Le Salut par les Juifs

Part 1

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LÉON BLOY

LE SALUT PAR LES JUIFS

... _ex quibus Christus secundum carnem_.

Rom. IX, 5.

ÉDITION NOUVELLE REVUE ET MODIFIÉE PAR L'AUTEUR

PARIS Librairie Henri Aniéré JOSEPH VICTORION & Cie 4, Rue Dupuytren

1906

DU MÊME AUTEUR

LE RÉVÉLATEUR DU GLOBE, _Christophe Colomb et sa Béatification future_. Préface de J. Barbey d'Aurevilly. (Épuisé.)

PROPOS D'UN ENTREPRENEUR DE DÉMOLITIONS.

LE PAL, pamphlet hebdomadaire. (Les 4 numéros parus.)

LE DÉSESPÉRÉ, roman. (L'édition Soirat est épuisée.)

UN BRELAN D'EXCOMMUNIÉS. (Barbey d'Aurevilly--Ernest Hello--Paul Verlaine.)

CHRISTOPHE COLOMB DEVANT LES TAUREAUX.

LA CHEVALIÈRE DE LA MORT. (Marie Antoinette.)

SUEUR DE SANG (1870-1871), avec un portrait de l'auteur en 1893. (Épuisé.)

LÉON BLOY DEVANT LES COCHONS.

HISTOIRES DÉSOBLIGEANTES.

ICI ON ASSASSINE LES GRANDS HOMMES, avec un portrait et un autographe d'Ernest Hello.

LA FEMME PAUVRE, épisode contemporain.

LE MENDIANT INGRAT, Journal de Léon Bloy.

LE FILS DE LOUIS XVI, avec un portrait de Louis XVII, en héliogravure.

JE M'ACCUSE... Pages irrespectueuses pour Émile Zola et quelques autres. Curieux portrait de Léon Bloy à 18 ans.

EXÉGÈSE DES LIEUX COMMUNS.

LES DERNIÈRES COLONNES DE L'ÉGLISE (Coppée, Brunetière, Huysmans, etc.)

MON JOURNAL, suite du _Mendiant Ingrat_.

QUATRE ANS DE CAPTIVITÉ À COCHONS-SUR-MARNE, suite du _Mendiant Ingrat_ et de _Mon Journal_. (Deux portraits de l'auteur.)

BELLUAIRES ET PORCHERS. (Autre portrait.)

Il a été tiré de cet ouvrage 20 exemplaires sur papier de Hollande et 4 exemplaires sur papier du Japon numérotés à la presse.

Le _Salut par les Juifs_, publié en 1892, a été enterré douze ans. L'éditeur, un excellent et digne homme formé du limon de la terre tout exprès pour la production typographique de ce seul ouvrage, ayant tout à coup changé de métier, emporta comme une proie, dans sa nouvelle demeure, la multitude appréciable des exemplaires invendus. Nous n'avions pas de contrat et cette masse d'imprimés lui appartenant, je dus me résigner, deux lustres et demi, à la séquestration arbitraire du plus considérable de mes livres. J'ai raconté cette aventure douloureuse et ce préjudice énorme à la page 214 de «Mon Journal».

L'édition nouvelle que voici est corrigée en divers endroits, sans modifications essentielles. On est prié, toutefois, de considérer que les moindres changements ont une importance extrême dans un plaidoyer purement exégétique dont la portée pourrait être supposée incalculable si l'humanité contemporaine était curieuse encore des Affirmations ou Similitudes révélées.

A part l'inspiration surnaturelle, on peut dire que le _Salut par les Juifs_ est, sans aucun doute, le témoignage chrétien le plus énergique et le plus pressant en faveur de la Race Aînée, depuis l'onzième chapitre de _saint Paul aux Romains_.

«Si leur faute, dit cet apôtre, est la richesse du monde et leur diminution la richesse des nations, que sera-ce de leur plénitude?

«Si leur perte est la réconciliation du monde, quelle sera leur assomption, sinon la vie d'entre tes morts?»

Le _Salut par les Juifs_, qu'on croirait une paraphrase de ce chapitre de saint Paul, fait observer, dès la première ligne, que le Sang qui fut versé sur la Croix pour la Rédemption du genre humain, de même que celui qui est versé invisiblement, chaque jour, dans le Calice du Sacrement de l'Autel, est naturellement et surnaturellement du _sang juif_,--l'immense fleuve du Sang Hébreu dont la source est en Abraham et l'embouchure aux Cinq Plaies du Christ.

