d'Orient de la pauvreté magnifique, et qu'il fut enfin la Pauvreté même annoncée par des Voyants inflexibles que le peuple avait lapidés.

Il eut pour compagnes les «trois pauvretés», a dit une sainte. Il fut pauvre de biens, pauvre d'amis, pauvre de Lui-même. Cela dans les profondeurs de la profondeur, entre les parois visqueuses du puits de l'Abîme.

Puisqu'il était Dieu et qu'il n'avait accepté de venir que pour prouver qu'il était Dieu en se manifestant vraiment pauvre, il le fut dans l'irradiation et la plénitude infinies de ses Attributs divins.

Il n'y eut donc pas d'autre Victime que le Pauvre et les excès absolument incompréhensibles de cette Passion toujours actuelle, flagrante à perpétuité, dont l'athéisme lui-même ne peut assoupir l'effroi, sont inexplicables aux gens qui ne savent pas ce que c'est que la Pauvreté, «l'élection dans la fournaise de la pauvreté», selon le mot d'Isaïe qui _montra les choses futures_ et qui fut scié entre deux poteaux.

XII

Les Juifs ont l'honneur indélébile d'avoir traduit, à l'usage de l'humanité, la haine du Pauvre, en un style de tourments dont l'éloquence a supplanté toutes les épouvantes connues.

Ils surent tellement l'énormité de leur besogne qu'ils inventèrent le Couronnement d'épines, pour qu'il fût irréfragable désormais qu'ils avaient eu le pouvoir de conditionner, au moins, un _vrai_ Roi de l'abjection et de la douleur.

Cérémonie sans exemple jusqu'alors, dont les savants du vieux Temple ne devaient pas ignorer le sens profond. Les Épines sont l'ingrédient essentiel de la malédiction suprême, depuis le Désastre initial, et «la moisson des épines à la place de la moisson du froment» est un lieu commun des plus hébraïques.

Ils se rappelaient sans doute le cri du Lamentateur: «Humiliez-vous et asseyez-vous par terre, déplorable troupeau du Seigneur, car la couronne de votre gloire est tombée de votre tête»;[10] et peut-être aussi les pétales de sang vivant qui sortaient du front du Christ les faisaient-ils penser avec rage au _Coronemus ROSIS_ du cantique blasphématoire de la _Sagesse_.[11]

[10] _Jérém._, chap. 13, v. 18.

[11] Chap. 2, v. 8.

Mais savaient-ils, ces docteurs pleins d'ironie et de cruauté, que cette Couronne effroyable régnerait sur eux à jamais et les opprimerait plus durement que le Pharaon, puisqu'elle était posée sur le chef mourant de Celui qui ne pouvait avoir d'autre successeur que l'odieux argent dont ils devinrent, après sa mort, les misérables esclaves?

Car c'est un mystère fort troublant. La mort de Jésus sépara essentiellement l'Argent du Pauvre, le préfigurant du préfiguré, en la même façon qu'elle sépare le corps de l'âme dans les trépas ordinaires.

L'Église universelle née du Sang divin eut le Pauvre pour son partage, et les Juifs, retranchés dans l'imprenable forteresse d'un récalcitrant désespoir, gardèrent l'Argent, le blême argent griffé de leurs sacrilèges épines et déshonoré par leurs crachats,--comme ils eussent gardé sans tombeau le cadavre d'un Dieu sujet à la corruption, pour qu'il empoisonnât l'univers!

XIII

Mais qui donc peut s'intéresser à ces vénérables Images sur lesquelles pourtant le monde a vécu, et qui voudrait s'efforcer de les comprendre? Un travail tel que celui-ci ne souffre guère qu'on les écarte, et comment échapper à la décourageante certitude qu'on ne sera pas entendu?

Ils ont l'air parfois si contradictoires, ces vocables, familiers ou rares, dont le sens littéral est si divers et l'acception spirituelle si invariable, qui disent tous à leur manière la Substance infinie et qui ne sont que des voiles d'un tissu changeant au devant du _même_ tabernacle!