Et c'est tout. Il n'y a plus rien à savoir. Le monde juif apercevra-t-il enfin ce livre qui l'honore au delà de toute espérance et qui ne lui a rien coûté?

19 Novembre 1905. Octave de la Dédicace des Églises.

LÉON BLOY

A RAÏSSA MARITAIN

Je dédie ces pages écrites à la gloire catholique du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob

DE PROFUNDIS

Du fond de l'abîme, Jésus clame vers Son Père, et cette clameur éveille, dans les entrailles les plus intimes des gouffres,--infiniment au dessous de ce qui peut être conçu par les Anges, indiciblement plus bas que tous les pressentiments et tous les mystères de la Mort,--le très-étouffé, le très-lointain, le très-pâle gémissement de la Colombe du Paraclet qui répercute en écho le terrible _De profundis_.

Et tous les bêlements de l'Agneau vibrent ainsi dans la Fosse épouvantable, sans qu'il soit possible de supposer une seule plainte exhalée par le Fils de l'Homme qui ne retentisse pas _identiquement_ dans les impossibles exils où s'accroupit le Consolateur...

LE

SALUT PAR LES JUIFS

_Ex quibus Christus secundum carnem._

Rom. IX, 5.

I

SALUS EX JUDÆIS EST. _Le Salut vient vient des Juifs!_[1]

[1] _Salus EX Judæis, QUIA Salus A Judæis._ Réponse à un tout petit docteur qui contestait ma traduction.

J'ai perdu quelques heures précieuses de ma vie à lire, comme tant d'autres infortunés, les élucubrations anti-juives de M. Drumont, et je ne me souviens pas qu'il ait cité cette parole simple et formidable de Notre Seigneur Jésus-Christ, rapportée par saint Jean au chapitre quatrième de son Évangile.

Si ce journaliste copieux daigna jamais s'enquérir des Textes sacrés et s'il est en mesure de démontrer, pour ma confusion, que ce _précepte_ considérable est mentionné dans tel ou tel des volumineux pamphlets dont il assomme régulièrement les peuples chrétiens,--il faut dire alors que cet hommage au Livre saint est si merveilleusement aphone, pénombral, rapide et discret qu'il est presque impossible de l'apercevoir et tout à fait impossible d'en être frappé.

C'est quelque chose pourtant, ce témoignage du Fils de Dieu!

Je sais bien que saint Augustin en a terriblement affaibli la portée dans sa pauvre exégèse des «deux murailles», qu'il est loisible de consulter au quinzième traité du commentaire fameux de ce vénérable Docteur.

Mais on était alors au Ve siècle; la Réprobation d'Israël avait commencé depuis l'exorbitante catastrophe de Jérusalem; l'espèce humaine, à moitié conquise déjà par les successeurs de Pierre, avait irrémédiablement froncé son coeur et s'était endurcie pour toute la durée des temps contre la descendance exécrée des bourreaux du Christ.

L'effrayante brûlure des premières Persécutions se cicatrisait enfin et les grandes _semailles_ du sang des Martyrs étaient accomplies.

La pédagogie du Surnaturel tombait aux théologiens, aux explicateurs, aux philosophes désabusés, et la gênante assertion de Celui qui fut appelé le _Fils du Tonnerre_ pouvait être écartée respectueusement, sans aucun danger de scandale ou de simple étonnement pour une Église toute rouge qui vagissait encore dans son berceau.

Cette parole demeure cependant. Elle subsiste, malgré tout, en sa force mystérieuse, et ressemble à quelque gemme très-sombre, d'un troublant éclat, rendue plus inestimable par l'inattention téméraire des économes ou des contrôleurs de la Foi.

II

_Le Salut vient des Juifs!_ Texte confondant qui nous met furieusement loin de M. Drumont! A Dieu ne plaise que je lui déclare la guerre, à ce triomphant! La lutte, vraiment, serait par trop inégale.

Le pamphlétaire de la _France Juive_ peut se vanter d'avoir trouvé le bon coin et le bon endroit. Considérant avec une profonde sagesse et le sang-froid d'un chef subtil que le caillou philosophal de l'entregent consiste à donner précisément aux ventres humains la glandée dont ils raffolent, il inventa contre les Juifs la volcanique et pertinace revendication des pièces de cent sous.

C'était l'infaillible secret de tout dompter, de tout enfoncer et de jucher son individu sur les crêtes les plus altissimes.

Dire au passant, fût-ce le plus minable récipiendaire au pourrissoir des désespérés:--Ces perfides Hébreux, qui t'éclaboussent, t'ont volé tout ton argent; reprends-le donc, ô Égyptien! crève-leur la peau, si tu as du coeur, et poursuis-les dans la mer Rouge.

Ah! dire cela perpétuellement, dire cela partout, le beugler sans trêve dans des livres ou dans des journaux, se battre même quelquefois pour que cela retentisse plus noblement au-delà des monts et des fleuves! mais surtout, oh! surtout, _ne jamais parler d'autre chose_,--voilà la recette et l'arcane, le _medium_ et le _retentum_ de la balistique du grand succès. Qui donc, ô mon Dieu! résisterait à cela?

Ajoutons que ce grand homme revendiquait au nom du Catholicisme. Or, tout le monde connaît le désintéressement sublime des catholiques actuels, leur mépris incassable pour les spéculations ou les manigances financières et le détachement céleste qu'ils arborent. J'ai fait des livres, moi-même, en vue d'exprimer l'admiration presque douloureuse dont me saturent ces écoliers de la charité divine et je sens bien qu'il m'eût été impossible de m'en empêcher.

Il est donc aisé de concevoir l'impétuosité de leur zèle, quand les tripotantes mains de l'Antisémite vinrent chatouiller en eux le pressentiment de la Justice. On peut même dire qu'en cette occasion, les écailles tombèrent d'un grand nombre d'yeux et le généreux Drumont apparut l'apôtre des tièdes qui ne savaient pas que la religion fût si profitable.

III

Quelques profanes, il est vrai, se sont demandé quelle victoire essentielle résidait, pour la morale--même _pratique_,--dans l'indéniable fait d'avoir entrepris de substituer au fameux Veau d'or un cochon du même métal, et quel avantage précieux le Catholicisme allait retirer de ces récriminations d'agio.

Car enfin, M. Drumont entrait en héros dans Babylone, après avoir déconfit toutes les nations sémitiques, et les admirateurs de ce conquérant reniflaient sur lui la poussière du saint roi Midas, mêlée aux onguents et aux cinnamomes dont s'adonise coutumièrement la carcasse des dieux mortels.

Pour parler moins lyriquement, ça marchait ferme, les gros tirages se multipliaient et les droits d'auteur s'encaissaient avec une précision rothschildienne qui faisait baver de concupiscence toute une jalouse populace d'écrituriers du même acabit qui n'avaient pas eu cette plantureuse idée et qui résolurent aussitôt de s'acharner aux mêmes exploits.

Tous les livides mangeurs d'oignons chrétiens de la Haute et Basse Égypte comprirent admirablement que la guerre aux Juifs pouvait être,--à la fin des fins,--un excellent truc pour cicatriser maint désastre ou ravigoter maint négoce valétudinaire.

On a vu jusqu'à des prêtres sans nombre,--parmi lesquels devaient se trouver pourtant de candides serviteurs de Dieu,--s'enflammer à l'espoir d'une bousculade prochaine où le sang d'Israël serait assez répandu pour soûler des millions de chiens, cependant que les intègres moutons du Bon Pasteur brouteraient, en bénissant Dieu, les quintefeuilles et les trèfles d'or dans les pâturages enviés de la Terre de promission.

L'entraînement avait été si soudain et si prodigieuse l'impulsion que, même aujourd'hui, nul d'entre eux ne paraît s'être avisé de savoir,--décidément,--s'il n'y aurait pas quelque danger grave, pour un coeur sacerdotal, à pétitionner ainsi l'extermination d'un peuple que l'Église Apostolique Romaine a protégé dix-neuf siècles; en faveur de qui sa Liturgie la plus douloureuse parle à Dieu le Vendredi Saint; d'où sont sortis les Patriarches, les Prophètes, les Évangélistes, les Apôtres, les Amis fidèles et tous les premiers Martyrs; sans oser parler de la Vierge-Mère et de Notre Sauveur lui-même, qui fut le Lion de Juda, le JUIF _par excellence de nature_,--un Juif indicible!--et qui, sans doute, avait employé toute une éternité préalable à convoiter cette extraction.