On est tenté de les croire incohérents ou capricieux parce qu'ils se précipitent quelquefois les uns sur les autres et qu'ils semblent tour à tour se dévorer ou s'enlacer amoureusement. Quand on les regarde avec fixité, ils se compénètrent soudain et se coalisent en un seul front, pour se multiplier derechef aussitôt qu'on s'efforce de les saisir.

Et quand, plein de lassitude, on s'en détourne pour contempler de vaines ombres dans les miroirs énigmatiques de cet univers, ils arrivent insidieusement, comme des obsesseurs très-subtils, et ils environnent l'esprit de leurs tranchées silencieuses...

On a beau savoir qu'ils sont les flots d'un identique Océan et qu'ils ne peuvent rompre les digues de l'Unité absolue, l'ondoyance perpétuelle de leurs aspects et le conflit apparent de leurs couleurs déconcertent infailliblement l'orientation la plus attentive.

Il faut prendre son parti de n'obtenir jamais que d'intermittents éclairs, car Jésus lui-même, venu, disait-il, pour tout «accomplir», ne s'exprima qu'en paraboles et similitudes.

L'interprétation des Textes sacrés fut autrefois considérée comme le plus glorieux effort de l'esprit humain, puisqu'au témoignage de l'infaillible Salomon, la «gloire de Dieu est de cacher sa parole».[12]

[12] _Proverbes_, chap. 25, v. 2.

C'était, alors, le temps des maîtres et le règne tranquille des spéculations d'en haut. Maintenant, c'est l'heure des domestiques et la victoire décisive des curiosités d'en bas.

Il est donc au moins superflu d'espérer un peu d'attention et je me garderais soigneusement d'y prétendre, si je ne savais pas qu'on meurt de faim dans les étables du Pasteur et qu'un grand nombre de voix réclament déjà la clef du siècle prochain où les indigents supposent que la Providence a mis en réserve le rassasiement des esprits.

J'ai la douleur de ne pouvoir proposer à mes ambitieux contemporains un révélateur authentique. La conciergerie des Mystères n'est pas mon emploi et je n'ai pas reçu la consignation des Choses futures. Les prophètes actuels sont, d'ailleurs, si complètement dénués de miracles qu'il paraît impossible de les discerner.

Mais s'il est vrai qu'on en demande, par une conséquence naturelle de ce point de foi qu'il doit en venir un jour, je voudrais savoir pourquoi on ne les demande jamais à l'_unique_ peuple d'où sont sortis tous les Secrétaires des Commandements de Dieu.

XIV

Je sais bien qu'il y a l'histoire du figuier maudit pour avoir été trouvé sans fruit, lorsque Jésus était affamé. Il est vrai que «ce n'était pas encore le temps des figues». L'Évangile en fait la remarque.

Il dit même qu'il n'y a pas lieu de désespérer tout à fait si on creuse à l'entour et qu'on y verse des «excréments».[13] Un peu de patience, il sera toujours temps de l'abattre s'il s'obstine à ne produire aucun fruit.

[13] _Luc_, XIII, 8.

Ce pauvre figuier qui n'a rien à donner au pauvre Christ, parce que le temps de ses figues n'est pas venu, m'intéresse passionnément. Car il est l'indiscutable symbole du peuple juif dont il exprime souverainement la _prospérité_.

Mais ne fallait-il pas qu'en attendant le déluge des immondices pour l'exubérance d'une fécondité ultérieure, il donnât tout de même un _fruit_ quelconque à ce Rédempteur impatient qui l'avait maudit, et n'est-il pas permis de conjecturer que l'impénétrable Traître qui résumait si bien la Race bifide, se suspendit précisément à cet arbre de désespoir sous le feuillage duquel tous les bons Hébreux de la tradition s'asseyaient avec confiance.

Ce doit être l'étonnement des Esprits du ciel de rapprocher du sort des Juifs,--à dater de cette horrible _primeur_,--les antiques promesses de domination glorieuse et d'allégresse «in æternum» dont leurs Livres sont saturés.

A l'apparition du Pauvre,--imprévue depuis deux mille ans,--tout ce qu'il y avait de spirituel en eux a décampé et leur nature charnelle d'idolâtres compteurs d'argent s'est manifestée.

Judas est leur type, leur prototype et leur surtype, ou, si on veut, le paradigme certain des ignobles et sempiternelles conjugaisons de leur avarice, à ce point qu'on les croirait tous sortis, en même temps que les intestins, du ventre crevé de ce brocanteur de Dieu.

C'était un _filou_ vulgaire,--un Klephte, selon le grec,--dit le doux évangéliste saint Jean, et c'était lui qui «tenait la bourse». Il la tient encore, plus que jamais, et c'est cela,--exclusivement,--qui nous procure le spectacle généreux des indignations journalières de l'acéphale contempteur de Sem.

Le Moyen Age, qui avait à peine la notion du porte-monnaie et dont le coeur chavirait d'amour, n'alla jamais au delà des trente pièces d'argent qui lui paraissaient peut-être une somme fabuleuse et qu'il eût préférée sans doute moins considérable, pour que l'opprobre de son Dieu fût encore plus cousin germain de l'humiliation des souffre-douleur qui demandaient l'aumône en son Nom.

Les chrétiens d'alors comprenaient fort bien qu'il n'y a dans le drame tumultuaire du Vendredi Saint que _deux_ personnages: les Juifs et le Pauvre, et ils partageaient équitablement leurs simples âmes entre l'adoration douloureuse et l'horreur sans bornes, abandonnant tout le reste aux docteurs subtils qui parlaient latin.

Je ne sais plus exactement où j'ai lu l'aventure assez naïve de cet ancien chevalier, siégeant en sa qualité de haut notable dans un synode assemblé pour le jugement ecclésiastique d'un rabbin turbulent qui avait mis en circulation de damnables gloses contre la Vierge Marie.

Après une longue dispute où l'audacieux circoncis avait aisément confondu les théologiens ignares qu'on lui opposait, et le louche silence qui précède l'évacuation d'un arrêt sans miséricorde ayant commencé,--le vieil homme vêtu de fer, qui n'avait pas encore fait acte de vivant, descendit avec lenteur de la stalle en coeur de vieux chêne où il avait paru sommeiller et, s'approchant du talmudique:

--Juif, dit-il, tu as bien parlé, mais il reste un argument que tu n'avais pas prévu et qui te laissera sans réponse.

A ces mots, il dégaîne son immense épée de Ptolémaïs ou d'Antioche et le fend en deux, comme un Sarrasin félon, de la tête aux pieds.

De telles anecdotes sont précieuses pour exaspérer les imbéciles et rafraîchir l'imagination des bons chrétiens.

XV

Humble et grand Moyen Age, époque la plus chère à tous ceux que les clameurs de la Désobéissance importunent et qui vivent retirés au fond de leurs propres âmes!

Les trois derniers siècles ont beaucoup fait pour le raturer ou le décrier, en altérant par tous les opiums les glorieuses facultés lyriques du vieil Occident. Il existe même un courant nouveau d'historiens critiques et documentaires, de qui cette besogne odieuse est le permanent souci.

Mais je crois bien que les Mille ans de pleurs, de folies sanglantes et d'extases continueront de couler à travers les doigts des pédants, aussi longtemps que le coeur humain n'aura pas cessé d'exister; et c'est une remarque étrange que les Juifs sont, en somme, les témoins les plus fidèles et les conservateurs les plus authentiques de ce candide Moyen Age qui les détestait _pour l'amour de Dieu_ et qui voulut tant de fois les exterminer.

J'évoquais, en commençant, le souvenir de ces malpropres et sublimes individus qu'il me fut donné de contempler à Hambourg,--animaux si bien conservés dans leur purin, si intacts, si prodigieusement immaculés de tout ce qui n'était pas la vermine des ascendants ou des proches, que j'eus l'angoisse de me sentir en présence du _même_ troupeau qui faisait vomir les gens nés sous le règne de Philippe Auguste ou de Frédéric Barberousse et disséminés sous la terre ou dans les sillons des cieux, depuis tant de générations qu'ils sont morts en se souvenant de la mort du Christ.