Mais, quoi! ne fallait-il pas suivre jusqu'au bout le cupide saltimbanque, organisateur et prédicateur de cette croisade pour le boursicaut, qui ne cesse de prêchailler «à la petite semaine» sur le petit nombre des élus du Coffre-fort Tout-Puissant?--et quelqu'un pourrait-il citer une _seule_ protestation catholique, lorsque s'étala, sur nos reculantes murailles, l'effroyable effigie de ce Turlupin sacrilège: _en armure de chevalier du Saint Sépulcre et foulant aux pieds_... MOÏSE!!!?

Ah! cela dit tout.

IV

En voilà donc tout à fait assez.

Je le répète, il n'entre pas dans ma pensée, ni dans mon sujet, d'insister particulièrement sur ce personnage dont le triomphe eût pu être plus grand encore sans le ridicule déconcertant de sa vanité de pion parvenu, et qui, d'ailleurs, vient d'être frappé durement par un rigoureux arrêt de cour d'assises.[2]

[2] _Le Salut par les Juifs_ a été écrit en 1892.

Mais comment ne pas le nommer au moment d'aborder cette incomparable question d'Israël qu'il se glorifie sottement d'avoir abaissée jusqu'au niveau cérébral des bourgeois les plus imbéciles?

Je dois être peu soupçonnable d'amour tendre pour les descendants actuels de cette race fameuse. Voici, pour commencer, ce que j'écrivais, il y a six ans, dans un livre de colère que l'hostilité générale s'efforça d'étouffer par tous les moyens imaginables.

«Le Moyen Age, disais-je en parlant des Juifs, avait le bon sens de les cantonner dans des chenils réservés et de leur imposer une défroque spéciale qui permît à chacun de les éviter. Quand on avait absolument affaire à ces puants, on s'en cachait comme d'une infamie et on se purifiait ensuite comme on pouvait. La honte et le péril de leur contact était l'antidote chrétien de leur pestilence, puisque Dieu tenait à la perpétuité d'une telle vermine.

«Aujourd'hui que le christianisme a l'air de râler sous le talon de ses propres croyants et que l'Église a perdu tout crédit, on s'indigne bêtement de voir en eux les maîtres du monde, et les contradicteurs enragés de la Tradition apostolique sont les premiers à s'en étonner. On prohibe le désinfectant et on se plaint d'avoir des punaises. Telle est l'idiotie caractéristique des temps modernes.»[3]

[3] _Le Désespéré_, p. 201. Édition Soirat, la seule recommandée par l'auteur.

Je ne vois pas le moyen de changer un quart de ligne à cette page gracieuse. Plus que jamais il est clair pour moi que la société chrétienne est empuantie d'une bien dégoûtante engeance et c'est terrible de savoir qu'elle est _perpétuelle_ par la volonté de Dieu.

Au double point de vue moral et physique, le Youtre moderne paraît être le confluent de toutes les hideurs du monde.

V

Me trouvant à Hambourg, l'an passé, j'eus, à l'instar des voyageurs les plus ordinaires, la curiosité de voir le Marché des Juifs.

La surprenante abjection de cet emporium de détritus emphytéotiques est difficilement exprimable. Il me sembla que tout ce qui peut dégoûter de vivre était l'objet du trafic de ces mercantis impurs dont les hurlements _obséquieux_ m'accrochaient, me cramponnaient, se collaient à moi physiquement, m'infligeant comme le malaise fantastique d'une espèce de flabellation gélatineuse.

Et toutes ces faces de lucre et de servitude avaient la même estampille redoutable qui veut dire si clairement le Mépris, le Rassasiement divin, l'irrévocable Séparation d'avec les autres mortels, et qui les fait si profondément identiques en n'importe quel district du globe.

Car c'est une loi singulière que ce peuple d'anathèmes n'ait pu assumer la réprobation collective dont il s'honore qu'au prix fabuleux du _protagonisme_ éventuel de l'individu. La Race rejetée n'a jamais pu produire aucune sorte de César.

C'est pour cela que je me défie de la tradition ingénieuse, mais peu connue, j'imagine, qui donne des Hébreux pour ancêtres au peuple romain et remplace les compagnons d'Énée par une colonie de Benjamites,--expliquant la _Louve_ des deux Jumeaux fondateurs par l'inscrutable prédiction d'Israël mourant: «_Benjamin LUPUS rapax, mane comedet prædam et vespere dividet spolia._ Benjamin, loup rapace, au matin mangera la proie et au vêpre divisera les dépouilles.»[4]

[4] _Genèse_, chap. 49, v. 27.