J'entrevis l'énorme grandeur de ces temps lointains où la militante Église qui avait dompté l'univers et dont les pieds d'Immaculée Conception se posaient sur le cou des rois, broyait pourtant sa puissance contre un peuple de vermisseaux qui lui résistait sans jamais mourir.

On eût pu dire, semble-t-il, que cet obstacle impossible à vaincre l'avertissait, en pleine victoire, de sa condition précaire d'épousée d'un Dieu sanglant à qui tout avait résisté...

Devenue comme la mer, elle dut, en frémissant, prendre pour elle-même la concise prohibition du Seigneur: «Tu viendras jusqu'ici et tu ne passeras pas plus avant, et c'est ici que tu briseras l'enflure de tes ondes.»[14]

[14] _Job_, XXXVIII, 11.

Néanmoins, la guerre aux Juifs ne fut jamais, dans l'Église, que l'effort mal dirigé d'un grand zèle charitable et la Papauté les abrita généreusement contre la fureur de tout un monde.

XVI

_Exspectans exspectavi_, chantaient les chrétiens, attendant la Résurrection des morts.

--_Exspectaveram et adhuc exspectabo_, rectifiaient avec profondeur les gémissants d'Israël. J'avais attendu et je veux attendre encore. Votre Messie n'est pas mon Messie et quand même tous vos tombeaux s'ouvriraient, j'attendrais toujours!

La patiente Église de Jésus considérait silencieusement ces _suspendus_ éternels, fortifiés par un indicible espoir et dont nul sauveur n'aurait pu porter la pénitence épouvantable,--cependant que les basiliques et les monastères carillonnaient à la gloire d'un Enfant Juif qui était mort dans l'ignominie pour sauver les vagabonds.

Les sanglots ou les chants des cloches, dont tous les empires chrétiens frissonnaient d'amour, frappaient en vain l'âme obstinée de ces orphelins de Léviathan.

Créanciers d'une Promesse impérissable que l'Église jugeait accomplie et forts d'un Pacte sempiternel enregistré par l'Esprit-Saint jusqu'à trois cents fois, le Fils de Marie leur paraissait à peine l'égal de ce roi lépreux qui régna sur Jérusalem, qui fut «plein de lèpre jusqu'au jour de sa mort» et le terrible habitant d'une maison solitaire, pour son crime d'avoir usurpé l'encensoir des fils du grand prêtre.[15]

[15] _Paralipomènes_, liv. II, chap. 26.

Comme ils devaient mépriser les pompes douloureuses du Christianisme, ces guenilleux indomptés qui pensèrent toujours que la Gloire du Dieu d'Ézéchiel avait besoin de leur propre gloire!

Ah! l'Église avait beau leur dire: «Celui qui a vendu son frère, un fils d'Israël, et qui en a reçu le prix, doit subir la mort»,[16] toute la postérité de Jacob pouvait lui répondre:

[16] _Deutéronome_, XXIV, 7.

--Si vous nous croyez semblables à Caïn parce que nous sommes errants et fugitifs sur la terre, souvenez-vous que le Seigneur a marqué d'un SIGNE ce meurtrier, pour que ceux qui le trouveraient ne le tuassent pas[17] et voyez, après cela, combien sont vaines vos menaces d'extermination.

[17] _Genèse_, IV, 15.

Nous avons la parole d'honneur de Dieu qui nous a juré son alliance éternelle et nous refusons de le délier. Cette parole subsiste à jamais et, quand elle s'accomplira, vous deviendrez notre esclave.

Si c'est son Fils que nous avons crucifié, qu'il se sauve donc lui-même, ce Sauveur des autres, puisque nous avons promis de croire en lui quand il descendra de sa Croix.

XVII

Et la Mère des fidèles, glacée d'horreur, continue, dans l'introublable sérénité de sa Liturgie, les Lamentations sublimes:

«Comment est-elle accroupie dans la solitude, la Cité pleine de peuple? Elle est faite comme une veuve, la Dominatrice des nations; la Princesse des provinces est devenue tributaire.