Les immondes fripiers de Hambourg étaient bien, vraiment, de cette homogène famille de ménechmes avaricieux en condition chez tous les malpropres démons de l'identité judaïque, telle qu'on la voit grouiller le long du Danube, en Pologne, en Russie, en Allemagne, en Hollande, en France même, déjà, et dans toute l'Afrique septentrionale où les Arabes, quelquefois, en font un odieux mastic bon à frotter les moutons galeux.

Mais où ma nausée, je l'avoue, dépassa toute conjecture et tout espoir, ce fut à l'apparition des Trois Vieillards!...

VI

Je les nomme les Trois Vieillards, parce que je ne sais aucune autre manière de les désigner. Ils sont peut-être cinquante en cette ville privilégiée qui ne semble pas en être plus fière. Mais je n'en avais que trois devant les yeux et c'était assez pour que les dragons les plus insolites m'apparussent.

Tout ce qui portait une empreinte quelconque de modernité s'évanouit aussitôt pour moi et les youtres subalternes qui me coudoyaient en fourmillant comme des moucherons d'abattoir s'interrompirent d'exister. Ils n'en avaient plus le droit, n'étant absolument rien auprès de ceux-ci.

Leur ignominie, que j'avais estimée complète, irréprochable et savoureuse autant que peut l'être un élixir de malédiction, n'avait plus la moindre sapidité et ressemblait à de la noblesse en comparaison de cet indévoilable cauchemar d'opprobre.

L'aspect de ces trois fantômes dégageait une si nonpareille qualité d'horreur que le blasphème seul pourrait être admis à l'interpréter symboliquement.

Qu'on se représente, s'il est possible, les Trois Patriarches sacrés: Abraham, Isaac et Jacob, dont les noms, obnubilés d'un impénétrable mystère, forment le Delta, le Triangle équilatéral où sommeille, dans les rideaux de la foudre, l'inaccessible Tétragramme!

Qu'on se les figure,--j'ose à peine l'écrire,--ces trois personnages beaucoup plus qu'humains, du flanc desquels tout le Peuple de Dieu et le Verbe de Dieu lui-même sont sortis; qu'on veuille bien les supposer, une minute, _vivants encore_, ayant, par un très-unique miracle, survécu à la plus centenaire progéniture des immolateurs de leur grand Enfant crucifié; ayant pris sur eux,--Dieu sait en vue de quels irrévélables rémérés!--la destitution parfaite, l'ordure sans nom, la turpitude infinie, l'intarissable trésor des exécrations du monde, les huées de toute la terre, la vilipendaison dans tous les abîmes,--et l'étonnement éternel des Séraphins ou des Trônes à les voir se traîner ainsi dans la boue des siècles...!

VII

Ah! certes, oui, dans l'esprit de cette vision qui paraîtra sans doute insensée, les trois êtres affreux réalisaient bien l'archétype et le phénomène primordial de la Race indélébile qui accomplit, depuis bientôt deux mille ans, le prodige sans égal de survivre, elle aussi, à ses exterminateurs et d'en appeler éternellement à tous les enfers de sa _substantielle_ révocation.

Mais, bon Dieu! quels épouvantables ancêtres!

Ils étaient vraiment trop classiques pour ne pas se manifester aussi détestables que sublimes. Depuis Shakespeare jusqu'à Balzac, on a terriblement ressassé le vieil Hébreu sordide et crochu, dénichant l'or dans les immondices, dans les tumeurs de l'humanité, l'adorant enfin tel qu'un soleil de douleurs et un Paraclet d'amour, co-égal et co-éternel à son Jéhovah solitaire.

Ils réalisaient triplement ce monstre en leurs identiques personnes, ajoutant à l'horreur banale de cet ancien mythe littéraire les affres démesurées de leur véridique présence...

Abraham, Isaac, Jacob, descendus jusqu'à ces Limbes néfastes!... Car mon imagination, démâtée par l'épouvante, leur décernait instinctivement les Appellations divines.

Et, ma foi! je renonce à les dépeindre, abandonnant ce treizième labeur d'Alcide aux documentaires de la charogne et aux cosmographes des fermentations vermineuses.

Je me souviendrai longtemps, néanmoins, de ces trois incomparables crapules que je vois encore dans leurs souquenilles putréfiées, penchées fronts contre fronts, sur l'orifice d'un sac fétide qui eût épouvanté les étoiles, où s'amoncelaient, pour l'exportation du typhus, les innommables objets de quelque négoce archisémitique.

Je leur dois cet hommage d'un souvenir presque _affectueux_, pour avoir évoqué dans mon esprit les images les plus grandioses qui puissent entrer dans l'habitacle sans magnificence d'un esprit mortel.

Je dirai cela tout à l'heure aussi clairement qu'il me sera donné de le dire.

En attendant, j'affirme, avec toutes les énergies de mon âme, qu'une synthèse de la question juive est l'absurdité même, en dehors de l'acceptation préalable du «Préjugé» d'un _retranchement essentiel_, d'une séquestration de Jacob dans la plus abjecte décrépitude,--sans aucun espoir d'accommodement ou de retour, aussi longtemps que son «Messie» tout brûlant de gloire ne sera pas tombé sur la terre.

VIII

Jusqu'à ce jour, la parfaite justice d'en haut ou d'en bas continuera d'exiger impérieusement qu'on l'exècre en le vomissant. Rigoureusement, je sais bien que les Israélites peuvent être appelés nos «frères»,--au même titre, j'en ai peur, que les plantes ou les animaux dénommés ainsi par le séraphique saint François, qui ne s'est jamais trompé. Mais les aimer comme _tels_ est une proposition qui révolte la nature. C'est le surfaste miraculeux de la sainteté la plus transcendante ou l'illusion d'une religiosité imbécile.

Il n'a pas fallu moins que l'autorité d'un des Douze pour certifier qu'«Élie fut semblable à nous», car ce prophète qui eut le Feu pour serviteur, paraît avoir été beaucoup plus qu'un homme; mais les Juifs nés ou à naître depuis la Grand'Messe du premier Vendredi Saint ne peuvent jamais être nos _semblables_.

Leur chair triste, réfractaire à tout mélange pendant un si grand nombre de siècles, nous avertit surabondamment de leur prodigieux état d'exception dans l'humanité.

C'est la Souche, malgré tout, de Notre Seigneur Jésus-Christ, _réservée_ par conséquent, inarrachable, immortelle,--effroyablement ébranchée, sans doute, au lendemain du solennel «Crucifigatur», mais intacte en son support et dont les racines adhèrent au plus profond des entrailles de la Volonté divine.

C'est pour cela qu'ils sont tous imperturbablement identiques et si complètement résorbés dans la personne extérieure de leurs paniques vieillards. Les haillons noirs et la puanteur sénile n'y changent absolument rien, et c'est parce que je voyais avec précision tous les millionnaires contemporains, mâles ou femelles, qui font l'orgueil de nos synagogues parfumées, dans les trois carcasses mentionnées plus haut, qu'elles m'impressionnèrent si durablement.

L'histoire des Juifs barre l'histoire du genre humain comme une digue barre un fleuve, pour en élever le niveau. Ils sont immobiles à jamais et tout ce qu'on peut faire c'est de les franchir en bondissant avec plus où moins de fracas, sans aucun espoir de les démolir.

On l'a suffisamment essayé, n'est-ce pas? et l'expérience d'une soixantaine de générations est irrécusable. Des maîtres à qui rien ne résistait entreprirent de les effacer. Des multitudes inconsolables de l'Affront du Dieu vivant se ruèrent à leur tuerie. La Vigne symbolique du Testament de Rédemption fut infatigablement sarclée de ces parasites vénéneux; et ce peuple disséminé dans vingt peuples, sous la tutelle sans merci de plusieurs milliers de princes chrétiens, accomplit, tout le long des temps, son destin de fer qui consistait simplement à ne pas mourir, à préserver toujours et partout, dans les rafales ou dans les cyclones, la poignée de _boue_ merveilleuse dont il est parlé dans le saint Livre et qu'il croit être le Feu divin.[5]

[5] _Machabées_, Livre II, ch. 1.

Cette nuque de désobéissants et de perfides, que Moïse trouvait si dure, a fatigué la fureur des hommes comme une enclume d'un métal puissant qui userait tous les marteaux. L'épée de la Chevalerie s'y est ébréchée et le sabre finement trempé du chef musulman s'y est rompu aussi bien que le bâton de la populace.